Cycle cinéma letton ★★☆☆

En 2008, en amont des commémorations devant entourer le centenaire de son indépendance, la Lettonie s’est lancée dans un exercice stimulant : dresser la liste des quatre-vingt-dix-neuf « trésors nationaux » qui, de la littérature à l’architecture, en passant par la gastronomie et le design, dessineraient les contours de son identité nationale. On imagine sans peine les passes d’armes homériques que l’exercice similaire en France aurait provoquées.

Parmi ces quatre-vingt-dix-neuf trésors qui forment le Canon culturel letton figurent douze films quasiment inconnus en France. J’ai profité de mon récent séjour à Riga pour en voir trois.

Edgars et Kristine est sorti en 1966. Le dégel khrouchtchévien avait autorisé son tournage en letton. C’est l’adaptation d’un roman de Rūdolfs Blaumanis, un écrivain de la fin du dix neuvième siècle, qui raconte les amours impossibles d’un palefrenier et d’une blanchisseuse. Le film connut un immense succès à l’époque dans toute l’URSS. Il le dut notamment au charme de son acteur principal, Uldis Pūcītis, qui représentait l’idéal masculin à l’ère soviétique.

On retrouve Uldis Pūcītis en 1967 en tête d’affiche de Quatre chemises blanches. Le ton en est radicalement différent. Le film s’inspire de la Nouvelle Vague française. Son sujet est explosif : il raconte les démêlés d’un groupe de rock avec la censure. Il ne trouva d’ailleurs le chemin des salles qu’avec la Perestroïka en 1986 – avant d’être projeté au festival de Cannes en 2018. Sa musique est signée par Imants Kalniņš, un des plus grands compositeurs lettons, dont la Quatrième Symphonie figure d’ailleurs au nombre des trésors nationaux du Canon letton.

Sorti en 1981, Limousine dans les couleurs de la nuit de la Saint-Jean est peut-être le film le plus populaire de Lettonie, l’équivalent dans l’imaginaire national de notre Grande Vadrouille. Autour de l’héritage d’une octogénaire que se disputent ses descendants, Limousine… est une satire bon enfant de la vie à la campagne et de la cupidité humaine.

Ces films, vieux d’un demi siècle, ont plus ou moins bien résisté à l’épreuve du temps. Il est hasardeux de les recommander à qui recherche un suspense haletant ou un humour délirant pour combattre l’ennui des dernières soirées confinées. Mais le cinéphile curieux de l’histoire de l’URSS et de ses satellites y trouvera beaucoup d’intérêt.

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War Machine ★★★☆

Quand le général McChrystal est nommé en 2009 à la tête de l’ISAF, la coalition des forces armées en Afghanistan, la guerre y dure depuis déjà huit ans sans perspective réaliste d’une issue victorieuse. Certes, les talibans ont été chassés de Kaboul et se terrent à la frontière pakistanaise. Mais le pays, lesté par ses traditions, foncièrement hostile aux forces d’occupation, peine à se reconstruire. L’armée américaine et celles de ses alliés, taillées pour gagner la guerre, peinent à gagner la paix.

Michael Hastings, un journaliste de Rolling Stone, signa un reportage qui provoqua le départ anticipé de McChrystal de son commandement. Il en tira ensuite un livre, The Operators.
C’est ce livre volontiers ambigu que David Michôd, le réalisateur australien de Animal Kingdom et Le Roi, porte à l’écran.

War Machine est un film désarmant qui hésite constamment entre deux registres : d’un côté la réflexion très fine sur l’interventionnisme militaire dans l’après-guerre froide, de l’autre la bouffonnerie vers laquelle le tire l’interprétation outrée par Brad Pitt de son héros.

Car Brad Pitt en fait des tonnes pour caricaturer le malheureux général McChrystal qui n’en méritait pas tant – et dont on serait curieux de connaître la réaction à ce spectacle embarrassant. Quelque part entre le Patton de George C. Scott (Oscar – refusé – du meilleur acteur en 1971) et Le Dictateur de Sacha Baron Cohen, Brad Pitt force le trait, campant un général droit dans ses bottes, affublé de tics (regardez ses pouces !), entouré d’une bande de joyeux drilles qu’on croirait tout droit sortis de M*A*S*H ou d’un épisode des Têtes brûlées (vous vous souvenez de la série avec Robert Conrad que vous regardiez sur Antenne 2 à la fin des années 70 ?). Il croise un président Karzai pas moins caricatural, interprété par Ben Kingsley dans deux scènes désopilantes.

Le film manque de prendre définitivement le virage de la comédie loufoque. C’eût été un choix radical et pourquoi pas envisageable. La réussite dans ce registre des Chèvres du Pentagone ou de La Guerre selon Charlie montre qu’on peut rire des guerres menées par les Etats-Unis en Afghanistan ou en Irak. Mais, assez miraculeusement, War Machine reste du début à la fin dans un entre-deux qui se révèle diablement stimulant. Il ne va jamais jusqu’au bout de sa loufoquerie. Il continue inébranlablement à traiter sérieusement d’un sujet sérieux : l’incapacité d’une force militaire d’occupation à reconstruire un pays conquis. Et le regard qu’il porte sur ce sujet reste incroyablement balancé, et donc très stimulant (à la différence d’un M*A*S*H qui versait dans une posture antimilitariste pas très fine selon moi).

Ce film déconcertant réussit à la fois à nous faire rire et à nous faire réfléchir. Double pari qu’on pensait impossible à réussir simultanément.

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Joan Didion : Le centre ne tiendra pas ★★☆☆

Née en 1934, Joan Didion est l’une des plus grandes écrivaines contemporaines. Romancière, essayiste, journaliste, scénariste pour Hollywood, elle n’a cessé de comprendre et d’interpréter l’Amérique de son temps.

Le neveu de Joan, Griffin Dunne, un acteur de cinéma qui tourna dans les années quatre-vingts avec Scorsese et Madonna, l’interviewe et revient avec elle sur sa vie. À quatre-vingts ans passés, Joan Didion est méconnaissable. D’une maigreur maladive (elle pèse à peine trente-cinq kilos), elle n’a plus guère que la peau sur les os. Ses gestes sont compulsifs, sa diction parfois hésitante ; mais le feu qui brûle dans ses yeux n’est pas éteint et le regard qu’elle porte sur sa vie n’a rien perdu de son intelligence.

Joan Didion formait, avec son mari John Dunne, lui aussi homme de lettres, un couple fusionnel jusqu’à sa mort brutale d’un arrêt cardiaque en décembre 2003. Le couple était symbiotique. John et Joan travaillaient ensemble sur des projets communs ou des livres séparés. La renommée de l’un ne fut jamais un obstacle à celle de l’autre. Mais on sent néanmoins un déséquilibre (c’est John qui finissait les phrases de Joan) qui ferait tiquer plus féministe que moi.

Le couple avait adopté en 1966 une fille qui décéda deux ans après la mort de son père. Joan Didion fit de ses deux disparitions quasi-simultanées la substance de ses deux livres les plus poignants, L’Année de la pensée magique et Le Bleu de la nuit. Elle y trouve les mots justes et forts pour décrire le deuil. Un must-read pour tous ceux qui ont traversé la même épreuve ou qui appréhendent de la traverser un jour – ce qui fait, tout bien réfléchi, beaucoup de monde.

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L’Histoire personnelle de David Copperfield ★★★☆


Le jeune David Copperfield (Dev Patel) raconte sa vie pleine de rebondissements dans l’Angleterre victorienne. S’il naît entouré de l’amour de sa nourrice Peggotty, le remariage de sa mère avec un homme dur et violent le chasse de l’Eden familial. Encore enfant, il doit partir pour Londres travailler dans une usine d’embouteillage. Mr Micawber (Peter Capaldi) et son épouse l’hébergent avant d’être jetés en prison pour dettes. Copperfield se réfugie alors dans le Kent chez sa tante (Tilda Swinton) qui cohabite avec son excentrique cousin Mr Dick (Hugh Laurie). À la fin de ses études, David trouve à s’employer dans l’étude de Mr Wickfield (Benedict Wong) dont il tombe amoureux de la fille Dora. mais c’est sans compter sur la perfidie de Uriah Heep (Ben Whishaw), un ancien employé au pensionnat fréquenté par David qui, à force d’obséquiosité, a réussi à devenir l’homme de confiance de Wickfield.

Le roman de mille pages, en petits caractères, de Charles Dickens est foisonnant. Il se prête volontiers à la forme feuilletonnesque et a fait l’objet de bien des séries télévisées en six, dix ou treize épisodes tant son contenu est riche. Il a bien sûr déjà été adapté au cinéma en 1935 pour la MGM par George Cukor, en 1969 pour la 20th Century Fox par Delbert Mann.

Réalisateur reconnu venu de la télévision (on lui doit les séries à succès The Thick of It et Veep), déjà auteur de deux films remarqués et remarquables (In the Loop et La Mort de Staline) le Britannique Armando Iannucci signe du meilleur roman de Dickens une adaptation étourdissante.

Originalité du casting : il est – comme dans la série Netflix La Chronique des Bridgerton dont on parle beaucoup ces temps-ci – colorblind : David Copperfield est joué par un acteur d’origine indienne, Mr Wickfield par un Asiatique, sa fille Agnes par une actrice noire, etc. Les gardiens du Temple crieront au sacrilège ; les militants de l’hybridation applaudiront. Quant aux agnostiques, ma foi, après un instant d’interrogation, ils auront oublié cette nouvelle bataille d’Hernani.

En deux heures rondement menées, L’Histoire personnelle de David Copperfield raconte à sauts et à gambades la vie rebondissante de son si sympathique héros. La galerie de personnages qu’il croise et que mon résumé trop long a essayé de présenter constitue, comme toujours dans les romans de Dickens (ou de ceux de Hugo à la même époque), une panoplie d’individus représentative de tous les traits de l’espèce humaine : la tendresse maternelle pour Peggotty, la cruauté pour Murdstone, l’optimisme pour Micawber, la folie pour Dick, la dipsomanie pour Wickfield, la servilité pour Heep, etc.

Mais le trait principal de ce David Copperfield, ce qui fait à la fois son unité et son prix, est sa formidable ironie. On rit beaucoup à ce film ; on y sourit plus encore. Non qu’il contienne des scènes comiques mais que tout y soit drôle dans cette histoire dont on comprend progressivement le sens : comme La Recherche, David Copperfield nous raconte la naissance d’un écrivain.

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Captive ★★★☆

Au milieu du dix-neuvième siècle, au Canada, dans la province de l’Ontario, Grace Marks et James McDermott furent accusés du double meurtre de leur employeur, Thomas Kinnear, et de sa gouvernante, Nancy Montgomery. Si McDermott fut pendu, la peine de Grace Marks fut commuée en prison à vie. Quelques années après son procès, un jeune psychiatre obtient le droit de l’interroger. Captive raconte leur face-à-face.

Diffusé sur Netflix en 2017, Captive est une mini-série en six épisodes adaptée du roman Alias Grace de Margaret Atwood publié en 1996, Sans doute ce livre n’a-t-il pas la même renommée que La Servante écarlate, qui valut à la romancière canadienne une célébrité mondiale. Sans doute cette série n’a-t-elle pas le même prestige que celle qui vient d’être tirée de sa glaçante dystopie. Sans doute enfin la jeune Sarah Gadon – qui a pourtant joué dans plusieurs films de David Cronenberg – n’est elle pas aussi connue qu’Elisabeth Moss.

Pour autant, Captive est une œuvre exceptionnelle qui séduira non seulement les inconditionnels, déjà nombreux, de La Servante écarlate, mais aussi tous ceux, s’il en existe encore, qui n’ont jamais rien lu ni vu de Margaret Atwood. La soigneuse adaptation qu’en signe Mary Harron lui rend honneur

Alias Grace n’a, à première vue, rien de commun avec The Handmaid’s Tale. Il ne s’agit pas d’une dystopie mais d’un roman historique dont l’action se déroule dans le Canada du milieu du dix-neuvième siècle. Mais les deux romans sont traversés par le même féminisme brûlant qui caractérise toute l’œuvre de Margaret Atwood. Si The Handmaid’s Tale évoque, dans un futur cauchemardesque mais hélas crédible, la possibilité de l’asservissement de la femme, Alias Grace documente l’asservissement bien réel qui caractérisa sa condition il y a moins de deux siècles.

Grace est la victime des hommes. Elle est la victime de son père alcoolique, joueur, voire incestueux, qui lui fait traverser l’Atlantique, avec sa mère, ses frères et ses sœurs, avant de la placer comme domestique dans une maison. Elle est la victime de George Parkinson, le fils de ses premiers employeurs, qui cause la mort de Mary Whitney, sa meilleure amie, avant de provoquer son renvoi. Elle est enfin la victime de James McDermott, le garçon de ferme de Thomas Kinnear, qui l’entraîne dans ses délires criminels.

Sera-t-elle sauvée par le docteur Jordan qui veut tester sur elle les premières ébauches d’une psychiatrie freudienne avant l’heure ? Tel est l’enjeu du roman qui alterne les rencontres entre les deux protagonistes et les longs flashbacks. La série suit la même structure avec la même efficacité.

Captive est construit autour d’un mystère : Grace est-elle une innocente jeune femme qui, traumatisée par tous les drames qu’elle a vécus depuis son enfance, ne saurait être tenue pour responsable des crimes qu’elle a commis ? Ou est-elle au contraire, une dangereuse criminelle qui a tué de sang froid ? L’immense qualité du livre – et de la série – est de laisser planer le doute jusqu’au bout, laissant en suspens la question de la duplicité et donc de l’identité profonde de Grace. Le paradoxe de sa construction est d’entourer Grace de personnes bienveillantes : son psychiatre, le Dr Jordan, dont l’attirance pour la jeune femme le prive de sa lucidité, le pasteur de la société de tempérance qui œuvre pour son amnistie (interprété par David Cronenberg himself). Paradoxalement, c’est Grace elle-même qui semble la moins désireuse d’être blanchie. Et c’est avec un plaisir sournois qu’elle humilie le Dr Jordan et discrédite son protocole – faisant écho à la défiance de certaines branches du féminisme contemporain pour la méthode freudienne.

La vie de Grace est un patchwork (Marie Delord, “A Textual Quilt: Margaret Atwood’s Alias Grace” in Études Canadiennes / Canadian Studies, n° 46, 1999, pp. 111-121). Chacun des quinze chapitres qui compose le livre a pour titre un motif de courtepointe. La série ne pousse pas la fidélité jusqu’à leur emprunter les titres de ses épisodes. Mais elle prend soin de commencer par des images de ces superbes broderies et s’achève avec celle que Grace réalise au crépuscule de sa vie, enfin réconciliée avec elle-même.

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Kaboul Kitchen ★★★☆

Kaboul, 2005. Après les attentats du 11-Septembre, une coalition alliée a renversé le régime des talibans et occupé l’Afghanistan pour en chasser Ben Laden. Jacky (Gilbert Melki), un ancien journaliste, a ouvert un restaurant où se retrouve la communauté expatriée. Autour de sa piscine, l’alcool coule à flots dans un des pays les plus violents et les plus rigoristes au monde.

Kaboul Kitchen est une création originale de Canal Plus diffusée à partir de 2012. Elle est inspirée de l’expérience vécue d’un ancien journaliste de RFI, Marc Victor, qui a tenu pendant six ans un restaurant à Kaboul.

À mi-chemin du Bureau des Légendes et de Au service de la France, Kaboul Kitchen veut traiter d’un sujet sérieux – l’occupation étrangère d’un pays et les fossés interculturels qu’elle révèle – avec humour. Les trois saisons de la série, de douze épisodes chacune, y parviennent suivant un rythme très formaté, qui semble être devenu la norme dans la production française : chaque épisode de trente minutes est divisé en une demi-douzaine de saynètes de cinq minutes chacune environ.

L’efficacité de la série tient à la qualité des personnages et à leur interprétation. Le rôle principal du propriétaire bougon écrasé sous la masse des difficultés quotidiennes est tenu par Gilbert Melki. Le succès de Kaboul Kitchen repose sur ses épaules et, quand il l’abandonne à la fin de la saison 2, elle périclite avec son pâle successeur, le belge Stéphane De Groodt.

Mais l’acteur qui tire le mieux sa ficelle du jeu est Simon Abkarian dans le rôle du colonel Amanullah, un moudjahid reconverti dans le narcotrafic en mal de légitimité qui a pris sous son aile le Kaboul Kitchen et écrase de son amitié embarrassante son patron. L’acteur, qui inspire plus le rire que la terreur, parle un français haut en couleurs et quelques-unes de ses réparties sont devenues cultes. On en trouve même les meilleures sur YouTube.

Kaboul Kitchen est excellent tant qu’il s’inscrit dans le registre de la comédie, multipliant les historiettes toutes plus cocasses les unes que les autres. En revanche, il perd en qualité quand il s’essaie au thriller dans la saison 3. Faute de moyens, faute de rythme, faute de tension narrative, la série, boudée par le public, ne sera d’ailleurs pas renouvelée à la fin de cette saison.

Kaboul Kitchen s’est heurté à une limite qu’il n’a pas réussi à dépasser : l’authenticité. Si l’équipe est allée filmer quelques plans extérieurs  à Kaboul, intercalés au montage, la série a été tournée au Maroc, dans des décors beaucoup trop touristiques pour rendre crédible un récit en état de siège. Pire : tous les acteurs y parlent le français, y compris ceux censés interpréter des personnages afghans. Du coup, un des obstacles majeurs au dialogue interculturel, la barrière de la langue, est gommée comme par miracle.

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Michel-Ange ★☆☆☆

En 1512, Michel-Ange achève enfin la peinture du plafond de la chapelle Sixtine à laquelle il aura consacré quatre années de sa vie. Le pape Jules II, son mécène, lui a parallèlement demandé de réaliser son tombeau. Mais le pontife, membre de la puissante famille des Della Rovere, meurt l’année suivante avant l’achèvement de cette commande dont Michel-Ange ne pourra livrer que la sculpture du Moïse. Léon X, un Médicis, lui succède, qui exige de Michel-Ange qu’il se consacre à la façade de la basilique San Lorenzo à Florence. Le génial artiste, déchiré entre ses deux familles, part à Carrare à la recherche du meilleur marbre.

Le réalisateur russe Andreï Konchalovsky a quatre-vingt-ans passés. Il a connu tous les régimes, tous les cinémas, s’est marié cinq fois (sa dernière épouse, de trente-six ans sa cadette, fait un caméo dans Michel-Ange) et a eu six enfants. Cet ogre avait co-écrit il y a plus de cinquante ans le scénario d’Andreï Roublev avec Tarkovski. Il s’intéresse à nouveau à un artiste et à ses relations avec le pouvoir.

Le portrait qu’il dresse du sculpteur de Moïse et du peintre de la Chapelle Sixtine est contrasté. Bien entendu, l’homme voue sa vie à son art au point de tout lui sacrifier. Il n’a aucune vie privée – Konchalovsky n’évoque pas l’homosexualité aujourd’hui bien documentée de l’artiste. Mais, à rebours d’une présentation manichéenne qui l’opposerait, dans la pureté de sa création, au machiavélisme de ses mécènes, sa rouerie sinon sa duplicité ne sont pas cachées. S’il est certes la victime de l’affrontement à mort des Della Rovere et des Médicis, il sait lui aussi jouer de cette rivalité et se vendre au plus offrant en trahissant sans vergogne sa parole et en cachant une incroyable avarice derrière des protestations pas toujours convaincantes de frugalité.

Cette duplicité même rend le personnage peu attachant. Et elle le rend aussi paradoxalement assez pauvre. Car, une fois qu’on a compris que Michel-Ange, tel que le décrit Konchalovsky, était à la fois génial et cupide, les scènes censées se dérouler à Rome, à Florence et à Carrare deviennent vite répétitives sans éclairer l’exaltation créatrice du héros ni la puissance de ses réalisations.

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Bricks ★☆☆☆

La crise des subprimes en Espagne filmée de trois points de vue. Une usine de briques condamnée à détruire sa production faute de réussir à l’écouler. Une Équatorienne et sa fille menacée d’expulsion qui réussit, grâce à la solidarité des membres de la Plateforme des victimes du crédit, à obtenir l’annulation de sa dette immobilière. Les tentatives désespérées du maire d’une nouvelle ville, construite en plein boom économique mais quasi désaffectée suite à la crise, de lui donner un semblant de vie.

Quentin Ravelli est sociologue au CNRS. Après une thèse sur l’industrie pharmaceutique soutenue en 2012, il s’est intéressé à l’Espagne plongée en pleine crise économique. De ses recherches il a tiré un livre Les Briques rouges. Dettes, logement et luttes sociales en Espagne, et un film Bricks.

La double démarche de ce chercheur en sciences humaines était stimulante. Elle ne convainc pas. Car le documentaire qu’il nous livre ne se distingue pas de la foule de ceux qui inondent nos écrans au risque de l’embolie. Alors que le jeune docteur avait probablement une foultitude de connaissances à nous faire partager sur la crise hypothécaire, ses origines, ses manifestations, ses éventuels remèdes, il ne nous en dit rien, satisfaisant à la sacro-sainte posture de l’enquête silencieuse, se contentant de filmer sans rien expliquer. Quel contraste par rapport aux documentaires américains Inside Job ou Capitalism: A love story qui, eux, se donnaient la peine d’expliquer les ressorts de la crise de 2008.

Le titre nous laisse penser que le documentariste va utiliser la métaphore de la brique pour nous raconter la crise. Belle idée hélas à demie exploitée. Ce n’est guère que le tiers de Bricks qui est consacré aux briques. Encore en parle-t-il sans en dire un mot puisque les plans tournés dans une usine de briques de Castille sont silencieux. On suit la fabrication des briques… et leur mise au rebut. Belles images filmées avec une paradoxale poésie et habillées dans une musique originale. Mais aucune explication sur ce dysfonctionnement absurde d’un capitalisme cul par dessus tête.

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Brooklyn Yiddish ★★☆☆

Dans la communauté juive orthodoxe de Brooklyn, Menashe vient de perdre sa femme. Il ne peut conserver la garde de son fils, Ruben, confié à la famille de son beau-frère, tant qu’il ne s’est pas remarié. Il s’insurge contre cette loi inique et obtient du rabbin le droit de passer une semaine avec son fils.

Quel bon titre ! Brooklyn Yiddish résume tout en deux mots : un film qui se déroule à Brooklyn et dont les dialogues sont en yiddish. Curieux quartier new-yorkais qui, sous la caméra de Joshua Z. Weinstein (un patronyme dur à porter par les temps qui courent), apparaît d’une étonnante homogénéité culturelle. Curieux idiome aux accents gutturaux, mélange d’allemand, de polonais, de slave.

Pour autant, il ne s’agit pas de radiographier une communauté. Comme Amos Gitai dans Kaddosh, le réalisateur resserre son attention sur un homme. Menashe est un sympathique loser. Ce gros nounours attendrissant – on dirait Gergory Gadebois avec papillotes et tsitsit – vit seul dans un appartement crasseux et exerce un petit boulot de manutentionnaire dans une épicerie du quartier dirigée par un patron sadique. Nulle héroïsation sous la caméra de Joshua Weinstein : Menashe n’est ni sympathique ni antipathique, ni rebelle, ni zélote. Il n’entend pas rompre avec sa communauté. Il n’a qu’un désir : se rapprocher de son fils qu’il voit grandir sous un toit étranger et mal-aimant. Il y parviendra sans tambour ni trompette jusqu’à une conclusion qui laisse les options ouvertes.

Brooklyn Yiddish n’a au fond qu’un seul défaut paradoxal : sa modestie qui le prive du souffle et de l’émotion qui m’auraient volontiers emporté.

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Le Jeune Karl Marx ★☆☆☆

En 1844, Karl Marx a vingt-six ans à peine. C’est un jeune homme fougueux dont les écrits contestataires lui valent d’être emprisonné dans les geôles allemandes. Il prend le chemin de l’exil avec sa jeune épouse Jenny et son enfant. À Paris il fait la connaissance de Friedrich Engels. Les deux hommes partagent la même révolte contre la misère des temps et le même désir de les changer par la force de leur pensée. Face aux autorités qui les persécutent, face à leurs compagnons de lutte dont ils ne partagent pas toujours les idées, ils créent ensemble les prémisses d’un parti communiste et en rédigent le manifeste.

Tant de crimes ont été commis en son nom au vingtième siècle que personne n’oserait défendre Karl Marx aujourd’hui. Sauf Raoul Peck. Inclassable cinéaste originaire de Haïti – dont il fut le ministre de la culture – qui grandit au Congo et se forma à Berlin avant de réaliser une œuvre militante. L’Homme des quais, son premier long métrage, est une chronique des années Duvallier. Lumumba est une ode à la gloire du politicien congolais qui mourut sous la torture. I am not your Negro est une adaptation d’un essai militant de l’activiste afro-américain James Baldwin.

On aurait pu craindre que ce biopic tourne à l’hagiographie. Ce n’est pas le cas. Parce qu’on ne connaît guère de lui que la photo d’un homme d’âge mur, engoncé dans un costume bourgeois, on n’imagine pas Karl Marx jeune. Interprété par August Diehl, aussi à l’aise en allemand qu’en français et en anglais – dans une Europe dont les élites n’étaient pas moins polyglottes que ne le sont celles d’aujourd’hui – Karl Marx est sympathique. On le voit travailler, réfléchir, frotter le cuir de ses théories à celles de Proudhon ou de Bakounine. On le voit aussi jouer aux échecs, fumer et boire jusqu’à l’ivresse. Les scènes traditionnelles de bordel – qui sont pourtant un passage obligé de ces restitutions d’époque – nous sont épargnées.

Reste néanmoins un malaise distillé par le générique de fin. Sur une musique de Bob Dylan, Raoul Peck n’a pas résisté à la tentation de montrer quelques images des grandes figures qu’a inspirées le marxisme : Patrice Lumumba bien sûr, mais aussi Che Guevara, Mandela ou les Anonymous de Occupy Wall Street. Or, quitte à clore le film par une anthologie, il aurait fallu qu’elle soit complète. L’oubli dans lequel sont laissés  les descendants les plus funestement illustres de Karl Marx (Staline, Mao, Pol Pot…) jette un doute sur l’objectivité de son auteur.

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