No Man’s Land ★★★☆

2014. Antoine Habert (Félix Moati) n’a jamais réussi à faire le deuil de sa sœur Anna (Mélanie Thierry), morte au Caire deux ans plus tôt dans un attentat à la bombe. Il croit la reconnaître à la télévision dans les rangs des YPG, ces brigades kurdes qui combattent en Syrie contre Daesh. Pour en avoir le cœur net, il décide de se rendre à la frontière turque où il manque d’être kidnappé par Daesh et doit la vie aux YPG.
Pendant ce temps, trois jeunes Britanniques, Nasser, Paul et Iyad, qui ont grandi ensemble dans les quartiers déshérités de Londres, rejoignent l’État islamique.

No Man’s Land est la nouvelle série d’Arte qui en a diffusé les trois premiers épisodes jeudi dernier mais dont la totalité des huit est dores et déjà accessible sur son site Internet Arte.tv. L’accueil public et critique en est excellent.

No Man’s Land partait pourtant avec un lourd handicap. Il passe après Le Bureau des Légendes dont il reprend tout un volet : les intrigues moyen-orientales de Malotru (prisonnier de Daesh), de Phénomène (infiltrée en Iran), de Raymond Sisteron (qui y perdra un pied) et de Marie-Jeanne (vraie-fausse directrice d’hôtel au Caire dans la dernière saison). Il passe aussi après une mini-série suédoise moins fameuse et pourtant excellente diffusée en début d’année sur Netflix : Kalifat. Il passe enfin après pas moins de quatre films sortis en salles depuis 2016 qui évoquent le courage des combattantes kurdes enrôlées sous la bannière des YPG : Peshmerga de Bernard-Henry Lévy, Filles du feu de Stéphane Breton, Filles du soleil d’Eva Husson et Sœurs d’armes de Caroline Fourest.

On pourrait donc légitimement se lasser de ce ressassement d’intrigues similaires tournées dans les mêmes décors – marocains. C’est d’ailleurs un peu le sentiment qui monte durant les premiers épisodes qui peinent à démarrer. Félix Moati a beau faire la couverture de Télérama, je l’ai trouvé un peu mou dans le rôle de ce frère dévoré par la culpabilité de la disparition de sa sœur, cherchant contre toute raison à en retrouver le fantôme au milieu des peshmergas kurdes et de leurs jolis foulards.

Tout s’accélère à partir de l’épisode six, de loin le plus réussi, qui voit se resserrer les différents fils de la narration. Le rythme ne ralentit pas jusqu’au dernier épisode qui clôt la saison en ouvrant la possibilité de développements ultérieurs. Espérons que le succès de cette première saison permette le tournage d’une suivante.

La bande-annonce

Fin de siècle ★☆☆☆

Ocho est argentin et vit à New York. Javi est espagnol et vit à Berlin. Les deux hommes se rencontrent à Barcelone, se draguent, se plaisent et couchent ensemble. Coup d’un soir ? ou début d’une grande histoire d’amour ?

Fin de siècle – dont la signification du titre me sera restée mystérieuse – débute, comme je viens de le présenter, suivant une trame assez banale. On escompte une histoire d’amour gay intercontinentale avec son lot d’obstacles à surmonter, de retrouvailles heureuses, de séparations forcées.

Mais le film prend une autre direction. Les deux acteurs font un bond en arrière de vingt années, à une époque qui correspond peut-être à cette « fin de siècle » qui a été choisie pour titre. Sans que leur physique ait changé pour autant, Ocho et Javi se rencontrent pour la première fois à Barcelone dans une situation bien différente que celle qu’ils viennent de vivre : Ocho est accueillie chez une amie Sonia, dont Javi est le compagnon.

Souvenir ? Rêve ? L’ambiguïté n’est jamais levée. Une troisième temporalité parallèle sera dessinée un peu plus tard achevant de semer le trouble chez le spectateur.

On dirait un « Tenet sans pétarade » ou un « Hong Sangsoo gay » (ces analogismes très bien trouvés ne sont hélas pas de moi mais, pour le premier du Monde et pour le second de Télérama). Fin de siècle nous balade dans la torpeur catalane d’une fin d’été, comme l’avait fait récemment Eva en août dans la capitale espagnole. Le film est sensuel, séduisant, aussi agréable à regarder que le sont ses deux acteurs principaux, sexy à souhait. Il livre en passant, l’air de rien, quelques réflexions touchantes sur le couple, la séparation, la fidélité, l’homoparentalité. Mais son procédé sophistiqué sinon gratuit ne fonctionne pas.

La bande-annonce

Le Fantôme de Laurent Terzieff ★★☆☆

Laurent Terzieff est mort en 2010. Jacques Richard lui consacre un long documentaire pour retracer sa vie et son œuvre, grâce à des documents d’archive, des extraits de ses films, des captations de ses pièces et les interviews de ceux qui l’ont bien connu.

Laurent Terzieff, c’était d’abord une gueule incroyable : des yeux verts, des lèvres énormes, les traits de plus en plus émaciés avec l’âge, un sourire à la fois carnassier et doux qui s’ouvrait sur des dents jaunies par la cigarette. Laurent Terzieff, c’était aussi une voix inimitable, grondante ou murmurante. Laurent Terzieff, c’était enfin une diction théâtrale qu’il n’abandonnait jamais même hors des planches.

Très jeune il découvre le théâtre. Mais c’est au cinéma qu’il doit ses premiers succès. Son physique de jeune premier lui vaut autant de succès que Delon ou Belmondo et annonce une brillante carrière internationale. Il tourne à Paris et à Rome, avec Autant-Lara, Clouzot, Garrel, Pasolini, Buñuel ou Bolognini. Mais, il décline les appels du pied de Hollywood – où dit-on un film avec Marylin Monroe lui avait été proposé – et préfère se consacrer à sa passion : le théâtre.

Au cours de Tania Balachova, il rencontre Pascale de Boysson qu’il ne quittera plus – même s’il ne se mariera jamais et n’aura jamais d’enfants. Ensemble, ils fondent en 1961 la compagnie Laurent Terzieff qui se spécialise dans le théâtre contemporain : Paul Claudel, Arthur Adamov, Murray Schisgal, Edward Albee …

Le documentaire de Jacques Richard ne brille pas par son originalité. Il peine à se hisser au-delà du tout-venant télévisuel. Si le Lucernaire est la seule salle parisienne à l’avoir diffusé, c’est sans doute en raison du rôle que Terzieff a joué dans la création de cet espace culturel unique, en 1968 impasse d’Odessa près de la gare Montparnasse, avant de déménager rue Notre-Dame-des-Champs.

Le Fantôme de Laurent Terzieff nous permet toutefois pendant deux heures de nous replonger dans la vie et dans l’œuvre de cet exceptionnel homme de théâtre et dans l’intensité d’une vie toute entière vouée à sa passion.

La bande-annonce

L’Ordre moral ★☆☆☆

Maria Adelaïde Coelho da Cunha est une femme qui aspire à la liberté dans une société qui la lui refuse. Riche héritière d’un journal lisboète, elle est mariée à un homme qui la trompe éhontément. Elle s’évade en montant, avec quelques amies, des pièces de théâtre qu’elle joue en petit comité faute d’avoir embrassé la carrière de comédienne que son statut, dans le Portugal du début du vingtième siècle, lui interdit. Mais, quand les infidélités de son volage époux achèvent de l’humilier, elle s’enfuit avec son chauffeur.

Mario Barroso est né en 1947. Venu sur le tard à la réalisation, il fut notamment le chef opérateur de Manoel de Oliveira et de João César Monteiro. L’Ordre moral est un film très académique qui rappelle les œuvres en costume de ces deux grands maîtres du cinéma portugais. On y reconnaît d’ailleurs, dans le rôle du mari de l’héroïne, Marcello Urgeghe, qui est familier de ce cinéma-là (Les Lignes de Wellington, Les Mystères de Lisbonne…)

L’Ordre moral est porté par Maria de Medeiros. La brunette piquante qui tourna si longtemps en France et aux États-Unis (Henry et June, Pulp Fiction…) a pris de l’âge. Elle est devenue une diva, une figure tutélaire du cinéma et du théâtre portugais.

Le rôle qu’elle interprète ici est édifiant. Trop peut-être. Comment ne pas être séduit par l’intelligence et par le talent de Marie Adelaide ? Comment ne pas être révolté par le sort que lui réserve une société patriarcale qui la dépossèdera de ses biens, qui la fera interner pour mieux la bâillonner ? On se sent pris au piège d’une empathie obligée pour ce personnage qui semble résumer, jusqu’à la caricature, des siècles d’oppression masculiniste.

La bande-annonce

Autonomes ★☆☆☆

Peut-on être « autonome » aujourd’hui ? François Bégaudeau est allé filmer en Mayenne des individus ou des groupes marginaux et conscients de l’être : un couple d’éleveurs d’agneaux, des sourciers, un magnétiseur qui dilate le cul des vaches, une bande de potes qui a créé une ferme bio, une ancienne banquière qui dirige un café associatif, un chaman qui rassemble ses disciples dans une hutte à sudation, des moniales qui produisent des cierges artisanaux….

Le meilleur du film est son dossier de presse. François Bégaudeau, touche-à-touche ébouriffant, joueur de foot reconverti à l’écriture, aussi à l’aise devant que derrière la caméra, propulsé en 2008 par le succès critique et public de Entre les murs, y explique sa démarche.

Il est allé filmer des marginaux en Mayenne, dans une terre de marche, à la frontière de la Bretagne (Aurélien Bellanger avait choisi pour les mêmes motifs ce département pour cadre de son roman L’Aménagement du territoire).

Il ne s’intéresse pas aux « bourrus », ces bourgeois ruraux (le néologisme est censé faire écho aux « bobos »), qui ont fait le choix de quitter la ville pour la campagne. Les personnes qu’il croise ont opté pour ce choix de vie radical et autosuffisant sous la contrainte. Ils ne pouvaient plus vivre en ville. Ils ne le pouvaient plus matériellement à cause du prix exorbitant des loyers. Ils ne le pouvaient plus physiquement, épuisés par le stress, la pollution, la fatigue. Pour eux, s’installer à la campagne était une question de survie.

Mais survivre à la campagne n’est pas simple. Avec beaucoup d’intelligence, avec beaucoup de modestie, ces néo-ruraux inventent un nouveau mode de vie auto-suffisant, respectueux du biotope, solidaire, sinon solitaire. Chacun insiste d’ailleurs sur la nécessité des interactions sociales, utiles à la fois à la survie physique (faire du troc avec ses voisins permet d’obtenir les denrées qu’on ne produit pas) et mentale.

Autonomes s’inscrit dans la veine de toute une série de documentaires français et étrangers qui interroge les possibilités d’une alternative à nos modes de vie jugés écocides : 2040 de Damon Gameau, Demain de Cyril Dion, Tout s’accélère de Gilles Vernet…

Un seul caractère fait exception. C’est Camille, un homme des bois à la longue barbe rousse, qui pose des collets, vole des œufs et tire des faisans avec sa vieille pétoire. C’est seulement à la toute fin du générique qu’on découvre que ce personnage, interprété par l’acteur Alexandre Constant, est fictionnel. On se sent un peu floué par la supercherie et on mégote du coup son soutien à une démarche qui jusque là nous avait convaincus.

La bande-annonce

Les héros ne meurent jamais ★☆☆☆

Après qu’un clochard parisien croit reconnaître en lui un soldat serbe mort le 21 août 1983, Joachim (Jonathan Couzinié), né précisément ce jour-là, persuadé d’en être la réincarnation part en Bosnie sur les traces du défunt. Dans son combi VW l’accompagnent une amie réalisatrice (Adèle Haenel), décidée à faire de cette histoire un documentaire, une preneuse de son Atonia Buresi) et un cadreur.

Les héros ne meurent jamais est un drôle de film à défaut d’être un film toujours très drôle. Il repose sur une base particulièrement saugrenue à la limite du fantastique : qui pourrait porter foi à cette histoire de réincarnation ? Mais il prend vite un tour plus réaliste. Il s’agit d’abord de filmer la joyeuse équipée de quatre Français en Bosnie – sur le même ton que celui du globe-trotteur Antoine de Maximy perdu en Roumanie dans J’irai mourir dans les Carpates. Mais le film, flirtant avec le documentaire, capte aussi les déchirements d’une nation qui peine à cicatriser ses blessures. Enfin, se recentrant sur son personnage principal, il fait le portrait d’un homme perdu, obsédé par une impossible quête.

Ces quatre focales sont un peu trop nombreuses pour ne pas brouiller la vision et surcharger la barque. C’est dommage. Car ce film était spontanément sympathique à l’image de ses deux acteurs principaux : Jonathan Couzinié, beau comme un ange, et Adèle Haenel qui a décidément, devant la caméra ou à la cérémonie des Césars, un sacré abattage.

La bande-annonce

Kajillionaire ★★☆☆

Old Dolio (Evan Rachel Wood) a vingt-six ans. Renfermée sur elle-même, cachée derrière ses immenses cheveux blonds, perdue dans un survêtement trop grand pour elle, Old Dolio est la fille unique d’un couple de vieux marginaux qu’elle n’a jamais quittés. Le trio vit à Los Angeles misérablement, dans un local insalubre dont il peine à régler le loyer, de menus larcins, d’arnaques minables, d’économies de bouts de chandelle. Cet équilibre précaire va céder avec l’apparition de Mélanie (Gina Rodriguez), une jeune et jolie Portoricaine.

Artiste touche-à-tout, Miranda July s’était fait connaître en 2005 par un premier film ébouriffant, Moi, toi et tous les autres, immédiatement récompensé à Cannes par la Caméra d’or et par le Grand Prix de la semaine de la critique. Depuis, plus rien, sinon un deuxième long en 2011 passé inaperçu.

L’annonce de son troisième film avait de quoi faire saliver d’autant que la bande-annonce était particulièrement excitante. On y retrouvait Evan Rachel Wood, l’une des actrices les plus prometteuses et les plus jolies de Hollywood, méconnaissable dans un rôle de quasi-autiste. On reconnaissait Richard Jenkins – que je confonds systématiquement avec Bill Murray – et Debra Winger – l’une des stars montantes des années quatre-vingts qui disparut à quarante ans de l’écran pour n’y revenir que très sporadiquement. Et surtout, on était intrigué par cette histoire d’arnaqueurs foutraquement dysfonctionnels.

Dans quelle direction le film nous entraînerait-il ? Une fable surréaliste sur l’incommunicabilité de nos sociétés contemporaines ? Une arnaque méticuleusement huilée orchestrée par un trio rompu à ce genre de pratiques ? Un drame familial ?

On comprendra progressivement que Kajillionaire (un anglicisme tintinnabulant désignant des multi-milliardaires dont je n’ai toujours pas saisi le rapport avec le sujet du film) est un récit d’émancipation. Il raconte comment, au contact de Mélanie, Old Dolio réussit à se séparer de ses parents, à rompre une relation toxique et à trouver sa propre voie.

En résumant le film ainsi, j’en éclaire le sens. J’en réduit aussi peut-être la valeur. Non qu’il s’agisse d’un spoiler à proprement parler. Mais, une fois que le film est sur ses rails, il perd une grande partie de son intérêt. Certes, il aura mis une bonne demie heure pour y parvenir. Pendant tout ce premier tiers, avant l’apparition du personnage de Mélanie, on se familiarise lentement avec ce trio particulièrement déconcertant. C’est la meilleure partie du film qui remplit les promesses de sa bande annonce.

Mais l’apparition de Mélanie, un personnage presque normal, plein de vie et de sensualité, en modifie le ton et le sens. Le film perd le côté un peu branque que lui donnait son trio de marginaux. Il prend une direction qui ne réserve guère de surprise, même si la scène finale, reconnaissons-le, est particulièrement réussie.

Du coup, je suis sorti de la salle partagé. D’un côté séduit par ce trio original, à mille lieux de l’image idyllique que Hollywood renvoie usuellement de la famille nucléaire. De l’autre pas vraiment convaincu par la façon trop prévisible dont son héroïne saura s’affranchir de l’emprise toxique de ses parents.

La bande-annonce

Un pays qui se tient sage ★★★☆

Un pays qui se tient sage documente les violences policières qui ont émaillé la crise des Gilets jaunes.

Son réalisateur, David Dufresne, sait de quoi il parle. Journaliste à Libération et à Médiapart, il suit depuis trente ans les questions de police auxquelles il a consacré en 2007 un livre (Maintien de l’ordre) dont il a tiré en 2019 un roman (Dernière sommation). En 2007, il a réalisé son premier documentaire sur les émeutes de 2005 Quand la France s’embrase. Pendant la crise des Gilets jaunes, il a recensé sur son compte Twitter les témoignages des manifestants blessés par la police sur son compte Twitter « Allo @Place_Beauvau, c’est pour un signalement ».

Un pays qui se tient sage collationne les images de ces violences. Certaines ont déjà été vues des millions de fois comme celles de l’Arc de Triomphe, du sac du Fouquets ou de la charge musclée du boxeur Christophe Dettinger sur la passerelle Leopold-Sédar-Senghor ; d’autres sont inédites, comme celles de ces manifestants pris au piège dans leur voiture ou de Jérôme Rodrigues blessé à l’œil place de la Bastille. Charges violentes, matraquages au sol, matricules dissimulés, entraves au travail de la presse…. Le malaise est à son comble avec ces élèves d’une classe de Mantes-la-Jolie agenouillés, les mains en l’air filmés en décembre 2018 par un CRS goguenard qui félicite une « classe qui se tient sage ».

Un pays qui se tient sage ne se contente pas d’aligner les images. Il les confronte à un panel d’intervenants, réunis deux par deux : une juriste (Monique Chemillier-Gendreau), un avocat (William Bourdon), un sociologue, qui fut mon camarade à Sciences Po et dont les ouvrages sur le maintien de l’ordre font référence (Fabien Jobard), une historienne (Ludivine Bantigny) mais aussi le président d’un syndicat de policiers et un général de gendarmerie. Le documentaire a la bonne idée de ne pas les identifier avant le générique de fin pour éviter que leurs paroles soient immédiatement assignées. Avec une mesure que le débat public, dans les médias et sur les réseaux sociaux, n’a pas su garder, ils analysent les images et évitent les postures démagogues. Le policier syndicaliste concède que les actes commis à Mantes-la-Jolie sont inadmissibles ; l’avocat inlassable défenseur des droits de l’homme reconnaît la nécessité dans une démocratie d’une force publique.
Une séquence, filmée à l’angle des Champs et de l’avenue Montaigne, fait l’objet d’une double lecture. On y voit un groupe de cinq policiers motorisés débordés par les manifestants. L’un des intervenants insiste sur le déséquilibre des forces et la retenue des cinq policiers (un dégaine son arme de service mais la rengaine immédiatement) ; l’autre au contraire souligne la retenue de la foule qui aurait pu lyncher les policiers mais se borne à les faire fuir.

Les intervenants discutent longuement de la formule célèbre de Max Weber : l’État détient le monopole de la violence physique légitime. Ils pointent les contre-sens dont elle est souvent entachée. Il ne s’agit pas de reprocher à l’État d’être violent par essence mais au contraire d’encadrer la violence en en interdisant l’exercice à des acteurs privés et en la réservant au seul État.

Il n’est pas question de remettre en cause l’adage wébérien. La violence privée, celle qu’ont exercée certains Gilets jaunes n’est pas acceptable. Le discours consistant à justifier cette violence comme la réponse légitime aux violences symboliques exercées par l’État à travers les politiques inégalitaires qu’il mettrait en œuvre n’est pas défendable.

La question posée doit être celle des limites de l’usage de cette violence d’État soumise au double principe de nécessité et de proportionnalité. Les images de ce documentaire montrent qu’elles ne sont pas toujours respectées. La circonstance, comme le plaide un syndicaliste de la police, que les images montrées aient pu être précédées d’heures d’affrontements où les objets et les insultes auraient plu sur des forces de l’ordre poussées à bout ne constituent pas une excuse valable : les professionnels du maintien de l’ordre sont tenus, en tous lieux et en tout temps, au respect de leurs consignes. Et les manquements à ces consignes doivent être sanctionnées : le documentaire évoque d’un mot trop rapide, pour se plaindre moins de leur partialité que de leur lenteur, les enquêtes internes de l’IGPN pour « usage illégitime de la force » et les instructions en cours devant le juge pénal.

L’inconvénient de ce pénible catalogue est de pointer les dérapages et de renvoyer l’image d’une police systématiquement violente. Un pays qui se tient sage évite cette dérive à la fois par la parole donnée aux policiers et aux gendarmes – en regrettant que les autorités (préfet de police, DPN, DGGN…) aient refusé l’opportunité qui leur avait été donnée de témoigner elles aussi – et le rappel de quelques faits. Les violences policières sont rares, si on les compare à l’ensemble des interventions de forces de police ; elles ne sont guère meurtrières (la mort d’une Marseillaise en décembre 2018 et d’un Nantais en juin 2019 ont été imputées à la police). Une utile mise en perspective internationale relativise les choses face à des régimes autrement plus policiers tels que la Russie.

Le principal défaut du documentaire est dans son titre. Emprunté on l’a dit à l’expression inadmissible d’un CRS à Mantes-la-Jolie, il sous-entend que les violences policières sont l’expression d’un projet plus systématique d’asservissement du pays tout entier. L’existence même de ce documentaire démontre que la France n’est pas tout à fait encore une dictature liberticide.

La bande-annonce

Billie ★★☆☆

Billie Holiday (1915-1959) est l’une des plus grandes voix du siècle.
Le Britannique James Erskine retrace la vie de la chanteuse de jazz avec des bandes son originales et des images colorisées. Il utilise également les interviews inédites qu’avait réalisées dans les années soixante la journaliste Linda Lipnack Kuehl décédée dans des circonstances mystérieuses en 1978.

Billie Holiday a eu une vie cabossée. Abusée dans son enfance, elle se prostitue dès son plus jeune âge et se drogue très jeune. Toute sa vie durant, elle fumera du haschisch et consommera de l’héroïne. La brigade des stupéfiants ne cessera de la harceler et elle sera emprisonnée plusieurs fois dans sa vie.
Billie Holiday a eu une vie sentimentale et sexuelle bien remplie que le documentaire détaille avec parfois une insistance un peu voyeuriste. Bisexuelle, Billie Holiday a eu des amants et des amantes. Des hommes violents et avides, avec qui elle entretenait une relation masochiste, ont souvent abusé d’elle. Elle est morte encore jeune, épuisée par une vie d’excès et sans le sou.

Le principal intérêt de Billie est de voir et d’écouter la chanteuse, sa voix traînante, un peu enrouée, légèrement swingante. Ses plus grands succès n’ont pas pris une ride : Don’t Explain, God Bless the Child aux accents autobiographiques et surtout Strange Fruit, cette métaphore déchirante du lynchage des Noirs dans le Sud esclavagiste.

Noire et femme, Billie Holiday a été doublement discriminée. L’histoire de sa vie et la tonalité des témoignages recueillis à son sujet racontent cette double discrimination. Leur crudité est choquante à qui les écoute en 2020. Est-ce le signe que ce qui était dicible hier ne l’est plus aujourd’hui ? sans doute. Est-ce la preuve que ce qui existait hier n’existe plus aujourd’hui ? espérons-le.

La bande-annonce

À cœur battant ★☆☆☆

Julie et Yuval se sont rencontrés à Paris, au pied de la tour Eiffel, un soir de 14-juillet. Entre eux c’est le coup de foudre. Le couple s’installe ensemble, Julie tombe enceinte. Mais Yuval doit repartir en Israël pour y obtenir un visa permanent lui permettant de revenir en France. Le couple est condamné à une séparation qui met à mal leur amour.

Le titre anglais de ce film israélien a une signification toute différente de son titre français. The End of Love annonce la couleur là où À cœur battant est bien plus optimiste. Il s’agira, nous dit ce titre anglais, de raconter la fin d’une histoire d’amour. Ozon l’avait fait dans 5×2 en commençant par la rupture et en remontant le cours du temps.

Keren Ben Rafael utilise elle aussi un procédé très audacieux. Elle filme la relation entre Julie et Yuval uniquement à travers les écrans qui leur permettent de communiquer. Le procédé se dévoile lors de la première scène, la plus truculente, qui laisse planer le doute sur la situation des deux protagonistes avant de révéler les kilomètres qui les séparent.

Le procédé est culotté, tant en termes d’écriture que de cadrage. Keren Ben Rafael s’y tient tout du long, jusqu’aux deux scènes finales dont on comprend qu’il s’agit de deux flashbacks. Le problème est que, passée la curiosité qu’il suscite, le procédé devient répétitif et finit par lasser. Pour faire avancer le récit, le scénario en appelle à la jalousie des deux amants, qui s’inquiètent alternativement des rencontres que leur conjoint pourrait faire en leur absence. Mais ces rebondissements assez mesquins ne suffisent pas à eux seuls à donner de l’intérêt à une histoire dont on devine par avance la conclusion.

Un mot sur l’interprétation. Arieh Worthalter, qui a trente-cinq ans, mais qui en fait facilement dix de plus, a certes de beaux yeux bleus ; mais je le trouve trop vieux pour ce rôle de jeune père inconstant. Quant à Judith Chemla, je ne sais qu’en penser. Sans doute a-t-elle la pâleur diaphane des figures préraphaélites ; mais c’est une beauté à laquelle je reste décidément insensible.

La bande-annonce