Seule la Terre est éternelle ★★☆☆

Jim Harrison (1937-2016) est un immense écrivain américain, l’auteur de Légendes d’automne et de Dalva. François Busnel est allé le filmer dans les paysages splendides de l’Ouest américain durant le dernier été de sa vie. Pour des raisons qu’on peine à comprendre, son documentaire a attendu le sixième anniversaire de sa mort pour sortir sur les écrans.

Le brillant présentateur français est fasciné par les Etats-Unis et sa littérature. Il a lancé le mook America en 2017. Il consacre aux auteurs américains une place d’honneur dans son émission télévisée La Grande Librairie. Dans son panthéon, il classe au sommet Jim Harrison. En 2011, il lui avait consacré un des épisodes de ses Carnets de route, filmés au travers des Etats-Unis, où il partait à la rencontre des plus grands romanciers américains vivants (Philip Roth, Paul Auster, Joyce Carol Oates, James Ellroy…).

Quelques années plus tard, il a réussi à le retrouver pendant trois semaines. L’écrivain vit ses derniers moments. Il est exténué, à bout de souffle, même s’il continue à fumer cigarette sur cigarette. Obèse, il se déplace avec difficulté. Mais il n’a rien perdu de sa lucidité et son oeil (droit, il a perdu le gauche tout enfant) continue à briller d’une lueur malicieuse.

Seule la terre est éternelle n’apprendra pas grand chose au spectateur sur la vie ou sur l’oeuvre de Jim Harrison qu’il évoque à petites touches. Deux ou trois romans à peine sont mentionnés : Wolf qui lui apporte la célébrité, Dalva son oeuvre maîtresse… L’écrivain est filmé chez lui, à table (c’est un fin gourmet), à son bureau d’écrivain où il écrit au Bic avant de faxer (sic) ses pages à une dactylo qui les tape. Il est surtout filmé au cœur de cet Ouest sauvage qui constitue l’écrin majestueux de ses romans.

À tort comparé à Hemingway dont il partage la silhouette, mais pas le virilisme, Jim Harrison est un auteur « terrien », profondément lié à la nature, écologiste avant l’heure. Ses journées alternent l’écriture et la pêche et on l’accompagne sur la Yellowstone River. Il est devenu le porte-drapeau des peuples premiers amérindiens dont il entretient la mémoire et dont il a raconté l’histoire.

Il n’est pas nécessaire de connaître l’oeuvre de Jim Harrison (je n’ai guère lu de lui que Dalva) pour apprécier ce documentaire bien léché, qui vaut autant par la beauté sublime de ses paysages que par la figure étonnante de ce « monstre sacré » de la littérature américaine.

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En corps ★★★★

Elise (Marion Barbeau) a vingt-six ans. Elle est danseuse étoile dans une grande compagnie. Elle se blesse gravement lors de la première de La Bayadère. Sa convalescence sera longue ; peut-être même devra-t-elle renoncer à la danse. Cet arrêt impromptu oblige Elise – dont le fiancé vient de la quitter – à une douloureuse introspection. Elle peut s’appuyer sur son kinésithérapeuthe (François Civil), qui l’aime secrètement. Son père (Denid Podalydès), en revanche, est plus maladroit avec elle et peine à lui exprimer ses sentiments.
Pour chasser l’ennui, Elise trouve à s’employer auprès de Loïc (Pio Marmaï) et Sabrina (Souheila Yacoub), un couple de restaurateurs qui travaille dans une résidence d’artistes, sur la côte armorique, tenue par Josiane (Muriel Robin). C’est là qu’Elise retrouve par hasard le chorégraphe israélien Hofesh Shechter et sa troupe.

J’ai pour le cinéma de Cédric Klapisch les yeux de Chimène. J’ai grandi avec lui depuis Le Péril jeune et Un air de famille. J’ai applaudi comme des millions de spectateurs au succès de L’Auberge espagnole. Je lui trouve un talent unique pour comprendre et restituer, avec humour et finesse, les états d’âme de ma génération, qui entra dans l’âge adulte dans les années 90, avant Internet et Meetic, avec Erasmus et le 3615.

Certes Cédric Klapisch a vieilli. Il a dépassé les soixante ans. Ses derniers films, Ce qui nous lie et Deux moi, ne sont pas totalement convaincants, même si je les ai défendus avec une fidélité inaltérable. Mais, on retrouve dans En corps la justesse de son regard.
On la retrouve dans la façon dont il campe son héroïne brutalement confrontée à l’obligation de s’inventer une seconde vie. On le retrouve dans la relation qu’elle entretient avec son père, interprété à la perfection (comment en aurait-il pu être autrement ?) par le toujours parfait Denis Podalydès. On la retrouve aussi dans le soin qu’il porte aux seconds rôles. Il les a confiés à des acteurs qu’il connaît bien : François Civil (dont la ressemblance avec Romain Duris que Klapisch avait lancé m’a toujours frappé) interprète un kiné un peu branque, secrètement amoureux d’Elise. Pio Marmaï joue un cuisinier obsessionnel qui forme avec la volcanique Souheila Yacoub (Entre les vagues, De bas étage, Climax) un couple détonnant.

Mais si En corps m’a tant séduit, c’est pour un motif très personnel. Son vrai sujet est la danse contemporaine qui est ma passion secrète, une passion dont, bizarrement, je suis incapable de parler. Je suis un fan de la première heure du Théâtre de la Ville et de sa programmation éclectique. J’ai biberonné aux spectacles de Pina Bausch, de Maguy Marin, de Wim Vandekeybus, de Jan Fabre, de Ohad Naharin et bien sûr de Hofesh Schechter. Je ne pouvais par conséquent qu’être enthousiasmé par cette histoire qui raconte de l’intérieur la préparation d’un spectacle – comme je l’ai été l’an dernier par Indes galantes.

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Plumes ☆☆☆☆

C’est l’histoire, à la fois banale et extraordinaire, d’une famille pauvre égyptienne. Le père est ouvrier dans une usine et y occupe un logement, exigu et insalubre. La mère veille sur ses trois enfants en bas âge. Pour l’anniversaire de l’aîné, un prestidigitateur incompétent rate son tour de magie, fait disparaître le père et le transforme… en gallinacé. La mère signale sans succès la disparition de son époux à la police et sollicite même un marabout et un vétérinaire. Se résignant à son sort, elle tente tant bien que mal de prendre les rênes du foyer et de faire face aux créanciers qui l’assaillent.

Plumes est un film déroutant, à mi-chemin du documentaire et de l’allégorie. Il n’a rien de drôle ni de burlesque sinon le prétexte passablement surréaliste sur lequel il est construit. Il est tourné en plans fixes – une originalité à une époque où une image tremblotante, filmée à bout de bras, au mépris des spectateurs migraineux, semble être la règle – d’une longueur variable. Certains durent à peine quelques secondes, d’autres plusieurs minutes. Quasiment aucune parole n’est échangée. L’action se déroule souvent hors-champ.

Ce formalisme exigeant peut susciter l’admiration. Je ne lui trouve quant à moi aucun intérêt en lui-même sinon celui de se mettre au service d’un propos. Ce propos se résume à peu de chose : la dénonciation de la condition féminine en Égypte, de la subordination de la femme à l’homme. Bien sûr, cette dénonciation est nécessaire. D’autres films s’y sont déjà d’ailleurs employés en Égypte ou au Maghreb : ainsi des Femmes du bus 678 de Mohamed Diab en 2011, du marocain Much Loved, du tunisien À peine j’ouvre les yeux, de l’algérien À mon âge je me cache encore pour fumer

On a vite compris l’horreur de la condition féminine en Égypte à travers les avanies que doit subir en silence l’héroïne de Plumes : d’abord sa soumission à son mari, un idiot machiste, ensuite les humiliations qui lui sont infligées par le chef d’ilôt qui refuse de l’aider et par un cousin libidineux qui voudrait abuser d’elle, etc.

Les plans fixes se succèdent et se répètent. On pense au cinéma nordique de Aki Kaurismäki ou de Roy Andersson. Leur sens n’est pas toujours clair. On y voit des personnages crasseux échanger des billets froissés dans des locaux lépreux. Aux deux tiers du film – qui dure près de deux heures – un coup de théâtre dont on ne dira rien relance l’action. Mais il est déjà trop tard pour réveiller le spectateur qui a lentement sombré dans l’ennui…

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De nos frères blessés ★☆☆☆

Fernand Iveton (Vincent Lacoste) est un militant communiste indépendantiste guillotiné en 1957 pour avoir fomenté un attentat à Gaz d’Algérie qui l’employait comme ouvrier tourneur.
De nos frères blessés est l’adaptation à l’écran du livre éponyme de Joseph Andras, Goncourt 2016 du premier roman.

La figure de Fernand Iveton, le seul Européen parmi les 198 prisonniers politiques guillotinés de la guerre d’Algérie, est méconnue. Elle a été éclipsée par celle de Maurice Audin, ce jeune professeur de mathématiques arrêté après la bataille d’Alger pour ses sympathies communistes et probablement torturé à mort par les parachutistes de Massu.

Le film de Hélier Cisterne lui rend hommage en décrivant la lutte qu’il mène avec ses frères algériens injustement brimés par un régime colonialiste qui leur interdit le droit à l’autodétermination, son arrestation, sa torture et le procès inique qui lui est intenté par une cour militaire qui le condamne à la peine capitale.

Le handicap paradoxal de ce film est d’être interprété par un couple de stars qui écrasent de leurs talents un scénario par ailleurs un peu faiblard et qui, surtout, le font glisser vers une direction inattendue. Les scènes les plus réussies du film sont en effet celles, bucoliques et légères, où le couple s’aime : près de Paris, en bord de Marne, où Hélène, une réfugiée politique polonaise, rencontre Fernand, puis à Alger, sur la plage où elle l’a suivi avec son fils que Fernand a adopté.

Le charme et la fraîcheur de Vicky Krieps (Bergman Island, Old, Serre moi fort…) y est pour beaucoup. Quant à Vincent Lacoste, récemment légitimé par son César pour Illusions perdues, sa silhouette d’adolescent dégingandé m’empêche toujours de le prendre tout à fait au sérieux dans un rôle tragique. Je le trouve beaucoup plus convaincant dans ses scènes de marivaudage avec Vicky Krieps que dans les scènes de procès ou de prison.

De nos frères blessés nous rend attachant ce couple amoureux mais peine, par la faute de sa reconstitution trop figée, à restituer la violence politique de l’époque alors que c’est son objectif affiché.

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Un peuple ★★☆☆

Emmanuel Gras, documentariste déjà salué pour Bovines, 300 hommes et Makala, est allé filmer un groupe de Gilets jaunes, à Chartres, début 2019. Il en a suivi les membres au jour le jour, qui se réunissaient sur un rond-point autour d’un brasero et menèrent quelques actions : une manifestation dans les rues de Chartres, l’ouverture des barrières de l’autoroute… Il les a accompagnés à Paris.

Le documentaire d’Emmanuel Gras arrive bien tard. Le mouvement des Gilets jaunes a débuté à l’automne 2018 avant de se dissoudre lentement au printemps 2019. Plusieurs documentaires lui ont déjà été consacrés : celui du sautillant François Ruffin J’veux du soleil et celui de David Dufresne sur les violences policières commises durant ces manifestations Un pays qui se tient sage. À l’un comme à l’autre, j’avais mis trois étoiles, séduit par leur énergie et par leur intelligence.

Mon opinion sur Un peuple est plus réservée, même si j’en salue la qualité de la réalisation (l’image est impeccable, contrastant avec celle souvent médiocre de documentaires filmés à la va-vite) et surtout la délicatesse du regard qu’Emmanuel Gras porte sur les manifestants qu’il filme. Car c’est bien là le principal atout de ce documentaire empathique : Un peuple s’intéresse aux hommes et aux femmes qui vont battre le pavé chaque jour, chaque week-end. C’est du coup son principal défaut : Un peuple, contrairement à son titre ronflant et à quelqu’un de ses plans tournés par drone, ne prend pas assez de hauteur, ne donne jamais de l’ensemble du mouvement une vision synthétique.

Un peuple ne s’intéresse pas aux Gilets jaunes en général, mais à Benoît, Agnès, Nathalie, Allan et quelques autres. Avec beaucoup d’humour, ils se qualifient eux-mêmes de « cassos sur un rond-point » et redoutent de renvoyer cette image guère valorisante aux médias. Pourtant, même s’ils connaissent des fins de mois difficiles où chaque euro est compté, même si la hausse des prix de l’essence – qui aura mis le feu aux poudres – menace l’équilibre de leurs petits budgets, les Gilets jaunes ne sont pas pauvres. Ils l’ont été comme Benoît qui raconte son lourd passé d’alcoolisme ou Nathalie qui évoque ses difficultés à élever ses deux enfants ; mais ils ne le sont plus. Pour manifester, il faut un téléphone portable, un moyen de locomotion et un toit sous lequel se réchauffer après une journée dehors dans les frimas.

Les Gilets jaunes que filme Emmanuel Gras appartiennent à cette France périphérique qui stagne juste au-dessus du seuil de pauvreté et qui redoute d’y tomber ou d’y retomber. Ils sont unis par une même colère, par le même sentiment d’injustice et de révolte. Ils nourrissent une haine disproportionnée pour les politiques qui nous gouvernent et au premier chef pour le Président de la République dont ils réclament la démission, sinon la tête.

Un peuple devient passionnant quand il interroge les formes de l’action collective (comme l’avait fait pour Nuit debout L’Assemblée de Mariana Otero). Car, contrairement à l’image déformée qui en a souvent été donnée, les Gilets jaunes ne constituaient pas une populace amorphe sans programme politique. Le groupe filmé par Emmanuel Gras est conscient de la nécessité de s’organiser, de penser un projet. Il repose sur quelques revendications : la suppression de la TVA pour les biens de première nécessité, le relèvement des minima sociaux, le référendum d’initiative citoyenne (RIC)…

Un peuple filme aussi les logiques de groupe, parfois galvanisantes, souvent délétères. Il commence par l’élection unanime à mains levée du coordinateur, Benoît, et de son adjoint. Mais il filme aussi, sans concession, une réunion dès potron-minet, convoquée à sept heures du matin, à laquelle quasiment personne ne se présente, provoquant la rage des quelques présents et les excuses confuses des absents.

En évoquant avec pudeur la vie cabossée de Benoît, en saluant le dévouement de Nathalie, en se moquant gentiment des utopies d’Allan, Un peuple souligne peut-être l’aspect le plus important du mouvement : il était constitué d’hommes et de femmes qui s’estimaient – à tort ou à raison – méprisés par le « système » (mot fourre-tout dans lequel on met ce que l’on veut) et qui, dans l’action collective, ont retrouvé un peu de leur dignité perdue.

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En nous ★☆☆☆

Dix ans après Nous, Princesses de Clèves, le documentariste Régis Sauder (Retour à Forbach, J’ai aimé vivre là…) retrouve les bacheliers qu’il avait filmés. Que sont-ils devenus ? Comment sont-ils sortis de l’adolescence ? Comment sont-ils entrés dans l’âge adulte ? Leurs rêves se sont-ils réalisés ou se sont-ils fracassés contre le mur de la réalité ?

Sur le papier, le projet de Régis Sauder était séduisant. Nous, princesse de Clèves, filmé en réaction aux propos à l’emporte-pièce du candidat Sarkozy – qui s’était interrogé sur l’opportunité d’interroger des candidats à un concours administratif sur le roman de Mme de Lafayette – nous introduisait à des personnages si attachants que nous brûlions d’envie de connaître leurs destins. Et ces devenirs entremêlés pouvaient potentiellement nous renseigner sur la capacité – ou l’incapacité – de la jeunesse à se faire une place dans notre société, mais aussi de la capacité – ou de l’incapacité – de notre société à leur en faire une.

Las ! le résultat s’avère décevant.
Nous, princesse de Clèves rassemblait plusieurs lycéens dans un même lieu, unis par un même objectif – le baccalauréat à décrocher à la fin de l’année – et se lisait comme une ode républicaine à l’école gratuite et laïque, symbolisée par le noble personnage de cette enseignante de français dont tous les élèves du documentaire suivaient les cours alors que En nous n’a plus cette belle unité. Les dix élèves d’Emmanuelle ont pris leur envol dans dix directions différentes. Plus rien ne les unit. D’ailleurs on partage leur léger malaise aux retrouvailles obligées auxquelles le réalisateur les a contraints : ils échangent certes quelques souvenirs nostalgiques mais n’ont au fond plus grand chose à se dire.

Que sont devenus Anaïs, Virginie, Armelle, Cadiatou, Laura et Morgane (les deux jumelles), Albert, Abou, Aurore et Sarah ? La plupart ont cherché à quitter ces quartiers nord de Marseille où ils ont grandi ; mais tous n’y sont pas parvenus (Albert y est moniteur d’auto-école, Anaïs coud à domicile) ; et la plupart y reviennent volontiers, pour y revoir leurs parents ou pour y faire une pause entre deux jobs (comme Sarah qui a travaillé en Irlande, au Portugal, à Malte). Plusieurs ont eu des enfants qu’elles élèvent seules après des ruptures plus ou moins violentes (Virginie raconte son passé de femme battue). Une seule est mariée, Morgane qui a épousé une femme, qu’elle fréquentait déjà dix ans plus tôt sans avoir fait son coming-out.

Les jeunes trentenaires d’En nous sont-ils représentatifs de la France d’aujourd’hui ? Pas sûr. Pas sûr d’ailleurs que dresser la topographie de l’entrée dans l’âge adulte de la jeunesse française des années 2010 fut l’objectif de Régis Sauder. L’échantillon de base n’était guère représentatif : un lycée en zone d’éducation prioritaire des quartiers nord, tristement fameux, de la cité phocéenne. Ses lycéens n’étaient pas les plus défavorisés de leurs quartiers. Au contraire ils en formaient l’élite la plus aisée et la plus éduquée.
Ce qui m’a frappé – si on m’autorise l’espace d’un instant à faire ma Tatie Danielle – est combien ces jeunes sont autocentrés. Sans doute l’exercice les incitait-il à l’introversion ; mais je trouve qu’ils se regardent beaucoup le nombril, accusent une société qu’ils dénigrent de ne pas reconnaître les droits qu’ils revendiquent et oublient un peu vite qu’ils en font partie et que son bon fonctionnement dépend aussi de leur engagement au service des autres.

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Tropique de la violence ★☆☆☆

Le jeune Moïse a été recueilli, tout bébé, sur une plage mahoraise par une jeune infirmière (Céline Salette) venue secourir des immigrés clandestins débarqués d’un kwassa-kwassa, ces pirogues venues des Comores. Il a grandi dans l’amour de cette mère aimante jusqu’à son décès brutal qui le jette à la rue. Une bande de jeunes du bidonville de Gaza le prend sous sa coupe. Elle est dirigée par Bruce, un adolescent analphabète, drogué et violent.

Sorti en 2016, le court roman de la Mauricienne Nathacha Appanah a immédiatement rencontré un vif succès. Sélectionné pour le Goncourt, le Fémina, le Médicis, couronné par le Fémina des lycéens, il a déjà fait l’objet d’une adaptation en bande dessinée et d’une autre au théâtre. Le réalisateur Manuel Schapira, dont c’est le premier le film, signe son adaptation à l’écran, tournée sur place, à Mayotte et à La Réunion.

Le film a un immense avantage : il nous fait découvrir un territoire méconnu de la République, son cent-unième département, le plus jeune par sa population (la maternité de Mamoudzou enregistre le plus de naissances de France), mais aussi le plus pauvre et sans doute le plus violent.

Cette violence, Manuel Schapira ne l’édulcore pas. Au contraire il la montre frontalement dans un film dont on s’étonne qu’il n’ait pas fait l’objet d’une interdiction aux spectateurs de moins de douze ans ou, à tout le moins, d’un avertissement.

Malheureusement, Tropique de la violence reste prisonnier d’un scénario un peu plat (malgré pourtant la participation de Delphine de Vigan à sa co-écriture) et enferme ses personnages dans des caricatures : l’innocent bambin, l’inquiétant chef de bande, le gentil éducateur…

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Bruno Reidal ★★★☆

Après avoir assassiné et décapité un jeune enfant de douze ans,  le 1er septembre 1905, dans un petit village du Cantal, Bruno Reidal se livre à la police. L’adolescent âgé de dix-sept ans à peine subit un expertise médicale par un collège de médecins pour apprécier son irresponsabilité. Il rédige à leur intention un témoignage écrit de sa vie depuis la prime enfance. C’est en suivant à la lettre ce témoignage que le réalisateur Vincent Le Port reconstitue la vie du jeune assassin.

Bruno Reidal est une oeuvre marquante.
Et c’est un film traumatisant. Même si la commission de classification a eu la main lourde, ce n’est pas sans motif qu’elle l’a interdit aux spectateurs de moins de seize ans – une classe d’âge dont la proximité avec le héros était susceptible d’accroître le sentiment d’identification. Car Bruno Reidal est terrible par ce qu’il montre, notamment ce crime affreux. Mais il est plus horrible encore par ce qu’il fait comprendre : l’indicible noirceur d’une âme à laquelle toute rédemption semble interdite et impossible.

La scrupuleuse confession de l’assassin offre quelques pistes pour éclairer son crime sadique. Il y a d’abord une enfance malheureuse au milieu d’une fratrie trop nombreuse, avec un père aimant mais trop tôt décédé et une mère alcoolique et violente. Il y a ensuite une jalousie de classe qui pousse le jeune Bruno à s’extraire de son milieu par les études (il est boursier au petit séminaire et y mène de brillantes études) tout en nourrissant une haine exacerbée pour ses camarades mieux nés que lui. Il y a surtout une relation malsaine entre le plaisir que le jeune Bruno découvre en se livrant compulsivement à la masturbation et les actes sadiques qu’il fantasme pour se faire jouir. La psychanalyse freudienne était dans les limbes en 1905 et n’avait pas encore atteint le Cantal ; mais elle aurait fait ses délices de ce cas d’école.

Pèse au-dessus de Bruno Reidal l’ombre intimidante de Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère dont la documentation avait été rassemblée en 1973 par Michel Foucault avant d’être portée à l’écran trois ans plus tard par René Allio. Les deux films se ressemblent et racontent des faits similaires (Pierre Rivière avait assassiné toute sa famille à coups de serpe en 1835 dans l’Orne). Mais les points de vue des deux réalisateurs diffèrent et sont significatifs de leur temps : là où René Allio, influencé par le marxisme et le structuralisme, insistait sur le contexte historique et socio-économique du meurtre et les structures de pouvoir qui pesaient sur le jeune Rivière, le film de Vincent Le Port (qui, à trente six ans à peine signe un premier film d’une étonnante maturité) est moins contextualisé, plus intemporel, plus centré sur son héros et sa psyché.

Bruno Reidal soulève un débat dont, déformation professionnelle oblige, je regrette qu’il n’ait pas été plus creusé : celui de la responsabilité pénale. Le collège de médecins qui examina Bruno a-t-il hésité avant de l’envoyer en asile psychiatrique ? On ne le saura pas. L’horreur du crime laisse bien sûr augurer un esprit malade, un cas de « sadisme sanguinaire congénital », comme le conclura l’expertise médicale. Mais la lucidité de Bruno, l’intelligence avec laquelle il se raconte et décrit le meurtre qu’il a commis jettent un doute sur l’abolition de son discernement au moment des faits dont on sait – pour en avoir longuement débattu au moment de l’affaire Halimi – qu’elle constitue un élément constitutif de l’irresponsabilité pénale.

Amateurs de feel good movie, passez votre chemin ! Bruno Reidal vous plombera durablement le moral. Quand le film se termine, un silence lourd pèse sur la salle dont les spectateurs, sous le choc, peinent à quitter leurs sièges. Bruno Reidal leur aura fait toucher du doigt l’indicible noirceur de l’âme humaine. Ne manquerait plus qu’une dose du dernier Houellebecq pour chercher une corde pour se pendre !

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L’Ombre d’un mensonge ★☆☆☆

Philippe (Bouli Lanners) est un Belge mutique, qui a trouvé à s’employer dans une ferme isolée sur l’île de Lewis à l’extrême nord de l’Ecosse. Victime d’un AVC, hospitalisé en urgence sur le continent, il quitte l’hôpital d’Inverness amnésique. Millie (Michelle Fairley) prend soin de lui à son retour dans sa maison.

L’Ombre d’un mensonge est un film qui raconte une histoire dont le scénario tient en quelques pages à peine. Son contenu est si mince qu’il peine à fournir la substance d’un film d’une heure trente neuf, trop lent, trop long.

On se console avec les acteurs, Bouli Lanners, qu’on est plus habitués à voir dans des films comiques ou absurdes que dramatiques, et Michelle Fairley qui fit dans les trois premières saisons de Game of Thrones une Lady Stark d’anthologie.
On se console surtout en admirant les austères paysages de cette île perdue des Hébrides, battue par le vent, ses plages de sable, ses falaises, ses tourbières et ses rares habitants qui chaque dimanche observent avec une piété médiévale le sabbat chrétien.

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À demain mon amour ★★☆☆

Monique Pinçon-Charlot et son mari Michel Pinçon sont deux anciens directeurs de recherche au CNRS qui ont consacré leurs vies et leurs livres, rédigés à quatre mains, à l’étude de la haute bourgeoisie et des élites. Depuis leurs départs à la retraite, leurs écrits se sont faits de plus en plus militants. Le Président des riches, une enquête sur « l’oligarchie » dans la France de Nicolas Sarkozy les a fait connaître en 2010 du grand public.
Leurs travaux engagés ont néanmoins suscité des critiques de leurs collègues qui reprochent à leur militantisme et à leurs préjugés de les aveugler. Julien Damon (professeur à l’IEP de Paris), estime qu’« en faisant fi de toute méthodologie, le couple de sociologues porte atteinte à la discipline ». Il juge leurs travaux « frauduleux ». « Deux célèbres sociologues retraités du CNRS combinent allègrement sabir sociologisant et convictions militantes pour attiser une certaine richophobie ambiante. […] On a le droit de ne pas aimer les riches. Encore faudrait-il un minimum de rigueur et limiter l’invective » écrivait venimeusement Les Echos à la sortie fin 2018 de la bande dessinée Les Riches au tribunal dont les Pinçon-Charlot avaient signé le texte.
En novembre 2020, Monique Pinçon-Charlot est intervenue dans le documentaire complotiste Hold-up. Elle y affirmait que, du fait du dérèglement climatique, dont le Covid-19 serait une conséquence, « il y a un holocauste, qui va éliminer certainement (…) 3,5 milliards d’êtres humains » et qui rappellerait ce que « les nazis allemands ont fait » pendant la guerre. Elle s’est par la suite excusée de ces propos outranciers.

Sans évoquer cette polémique, Basile Carré-Agostini a suivi pas à pas Monique et Michèle pendant plusieurs années. Il les a filmés dans l’intimité de leur petit pavillon de banlieue ; il les a accompagnés dans leurs nombreux déplacements, à la fête de l’Humanité, chez les grévistes de Ford à Blanquefort (où ils dînent en compagnie de Philippe Poutou), chaque samedi à Paris, aux côtés des Gilets jaunes, que Monique coache bénévolement avant leur passage à la télévision…

On peut être d’accord ou pas avec les idées des Pinçon-Charlot, quand ils accusent les ultra-riches de former une caste homogame, méprisante et apatride, quand ils prônent la Révolution prolétarienne, quand ils demandent la comparution de Macron devant la Cour pénale internationale (CPI). On sera dans tous les cas touchés par ce couple de retraités infatigables, par leur inextinguible curiosité intellectuelle, par leur intarissable goût du contact et de l’échange. Ils forment un couple indissolublement lié. Ils nourrissent l’un pour l’autre un attachement vieux d’un demi-siècle né d’une complicité intellectuelle totale qui se manifeste devant la caméra dans une multitude de petits gestes attendrissants.

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