
Marielle a douze ans. Fille unique, elle est élevée par ses deux parents, Julia et Tobias, quadragénaires englués dans la routine de la conjugalité. Une gifle reçue par une amie de collège confère à Marielle un pouvoir télépathique étonnant : elle possède désormais le don de se glisser dans la tête de ses parents. Julia et Tobias n’y croient pas mais sont bien obligés d’admettre l’incroyable vérité. Désormais, chacun de leurs faits et gestes est connu de leur fille.
Quelle est la part de petits secrets que nous cachons chaque jour à ceux qui nous sont le plus proches et auxquels nous lie pourtant un pacte tacite de vérité et de transparence ? La Gifle (traduction bien maladroite, qui introduit une confusion avec le film de Claude Pinoteau de 1974 qui avait révélé Isabelle Adjani au cinéma, de Was Marielle weiß) gratte là où ça fait mal.
Tout part d’un postulat qui emprunte au fantastique ou au surnaturel. Mais le scénario ne creuse pas cette voie-là, n’expliquant pas comment Marielle a acquis ce don encombrant ni comment elle pourrait s’en débarrasser. Il n’exploite pas non plus la voie comique qui, pourtant, aurait pu donner lieu à des développements assez cocasses. On imagine ce qu’un tel postulat aurait donné dans un film français avec Christian Clavier dans le rôle du père et Isabelle Nanty dans celui de la mère.
On est dans du cinéma germanique. Du dur. Qui m’a rappelé l’âpreté sans concession de La Salle des profs (où l’enseignante jouée par Leonie Benesch était confrontée à de délicates questions déontologiques dans son collège) ou de La Vague. Outre-Rhin, on traite de questions sérieuses : le rapport à la vérité, la confiance, l’intimité, la transparence.
Autant de sujets lourds qui se prêtent mal à des questions simplistes sauf à se contredire. Car, soit l’on considère que le noyau familial, sinon la société toute entière, repose sur un pacte de vérité qui bannit le mensonge. Comment en effet peut-on se faire confiance si l’on se ment ? Mais cette injonction permanente à la sincérité devient vite oppressante, en nous privant de l’intimité minimale dans laquelle ont peut enfouir la part indicible de petits secrets qui rythment nos vies quotidiennes : mesquineries et incivilités, sentiments peu charitables pour autrui, vexations subies qu’on aurait honte d’ébruiter, pensées concupiscentes… Soit on accepte cette part inviolable d’intimité et de secrets et on renonce à exiger, dans notre cercle le plus intime, une confiance absolue qui constitue, à bon droit, une exigence fondamentale de la vie en commun.
La façon dont ces questions très abstraites sont mises en scène est particulièrement réussie. Dès la première scène, lorsque Marielle évoque à ses parents ce qu’elle a vu de leurs journées, ceux-ci nient car Marielle évoque des situations qu’ils veulent cacher à leur conjoint : Julia fume en cachette et flirte avec un collègue de bureau tandis que Tobias ne supporte pas de voir son autorité au travail remise en cause par l’un de ses collaborateurs. Julia et Tobias sont, dans leur for intérieur, obligés d’admettre que leur fille possède un don télépathique ; mais ils en sont empêchés sauf à admettre à leur conjoint des comportements qu’ils lui cachent.
Les mêmes situations se reproduisent pendant tout le film et sont particulièrement complexes : si ma fille pré-adolescente sait ce que je fais à chaque instant de ma journée et sait que je le sais, comment mon propre comportement va-t-il être modifié ? Que dois-je m’interdire de faire que je ne faisais pas jusque-là ?
J’ai particulièrement aimé la fin du film. J’hésite à en parler car cela m’obligerait [attention spoiler] à évoquer la thérapie mise en œuvre par Julia et Tobias pour débarrasser Marielle de ses pouvoirs. Mais cette thérapie fonctionne. Ou, du moins, et c’est là que le scénario est drôlement malin, Marielle prétend qu’elle a fonctionné. Ment-elle ? Ses parents n’en savent rien et sont donc conduits à se comporter sans savoir si leur fille continue ou non à se glisser dans leur tête.









Ancienne directrice de la photographie chez Varda, Féret ou Allio, la franco-israélienne Nurith Aviv consacre sa retraite studieuse à la réalisation de documentaires autour de sa passion : les langues, leur traduction, leur transmission. Après Traduire (2011),