Naza ★★★☆/ Qui vit encore ★★☆☆

Deux documentaires sortent dans les salles cette semaine sur la guerre menée par Israël à Gaza. Le premier, Naza, a eu un retentissement gigantesque.  Avant d’être mis en ligne gratuitement sur Youtube par ses producteurs, il est diffusé exceptionnellement dans les salles hier et aujourd’hui. Le second, Qui vit encore, n’a guère fait parler de lui. Il sortira en salles demain et j’ai eu la chance d’assister à son avant-première avec son réalisateur.

Projeté à Venise où il a été applaudi pendant près d’une demi-heure et a reçu le Prix spécial du jury, Naza est depuis un mois au centre d’une vive polémique. Il a mis en rage les autorités israéliennes qui accusent ses deux réalisateurs de haute trahison et menacent de les déchoir de leur nationalité. Tsahal lui reproche une « vision déformée, trompeuse et fallacieuse » du processus de planification des frappes à Gaza. Une enquête approfondie a été diligentée à la demande du Premier ministre afin d’identifier et de poursuivre les vingt-quatre soldats et agents du renseignement témoignant anonymement dans le film, dont l’image, la voix et même l’écriture ont été cachées. Au contraire, les opposants à Israël y voient la preuve imparable qu’un génocide serait en cours à Gaza.

Avant de rentrer dans le vif du sujet, saluons d’abord la démarche. Celle des réalisateurs et de leurs collaborateurs. Celle des vingt-quatre militaires israéliens. Qu’ils aient eu tort ou raison de le faire, il leur a fallu un sacré courage pour oser s’élever contre leur camp, pour risquer de se retrouver au ban des leurs, accusés de « haine de soi ». Il en faut aussi aux soldats, dont on pourrait dire que leur anonymat les protège, pour dénoncer le système qu’ils ont servi et pour reconnaître qu’ils ont participé à ses crimes. On imagine la vie qui sera la leur : les premiers subissent un flot ininterrompu d’attaques haineuses, les seconds vivent dans la crainte d’être identifiés et poursuivis.

De quoi parle Naza ? Son titre, malin, joue sur la paronymie avec Gaza et Nazi. Naza signifie dommage collatéral. Plus précisément, il renvoie au nombre de victimes civiles prévisibles que chaque frappe de Tsahal risque d’occasionner. Pour autant, cette question là n’est pas la seule que soulève le documentaire. Elle n’est pas d’ailleurs à mes yeux la plus incriminante. Le fait même que Tsahal comptabilise les victimes collatérales que ses frappes causeraient ne démontre-t-il pas que Tsahal s’en soucie ? Certes, à plusieurs reprises, le documentaire évoque des frappes validées, eu égard à l’importance des cibles visées, quand bien même elles auraient causé plusieurs centaines de victimes collatérales, ce qui pose le problème de leur disproportion ; mais on regrette qu’il n’évoque pas celles auxquelles Tsahal aurait renoncé en raison du nombre excessif de victimes.

L’objet du film est plus large. Il évoque la déshumanisation d’une guerre menée à distance, depuis les bureaux de Tel Aviv, par une armée de techniciens qui, aidés par l’intelligence artificielle, désignent des cibles aux pilotes d’avions et de drones. La situation ne diffère pas de celle des militaires de l’US Air Force en Afghanistan ou en Irak décrits dans Good Kill ou Eye in the Sky. Elle ouvre un débat passionnant sur les modalités de cette guerre, qui utilise les téléphones portables de leurs cibles pour les localiser, et la responsabilité de ses opérateurs qui, reprenant un discours de sinistre mémoire, invoquent l’autorité des ordres reçus, le risque de sanction en cas de désobéissance et, en tout état de cause, le fait qu’il y aurait toujours quelqu’un d’autre pour les exécuter à leur place s’ils venaient à faire défection.
Elle révèle aussi le sentiment de toute-puissance que la guerre provoque, l’excitation de la mission que les soldats mènent, la jouissance qu’ils éprouvent à la mener à bien, en oubliant la réalité tragique des vies qu’ils fauchent. Cette guerre nous disent-ils, est menée en toute impunité, l’horreur des massacres commis par le Hamas le 7-octobre autorisant des représailles massives. Car – et la phrase m’a hanté longtemps après la sortie de la salle – « quoi qu’on leur fasse, ils l’auront mérité »…

Pour interviewer leurs sources, Yuval Abraham et Rachel Szor ont eu l’idée géniale de les filmer de nuit sur le toit d’un immeuble de Tel Aviv. La capitale économique israélienne, où est installé le QG de Tsahal, est située à une soixantaine de kilomètres à peine de la bande de Gaza. La métropole étincelle de la lumière des buildings et de la circulation automobile. Rien n’y laisse augurer le chaos guerrier qui fait rage et la désolation quelques kilomètres au sud.

Ecrasé par la sortie de Naza, Qui vit encore est condamné à l’invisibilisation. Pourtant, qui s’intéresse à la situation à Gaza ira voir avec profit ce documentaire d’un réalisateur suisse qui connaît bien la région pour y avoir tourné L’Apollon de Gaza, l’histoire abracadabrante d’une statue grecque retrouvée au large de Gaza et victime d’un obscur trafic d’antiquités. Il était resté en contact avec plusieurs amis gazaouis que la guerre a jetés sur les chemins de l’exil. Il a décidé de les rassembler et de leur faire raconter leurs histoires. Le procédé, sciemment théâtral, n’évite pas un certain formalisme. Le résultat n’en est pas moins efficace. Il apporte un démenti flagrant à cette affirmation péremptoire si souvent répétée : « Il n’y a pas d’innocents à Gaza ».

La bande-annonce de Naza
La bande-annonce de Qui vit encore

L’Espèce explosive ★☆☆☆

Un gendarme corse, Fulda Orsini (Alexis Manenti), est muté à Vouviers, dans les Ardennes, pour des motifs que son binôme (Vincent Dedienne) découvre vite : Orsini souffre d’une grave dépression et est sous le coup d’une sanction disciplinaire. Au même moment, une psychologue, Florence Danjir (Ella Rempf), est elle aussi affectée dans la brigade dirigée par le capitaine Marchal (Bertrand Belin). Ce village de l’Argonne, en lisière d’une forêt peuplée de féroces sangliers, voit s’opposer les chasseurs aux agriculteurs.

Présenté à la Quinzaine des Cinéastes au Festival de Cannes 2026, L’Espèce explosive est le premier long-métrage de Sarah Arnold. Il se revendique au croisement de plusieurs genres : le polar rural (son fil directeur est l’enquête menée autour de la disparition d’un criminel), la satire sociale voire la comédie perchée (sa scène la plus réussie est celle du trip sous acide d’Orsini et Danjir).

Alexis Manenti est en train de se tailler une place au sommet de l’affiche, capable à lui seul de porter un film sur ses épaules. Il sait à la fois être ordinaire et étrange. Pourtant, je ne l’ai pas trouvé ici si bon. La faute à son jeu ou à son rôle ? J’ai été plus enthousiasmé par Ella Rumpf, César 2024 de la meilleure révélation féminine pour Le Théorème de Marguerite qu’on a revue depuis dans Des preuves d’amour et dans Coutures qui administre ici la preuve de l’amplitude de son jeu.

L’Espèce explosive est un film original. Pour autant, il m’a laissé une impression de « tout ça pour ça ». J’ai trouvé l’exercice un peu vain, à l’instar d’ailleurs de plusieurs films qui lui ressemblent, lesquels à force de flirter avec le cinéma de l’absurde, finissent par s’y enliser : Animal Totem avec Samir Guesmi, Perdrix dans une brigade de gendarmerie perdue au fond des Vosges ou certains films bâclés de Quentin Dupieux (Mandibules, Rubber….)

La bande-annonce

The Social Reckoning ★★★☆

The Social Reckoning est moins une suite qu’un prolongement de The Social Network. Le film de David Fincher, couvert de prix, racontait la naissance de Facebook ; celui d’Aaron Sorkin, auteur du scénario du premier, raconte ses dérives. Basé sur des faits réels « scandaleux » (sic), il fait fond sur la série d’articles publiés par un journaliste du Wall Street Journal, Jeff Horwitz (Jeremy Allen White) à partir des informations reçues d’une employée de Facebook devenue lanceuse d’alerte, Frances Haugen (Mikey Madison).

The Social Reckoning (sorti au Québec sous le titre « Le Jugement social, pour faire écho au « Réseau social » de Fincher, mais qu’on pourrait aussi traduire par « la prise de conscience collective ») n’est pas un film équilibré  ou ambigu qui examinerait, dans un balancement circonspect, les qualités et les défauts de Facebook. C’est un film à charge qui en fait le procès impitoyable. On pourrait d’ailleurs s’étonner que Méta ne l’ait pas poursuivi en justice soit qu’il ait craint de lui donner une publicité supplémentaire (l’effet Streisand), soit qu’il ait pressenti que la législation américaine, très favorable à la liberté d’expression, ne lui ôte toute perspective de succès.

The Social Reckoning montre comment Facebook a refusé de modérer les posts et les commentaires de ses usagers les plus haineux ou, pire, comment il les a encouragés dans l’espoir d’accroître son trafic et ses revenus. La charge est lourde contre le géant de la Tech et son fondateur, Mark Zuckerberg, cloné par Jeremy Strong, un acteur décidément excellent (qui jouait le gourou du jeune Donald Trump dans The Apprentice). Sa défense est d’affirmer que Facebook n’est pas responsable des contenus que ses utilisateurs postent : il n’aurait pas la capacité de les modérer, il n’aurait pas surtout la légitimité de le faire sauf à s’ériger en arbitre du débat public. « Facebook is just a billboard » (« Facebook n’est rien de plus qu’un panneau d’affichage ») affirme Jeremy Strong (la citation est apocryphe).

The Social Reckoning s’inscrit dans la veine des Hommes du Président (sur le Watergate), de Spotlight (sur les actes pédophiles reprochés à des prêtres catholiques), de Pentagon Papers, (sur la guerre du Vietnam) de She Said (sur l’affaire Wenstein), autant de films qui constituent un sous-genre, le journalism thriller, dont les héros sont des journalistes courageux attachés à la défense de la vérité. Ces films épiques racontent le conflit de David contre Goliath et vantent la liberté de la presse. Ils exaltent deux des qualités humaines à mes yeux les plus hautes : le courage et la justice.

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Le Chant des oliviers ★☆☆☆

En ouvrant le testament de sa mère, brutalement décédée, Mar (Michela Farrugia) découvre qu’elle hérite de trois terrains à la localisation douteuse. Elle part à leur recherche en compagnie de Nunu alias L’Echo, un vieux chanteur de għana.

Le réalisateur maltais Alex Camilleri avait signé en 2021 un premier film, Luzzu, dont le héros était un pêcheur embringué dans de sombres combines. Le deuxième est tout aussi exotique qui nous transporte dans un pays rarement filmé, nous donne à entendre sa langue étonnante mélange d’italien, d’arabe et d’anglais et met à l’honneur le għana, ce chant que l’Unesco vient de faire entrer au patrimoine culturel immatériel de l’humanité.

Ses qualités sont indéniables. Elles sont hélas contrebalancées par bien des défauts. Le premier est un scénario paresseux qui prend pour prétexte, comme dans une course aux trésors avec Philippe de Dieuleveult, la découverte des trois parcelles dont Mar a hérité. Cette course est l’occasion de sillonner Malte et même de prendre le bateau jusqu’à Gozo, « l’île verte », dans un circuit qu’on croirait sponsorisé par l’office de tourisme maltais (Visit Malta est d’ailleurs le partenaire officiel du film).

Le deuxième est la direction d’acteurs bien faiblarde. Alex Camilleri a voulu travailler avec des amateurs. Hélas, cela se voit. En particulier Nenu Borg, à supposer qu’il soit un chanteur légendaire, fait un bien mauvais acteur.

Le troisième est de ma part très subjectif. Il concerne le għana, ce chant traditionnel maltais avec une voix de gorge haut perchée et un accompagnement de guitares au rythme très lent. J’avoue que ces chants répétitifs et monocordes m’ont vite tapé sur les nerfs.

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Butterfly Jam ★☆☆☆

Butterfly Jam se déroule dans la communauté tcherkesse immigrée du New Jersey. Le jeune Temir n’a pas connu sa mère. Il est élevé par son père, Akiz (Barry Keoghan, acteur irlandais découvert dans Dunkerque et dans Mise à mort du cerf sacré), cuisinier dans un fast food qui rêve de faire de son fils un champion olympique de lutte.

Kantamir Balagov, élève d’Aleksandr Sokourov, avait fait une entrée remarquée dans le monde du cinéma avec Tesnota en 2017 puis avec Une grande fille en 2019, tous deux projetés à Cannes dans la section Un certain regard. Ses projets ultérieurs ont été retardés par le Covid puis par l’invasion de l’Ukraine qui l’ont conduit à s’exiler en Géorgie d’abord puis à Los Angeles ensuite où il n’a pas réussi à s’adapter à la loi d’airain des studios américains. C’est en France, avec les producteurs français de Why Not Productions, qu’il est venu tourner son troisième film.

Butterfly Jam a un petit parfum de Little Odessa, le film exceptionnel de James Gray des années 90 tourné au sein de la communauté russe d’Ellis Island. Mais il n’en a pas les qualités. Il souffre en effet d’un déséquilibre. D’un côté la peinture tout en finesse de ce jeune héros, écartelé entre deux mondes, celui du pays où il est né et celui de son père et de ses amis emprisonnés dans une culture violente et masculiniste. Les meilleurs moments du film sont ceux, tout en délicatesse, qui décrivent les amours naissantes de Temir et d’une de ses partenaires de sport, afro-américaine, affligée d’une maladie de peau qu’elle cache. Mais de l’autre, Balagov ne résiste pas, comme dans ses précédents films à pousser son scénario au paroxysme. Il y aura, aux deux tiers du film un événement inattendu, dont j’ai déjà trop dit en mentionnant l’existence. Rien ne le laissait présager. Son outrance sidère. Elle n’est guère crédible. Elle tire le film vers le drame et le polar alors qu’il aurait gagné à rester sur celui, tout en dentelles, de l’enquête ethnologique.

La bande-annonce

Justin le juste ★☆☆☆

Justin (Alban Ivanov) est un brave métayer qui, de sa vie, n’était jamais allé plus loin que le bout de son champ avant d’être arrêté par les gendarmes et envoyé sur le front. Plongé dans l’enfer de la Première guerre mondiale, il ne comprend rien aux enjeux et aux protagonistes d’un conflit qui le dépasse. Il sauve un aviateur allemand, le ramène à un régiment allemand qui l’accueille en héros avant de le soupçonner d’être un espion. Il partage ensuite la cellule d’un tirailleur sénégalais (Birane Ba) avant de regagner les lignes françaises où il refuse de remonter au front et manque d’être fusillé pour l’exemple.

Eric Barbier a eu une carrière chahutée. À trente ans à peine, il se voit confier le plus gros budget de l’histoire du cinéma français pour tourner avec Jean-Marc Barr, auréolé du succès du Grand Bleu, une superproduction. Hélas Le Brasier est un four. La carrière d’Eric Barbier s’achève aussi vite qu’elle a commencé. Le jeune réalisateur se tourne vers la publicité avant de revenir récemment au cinéma. En 2017, il signe l’adaptation du roman de Romain Gary, La Promesse de l’aube, avec Charlotte Gainsbourg. En 2020, il signe celle du roman à succès de Gaël Faye, Petit Pays.

Le voici à la tête d’un film historique dont on se demande bien comment ses producteurs rembourseront les 8.66 millions qu’ils y ont investis. Qui ira voir ce film, sorti au milieu d’une programmation si riche, avec des films aussi divers et aussi exceptionnels que Garance, Rose, La vie d’une femme, Salvation, Pressure, Adieu monde cruel… ? Il ne présente aucune originalité à filmer une Première Guerre mondiale qui l’a été autrement mieux par Jeunet (Un long dimanche de fiançailles), Bertrand Tavernier (La Vie et rien d’autre), Sam Mendes (1917) ou Albert Dupontel (Au-revoir là-haut) ; il ne contient aucun message sinon un antimilitarisme bisounours qui ne résonne plus guère avec l’air du temps, prompt à s’enflammer au diptyque La Bataille De Gaulle.

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Ni vue ni connue ★★☆☆

Corinne Maclou (Isabelle Huppert) a toujours rêvé d’être une actrice. Mais, elle a eu beau tout oser, mettre le pied dans la porte, distribuer son CV à tour de bras, elle n’a jamais réussi à faire autre chose que de la figuration. Sa rencontre sur un tournage avec Sandrine Kiberlain (dans son propre rôle) lui ouvre néanmoins des horizons inespérés.

Le dernier film de Marc Fitoussi (Les Cyclades, Les Apparences, Maman a tort…) repose sur deux arguments mordants. Le premier est de faire jouer à l’une des stars les plus douées du cinéma français et les plus snobs qui soit le rôle d’une figurante sans talent, qui se heurte à un plafond de verre chaque fois qu’elle veut mettre un pied dans un monde qui se refuse à elle. Le second est, en miroir, de faire jouer à une tripotée d’acteurs connus leur propre rôle : Sandrine Kiberlain, Ana Girardot, Emmanuelle Bercot, Diane Kruger….

Quand on sait l’horripilation que m’inspire Isabelle Huppert, on mesure le degré de masochisme que j’ai atteint en m’imposant d’aller voir ce film. Un masochisme d’autant plus injustifié que je trouve qu’elle s’y montre totalement inapte au contremploi, n’étant pas capable de faire autre chose que ce qu’elle fait encore et toujours : interpréter une brindille que le vent pourrait briser, joyeusement perchée, excentrique à ravir, animée brutalement de violentes colères.

C’est en revanche Sandrine Kiberlain qui m’a bluffé dans un rôle sacrément casse-gueule où elle accepte de se remettre en question. La scène avec son agent qui lui dit ses quatre vérités alors qu’elle rêve de jouer chez les frères Dardenne dans un registre qui ne sera jamais le sien est particulièrement cruelle pour elle.

Le film de Marc Fitoussi a une autre qualité : le regard bienveillant qu’il porte sur le petit monde des figurants et ses aspirations paradoxales. Pour les uns, c’est la porte d’entrée vers le métier d’acteur. Pour les autres, souvent les mêmes que les premiers de quelques années plus vieux, c’est le moyen plus ou moins pénible de gagner sa vie en « faisant ses heures » pour décrocher le statut d’intermittent du spectacle.

Mais le problème de Ni vue ni connue est sa mise en scène sans sève, sans rythme, ses dialogues trop écrits qui sonnent souvent faux et son tempo atone. Le film dure près de deux heures. Il aurait été autrement plus efficace amputé d’un bon quart – par exemple des scènes inutiles avec Ana Girardot.

La bande-annonce

Primetime ★☆☆☆

To Catch a Predator est une émission américaine de télé-réalité que NBC diffusa entre 2004 et 2007. Son sujet : piéger des pédophiles sur le Net, les appâter à un faux rendez-vous et les démasquer en direct avant leur arrestation par la police. Christian Hansen (Robert Pattinson) fut le présentateur vedette de cette émission .

La bande-annonce de Primetime avait de quoi intriguer. Fiction ? Vrai-faux mockumentaire ? Le jeune réalisateur Lance Oppenheim vient du documentaire. Il en a consacré un aux communautés de seniors de Floride (Some Kind of Heaven), un autre au marché en ligne clandestin des dons de sperme (Spermworld). L’histoire de Catch a Predator et de son présentateur-vedette, qui défraya la chronique, ne pouvait que l’attirer. Confier le rôle de Chris Hansen à Robert Pattinson ajoutait du piment à l’exercice.

Le résultat est maladroit. Revient dans toutes les critiques le même reproche : Primetime, qui se veut une critique à charge de la téléréalité et du voyeurisme, tombe dans les travers qu’il entend dénoncer. Le reproche est fondé.

Pour autant, ce n’est pas ce qui m’a le plus déplu dans ce film. Au premier chef, c’est sa construction que je déplore. Selon moi, Primetime aurait dû se focaliser sur Chris Hansen. Le personnage, présentateur ambitieux assoiffé de reconnaissance, bourreau de travail, époux aimant mais infidèle, était suffisamment complexe pour lui consacrer un film. D’autant que le rôle était confié à une star (sur)investie comme Robert Pattinson, le chouchou de ses dames, dans un rôle à total contremploi.

Mais hélas, le scénario prend des chemins de traverse en voulant à tout prix donner de l’ampleur à deux personnages qui auraient dû rester secondaires. Le premier est le jeune acteur recruté pour servir d’appât. Dan Plumb a vingt-trois ans ; on lui demande d’en paraître dix de moins. Il est à la fois ravi d’avoir décroché ce rôle mais inquiet de l’impasse dans laquelle il craint de s’enfermer. Le second est la productrice de l’émission qui souffre d’être invisibilisée par son producteur vedette et qui hésite à céder aux sirènes d’une chaîne concurrente qui voudrait la débaucher.

Ces deux personnages secondaires ne sont pas sans intérêt. Au contraire. Mais leur complexité fait de l’ombre à ce qui aurait dû rester le sujet unique de ce film : son présentateur et ses démons cachés.

La bande-annonce

Sham ★★☆☆

Un instituteur d’une école primaire du sud du Japon est accusé par une mère d’élève d’avoir harcelé Takuto, l’un de ses élèves, de l’avoir frappé et de l’avoir même poussé à se suicider.

Takashi Miike aurait réalisé plus de cent-vingt films. Seule une minorité est sortie en France, qui ne permet guère qu’une vision partielle de l’œuvre de ce réalisateur prolifique. J’ai gardé un souvenir vif de l’ambiance sado-masochiste de Audition, au début des années 2000, interdit aux moins de seize ans.

Son dernier film est beaucoup plus classique. Il est tous publics, alors que sa bande-annonce (qui contient une scène qui ne figure pas dans le film et laisse augurer un événement qui finalement ne s’y déroule pas), elle, est interdite aux moins de douze ans – une telle classification est rarissime.

Son sujet est terriblement contemporain – et on constate qu’il est hélas universel : la mise en accusation d’un enseignant pour les maltraitances qu’il a fait subir à un de ses élèves. Le sujet du film n’est pas la maltraitance proprement dite mais l’innocence d’un enseignant injustement accusé, lâché par sa hiérarchie et bientôt victime d’un lynchage médiatique.

La bande-annonce du film et sa première moitié sont remarquables parce qu’elles ne tranchent pas sur la la culpabilité ou l’innocence du héros. Elles nous présentent d’abord un odieux personnage, manifestement coupable de harcèlement et de maltraitance, avant de renverser complètement nos préjugés en nous le présentant sous un tout autre jour. Le renversement aurait pu être plus subtil, comme il l’est d’ailleurs lorsque nous est décrite deux fois la visite tardive de l’enseignant chez la mère de Takuto, en envisageant façon Rashōmon l’exacte même scène de deux points de vue différents. Mais l’effet est là qui plonge dans le doute le spectateur : l’instituteur est-il coupable ou innocent ?

Le défaut de Sham est de prendre fait et cause pour l’instituteur dans sa seconde moitié et d’y perdre toute ambiguïté. Ce qui y est raconté devient beaucoup plus univoque. Il s’agit de la descente aux enfers de l’instituteur abandonné de tous, sinon de sa femme et de son fils, obligé à des excuses publiques humiliantes, mis à pied, lynché médiatiquement, puis mis en accusation devant la Justice. Et après la descente aux enfers vient, comme de bien entendu, la rédemption : la rencontre avec un avocat qui accepte de prendre sa défense et  les audiences d’un procès au fil desquelles tombent l’une après l’autre toutes les fielleuses accusations de la mère de Takuto.

Le récit ambigu d’une situation qui brouillait le vrai et le faux devient un récit à charge sur les dénonciations mensongères en milieu scolaire.

La bande-annonce

Her Private Hell ☆☆☆☆

Dans Tokyo, noyé dans la nuit et dans la brume, Elle (Sophie Thatcher qui jouait la poupée mécanique de Companion) retrouve dans l’immense suite de l’hôtel où elle est logée Hunter (Kristine Froseth), avec qui elle s’apprête à tourner un film, et Dominique (Havana Rose Liu), la nouvelle compagne du père d’Elle, Johnny Thunders (Dougray Scott). Les trois femmes se rapprochent et se racontent l’histoire de l’Homme de cuir, une figure démoniaque qui hante la ville et assassine sauvagement de jeunes femmes. Leur histoire déborde la réalité et croise celle d’un soldat américain, Private K (Charles Melton sexy en diable), qui parcourt lui aussi la ville à la recherche de sa fille.

Nicolas Winding Refn est de retour. L’immense réalisateur de Drive, Only God Forgives, The Neon Demon n’avait plus tourné pour le cinéma depuis dix ans. Il a raconté à Cannes – où Her Private Hell était projeté hors compétition – avoir frôlé la mort en 2023. Il est devenu après cette expérience de mort imminente un autre homme, fermement décidé à ne plus perdre son temps et à laisser libre cours à sa créativité.

Hélas, le résultat, que The Neon Demon laissait déjà augurer, est du grand n’importe quoi, camp (un nouveau mot pour moi !), futuriste, sophistiqué, hyperstylisé. Winding Refn est obsédé par l’image et lui sacrifie son scénario. Peu lui importe de paumer ses spectateurs du moment qu’il leur en met plein la vue avec des images qui empruntent à tous les genres.

Her Private Hell convoque Bernard Hermann pour la musique symphonique striée de sombres éclats d’électro-pop, le giallo sanguinolent d’Argento et de Bava, l’esthétique futuriste d’un Bertrand Mandico avec les maquillages kitsch des actrices, les corps bodybuildé des acteurs, les cuirs fétichistes des uns et des autres, les jeux de masques chers à Brian De Palma, les amours saphiques et les ambiances tordues de David Lynch, la S.-F. façon Flash Gordon…. Programme ambitieux et alléchant !

Hélas, rien ne marche dans ce déballage prétentieux sans queue ni tête. Les plus indulgents seront hypnotisés ; les plus nombreux, dont je fus hélas, ont sombré dès les premières minutes dans un profond ennui dont rien ne les aura fait se réveiller sinon le claquement des fauteuils de leurs voisins qui quittèrent la salle en cours de route.

La bande-annonce