L’Objet du délit ★★★☆

Grâce à un généreux mécène (Patrick Mille odieux comme il sait l’être), une influenceuse célèbre mais étrangère au monde de l’opéra (Claire Chust dans un rôle ingrat) monte Les Noces de Figaro en Provence. L’orchestre est dirigé par un vieux maestro roué (Daniel Auteuil dans un rôle à la Daniel Auteuil), la comtesse est interprétée par une diva vieillissante (Agnès Jaoui dans un rôle à la Agnès Jaoui). Le reste de la distribution rassemble un vieux baryton mozartien (Vincenzo Amato patriarcal à souhait), une mezzo-soprano talentueuse (Eye Haïdara omniprésente sur les écrans ces temps-ci au risque de lasser) et une soprano pistonnée et fébrile (Tiphaine Daviot).

Projeté hors compétition à Cannes, le dernier film d’Agnès Jaoui a bénéficié ces jours-ci d’une exposition impressionnante, dans les salles et dans les médias, au point de faire de l’ombre aux grands films cannois sortis simultanément à leur projection sur la Croisette ces deux dernières semaines : le Salvadori, le Fehradi, le Sorogoyen, l’Almodóvar.

Cette publicité envahissante m’avait rebuté. La bande-annonce, qui dévoile tous les ressorts du film, ne m’avait pas donné envie de voir L’Objet du délit. Je craignais un syndrome Almodóvar: la répétition sans innovation d’une même formule qui avait fait ses preuves. Bref un Sens de la fête bis.

Je sous-évaluais le talent d’Agnès Jaoui, celui des nombreux co-scénaristes dont elle s’est entourée, son sens du rythme, de la réplique qui fait mouche, sa direction d’acteurs. Je sous-évaluais surtout l’intelligence d’un scénario qui ose s’emparer d’un sujet explosif – #MeToo à l’opéra – pour le traiter sans sombrer dans le manichéisme.

Les wokes, le Nouvel Obs en tête, reprochent à L’Objet du délit son aveuglement coupable. Les anti-wokes au contraire l’accusent de verser dans la bien-pensance. Ce feu croisé me réjouit. Il est la preuve que ce film ne verse dans aucun excès, ne cède à aucune facilité mais réussit à rester sur la corde raide du juste milieu. Quelques scènes en portent la trace, comme cette AG sous une toile de tente, où les arguments s’échangent à la volée témoignant du durcissement des positions des uns et des autres, mais aussi de la possibilité toujours bien réelle de dialoguer et de s’écouter.

Dans les films de Jaoui-Bacri comme chez Jean Renoir, chacun a ses raisons. Le miracle est de les faire comprendre au point même de les rendre toutes sympathiques qu’il s’agisse de l’odieux séducteur ou de la féministe hystérique (le mot va-t-il faire scandale ?). L’Objet du délit pose une question connexe qui a beaucoup agité le monde de l’art : comment jouer aujourd’hui des pièces du répertoire portant des valeurs que la morale aujourd’hui ne tolère plus ? Le racisme de Madame Butterfly ? La cruauté misogyne de Norma, de Tosca, de Turandot ?

Il y répond avec une admirable intelligence, sans régler ses comptes, sans lancer d’imprécations, sans tomber non plus dans le relativisme moral et en rappelant clairement ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas, en nous exhortant tous (et toutes !) à faire preuve de retenue, de mesure et d’humanité.

Se rajoute à la jubilation de ces dialogues aussi intelligents que drôles le plaisir d’entendre à sauts et à gambades quelques-uns des passages les plus célèbres des Noces, un des opéras les plus joyeux jamais composés.

La bande-annonce

Cocotte ★★☆☆

Une poule, née dans un élevage industriel, réussit à s’en échapper, prend place dans un camion de transport international et se retrouve en Grèce, dans une taverne au-dessus de la Méditerranée.

L’étonnant réalisateur hongrois  György Pálfi avait réalisé en 2006 un film légitimement interdit aux moins de seize ans, dont j’ai gardé un souvenir traumatisant, Taxidermie. Il semblerait qu’il ait depuis lors réalisé d’autres films, qui n’ont pas trouvé de distributeur en France. Il nous revient vingt ans plus tard avec un film novateur, sinon que le polonais Jerzy Skolimovski avait utilisé la même idée avec un âne dans EO, projeté à Cannes en 2022.

Je n’avais pas particulièrement aimé EO. Je lui reprochais sa lourdeur sentencieuse. C’est précisément ce défaut qu’évite Cocotte, plein d’un humour chaplinesque. On n’y rit pas à gorge déployée ; mais on regarde ce film et ses situations souvent cocasses le sourire aux lèvres. On pense avec admiration au temps qu’a dû passer l’équipe du film pour obtenir de ses « actrices » (huit poules, dûment créditées au générique, ont été utilisées dans le rôle titre) ce que le script exigeait d’elles.

Si on est intellectuel, on pourra penser à la cruauté de l’élevage industriel (la première séquence filmée dans une batterie entièrement automatisée est particulièrement impressionnante) et au drame des migrants et aux trafics qui y sont associés. Mais, sans l’évocation de ce sous-texte sociétal, on pourra au premier degré prendre beaucoup de plaisir au road movie et aux aventures tragico-comiques de ce sympathique gallinacé.

La bande-annonce

Le Virtuose ★★☆☆

Affligé depuis l’enfance d’une hyperacousie lourdement handicapante, Niki (Leo Woodall) a l’oreille absolue. Il forme avec Harry Horowitz (Dustin Hoffman), un vieil accordeur de pianos devenu passablement sourd, un tandem efficace. C’est en réparant son piano que Niki fait la connaissance de Ruthie (Havana Rose Liu), une jeune compositrice prometteuse. Quand Harry est hospitalisé d’urgence, Niki trouve le moyen de régler sa facture d’hôpital en s’acoquinant avec une bande de braqueur de coffres.

Le pitch du Virtuose (un titre bien plus fade que le titre original Tuner) avait de quoi séduire. D’autant que le réalisateur a fait un travail tout particulier sur la bande son, en essayant de nous restituer les bruits déformés perçus par le héros hyperacousique. Un travail qui rappelle celui, particulièrement intéressant, qu’ont réalisé plusieurs films récents tournant autour du thème de la surdité ou de la malentendance : Sorda, Elle entend pas la moto, Sound of Metal

Mais cette dimension-là est bien vite noyée, dans celle, autrement plus banale, d’un thriller lambda avec son lot de gentils (Dustin Hoffman en papy agonisant dans son lit d’hôpital, avec sa femme à son chevet, Havana Rose Liu, en jeune première particulièrement ravissante…) son lot de méchants (une famille de gangsters sans scrupules) et ses rebondissements sans surprise. L’ensemble est honnête et se regarde sans déplaisir mais ne marquera pas durablement les esprits. Deux étoiles est bien généreux ; une aurait suffi si la salle n’avait pas été si délicieusement climatisée en ces temps de canicule.

La bande-annonce

Les Goûteuses d’Hitler ★☆☆☆

Rosa fuit Berlin bombardé en 1943 pour s’installer chez ses beaux-parents en Prusse-Orientale. Son mari, Gregor, parti combattre sur le front russe, y est bientôt porté disparu. Rosa est recrutée avec d’autres femmes du village à la Tanière du loup, le QG ultra-sécurisé d’Adolf Hitler. Son travail : goûter les plats cuisinés pour le Führer afin de s’assurer qu’ils n’ont pas été empoisonnés.

L’histoire vraie de Margot Woelk, qui, à la fin de sa vie, a raconté avoir été, dans sa jeunesse, une goûteuse d’Hitler, a inspiré en 2018 le roman à succès de l’écrivaine italienne Rosella Postorino. Intitulé Le assaggiatrici (littéralement « Les Goûteuses »), ce roman a été traduit en français au singulier « La Goûteuse d’Hitler ». Intitulé à l’identique Le assaggiatrici, le film tourné en allemand est diffusé en France sous un titre au pluriel « Les Goûteuses d’Hitler ».

L’hésitation entre singulier et pluriel vient de la place donnée à Rosa dans l’intrigue. C’est le personnage principal ; mais elle est entourée de six compagnes dont le caractère tranché est brossé à tour de rôle : une mère de famille, une jeune innocente, une Hitlérienne enragée, une séductrice et l’amie la plus proche de Rosa, Elfriede, qui cache un lourd secret.

Même si la Seconde Guerre mondiale a été filmée sous toutes les coutures, elle ne l’avait jamais été sous cet angle-là. Le réalisateur italien Silvio Soldini (dont on avait vu il y a un quart de siècle Pain, Tulipes et Comédie) tenait un sujet en or. Hélas il n’en tire pas grand-chose. On est loin de la tension dramatique de La Zone d’intérêt par exemple. On peine à partager l’angoisse de ces jeunes femmes – dont on se demande si elles se réjouissent de se voir servir deux excellents repas par jour ou ou contraire si elles sont terrifiées à l’idée de mourir empoisonnées. L’idylle contre nature que Rosa noue avec un lieutenant de la SS constitue une diversion mal venue à l’intrigue principale.

La bande-annonce

Father ★★☆☆

Certains spectateurs tiennent à aller voir un film sans en rien savoir. A ceux-là tout particulièrement je déconseille la lecture de ma critique qui évoquera l’événement dramatique qui survient au bout de la première demi-heure : la mort dramatique de Dominika, l’enfant de deux ans à peine de Michal et de Zuzka, que son père n’a pas, comme il en est pourtant persuadé, laissé à la crèche sur le chemin de son travail, mais oublié sur le parking du journal qu’il dirige et où elle s’est déshydratée et a trouvé la mort.

Father est un film slovaque, qui se déroule dans une ville du centre du pays, Nitra, et qui raconte un drame effroyable. Comment peut-on oublier son enfant sur le siège arrière de sa voiture ? Une désinvolture aussi criminelle, aussi inhumaine, choque le sens commun. La psychologie a analysé cette situation et a forgé le concept déculpabilisant de « syndrome du bébé oublié ». Notre cerveau, confronté à une multiplicité de tâches concurrentes, hallucine parfois et s’imagine avoir réalisé des tâches qu’il effectue automatiquement. Ainsi de Michal, particulièrement stressé ce matin-là par une succession d’appels téléphoniques, qui croit avoir déposé sa fille à la crèche alors qu’il n’en a rien fait.

La mise en scène d’une telle affabulation pose un problème délicat au cinéma. Car la caméra montre. Elle nous montre par exemple des flashbacks du personnage du roman et du film d’Emmanuel Carrère, La Moustache, persuadé d’avoir rasé sa moustache. Dans Father, la caméra suit Michal à chaque instant de ce trajet fatidique. S’est-il ou non arrêté à la crèche ? Il en est persuadé. La réalité hélas démontre le contraire. Se pose au réalisateur un défi dont, je trouve, il se sort mal dans ce film : que montrer ?

Le film aurait pu se focaliser sur la mort de Dominka. Il aurait pu, à la Rashomon, prendre en charge plusieurs points de vue, pour en révéler l’atroce simplicité. Mais tel n’est pas le choix de la réalisatrice Tereza Nvotová, venue à Paris le mois dernier présenter son film en avant-première. La mort de Dominika est le sujet de la première partie du film. Ses répercussions sur Michal, foudroyé de chagrin, sur Zuzka, tout aussi effondrée, et sur leur couple sont le sujet de la seconde. Cette partie-là est moins convaincante que la précédente. Car son enjeu est moindre : quelle réaction deux parents peuvent-ils avoir à une mort aussi idiote et aussi affreuse sinon la culpabilisation et l’effondrement ?

Le film essaie sans succès de retrouver de l’intérêt à sa toute fin avec le procès de Michal, poursuivi pour homicide involontaire. Mais là encore, l’enjeu est mince : Michal ayant déjà reçu la plus cruelle des peines avec la mort de sa fille et la culpabilité qui ne le quittera jamais, la question de son éventuel emprisonnement constitue un enjeu bien futile.

Outre cette construction bancale, Father souffre d’un autre défaut. Sa réalisatrice y fait montre d’une ébouriffante dextérité en racontant l’histoire avec des plans-séquences d’une incroyable complexité. La première scène, depuis le footing matinal de Michal jusqu’à la découverte du cadavre de Dominika sur le siège arrière de son 4×4 est filmée en un seul plan. Cette qualité devient un défaut si elle ne se met pas au service de l’histoire. Le recours au plan-séquence aurait été plus convaincant si le sujet s’était focalisé sur la mort de Dominika. Il l’est moins lorsque l’histoire se prolonge quelques semaines, quelques mois plus tard jusqu’au procès de Michal.

La bande-annonce

Looking for Yotam ★☆☆☆

Yotam Haïm a été kidnappé le 7 octobre 2023 par le Hamas dans le kibboutz Kfar Aza, à un jet de pierre de Gaza. Il a été détenu avec trois autres prisonniers. L’un d’entre eux, de nationalité thaïlandaise, a été libéré dès le 24 novembre. Mais Yotam et les deux autres ont connu un destin plus amer. Ils ont réussi à fausser compagnie à leurs geôliers, à survivre pendant cinq jours dans les ruines de Gaza, mais ont été abattus le 15 décembre par les forces israéliennes lorsqu’ils se sont approchés d’elles.

Le documentaire de Georges Benayoun aurait pu utiliser cette histoire et son dénouement pour instruire le procès à charge de la guerre menée par Tsahal par Israël et par ses effets paradoxaux : loin de hâter la libération des otages israéliens, elle en a prolongé la captivité voire, dans le cas de Yotam et de ses deux co-détenus, en a provoqué la mort.

Mais de la polémique provoquée par la mort de ces trois Israéliens sous les balles de Tsahal, Looking for Yotam ne dit rien. Il se termine au contraire par les mots de la mère de Yotam qui, loin de condamner les militaires qui ont tué son fils, les absout et les encourage dans leur mission.

Du 7-octobre, de ses causes, de son déroulement, de la réaction israélienne, Looking for Yotam ne nous dit rien. Il n’a qu’une seule focale : Yotam. Il nous raconte son enfance auprès d’une famille aimante entre un frère aîné et une sœur benjamine, la maladie génétique qui complique sa vie sociale, sa difficulté à trouver sa place, sa passion pour le heavy metal. Grâce aux SMS échangés le matin du 7 octobre avec ses amis et ses parents, Looking for Yotam décrit en temps réel l’assaut du Hamas, l’angoisse des kibboutzim qui sentent la mort approcher, celle presqu’aussi déchirante de leurs proches impuissants. Looking for Yotam évoque ensuite l’attente fiévreuse de ses parents, suspendus aux rares nouvelles que diffusent les médias.

Looking for Yotam a certes le mérite de nous faire entrer dans l’intimité d’une famille frappée par le drame le plus bouleversant qui soit : la disparition de l’un des siens et l’attente fébrile de son retour. Mais à la différence de Holding Liat, autrement plus complexe, Looking for Yotam n’a qu’une seule dimension. Il refuse obstinément d’inscrire ce drame dans son contexte. Cette dépolitisation est au mieux une erreur, au pire un aveuglement.

PS : À tous ceux qui sont convaincus que Le Monde est un journal antisioniste et donc antisémite, on recommande, pour se convaincre du contraire, la lecture de sa critique très positive.

La bande-annonce

Rétrospective Raymond Depardon cinéaste : Depardon et l’Afrique ★☆☆☆

Les Films du losange ressort en quatre cycles l’intégralité des vingt-et-un films de Raymond Depardon. Le premier cycle en octobre 2025 s’intitulait « Depardon Citoyen » et rassemblait les films politiques de Depardon sur la police, la justice, la santé (ainsi de San Clemente). J’ai rendu compte du deuxième « Depardon photographe » avec, fait rare, quatre étoiles, et une critique dithyrambique. Le troisième, « Depardon paysan », projetait en mars 2026 la trilogie Profils paysans tournée dans les années 2000. « Depardon et l’Afrique » est le quatrième et dernier cycle. Il rassemble quatre films dont la sortie s’étale sur près de vingt ans.

Empty Quarter (1985) suit une femme que le cinéaste rencontre à Djibouti (on apprendra dans Afriques : comment ça va avec la douleur ? que ces scènes ont été filmées dans un hôtel de Mogadiscio qui rappelle celui où Frédéric Mitterrand tournait quelques années plus tôt Lettres d’amour en Somalie) et qui l’accompagne dans son voyage jusqu’en Egypte à travers la Corne de l’Afrique

La Captive du désert (1990) est inspiré, sans jamais la mentionner explicitement ni la contextualiser, de l’enlèvement d’une Française, Françoise Claustre, au Tibesti dans les années 70.

Afriques : comment ça va avec la douleur ? (1996) est un long documentaire de presque trois heures sur le voyage effectué par Raymond Depardon en Afrique depuis son extrémité méridionale au cap de Bonne-Espérance jusqu’à Alexandrie, via l’Angola, le Rwanda – où éclate le génocide quelques semaines seulement après son premier passage et où il retourne quelques semaines plus tard pour une plongée dantesque dans la prison de Kigali – en Ethiopie, au Soudan et en Egypte où se terminait déjà le voyage d’Empty Quarter.

Un homme sans l’Occident (2003) est l’adaptation d’un ouvrage écrit en 1935 par un officier méhariste, Diego Brosset, qui avait tenté de se glisser dans la peau d’un jeune chasseur nomade.

Autant j’adore le travail de photographe de Raymond Depardon et les documentaires wisemaniens qu’il a tournés en France, autant ses films africains me laissent plus sceptique. Il y est moins rigoureux. Il s’y autorise plus de longueurs, plus d’abstraction, plus de poésie, au motif, contestable, que le continent africain nous y inviterait. Pourquoi ne pas utiliser en Afrique la même précision adamantine qu’il manifeste lorsqu’il dissèque les grandes institutions françaises, la prison, l’hôpital, le tribunal ?

Un bon exemple est, dans Afriques : comment ça va avec la douleur ? son passage à la prison de Kigali fin 1996 après le génocide où s’entassent des prisonniers hutus accusés d’avoir prêté la main au massacre d’un million de Tutsis. Utilisant sa caméra comme un bouclier, Raymond Depardon marche dans la cour du pénitencier, entouré d’une foule dense et menaçante. Il tend longuement le micro à une ancienne enseignante hutue qui se dit victime d’une injustice. On aurait aimé qu’il aille plus loin dans cette enquête, comme il l’avait fait en France dans 12 jours par exemple, qu’il donne la parole à la direction de la prison, aux juges, aux survivants…. Mais dans Afriques, une étape chasse l’autre. Depardon ne prend pas le temps de s’arrêter.

La bande-annonce de la rétrospective Raymond Depardon cinéaste

Alice au pays des colons ★★☆☆

Contrairement à ce que son titre annonce, Alice au pays des colons ne s’intéresse pas à une mais à deux histoires. Elles ont en commun de se dérouler dans la Cisjordanie occupée dont la colonisation rampante est invisibilisée par l’effroi provoqué par les massacres du 7-octobre et par le siège de Gaza.
La première concerne Alice Kisiya, une Palestinienne qui se bat pour récupérer la terre de ses ancêtres, aujourd’hui occupée par des colons israéliens près de Bethléem. La seconde, dont on peut légitimement se demander si le réalisateur a eu raison de l’inclure, concerne Alaa Nasr, un Palestinien qui, près de Naplouse, s’entête à construire une maison à un jet de pierre des colonies.

La situation d’Alice Kisiya a été largement médiatisée. C’est d’ailleurs une stratégie sciemment menée par cette jeune femme polyglotte, chrétienne, de mère française, de nationalité israélienne, qui a hérité de ses ancêtres une terre sur laquelle son père avait construit un restaurant et une maison qui ont été plusieurs fois détruits au gré des jugements contradictoires rendus par les tribunaux sur son droit de propriété. C’est cette large médiatisation qui a conduit le journal français en ligne Blast à s’y intéresser et à missionner en Cisjordanie un reporter – auquel la police israélienne demande s’il ne possède pas la nationalité palestinienne compte tenu de son patronyme arabe – qui a incidemment été mis en contact avec Alla Nasr.

Alice au pays des colons a le mérite de filmer longuement le face-à-face épuisant entre deux parties inconciliables qui revendiquent l’une et l’autre la propriété d’une même terre. Alice Kisiya déploie une tactique de harcèlement aux portes de la colonie, y organise un sit-in, y rameute des supporters, israéliens et étrangers, juifs et arabes, chrétiens et musulmans, notamment deux jeunes Israéliens qui sont les seuls dans tout le documentaire à prôner ouvertement la  destruction d’Israël et à dire, sans rire : « nous ne venons pas d’une société fasciste ; nous venons d’une société pire, d’une société libérale » (sic).

Alice Kisiya invoque des titres anciens et des décisions de justice rendues en sa faveur. Les colons eux s’abritent derrière l’armée et la police israéliennes qui se fondent sur une législation d’exception qui leur permet de créer des « zones militaires fermées » et de décider discrétionnairement qui a le droit d’y vivre.

Les deux parties se font face, s’insultent, se braquent les unes contre les autres, en évitant soigneusement d’en venir aux mains pour ne pas être accusées de violence. Elles brandissent leurs téléphones portables pour documenter toute dérive et, simultanément, pour les prévenir. Après des heures épuisantes d’escalade vociférante, l’armée israélienne et ses jeunes conscrits et conscrites viennent les séparer pacifiquement. On s’étonne que cet interminable face-à-face n’ait jamais dégénéré, qu’un coup ne soit pas parti, qu’un homicide involontaire n’ait jamais été commis.

Le documentaire est partisan. Il prend fait et cause pour l’héroïne, si jeune, si charmante, si courageuse dans son combat. Des colons israéliens patibulaires, on ne voit que quelques silhouettes menaçantes, le fusil d’assaut en bandoulière. On aurait aimé que le micro leur soit tendu pour entendre leur point de vue.

La bande annonce affirme : « Le film que le cinéma ne veut pas vous montrer ». Il y a quelques semaines, les défenseurs de Holding Liat tenaient le même discours victimaire et criaient à la censure. Je l’ai vu dans une petite salle archi-comble du Quartier Latin, fait suffisamment rare pour être relevé. Ce public militant a longuement applaudi.

Un carton à la fin du film nous a appris que la Cour suprême a rendu un arrêt favorable à Alice en juin 2025, que les colons ont été expulsés mais que la réinstallation de la famille Kisiya est retardée par leurs raids et leurs destructions – une image filmée par un téléphone portable les montre jetant à bas une croix chrétienne, écho à la récente actualité d’un soldat de Tsahal vandalisant une statue de Jésus au sud-Liban.

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The Criminals ★★☆☆

Un obus de la Seconde Guerre mondiale est découvert sur un chantier dans le centre de Londres. Le quartier est évacué. Les démineurs sont appelés. Pendant ce temps, des braqueurs s’introduisent dans le sous-sol d’un immeuble d’habitation, forent le mur de la cave et pénètrent dans la chambre forte de la banque mitoyenne.

David Mackenzie est un réalisateur écossais qui a déjà réalisé plusieurs films réussis : Perfect Sense (2012) une dystopie prémonitoire sur une pandémie planétaire, Les Poings contre les murs (2013) sur un adolescent emprisonné dans un centre de redressement, Comancheria (2016) un polar doublé d’un western filmé aux confins du Texas. Il avait eu la main moins heureuse avec Outlaw King (2022), un film d’aventure historique.

David MacKenzie aime filmer les beaux gosses : Chris Pine dans Outlaw King et dans Comancheria, Aaron Taylor-Johnson, pressenti pour devenir le prochain James Bond, dans Outlaw King également et dans The Criminals, dont le titre original, Fuze, a plus de sens que son insipide traduction. L’affiche testostéronée du film – qui montre Big Ben qu’on ne verra pas une fois dans le film et qui est plongée dans la pénombre alors que tout le film se déroule en plein midi – en témoigne.

J’ai bien failli passer à côté de ce film dont je ne croyais pas qu’il méritait le détour. Je me disais que je finirais bien par le voir un jour dans un avion, avec des sous-titres vietnamiens ou paraguayens. J’imaginais par avance ce qu’il réserverait : un braquage comme on en a déjà vu treize à la douzaine.

J’étais bien scrogneugneu et avais sous-estimé ce film, bien mieux troussé que je l’imaginais. C’est du bon travail, bien écrit, bien filmé, bien joué. Il m’a tenu en haleine jusqu’au bout – même si le dernier tiers a le tort de sortir du périmètre où l’action se déroulait jusqu’alors. Certes, il faut être prêt à accepter des rebondissements qui ne sont pas tous crédibles. Mais si l’on accepte de débrancher quelques neurones, ceux qui nous restent prendront un plaisir total à ce divertissement réussi.

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Michael ★☆☆☆

Après Bob Marley, après Elton John, après Elvis Presley, après Bob Dylan, après Freddy Mercury, après Amy Winehouse, après Ray Charles, il était inévitable que Michael Jackson ait droit à son biopic.

Celui-ci respecte scrupuleusement les règles du genre. Il ne s’autorise pas un seul pas de côté. Il raconte l’ascension d’un jeune gamin issu d’une famille modeste d’une ville industrielle de l’Indiana qui, grâce à son talent immense, à force de travail et en dépit d’un père toxique qui veut l’empêcher de voler de ses propres ailes, réussit à devenir une star planétaire.

Aucun sujet polémique n’est traité ni même effleuré. Le film s’arrête en 1988 alors que Michael Jackson est au sommet de sa gloire. Ni ses agressions sexuelles sur mineurs dont il sera ensuite accusé, ni ses addictions médicamenteuses qui causeront sa mort ne sont abordées. Pour autant, le film évoque sa première rhinoplastie en 1979 à vingt-et-un ans (Michael était complexé par son nez) et son vitiligo qu’il soignera en blanchissant sa peau.

Michael est un long clip vidéo. Il réjouira les fans de Michael Jackson et tous ceux qui, comme moi, ont grandi dans les années 80 (je me souviens de ma fascination, l’été de mes treize ans, chez mon correspondant anglais devant le clip Thriller diffusé sur MTV) ou qui ont assisté au concert du Parc des Princes en juin 1988. Ils y retrouveront les musiques diablement dansantes de Billie Jean, Beat It, Bad… Ils passeront deux heures sans regarder leur montre. Quant aux autres…

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