
Marie Dumora est allée traquer les traces qu’a laissées, dans la petite vallée d’Alsace où les Allemands l’avaient installé, le camp de concentration du Struthof. Elle a interrogé les habitants des villages voisins et a même retrouvé quelques témoins de l’époque.
J’avais regardé avec un vif intérêt les précédents documentaires de Marie Dumora (Loin de vous j’ai grandi, Belinda). Pendant des années, cette réalisatrice exigeante s’est attachée à la vie de deux sœurs yéniches, puis à celle du fils de l’une d’elle. C’est en tournant ces documentaires qu’elle a découvert le camp du Struthof, un camp de concentration situé sur le territoire français, à l’époque où l’Allemagne nazi avait annexé l’Alsace-Moselle, et où plus de cinquante mille personnes d’une trentaine de nationalités ont été emprisonnées entre mai 1941 et novembre 1944. Environ vingt-deux mille y ont perdu la vie.
Le sujet est passionnant. Son traitement hélas est terriblement décevant.
Il est certes passionnant de s’interroger, près de trois quarts de siècle après les faits, sur la trace que laisse « l’univers concentrationnaire » pour reprendre le titre du livre fondateur de David Rosset, non pas tant chez ceux qui en ont été les victimes directes mais chez ceux qui en ont été les témoins impuissants.
Ce qui frappe d’abord, c’est le contraste entre la paix bucolique qui règne dans ces vallées vosgiennes et la violence barbare qui y sévit pendant trois ans. Ce qui frappe ensuite, c’est la vivacité du souvenir qu’en ont gardé les témoins de l’époque et leurs descendants. Marie Dumora a recueilli les témoignages des derniers survivants, octogénaires ou nonagénaires. Elle les a interviewés chez eux, la fenêtre donnant sur l’ancien emplacement du camp et de la carrière de granit porphyroïde (easter egg !) qui le jouxtait. Elle a interviewé leurs descendants et montre la marque indélébile que la Guerre et le camp ont laissé dans leur mémoire.
Les histoires qu’elle exhume sont poignantes. On se souviendra longtemps de celle de ce coffret en bois, patiemment confectionné par un prisonnier pour remercier les villageois, qui introduisaient en cachette quelques victuailles au camp, de leur aide. On se souviendra aussi du témoignage de cette femme qui raconte par quelles coïncidences sa mère et son père se sont rencontrées et l’ont conçue, grâce à la complicité bienveillante d’un gardien, prêtre allemand secrètement objecteur de conscience.
Le problème est que l’accumulation de ces témoignages pendant deux heures de rang devient vite répétitive. Après qu’on nous l’ait dit quatre fois, on a fini par comprendre que les déportés ont longtemps traversé le village à pied avant qu’une route de contournement soit construite. Idem pour la carrière et son exploitation assurée à la fois par des civils et par des prisonniers.
Outre l’effet de répétition que ces témoignages produisent, leur statut n’est jamais interrogé. À aucun moment Marie Dumora ne prend de recul par rapport à leur parole. L’hostilité à l’occupant allemand, les petits faits de résistance auxquels les habitants s’enhardissaient étaient-ils l’exception ? ou la règle ? Loin de moi l’idée de remettre en cause la parole des témoins et le courage de leurs actes. Mais tant d’unanimisme interroge. Où étaient les sympathisants, les collaborateurs dans ce « village français » trop lisse – à la différence de l’excellente série de France 3 qui, avec ses soixante-douze épisodes, témoignait de la diversité et de la complexité des réactions des Français à l’Occupation allemande.








