La reconquista ★☆☆☆

Manuela et Olmo se sont passionnément aimés à quinze ans. La vie les a séparés. Ils se retrouvent avec nostalgie quinze ans plus tard.

Jonás Trueba est un réalisateur espagnol à l’aura grandissante. Il est devenu célèbre avec Eva en août et a confirmé son talent avec ses films suivants : Qui à part nous (pour ceux qui ont tenu pendant ses trois heures quarante), Venez voir et Septembre sans attendre. Avant ces trois films-là, Jonas Trueba avait réalisé en 2016 La reconquista (avec ou sans majuscule ?) resté inédit en France. C’est le premier film tourné avec son actrice fétiche Itsaso Arana, devenue depuis sa compagne à la ville.

Son sujet est de ceux qui me touchent infiniment : la nostalgie des premières amours. Son pitch, son titre, sa première moitié semblent dérouler un scénario assez prévisible : Manuela et Olmo se retrouvent après une longue séparation, se remémorent leur ancienne relation et, alors que la nuit avance, se convainquent de l’erreur commise en se séparant. Mais le scénario n’emprunte pas cette voie (trop ?) attendue. Il en emprunte une autre au petit matin quand Olmo reprend son scooter, quitte Manuela et rentre chez lui où l’attend sa femme. C’est alors que s’ouvre la seconde moitié du film – que laissait augurer la moitié haute de l’affiche : un long flashback mettant en scène les deux tourtereaux quinze ans plus tôt.

Le tour que prend le film a certes l’avantage d’éviter l’écueil d’un scénario trop prévisible. Mais le résultat n’est pas meilleur que ce qu’on escomptait. Au contraire, le film est déséquilibré entre ses deux pieds, ses deux époques et ses quatre acteurs. Peut-être aurait-il été mieux construit si le montage avait opté pour des allers-retours. Le parti pris est particulièrement languissant, conduisant à une seconde moitié interminable où on se demande à chaque plan si ce sera le dernier, le film ayant très bien pu se finir sur le long plan séquence d’Olmo rentrant chez lui en scooter.

Décidément, Jonás Trueba n’est pas ma came. Je n’aurai aimé aucun de ses films alors que la critique quasi-unanime s’accorde à en dire le plus grand bien. Pour preuve : Le Monde consacre encore à La reconquista une pleine page et intronise Trueba en « héritier putatif de Rohmer ». Rien moins….

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Soulèvements ★☆☆☆

Ce documentaire est consacré aux Soulèvements de la Terre, un mouvement créé en 2021 par des militants engagés dans la préservation de l’environnement. Il s’inscrit dans la mouvance écologiste radicale, promeut la désobéissance civile et participe à des actions de « désarmement » contre des projets ou des installations dont ses membres estiment qu’ils portent atteinte à l’environnement, tels que des retenues d’eau, des sites industriels polluants, des exploitations agricoles intensives, des infrastructures routières en cours de construction…

Le documentaire que leur consacre Thomas Lacoste est ouvertement militant et empathique. Il s’agit de donner la parole à ses militants et de présenter le mouvement dans sa diversité.

Les Soulèvements de la Terre partagent une double conviction : la primauté des droits de la Nature et l’urgence de les défendre. Cette urgence autorise des actions illégales. Elles constituent, selon les Mouvements de la Terre, une réponse légitime à un pouvoir politique et économique qui exerce une violence structurelle et oppressive. Ce sera le cas notamment à Sainte-Soline, un combat qui a marqué l’histoire du mouvement mais auquel hélas le documentaire ne donne pas la place qu’il aurait méritée, ou contre l’A69 dans le Tarn.

Le pouvoir a tenté de dissoudre le mouvement sans succès, le Conseil d’Etat ayant annulé le décret pris en juin 2023 par le ministre de l’intérieur. Il criminalise leurs actions, y voyant des atteintes à la propriété, aux biens et aux personnes. Il lui oppose une violence disproportionnée comme l’ont montré les affrontements sanglants entre les manifestants et les forces de l’ordre à Sainte-Soline.

Aucun contrepoint n’est opposé à la présentation de ces thèses. La parole ne sera jamais donnée aux pouvoirs publics, aux forces de l’ordre, aux juges, aux grandes organisations agricoles ou aux autres mouvances écologistes prônant des actions moins radicales.

Selon qu’on est ou pas un militant de la cause, on portera un regard différent sur ce documentaire. Sur un terrain moins polémique, on peut s’accorder sur ses qualités cinématographiques, médiocres. Le documentaire est une succession d’interviews, trop longues, mal montées, dont la seule qualité est de donner à voir le mouvement dans la diversité des luttes qu’il mène. Sa durée est la seule chose qui le distingue du documentaire télévisuel formaté de cinquante-deux minutes.

Je l’ai vu dans une avant-première organisée avec le journal L’Humanité dans une salle acquise à la cause qui lui a réservé une ovation. Je crois pouvoir affirmer sans crainte de me tromper que l’ovation était moins destinée à l’objet filmique et à ses qualités cinématographiques qu’à la cause qu’il présentait. Ce militantisme ne m’a nullement choqué. Il ne méconnaît aucune règle qui encadre en France la liberté d’expression. Mais il m’a fait penser à la polémique qui avait entouré l’automne dernier la diffusion du film Sacré Coeur par la société Saje, ouvertement prosélyte et accusé d’être financé par l’extrême droite. Pourquoi un documentaire sur le Sacré-Cœur provoque-t-il un tel tollé ? pourquoi un autre sur les Soulèvements de la Terre – ou sur des idéologies qui s’inscrivent à gauche voire à l’extrême gauche de l’échiquier politique comme on en voit treize à la douzaine – ne fait-il pas débat ?

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Les Dimanches ★★★☆

Ainara a dix-sept ans. Intimement attirée par la vie monastique, elle hésite à prendre le voile. Mais sa vocation religieuse se heurte à bien des résistances. La société la considère comme une bizarrerie anachronique. Sa famille y voit le risque d’un endoctrinement sectaire.

Ce film est un bijou qui décevra à la fois les bigots qui, à son pitch, escomptaient un film de la même veine que Sacré Cœur, et les laïcards forcenés qui dégainent leurs revolvers dès qu’ils entendent le mot religion. Car Les Dimanches réussit miraculeusement à tenir la balance égale entre les deux extrêmes, celui d’une religiosité pure de tout questionnement et celui d’un sécularisme qui considère toute pratique religieuse comme une dangereuse dérive sectaire.

Comment peut-on devenir religieuse aujourd’hui ? C’est sur un mode presqu’ironique que la question est posée tant elle peut sembler anachronique. Comment diable (!) une jeune adolescente en pleine possession de ses moyens pourrait-elle être attirée de nos jours par une vie de réclusion et de silence entre les quatre murs d’un couvent glacial au milieu de vieilles filles voilées et velues ?

Alors que le lycée se termine, la vie offre tous ses possibles à Ainara : l’université, les études, les voyages, les fêtes… Son père, endetté jusqu’au cou par l’ouverture de son restaurant, sa tante, qui sert à Ainara de mère de substitution depuis la mort de sa génitrice, et sa grand-mère l’incitent à croquer la vie. Ils réagissent très mal quand Ainara s’ouvre à eux de son projet. Certes, en bons Espagnols, ils ont été élevés dans la foi catholique mais ne sont plus guère pratiquants. Ils craignent pour leur fille/nièce/petite-fille chérie qu’elle se fasse embrigader et ne puisse faire machine arrière. Que doivent-ils faire ? la laisser partir au risque de la perdre ou qu’elle se perde ? la retenir contre sa volonté ?

La jeune actrice Blanca Soroa oppose son visage de madone et son épaisse chevelure à la Mona Lisa coupée par une sage raie au milieu à tout le tohu-bohu qui règne autour d’elle. Elle n’entretient pas de relation malsaine au corps ou à la chasteté. Il n’y a chez elle aucun manque à combler, aucun traumatisme à soigner, juste un appel qui se fera peut-être entendre et auquel elle est prête à répondre. C’est peut-être la partie la plus difficile à comprendre pour ceux qui, comme moi, n’ont pas la foi : l’entrée dans les ordres n’est pas une décision souveraine mais la réponse à un appel transcendant.

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Sacré Cœur ☆☆☆☆

Sacré Cœur a fait polémique. Les régies publicitaires de la SNCF et de la RATP ont retiré son affiche au motif qu’elle contrevenait au principe de laïcité. Le maire PS de Marseille a annulé sa projection dans une salle municipale avant que le tribunal administratif, saisi en référé par un élu RN, ne lui enjoigne de le reprogrammer. Le directeur du cinéma municipal de Clichy a démissionné après que son maire l’a forcé à le programmer.

On comprend mal une telle foire d’empoigne. Sa première conséquence aura été de donner au film une visibilité « providentielle » (sic) qu’il n’aurait jamais eue sans elle. Il approche la barre des 500.000 spectateurs, un box office inespéré pour ce genre de documentaire. Autre conséquence : sans ce parfum de soufre qui a excité ma curiosité, je ne serais jamais allé le voir.

Ce qu’il faut bien appeler un phénomène appelle deux séries de remarques.

La première est purement cinématographique. Le film ne vaut pas bezef. Son sujet est la dévotion au cœur sacré du Christ, qui trouve son origine dans deux épisodes de l’évangile selon Saint-Jean et qui fut popularisée par les révélations à la fin du XVIIe siècle de sainte Marguerite-Marie, une visitandine de Paray-le-Monial. Le documentaire essaie péniblement de reconstituer quelques scènes sans parole de la Passion ainsi que des révélations de Marguerite-Marie dans une lumière qui oscille entre les pubs de parfum et Franco Zefirelli.
Entre ces scènes sont intercalées des interviews, face caméra avec des prêtres et des théologiens. Leur contenu est très pauvre. Là où on attendait des informations sur l’histoire et la théologie du Sacré-Cœur, on n’a droit qu’à de mièvres bondieuseries répétitives sur l’amour infini du Christ.
Enfin, troisième strate, une demi-douzaine de témoignages édifiants sont rassemblés, de simples croyants, dont la vie a été bouleversée par la rencontre du Sacré-Cœur : un jeune homme en fauteuil roulant atteint de la myopathie de Duchenne, une ancienne joueuse de football de l’OL frappée par la grâce, un habitant du 9.3. devenu éducateur spécialisé, un percussionniste franco-mexicain en mal d’identité…

La seconde est politique. Sacré Cœur justifie-t-il l’émoi qu’il a suscité ? Certainement pas. C’est un documentaire religieux, produit et distribué par une société de production qui n’en est pas à son coup d’essai. J’avais déjà eu l’occasion de dire ici tout le mal que je pensais d’un de ses précédents documentaires, Libres, sur la vie monastique. Certes, le film a été financé par Canal Plus, propriété du groupe Bolloré. Certes aussi, les médias du groupe Bolloré (CNews, Europe 1, Le Journal du dimanche) en ont fait la publicité. mais cela ne suffit pas à faire de ce documentaire médiocre un instrument de propagande d’extrême droite. « Catho » ne rime pas nécessairement avec « facho ».

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Jusqu’à l’aube ★★☆☆

Misa Fujisawa souffre d’un syndrome prémenstruel (SPM) chronique qui altère gravement son humeur et provoque chez elle des réactions outrancières et blessantes. Toute sa vie sociale et professionnelle en est perturbée. Après avoir dû renoncer à plusieurs postes, elle en trouve finalement un dans une petite entreprise familiale spécialisée en astronomie. Un de ses collègues, Takatoshi Yamazoe, a lui aussi un comportement étrange. Il souffre de  crises de panique qu’il essaie en vain de cacher.

Un premier film de Sho Miyake était sorti en France, La Beauté du geste, consacré à une championne de boxe malentendante. Le second a fini par se glisser un chemin jusqu’à nos écrans deux ans après sa sortie au Japon. Son sujet est original. Il traite des maladies invisibles et handicapantes, à la fois psychologiques et physiologiques, un sujet rarement traité dont on prend progressivement conscience.

Il le fait avec une délicatesse toute japonaise. Misa et Takatoshi souffrent d’autant plus de leurs pathologies qu’elles mettent en péril leurs relations avec leurs collègues de travail. Ceux-ci, en retour, se montrent d’une grande prévenance envers eux et excusent volontiers leurs crises passagères.

Il n’y a pas grand-chose dans Jusqu’à l’aube, qui file une métaphore astronomique, comparant, si je l’ai bien comprise, l’orbite des planètes, qui s’attirent et s’éloignent, avec les trajectoires des êtres humains. Ni révélations tonitruantes, ni coups de théâtre renversants. Il n’y a pas non plus grand chose à dire de sa mise en scène ou de son interprétation. Mais il y a dans ce petit film modeste, qui a produit sur moi le même effet que Perfect Days de Wim Wenders, tant de bienveillance, tant de douceur que j’en suis sorti lavé et apaisé.

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Rental Family – Dans la vie des autres ★★☆☆

Phillip Vanderploeg (Brendan Fraser), un acteur américain, vivote depuis sept ans, seul à Tokyo, en jouant le Blanc de service dans des films, des séries ou des publicités. Il est recruté par une agence de « location de proches » qui, pour quelques heures ou pour quelques jours, met à disposition des acteurs ou des actrices pour donner le change et remplacer un proche absent. Deux missions lui sont confiées dans lesquelles il va s’investir au-delà de ce qui est attendu de lui : se faire passer pour le père d’une gamine que la mère célibataire veut inscrire à une école élitiste et tenir compagnie à une vieille gloire du cinéma oubliée de tous.

Mitsuyo Miyazaki alias Hikari est une réalisatrice d’origine japonaise installée de longue date en Californie. Elle tenait un matériau cinématographique exceptionnel que Werner Herzog avait déjà utilisé dans un documentaire et Bernhardt Wenger dans un film autrichien sorti l’an dernier : ces agences de « location de proches » qui prospèrent sur l’impérieuse nécessité de sauver la face au Japon en feignant une réussite sociale qu’on n’a pas toujours.

De telles structures peuvent donner lieu à des quiproquos comiques, des situations tragiques ou des réflexions éthiques. Avec beaucoup d’habileté, Rental Family joue sur tous ces terrains à la fois. Il le fait grâce à un scénario remarquablement écrit sans un seul temps mort et avec son lot de rebondissements surprenants (je pense notamment au directeur de « Rental Family »). Il joue sur la morphologie de son acteur principal, Brendan Fraser, son quintal, ses presque deux mètres sous la toise, pour lequel tout, des seuils de portes aux appartements riquiqui, semble étriqué au Japon. Il bénéficie d’un autre atout inattendu avec l’étonnante Mari Yamamoto à laquelle je prédis une brillante carrière.

Mais hélas, Rental Family baigne dans une ambiance mièvre, tire-larmiste, qui prend le spectateur en otage. On peut s’y laisser prendre avec le plus grand bonheur. Mais un éclair de lucidité nous forcera à reconnaître que ce film est trop émouvant pour être totalement honnête.

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Promis le ciel ★☆☆☆

Marie (Aïssa Maïga) vit à Tunis. Elle est journaliste. Elle est aussi pasteure et dirige une communauté de fidèles qui se réunit régulièrement autour d’elle. Dans sa grande maison, elle héberge deux compatriotes, Jolie, une étudiante, et Naney, qui tire le diable par la queue. Les trois femmes ont recueilli une petite fille qui a survécu au naufrage d’une embarcation de migrants clandestins.

Après Sous les figues sorti en 2022, la réalisatrice franco-tunisienne Erige Sehiri tourne son deuxième film d’une facture toute différente. Sous les figues se déroulait à la campagne. Promis le ciel se déroule à la ville. Il documente la vie d’Africains subsahéliens, en situation souvent irrégulière, en butte à un racisme systémique, qui tentent de vivre tant bien que mal au Maghreb. C’est l’occasion de battre en brèche une idée reçue : les émigrés africains n’affluent pas massivement en Europe, comme les tenants du Grand Remplacement le clament, mais s’exilent dans leur immense majorité dans un autre pays africain.

La personnalité de Marie est particulièrement intéressante. C’est un personnage ambigu : est-elle un Bon Samaritain qui offre un havre à ceux qui n’en ont pas ? ou un gourou qui endoctrine ses fidèles en les délestant de leurs économies ? Parmi les personnages qui l’entourent, c’est Naney qui est la plus saillante. Cette Ivoirienne peroxydée est écartelée entre son désir de gagner l’Europe et celui de retourner en Côte d’Ivoire où l’attend sa fille.

Promis le ciel a fait le tour des festivals : Cannes, Angoulême, Marrakech, Carthage… Il doit cette exposition à son sujet original et au talent de sa réalisatrice qui est venue présenter avec beaucoup d’intelligence son film au Balzac où j’ai eu la chance de le voir en avant-première. Pour autant, j’ai été un peu déçu par son scénario qui ne tire pas le meilleur parti de son point de départ. Il ne suffit pas de croquer des personnages pour réussir un film ; il faut encore les faire vivre et raconter une histoire.

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The Mastermind ★★★☆

Au début des années 70, la guerre du Vietnam en arrière-plan, JB Mooney (Josh O’Connor) mène une vie sans histoires avec sa femme (Alana Haim révélée par Licorice Pizza), ses deux enfants et ses parents. Confronté à des difficultés financières, cet artiste raté décide de recruter deux voyous pour voler quatre toiles du musée d’art moderne de sa petite ville. Mais rien ne se passe comme prévu…

Icône du cinéma indépendant, Kelly Reichardt tourne depuis trente ans des films minimalistes. La plupart se déroulent dans l’Ouest américain et tout particulièrement dans l’Oregon. La nature, majestueuse et sauvage, y constitue un personnage à part entière. Des femmes, et au premier chef Michelle Williams qui est devenue grâce à elle une star, en tiennent le rôle principal – à l’exception d’Old Joy et de First Cow.

Aussi c’est à un changement radical que Kelly Reichardt nous invite avec son neuvième film. Il se passe dans les années 70, sur la Côte Est, entre le Massachusetts et l’Ohio. Il a pour héros un personnage masculin, interprété par l’acteur « le crush anglais de la planète » (dixit Marie Sauvion qui animait l’avant-première organisée avec la réalisatrice à laquelle j’ai eu la chance d’assister au Balzac grâce au festival Télérama). Il se déroule quasi exclusivement dans un paysage urbain qui rappelle les films marronnasses de Pakula ou de Pollack.

Comme le dit fort bien son affiche, avec un sens de la formule auquel il n’y a pas grand chose à ajouter, « Kelly Reichardt revisite le film de braquage ». Elle le fait avec une ironie mezza voce, qui a fait glousser mon insupportable voisine pendant toute la projection.

Son héros est-il un pathétique loser comme on en croisait dans les films des frères Coen ? ou simplement un type malchanceux ? C’est cette ambiguïté qui donne tout son piment à ce film qui est à la fois très lent et très vif. Très lent : l’action y avance à petits pas, sans se presser, aussi atone dans le premier tiers et la description de la vie ennuyeuse de JB, que dans les deux suivants où le braquage se déroule avant la cavale. Très vif : les plans sont brefs et ils ne contiennent rien d’inutile à la caractérisation des personnages et au déroulé de l’intrigue.

The Mastermind est reparti bredouille de Cannes. Il aurait pourtant amplement mérité le prix de la mise en scène pour sa réalisatrice et/ou celui de la meilleure interprétation masculine pour sa tête d’affiche, deux prix attribués à L’Agent secret.

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Le Gâteau du président ★☆☆☆

Placée sous embargo international après la première guerre du Golfe au début des années 1990,, la population irakienne a vu ses conditions de vie se dégrader. La jeune Lamia vit dans les marais de Mésopotamie, entre le Tigre et l’Euphrate, sur une maison flottante. Sa grand-mère vieillissante en a la charge. Lamia est tirée au sort par son maître d’école pour préparer le gâteau d’anniversaire traditionnellement offert chaque année au raïs Saddam Hussein. Pour le confectionner, il lui faudra en rassembler les ingrédients.

Sorti fin décembre, après un passage à Cannes, Une enfance allemande avait pour fil rouge la confection par un gamin d’un gâteau pour sa mère. Lui aussi passé par Cannes l’an dernier, où il a reçu le prix du public de la Quinzaine des cinéastes et la Caméra d’or, Le Gâteau du président utilise le même prétexte pour atteindre deux objectifs.

Le premier est dramaturgique : Le Gâteau du président met en scène, comme Jeux interdits en son temps, une fillette et un garçonnet qui découvrent avec les yeux de l’innocence le monde des adultes. Le second est plus politique : Le Gâteau du président raconte l’Irak de Saddam Hussein, le culte de la personnalité qui y prévalait et l’endoctrinement de toute la population, à commencer par celle des enfants.

Le résultat éveille l’intérêt. Ce n’est pas tous les jours qu’on voit des films irakiens – on était resté sur le souvenir malaisant du documentaire consacré à la traque de Saddam Hussein en 2003, Hiding Saddam Hussein. Pour autant, Le Gâteau du président, qui aurait pu être tourné à l’identique trente ans plus tôt, ne nous fait pas une proposition de cinéma suffisamment originale pour marquer durablement les esprits.

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À pied d’œuvre ★★★☆

Paul Marquet (Bastien Bouillon, ancien ouvreur au Balzac où il est exceptionnellement revenu pour présenter son film en avant-première) est écrivain. Il aimerait pouvoir vivre de son art. Ses premiers livres ont été bien accueillis ; mais le succès se fait attendre. Après avoir décidé d’abandonner son métier de photographe, une activité salariée, rémunératrice et régulière, Paul doit payer le prix de sa liberté. Séparé de sa femme et de ses deux enfants,  il vit seul dans un sous-sol que lui prête une vieille tante. Pour s’assurer un revenu, il enchaîne les petits boulots éreintants payés une misère.

Le huitième film de Valérie Donzelli (après Rue du conservatoire, L’Amour et les Forêts, Notre dame et quelques autres) est l’adaptation du roman autobiographique de Franck Courtès. Son sujet est profondément original : raconter, à hauteur d’homme, le quotidien banal d’un écrivain qui tire le diable par la queue pour continuer à écrire.

Le si joliment titré À pied d’œuvre – l’œuvre désignant bien entendu aussi bien l’œuvre littéraire encore en gésine que les innombrables petits travaux quotidiens qu’il faudra accomplir – dissèque un système hypercapitaliste inhumain. Il m’a fait penser au petit roman du regretté Joseph Ponthus, À la ligne. L’ubérisation n’a pas de cœur. Elle se borne à mettre en rapport une demande – vous avez besoin de vider votre cave ? de réparer vos toilettes bouchées ? de changer votre lave-linge ? – et une demande – vous êtes pauvre et êtes prêt à tout pour gagner vingt euros.

Le sujet était doublement glissant. Il pouvait donner lieu au portrait exalté du jeune écrivain en artiste christique, prêt à souffrir le martyre pour vivre pleinement son art. Il pouvait aussi conduire à un procès en règle de l’ubérisation et du capitalisme, accusés de tous les maux. Ce double écueil est évité par la mise en scène et par le jeu tout en retenue de Bastien Bouillon.

L’acteur, dont la palette de jeu est étonnamment large (on craignait un temps qu’il ne se cantonne aux rôles de beauf de province qu’il avait incarnés dans Connemara et dans Partir un jour), ne se pose pas en victime. Il a choisi d’être écrivain. Ni plus ni moins. Il n’en a pas honte mais n’en tire nulle gloriole. On le voit d’ailleurs rarement écrire – et c’est à tout bien réfléchir le petit défaut du film. Il accepte les conséquences de sa décision, c’est-à-dire une vie dégradée, moins confortable, moins facile. Y a-t-il une part de masochisme dans sa muette acceptation des tâches les plus viles, les moins bien payées ? jusqu’où aurait-il été prêt à aller avant de dire non ? Autant de questions que le scénario esquive, à tort ou à raison, pour nous proposer une fin plus prévisible.

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