Die My Love ☆☆☆☆

Grace (Jennifer Lawrence) et Jackson (Robert Pattinson) s’aiment d’un amour fou. Ils décident de quitter New York pour s’installer dans un coin perdu du Montana dans la ferme que l’oncle de Jackson leur a laissée. Grace tombe bientôt enceinte et accouche d’un ravissant bambin. Mais Grace s’enfonce dans un baby blues dont rien ne semble pouvoir la sauver.

Disons-le tout de go : le visionnage de Die My Love a été pour moi une épreuve pénible, au point que j’ai failli, fait rarissime, quitter la salle en cours de route. Pourquoi une telle irritation ? Parce que Die My Love raconte la lente et inexorable plongée d’une femme dans l’abîme noir de la dépression.

Le sujet est pénible, asphyxiant. Die My Love est-il pour autant un mauvais film ? Cela se discute.

Je considère en effet que le cinéma n’a pas vocation à faire du bien. Je déteste la mode actuelle du feel-good-movie qui se nourrit de la prémisse, à mon sens fallacieuse, que la vie est dure et que le spectateur cherche avant tout à se détendre. « Mais non, Jojo, la vie n’est pas si dure ! Tu pourrais être né au Sud-Soudan ou en Somalie dans un shtetl polonais en 1895 ou en pleine épidémie de peste noire au XIVe siècle ! ». Et à quoi bon aller au cinéma pour se détendre ? Pour se détendre, il y a le yoga, l’alcool, la fumette… Le cinéma, ça peut servir à bien d’autres choses : s’évader, s’émouvoir, pleurer, rire, s’instruire, s’indigner, questionner ses préjugés….

Je m’égare….
Posons donc que le cinéma n’ait pas pour unique fonction de délasser. Faut-il être à ce point masochiste pour y aller et s’y faire du mal ? C’est une question à laquelle je dois bien concéder qu’il est difficile de répondre par l’affirmative.

La question en cache une autre, plus cinématographique. Le visionnage de Die My Love m’a-t-il été pénible parce que son sujet est désagréable ou parce que Die My Love est un mauvais film ? On peut faire un bon film sur un sujet déplaisant. Lynne Ramsay, la réalisatrice, en a déjà fait l’expérience en adaptant le livre extraordinaire de Lionel Shriver, We Need to Talk About Kevin. Je commençais ma critique de ce roman en écrivant : « Voici peut-être l’un des meilleurs livres que j’aie jamais lus ; pourtant j’ai détesté chacune de ses pages. »

Les plus grands réalisateurs ont filmé la dépression : Ingmar Bergman avec Persona, Roman Polanski avec Répulsion, Sam Mendes avec Revolutionary Road, Lars von Trier avec Melancholia… Des films plus récents s’y sont frottés : Un heureux événement adapté d’un (mauvais) roman d’Eliette Abecassis, Tully avec Charlize Theron ou, il y a quelques mois à peine, le catalan Salve Maria. En sélection officielle à Cannes l’an dernier, dont il est revenu sans la moindre récompense, Die My Love apporte-t-il quelque chose à cette longue généalogie ? Hélas non. Son scénario n’a rien de bien original. Son duo d’acteurs tellement bankables est son seul atout. Robert Pattinson a l’élégance de s’effacer devant sa partenaire. Jennifer Lawrence donne de sa personne et fait le pari (dé)culotté de la nudité intégrale. Un tel engagement hélas sent un peu trop la performance. Elle espérait un Oscar ; elle n’a même pas été nominée.

La bande-annonce

Morlaix ★☆☆☆

Gwen (Aminthe Audiard) a grandi à Morlaix dans le Finistère. Elle enterre sa mère. Son père absent, elle élève seule son petit frère. Elève en terminale, elle est en couple avec Thomas, un apprenti boulanger ; mais Gwen est attirée par un nouveau lycéen, Jean-Luc (Samuel Kircher).

Jaime Rosales est un réalisateur espagnol aguerri qui a tourné plusieurs longs métrages remarqués dans son pays (Petra, Les Tournesols sauvages) avant de venir en France réaliser le dernier. La bande-annonce de Morlaix m’avait fait de l’œil avec son beau noir et blanc nostalgique, sa construction en flashback et, en tête d’affiche, Mélanie Thierry, omniprésente ces jours-ci (La Femme de le 8 avril, C’est quoi l’amour ? le 6 mai) et toujours parfaite. Une amie cinéphile au goût très sûr m’en avait chanté les louanges, évoquant une construction subtile, une mise en abyme vertigineuse, un film dans le film….

Quelle ne fut ma déception devant ce long verbiage bavard et insipide, horriblement mal joué, si l’on met de côté la susnommée Mélanie Thierry et un Samuel Kircher au visage d’ange. En particulier, la jeune Aminthe Audiard (petite-nièce de Jacques et arrière-petite fille de Michel) administre la preuve qu’il ne suffit pas d’avoir un joli minois et une illustre parentèle pour être une bonne actrice.

Morlaix rappelle les films de Rohmer et leurs cénacles de jeunes gens en fleurs. Mais il n’en a ni l’intelligence ni l’élégance. La bande d’amis de Gwen disserte interminablement autour du sens de la vie et du sens de l’amour comme de médiocres bacheliers. Le curieux film dans le film annoncé s’avère, comme chez le Smoking/No smoking de Resnais, un exercice vain de scénariste hésitant entre plusieurs alternatives et choisissant finalement de nous les présenter toutes, à charge pour le spectateur de faire le tri dans ce fatras. Quant à Mélanie Thierry, il faut attendre une heure trente pour qu’elle apparaisse enfin dans ce film interminable qui dépasse les deux heures.

La bande-annonce

L’Affaire Abdallah ☆☆☆☆

Pierre Carles est un cinéaste engagé à l’extrême gauche. Il ne s’en cache pas. Il a pris fait et cause pour Georges Ibrahim Abdallah, militant marxiste arrêté en 1984, condamné à perpétuité en 1987 pour les meurtres à Paris d’un attaché militaire américain et d’un conseiller israélien d’ambassade, soupçonnés de travailler l’un pour la CIA et l’autre pour le Mossad. Ces deux meurtres avaient été revendiqués par la Fraction armée révolutionnaire libanaise (FARL) qu’Abdallah dirigeait à l’époque.

Pierre Carles soutient que Georges Abdallah a été victime d’une double injustice.
La première selon lui est la condamnation très lourde qui lui a été infligée en 1987, alors qu’Abdallah n’était pas l’auteur des meurtres qui lui étaient reprochés et que l’avocat général avait requis dix ans seulement. Ce reproche est mal fondé : la cour d’assises n’a pas condamné Georges Abdallah pour assassinat mais pour complicité. D’ailleurs Abdallah, tout en clamant son innocence, ne s’est jamais désolidarisé de ces crimes. Pour Pierre Carles, la condamnation à perpétuité de 1987 trouve sa cause dans la vague d’attentats terroristes commandités en 1986 par l’Iran et dont la responsabilité a été à tort imputée aux frères Abdallah par une presse peu scrupuleuse, notamment par Edwy Plenel au Monde. Abdallah aurait été moins condamné pour les crimes de 1982 que sur le soupçon d’avoir mouillé dans ceux de 1986. Le reproche n’est pas sans fondement.

La seconde injustice dont Georges Abdallah aurait été victime est la durée anormalement longue de sa détention. Pierre Carles lui confère le titre de « plus ancien prisonnier politique de France », oubliant qu’en France, on n’emprisonne personne pour ses idées, que si Abdallah est en prison, ce n’est pas pour ses idées mais pour les crimes qu’il est complice d’avoir commis et que plusieurs détenus sont en prison en France depuis plus longtemps que Georges Abdallah.
Il était libérable depuis 1999 mais toutes ses demandes de libération anticipée ont été rejetées, nous dit Pierre Carles, à cause de l’ingérence américaine. C’est donner beaucoup d’influence aux Etats-Unis et oublier que la Justice est indépendante – d’autant que, lorsqu’on l’interroge sur les motifs pour lesquels Abdallah a été finalement libéré en 2025 malgré les pressions américaines, il invoque sans crainte de se contredire l’indépendance des juges. La libération anticipée d’un criminel condamné à perpétuité n’est pas un droit ; elle dépend de critères (le comportement pendant la détention, la manifestation d’un repentir, la disponibilité à indemniser les parties civiles, la prévention de la récidive) qu’Abdallah ne remplissait pas.

Pour Pierre Carles, Abdallah était un militant, un résistant qui défendait son pays contre l’occupant étranger. En assassinant des agents des services secrets américains et israéliens sur le sol français, il exerçait, soutient Pierre Carles, une violence légitime en représailles à celle qu’avait fait subir à son peuple l’occupant israélien soutenu par les Etats-Unis. Dans le débat qui a suivi le film, Pierre Carles n’hésite pas à faire un parallèle avec la Résistance française à l’occupant nazi et avec les actions de Missak Manouchian.
Le parallèle donne froid dans le dos. Il est d’une mauvaise foi évidente et d’une myopie historique sidérante. Il est surtout la porte ouverte à tous les dévoiements. N’importe qui pourrait l’invoquer pour commettre en toute impunité les crimes les plus sordides.

La bande-annonce

Le Cri des gardes ☆☆☆☆

Un chantier de construction, quelque part en Afrique à une époque indéterminée. Le chef de chantier (Matt Dillon sexagénaire toujours aussi sexy) accueille ce jour-là sa jeune épouse (Mia McKenna-Bruce révélation de How to Have Sex) qui arrive d’Europe en avion. Il est secondé par un jeune ingénieur (Tom Blyth). Un Africain portant beau (Isaach de Bankolé) se présente à la grille du chantier. il réclame la dépouille de son frère qui a été tué plus tôt dans la journée.

Claire Denis a près de quatre-vingts ans. C’est une grande dame du cinéma français couverte d’honneur. Elle recevra le Carrosse d’or à Cannes le mois prochain pour l’ensemble de sa carrière. Il y a près de quarante ans, elle recevait le César du meilleur premier film pour Chocolat, un récit en partie autobiographique de son enfance au Cameroun dont le premier rôle était interprété par Isaach de Bankolé. J’en ai gardé un souvenir très vif car, lycéen en terminale, je l’avais vu à sa sortie en mai 1988 dans une salle toulonnaise. Quarante plus tard, Claire Denis redonne à son acteur fétiche un rôle en adaptant une pièce de théâtre de Bernard-Marie Koltès qui, dans les années 80, forma avec Patrick Chéreau un duo explosif, avant d’être fauché par le Sida.

Koltès reste aujourd’hui l’un des auteurs les plus joués et les plus encensés. C’est donc avec beaucoup d’humilité que j’avouerais que son théâtre de la nuit, de la solitude, de l’incommunicabilité ne me touche pas. Je ne vois pas l’intérêt d’en faire une adaptation, quarante ans plus tard, aussi théâtrale, aussi statique, aussi empesée.

Car qui se sera laissé séduire par la bande-annonce du Cri des gardes (pourquoi ce titre hypocrite ? pourquoi ne pas avoir utilisé le titre de Koltès, Combat de nègres et de chiens ?) sera amèrement déçu. La bande-annonce nous promettait un dépaysement qui ne vient pas, même si le film a été tourné (en anglais !) au Sénégal. Très fidèle à la pièce, Le Cri des gardes se réduit à de longs dialogues. Horn (Dillon) et Alboury (Bankolé) se font face, séparés par une clôture. Antigone des temps modernes, Alboury ne partira pas tant qu’il n’aura pas récupéré le corps de son frère ; Horn fait la sourde oreille et lui demande de repasser le lendemain.

Le dialogue fait du surplace, n’avance pas, ne mène à rien. En arrière-plan, la malheureuse Leonie (McKenna-Bruce) déambule dans le campement en nuisette rouge et en hauts talons sous l’œil impavide des gardes postés dans leurs miradors. Et Cal (Blyth) chien fou, fait fiévreusement l’aller-retour entre les trois autres protagonistes.

Le film s’étire interminablement pendant une heure quarante cinq. Une purge….

La bande-annonce

Les Immortelles ☆☆☆☆

Nous sommes à Nice en 1992. Charlotte (Lena Garrel) et Liza (Louza Aura), lycéennes en terminale, ont dix sept ans et sont inséparables. Elles ont un rêve : monter à Paris et y créer leur duo de musique, sur le modèle des Rita Mitsouko qu’elles adulent. Mais la mort frappe, laissant Charlotte inconsolable.

Les Immortelles se voudrait une ode à l’amitié, à celle qui unit pour la vie deux adolescentes qui se font l’une à l’autre le serment de rester à jamais les meilleures amies du monde. Le film joue sur la corde de la nostalgie en prenant pour cadre la Côte d’Azur au début des années 90. Son esthétique s’en ressent, ses couleurs vives (voir l’affiche), sa musique pop.

Mais hélas, rien ne fonctionne dans Les Immortelles, un film coupé en deux par le drame qui en constitue l’épicentre. Sa première partie raconte niaisement une amitié fusionnelle sur le mode « Hi hi hi ! Le prof de gym est trop sexy !! ». Sa seconde n’a plus rien de niaiseux. On y bascule dans un laborieux travail de deuil et ses étapes obligées (dépression, TDS…) dont on connaît par avance l’issue bisounours.

La bande-annonce

Nuremberg ★☆☆☆

Le procès de Nuremberg est un incroyable matériau cinématographique. Tout y est. Les trois unités : unité de lieu, unité de temps et unité d’action. L’affrontement manichéen du bien et du mal. Le suspense (sauf pour ceux qui connaissent déjà l’issue du procès) : les vingt-deux inculpés nazis seront-ils condamnés à mort ? seront-ils exécutés ? Des personnages hauts en couleurs : Göring, Hess qui feint l’amnésie, Speer qui feint la contrition, les juges américain, britannique, français et soviétique, le gotha de la presse internationale…

On fêtera cette année le quatre-vingtième anniversaire de ce procès hors norme qui jugea les dirigeants de l’Allemagne nazie et jeta les bases encore fragiles du droit pénal international. Y faire retour en ces temps où l’ordre international est secoué et où la loi du plus fort cherche à supplanter la règle de droit n’est pas une si sotte idée.

James Vanderbilt choisit de le faire via un personnage au rôle bien particulier : Douglas Kelley, le psychiatre de l’armée américaine, chargé de s’assurer de la santé mentale des inculpés, de prévenir d’éventuels suicides voire de mener des études pour rechercher si l’inclination au Mal de ses dirigeants ne trouvait pas sa source dans une quelconque tare physique. La suite de sa vie après Nuremberg et les conditions de sa mort sont brièvement évoquées dans le dernier plan du film et auraient mérité de plus amples développements.

Hélas ce parti pris s’avère vite mauvais. La faute en revient largement à Rami Malek qui joue son personnage avec un demi-sourire figé et une insupportable énergie rebondissante. Le film tourne au face-à-face psychologique, façon Le Silence des agneaux, entre un prisonnier manipulateur et l’auxiliaire de justice novice qui menace de tomber dans ses rets. Face à lui se dresse Hermann Göring. Russell Crowe, dont les rares apparitions dans de mauvais blockbusters hollywoodiens servent probablement à payer ses impôts et ses pensions alimentaires, y est impressionnant, tour à tour matois, séducteur et carnassier. Un troisième personnage s’invite à ce duel : le procureur américain Robert Jackson, interprété par Michael Shannon, dont le rôle est de mener l’accusation.

Le problème de ce parti-pris n’est pas tant de travestir les faits. On serait bien en peine de prendre Nuremberg en flagrant délit d’erreur historique. Il est de réduire l’histoire à un affrontement entre trois hommes et d’en psychologiser l’enjeu. Il est aussi de faire du génocide et de son dévoilement le seul enjeu de ce procès alors qu’il y en eut beaucoup d’autres, à commencer par la méfiance grandissante entre les Alliés d’hier, complètement passée sous silence dans le film.

La bande-annonce

Le Chant des forêts ★☆☆☆

Vincent Munier est un photographe animalier. Il arpente la planète et en ramène des clichés incroyables, rassemblés dans les beaux livres que la maison d’édition qu’il a fondée en 2010, Kobalann, publie ou montés dans des documentaires qui lui ont valu une célébrité grandissante.

L’avant-dernier en date, La Panthère des neiges, lui a été inspiré par un voyage au Tibet avec Sylvain Tesson. Gros succès public avec près de 500.000 spectateurs, il a emporté le César 2022 du meilleur documentaire.

Le Chant des forêts est moins exotique et plus personnel. Il n’a pas été tourné au Tibet mais dans les Vosges où ce natif d’Epinal a grandi. Le photographe y filme des chouettes, des cerfs aux ramures majestueuses, un lynx qui vient de tuer un chamois, des araignées qui filent patiemment leurs toiles et des pics verts. Il part en quête du grand tétras, un gallinacé en voie de disparition – ma belle-mère moins sensible à la poésie des sous-bois parle plus trivialement de « grosse dinde » – et faute de le retrouver dans les Vosges s’autorise un détour par la Norvège pour le montrer à Simon, son fils.

Car Le Chant des forêts n’entend pas se limiter à ses (belles) images. Il nous propose un « message » : celui d’une transmission intergénérationnelle, depuis Michel, le père de Vincent, jusqu’à Simon, son fils qui, à l’âge où Vincent a été initié par son père, est initié à son tour. Le petit-fils marche dans les pas de son grand-père, comme nous le montre une scène qui, au cas où nous n’en ayons pas compris la symbolique, est répétée et expliquée.

Le Chant des forêts voudrait nous faire ressentir l’excitation de l’affût, la longue et patiente attente dans le froid, dans la nuit, la frustration de l’échec et la joie de la réussite. Il y parvient parfois en jouant avec le spectateur, qui comme le guetteur, va chercher dans un long plan immobile l’indice d’une présence animale qui finit par surgir. Mais la structure même du film limite l’exercice : le spectateur confortablement installé dans son siège, mâchant son popcorn, a compris qu’après quelques secondes à peine apparaîtra immanquablement l’animal parfaitement cadré que le documentariste a pris des jours à traquer.

On peut bien sûr, si l’envie de dormir n’est pas la plus forte, s’extasier à la beauté des images, comme on s’extasie à celle des chatons mignons qui battent les records de Like sur Insta. On peut aussi se montrer moins réceptif au gloubi-boulga idéologique qui sous-tend ce spectacle, mélange de maurrassisme rassis (« La terre, elle, ne ment pas »), d’antispécisme en croisade contre l’anthropocentrisme et de new age.

La bande-annonce

Animal Totem ☆☆☆☆

Un mystérieux individu en costume cravate (Samir Guesmi) quitte l’aéroport de Beauvais avec une valise à roulettes menottée à son poignet gauche. Coupant à travers champs, il marche droit devant lui vers Paris. En chemin il fait plusieurs rencontres.

J’ai longtemps été déconcerté par le cinéma des Delépine-Kervern, ses personnages taiseux, son humour absurde, les banlieues anomiques qu’ils filment sous toutes les coutures : MammuthSaint-AmourI Feel Good… J’avais plus aimé leurs deux derniers films, peut-être car ils semblaient tourner le dos à cette veine absurde trop hermétique pour moi  : Effacer l’historiqueEn même temps

Hélas pour moi, Animal Totem, tourné par le seul Délépine, semble renouer avec l’esprit des premiers films du duo. Comme Aaltra, comme Mammuth, comme Saint-Amour, Animal Totem est un road movie. Le genre est paresseux ; car il permet de filmer une succession de saynètes sans rime ni raison. C’est l’occasion aussi de faire venir sur le plateau les amis du réalisateur pour un bref passage – et un gueuleton auquel hélas le spectateur n’est pas invité : Yolande Moreau, Pierre Lottin, Patrick Bouchitey, Harpo Guit…

L’identité de Darius et sa mystérieuse destination constituent l’enjeu du film. J’avais longtemps pensé qu’il s’agissait d’un Andromédien (référence !) aux pouvoirs surnaturels. Le titre du film et les animaux rencontrés en cours de route, par les yeux desquels certaines scènes sont filmées, auraient dû me mettre la puce à l’oreille. La résolution de ces mystères n’en est pas moins platement décevante. Tout ça pour ça…

La bande-annonce

L’Étranger ★☆☆☆

Meursault (Benjamin Voisin), la vingtaine, vit à Alger. Il exerce un petit emploi de bureau. Tout lui semble étranger : la mort de sa mère et son enterrement, qui ne lui arrachent pas une larme, l’amour pur que lui voue Marie (Rebecca Marder) qui le laisse indifférent, jusqu’à l’assassinat d’un Arabe qu’il abat froidement sur la plage où il passait le dimanche en compagnie de son voisin, le proxénète Raymond Sintès (Pierre Lottin).

L’Étranger est, de l’avis général, un grand livre, un des plus marquants du XXième siècle, qui occupe sa place méritée dans tous les programmes scolaires de littérature française. L’adaptation qu’en tire François Ozon lui est d’une grande fidélité. Après celle de Visconti, dont il est de bon ton de dire qu’elle fut ratée et qui, en son temps, m’avait copieusement rasé, celle-ci fera certainement date.

Pourtant la critique que je vais en faire est un coup de gueule. Coup de gueule outré, subjectif et lui-même critiquable. Il tient avant tout à ma relation à ce roman de Camus que je n’ai jamais aimé. Je me souviens de mon incompréhension voire de mon désarroi en classe de troisième (ou peut-être de seconde ? je ne sais pas (sic)) devant cette lecture imposée. Cet anti-héros contrastait tellement avec les figures chevaleresques de mes romans préférés : Jean Valjean, Etienne Lantier, Julien Sorel, Lucien de Rubempré… Pourquoi tant d’apathie ? pourquoi tant d’indifférence au monde qui l’entoure ? Avec ma fougue adolescente, j’avais envie – et cette envie ne m’a jamais quitté – de secouer Meursault, de lui enjoindre d’aimer la vie et ses promesses, plutôt que de sombrer dans une résignation suicidaire.

On me répliquera – et on aura raison – que Meursault incarne la condition humaine mieux que les grands héros glorieux de la littérature du XIXème. Certes. Pour autant, mon incompréhension et mon aversion pour ce roman n’ont jamais disparu. Au-delà de sa figure principale, un point m’a toujours gêné dans sa construction que je trouve déséquilibrée. : sa seconde partie, rythmée par les tête-à-tête de Meursault en prison avec son avocat, les juges et un aumônier, m’a toujours semblé interminable.

L’adaptation qu’en signe Ozon est, disé-je, d’une grande fidélité. Sa seule originalité : éviter l’incipit tant attendu (« Aujourd’hui Maman est morte… ») et commencer en prison avec les mots « J’ai tué un Arabe » – auxquels fera écho lors du générique de fin la chanson culte de The Cure.

Pour autant, le film rencontre selon moi deux écueils. Le premier est une image hyper-léchée, en noir et blanc, qui caresse les corps parfaits de Benjamin Voisin et Rebecca Marder, qui se pâme devant les paysages sublimes qu’Ozon et son équipe sont allés filmer au Maroc. Son esthétique est plus proche des pubs pour les parfums Armani ou Paco Rabanne que de la littérature existentialiste.

Le second est la recontextualisation, politiquement très bien pensante, de la question coloniale, gommée par Camus en son temps. Ozon filme l’Algérie française, son régime d’apartheid, ses Français bas du front et ses Arabes invisibilisés… et, avec Kamel Daoud, redonne une identité à l’Arabe tué par Meursault que Camus n’avait même pas nommé. N’en jetez plus !

La bande-annonce

Bonjour la langue (impromptu) ☆☆☆☆

Charles (Paul Vecchiali), un nonagénaire, voit débarquer à l’improviste chez lui à Draguignan, son fils Jean-Luc (Pascal Cervo) dont il n’avait plus de nouvelles depuis six ans. Les deux hommes dialoguent à bâtons rompus.

Paul Vecchiali est un grand cinéaste français qui a commencé sa carrière au début des années soixante et aura réalisé une trentaine de longs métrages. Il est décédé en janvier 2023, quelques jours à peine après avoir achevé le montage de son dernier film. Aussi le respect dû à sa mémoire devrait-il nous inspirer un peu de mansuétude.

Mais hélas, sorti de ce contexte funéraire, Bonjour la langue ne vaut pas tripette. J’avais déjà eu la dent (très) dure avec son antépénultième film sorti en 2020, Un soupçon d’amour.

Bonjour la langue, dont le titre prend le contre-pied de celui du dernier film de Godard, Adieu au langage, semble être l’ultime désir de cinéma d’un réalisateur que son producteur n’a pas voulu contrarier. Il a été tourné dans le jardin du vieil homme au Plan-de-la-Tour dans le Var. Il n’a pas dû coûter grand-chose : une journée de tournage à peine, deux acteurs (et un troisième qui fait une courte apparition), trois décors, une caméra fixe.

Pascal Cervo donne la réplique au maître. Il fut l’un de ses acteurs fétiches, à l’affiche de plusieurs de ses films. Les deux hommes sont donc liés par une profonde amitié. Mais cela suffit-il à faire un film ? Leur dialogue n’était pas écrit. Il est largement improvisé. Ils se coupent la parole, parlent, parlent, au point de nous donner le tournis. Une révélation ouvre la dernière scène. Le film a la politesse de se terminer au bout d’une heure vingt. C’est sa seule qualité..

La bande-annonce