Ulysse ★★☆☆

Alice (Elodie Bouchez) est sociologue, Vladimir (Stanislas Mehrar) est pianiste. Leur joie est immense quand ils apprennent qu’ils auront un enfant. Ce sera un garçon, prénommé Ulysse, qui présente hélas des retards de développement : il ne marche pas, mange avec difficulté. Après une batterie de tests, les médecins diagnostiquent un syndrome de Noonan. Pour Alice, qui doit assumer seule l’éducation d’Ulysse après le départ de Vladimir pour les États-Unis et leur séparation, commence une véritable odyssée.

Réalisatrice installée, ancienne directrice de la Fémis, Laetitia Masson emprunte à son expérience personnelle pour raconter la vie d’une mère Courage, débordante d’amour pour son fils affligé d’un lourd handicap génétique. D’ailleurs elle a recruté son propre fils, Alphonse Roberts, pour jouer le rôle d’Ulysse jeune adulte.

Ulysse montre l’énergie qu’une mère doit déployer pour entourer son fils handicapé de l’amour qui lui permettra de grandir et de s’autonomiser. Ulysse raconte les démarches harassantes qu’Alice est obligée d’entreprendre, dans le monde médical et dans le monde éducatif, pour trouver les structures capables d’accueillir son fils et de lui fournir les soins et l’accompagnement les mieux adaptés. Le film tourne au règlement de comptes contre les services publics déficients et contre les structures privées qui, sous prétexte de participer à une mission de service public, sont guidées par des logiques de rentabilité. La délicieuse Anne Consigny y joue trois scènes d’une cruelle méchanceté.

La place du père dans l’éducation d’Ulysse interroge. Il partage certes l’affiche avec la mère. Mais il quitte lâchement le navire pour s’expatrier aux Etats-Unis et abandonne à Alice la charge mentale ô combien envahissante de l’éducation de ce fils difficile. Peut-on, comme une amie me l’a dit, retenir à décharge l’amour qu’il porte à son fils, le soutien financier qu’il apporte à Alice, sa présence fût-elle virtuelle et ses cadeaux ? ou au contraire, plus durement, lui reprocher à charge sa fuite ?

Le sujet est profondément émouvant. Il faut avoir un cœur de pierre pour rester insensible à l’immense amour d’Alice pour son fils et ne pas fondre en larmes à la dernière scène.

Pour autant Ulysse m’a laissé un malaise. Il prospère sur une idée simple sinon simpliste : l’amour d’une mère peut déjouer les pronostics les plus pessimistes des professionnels. À Anne Consigny qui lui assène qu’Ulysse ne pourra jamais travailler, Elodie Bouchez et Laetitia Masson à travers elle lui démontrent qu’elle a tort et qu’à force d’amour et de bienveillance, Ulysse pourra trouver sa place, aussi modeste soit-elle, sur le marché du travail.
Je ne connais rien au monde du handicap. je veux bien croire que l’amour maternel – auquel je ne connais pas grand-chose non plus – peut déplacer des montagnes. Mais je suis gêné par l’idée que les professionnels se trompent.

La bande-annonce

L’Illusion de Yakushima ★☆☆☆

Corry est une cardiologue française qui, après la mort de son père, décide de partir en échange au Japon, à Kobé, dans le service de pédiatrie d’un hôpital spécialisé dans les greffes cardiaques. Elle y découvre que, pour des motifs sociaux et juridiques, le Japon est le pays développé au monde où le don d’organes est le moins répandu. Les  jeunes patients y vivent par conséquent dans l’attente anxieuse d’un don qui ne vient pas toujours. À l’occasion d’un voyage touristique sur l’île de Yakushima, au sud l’archipel, Corry fait la connaissance de Jin, un passionné de photographie qui vient vivre avec elle à Kobé.

Naomi Kawase est une réalisatrice japonaise reconnue qui a ses entrées dans les plus grands festivals internationaux. Grand Prix au festival de Cannes en 2007 pour La Forêt de Mogari, elle est choisie pour être la réalisatrice officielle du film des Jeux olympiques de Tokyo 2020. Je n’avais guère aimé Les Délices de Tokyo, noyé dans les bons sentiments (« C’est MasterChef à la sauce Paulo Coelho » écrivais-je caustiquement à sa sortie en 2016), Vers la lumière qui nous faisait certes découvrir un monde original, celui de l’audiodescription pour les spectateurs malentendants, ou True Mothers sur la maternité.

Je n’ai guère plus apprécié ce dernier film, en compétition l’an passé à Locarno. Il repose tout entier sur les épaules de Vicky Krieps, une des actrices les plus talentueuses de sa génération, aussi à l’aise dans un western avec Viggo Mortensen, en Anne d’Autriche dans Les Trois Mousquetaires ou en mère lesbienne dans l’adaptation du roman de Constance Debré. Elle est, ici comme toujours, épatante, investissant toutes les dimensions de son rôle et lui donnant une force émotionnelle étonnante.

Ce n’est pas elle qui pèche donc, mais un scénario qui tente maladroitement de nouer deux histoires. D’un côté celle d’une transplantation cardiaque dans un service pédiatrique, un sujet éminemment cinématographique car il charrie son lot d’images fortes – si la vue du sang ou d’un bistouri vous fait tourner de l’oeil, ce film n’est pas pour vous -, il peut donner lieu à un suspense haletant – le cœur de l’enfant défunt arrivera-til à temps pour être transplanté dans le corps de l’enfant malade ? – et il est profondément émouvant – je ne me suis toujours pas remis du choc provoqué par la lecture de Réparer les vivants de Maylis de Kerangal.
De l’autre une relation amoureuse fusionnelle et bien vite déséquilibrée avec un séduisant Japonais sur le passé duquel la suite du film fera d’étonnantes révélations.

Prises séparément, ces deux histoires auraient pu inspirer deux très bons films. Mais Naomi Kawase a eu le tort de vouloir les entremêler. Les coutures de ce costume d’Arlequin sont trop grossières.

La bande-annonce

Bouchra ★☆☆☆

Bouchra est un film d’animation dont l’héroïne, une louve lesbienne marocaine expatriée à New York, est en plein tournage d’un film autobiographique sur son coming out.

De deux choses l’une. Soit ce résumé vous a définitivement détourné de la lecture de cette critique que vous avez peut-être déjà abandonnée avant d’en lire la deuxième phrase. Soit au contraire il a aiguillonné votre curiosité. Dans les deux cas, je le prends comme un feu vert à continuer.

Bouchra est un récit largement autobiographique. Meriem Bennani, une artiste multimédia marocaine, s’y met en scène. Elle raconte sa vie à New York – elle parle l’anglais avec une délicieuse pointe d’accent marocain. Elle raconte surtout ses relations tendues avec ses parents depuis que, huit ans plus tôt, elle leur a fait par courrier l’aveu de son homosexualité.

Ce film résonne avec celui, récent, de Leyla Bouzid, À voix basse. À voix basse racontait le retour en Tunisie d’une jeune femme qui n’osait pas faire l’aveu à sa famille de son homosexualité. J’avais beaucoup aimé ce film, même si je lui avais reproché de se mettre tout entier au service d’un seul sujet. C’est exactement le même reproche qu’on pourrait adresser à Bouchra. Il ne traite, tout bien considéré, que d’un seul sujet, aussi déchirant soit-il : la difficulté dans le Maghreb d’aujourd’hui, et même dans les couches les plus évoluées de sa société, d’y faire ouvertement l’aveu de son homosexualité.

La comparaison entre À voix basse et Bouchra est cinématographiquement fascinante. Elle montre qu’un même sujet peut être traité de deux façons radicalement différentes. La forme de Bouchra est sacrément disruptive. Meriem Bennani a choisi, avec sa co-réalisatrice Orian Bakri, l’animation pour raconter son histoire. Elle a sacrément bien fait, donnant ainsi à une histoire qui aurait été banale, une forme étonnante. Pour ce faire, elle a utilisé le logiciel Blender, le même que celui utilisé par les étudiants des Gobelins qui ont travaillé sur le dernier Dupieux.

Mais le problème est qu’elle a donné à son personnage et à ceux qu’elle croise des traits surprenants : ceux des animaux les moins sympathiques du zoo : louve (ou coyote ?), hyène, serpent (ou lézard ?)… Le personnage de Bouchra a certes des yeux immenses et attendrissants, mais aussi un pelage repoussant et des canines menaçantes. Pourquoi ce parti pris de laideur qui prend le contre-pied de la douceur et la délicatesse des sentiments que le film entend présenter et promouvoir ?

La bande-annonce

Jim Queen ★★★☆

Dans un Paris uchronique et gay friendly, Lucien est le fils introverti d’une mère toxique à laquelle il n’a jamais osé avouer son homosexualité. Son idole est Jim Parfait, un célèbre influenceur aux pectoraux en acier et aux abdos en béton. Le fan et son idole se rencontrent dans une soirée au moment où éclate une épidémie d’hétérose. Pour trouver un remède à la maladie qui décime la communauté gay et stigmatise les hétéro-positifs, Lucien et Jim partent sur les traces du mystérieux docteur Ragoult qui possèderait un antidote.

Jim Queen est un dessin animé pour adultes réalisé par Bobbypills un studio d’animation français. Avec un soin documentaire, la communauté gay parisienne nous est présentée dans sa grande diversité avec toutes ses chapelles, souvent concurrentes. Cette présentation a été pour moi l’occasion d’élargir mon vocabulaire à beaucoup d’anglicismes méconnus : les bears, les BDSM, les drags, les twinks, les kiffeurs, les chem-sexs…

Lucien et Jim forment un attelage disparate de deux contraires comme on en voit souvent. La recette est éculée ; elle n’en reste pas moins efficace. Leur duo est complété par Nina, une copine noire en surpoids. Le film s’autorise quelques coups de griffe bienvenus : pour Christine Boutin, caricaturée sous les traits de la mère homophobe de Lucien, en croisade contre les déviances homosexuelles, et pour le docteur Raoult, savant fou et professeur Nimbus adepte de méthodes peu orthodoxes. Les clins d’oeil sont nombreux : à la Manif pour tous, au Sida, à la Gay Pride, aux thérapies de conversion… Tout le monde en prend pour son grade : la beaufitude des hétéros, adeptes de foot et de bal musette, la superficialité des homos…

Son sujet est, tout bien considéré, très cucul la praline : c’est une ode LGBTQIA+ au droit à la différence et à l’amour sous toutes ses formes, contre l’homophobie. Mais c’est au premier degré qu’il faut prendre cette comédie hilarante et volontiers trash qui n’hésite pas à se moquer de son propre sujet. Je ne me suis pas remis de l’apparition, hélas divulgâchée par la bande-annonce, de Philippe Katerine en… prostate !

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A Second Life ★★☆☆

Elisabeth (Agathe Rousselle, découverte dans Titane) est américaine et vit à Paris. Faute de mieux, elle est employée par un service de conciergerie chargé, alors que les Jeux olympiques commencent, de réserver le meilleur accueil à des hôtes VIP dans de luxueux appartements. Le travail n’est pas facile et Isabelle vit mal la pression d’un patron toxique et les lubies de ses clients. Mais la rencontre d’Elijah (Alex Lawther), Américain hyper cool aux cheveux roses, conduit Elisabeth à relativiser bien des choses.

Ainsi présenté, A Second Life pourrait laisser augurer une RomCom mielleuse à la Emily in Paris. Or, tel n’est pas le sujet de ce premier film, tourné à l’arrache, sans autorisation, dans les rues joyeuses et cosmopolites d’un Paris qui accueillait durant l’été 2024 les Jeux. Il s’agit plutôt du portrait d’une jeune fille anxieuse, à défaut d’être en feu. Comme le héros du Virtuose, Elisabeth souffre d’une affection auditive qui l’a obligée à s’appareiller. Le chaos du monde, bruyant et agressif, lui arrive déformé à travers ses écouteurs. Comme dans Le Virtuose, comme dans Sorda, A Second Life a réalisé un gros travail sur le son, nous donnant à entendre les mêmes rumeurs confuses, le même brouhaha que celui qu’Elisabeth entend, selon qu’elle porte ou non ses appareils.

A Second Life est l’occasion de se replonger dans la fièvre joyeuse de l’été 2024. J’y ai été d’autant plus sensible que je faisais partie de ces vieux Parisiens ronchons qui appréhendaient avec déplaisir cette invasion de touristes et qui, une fois les Jeux commencés, ont communié avec enthousiasme à la liesse populaire. En regardant le film, j’ai retrouvé les lieux familiers où je passe chaque jour – la place de l’Hôtel de Ville, la rue Saint-Honoré, celle du Pont-Neuf… – et la foule enjouée des touristes en goguette.

C’était la même atmosphère que filmait déjà Le Rendez-vous de l’été. Ces deux films, qui se déroulent exactement au même endroit et au même moment et mettent l’un comme l’autre en scène une jeune héroïne, méritent d’être mis côte à côte. Le premier est une variation typiquement rohmérienne du thème ; A Second Life en est une déclinaison plus moderne, plus tendue, plus gender fluid.

Elisabeth n’est pas sereine, mais au contact d’Elijah le deviendra lentement. Sa rencontre avec ce jeune ludion américain ne sera pas le début d’une belle histoire d’amour comme dans les comédies romantiques américaines, mais lui donnera l’occasion d’un nouveau départ et de commencer une « seconde vie » moins angoissante et moins angoissée.

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D’un monde à l’autre ★☆☆☆

Jérémie Renier était un ami très proche de Gaspard Ulliel. Sa mort en janvier 2022 l’a dévasté. Pour faire son deuil, l’acteur belge s’est lancé corps et âme dans un projet hors normes : accompagner l’explorateur Loury Lag sur l’océan Arctique gelé, au large de l’Alaska et du Canada.

D’un monde à l’autre – dont je ne suis pas sûr d’avoir compris le titre – pourrait être un documentaire sur un exploit sportif avec son lot d’images saisissantes et sa morale galvanisante : l’homme est capable de repousser ses limites. Mais, Jérémie Renier y greffe une autre histoire, celle de son deuil douloureux. Cette dimension là – « quand le voyage devient renaissance » – ne nous épargne pas un pathos lourdement démonstratif. Ajout sans doute superflu : l’histoire nous est racontée en voix off par Jérémie Renier lui-même.

Jérémie Renier y greffe aussi le portrait d’un sacré loustic, ce Loury Lagardère, alias Loury Lag, dont Wikipedia nous dit que la page qui lui est consacrée semble être une page autobiographique ou autocentrée qui nécessite des références supplémentaires pour vérification. Au milieu du film, une révélation dont on ne dira rien pour ne pas la divulgâcher, aurait pu donner au récit édifiant une autre dimension. Les esprits malins ajouteront que si tel avait été le cas le film ne se serait sans doute pas fait. Mais hélas, ce documentaire paresseux ne fait rien de cette révélation et termine le récit comme si rien ne s’était passé et comme on pouvait, depuis la première minute, s’attendre à ce qu’il se termine.

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Fils de personne ☆☆☆☆

Que vient faire Thomas (Romain Duris) en Thaïlande avec Mapring, un garçonnet de quatre ans mutique ?

Les ressorts de l’intrigue se dévoilent lentement mais pour certains resteront mystérieux. On comprend rapidement que Mapring est l’orphelin thaï que Thomas et sa compagne ont adopté il y a quelques mois à peine. On comprendra un peu plus tard que Thomas est devenu veuf et qu’il est revenu en Thaïlande pour retrouver la mère biologique de Mapring. Pour lui restituer l’enfant qu’il n’a plus la force d’élever ? Pour comprendre les raisons qu’elle a eues de l’abandonner ?

Fils de personne est la lointaine adaptation d’un film norvégien réalisé en 2017 et resté inédit en France, Hjertestart/Handle with Care. Son héros, employé sur une plate-forme pétrolière, devenu brutalement veuf, repartait en Colombie avec son fils adoptif de six ans à la recherche de ses parents biologiques. Safy Nebbou, réalisateur inégal (Celle que vous croyez, Dans les forêts de Sibérie, L’Empreinte de l’ange…) s’est emparé de cette trame pour réaliser un film qui lui tenait à coeur.

Son problème est peut-être de contenir trop d’affect et pas assez de cinéma. Son seul suspens est divulgâché par son affiche : au terme d’un long périple du nord au sud d’une Thaïlande de carte postale, le fils de personne deviendra le fils de son père, nonobstant les liens du sang. Sa seule morale – « les enfants aussi adoptent leurs parents » – pour touchante qu’elle soit, est trop convenue pour suffire à elle seule à faire tenir debout un film sans enjeu.

La bande-annonce

Une année italienne ★★☆☆

Obligée de quitter la Suède et de suivre son père recruté dans une entreprise en redressement judiciaire à Trieste, Frederika entre dans un lycée technique italien dont elle est la seule fille de la classe de terminale. Après un sévère bizutage, elle se lie d’amitié avec une bande de trois garçons : Pasini, séducteur indécrottable, Antaro, beau ténébreux amateur de poésie et Mitis, gros nounours rassurant.

Réalisatrice en 2021 de Piccolo Corpo, un film historique qui se déroulait déjà dans la même région du Frioul, limitrophe entre l’Italie et la Slovénie, Laura Samani a utilisé ses souvenirs du lycée pour adapter un vieux roman d’un auteur quasiment inconnu de ce côté-ci des Alpes, Giani Stuparich, Un anno di scuola (1929).

Présenté l’an passé dans une section parallèle de la Mostra de Venise, Une année italienne est un film qui doit beaucoup à la fraîcheur de ses jeunes acteurs : Stella Wendick, au charme irrésistible, et Giacomo Covi, prix du meilleur acteur de la section Orizzonti à Venise.

C’est moins une comédie américaine de lycée avec ses gags lourdingues qu’un récit initiatique sur la fin de l’adolescence et l’entrée dans l’âge adulte. Son action se déroule en 2007, à l’époque de l’entrée de la Slovénie dans l’Union européenne et de la suppression des contrôles douaniers à la frontière italo-slovène. Cette ouverture résonne avec celle que les protagonistes du film s’apprêtent à vivre, qui quitteront l’an prochain le cocon rassurant de Trieste pour entreprendre, à Bologne ou à Florence, des études supérieures.

On pense au quatuor d’amis de Stand by me – raconté en flashback par un narrateur qui a quitté ses jeunes amis pour faire sa vie ailleurs. On pense aussi au groupe cosmopolite de colocataires de L’Auberge espagnole et aux intrigues amicalo-amoureuses qui s’y nouent. Sans doute pas un film inoubliable mais, dans le genre, une parfaite réussite pleine de nostalgie et de vitalité.

La bande-annonce

Le Vertige ★★☆☆

Jacky (Alain Chabat) a fait une troublante découverte qu’il décide un beau matin de partager avec son meilleur ami, Bruno (Jonathan Cohen) : le monde dans lequel nous vivons n’est pas réel. La preuve en est la liste d’anomalies que Jacky a soigneusement consignées : un femme à huit doigts, un pigeon qui vole surplace dans une bouche d’égoût… D’abord sceptique, Bruno finit par se laisser convaincre par son ami.

Véritable Amélie Nothomb du cinéma, Quentin Dupieux nous revient, comme chaque année, avec la même régularité métronomique que l’écrivaine belge, avec un nouveau film. Celui-ci dure une heure et sept minutes seulement. Il tient quasiment tout entier dans sa bande-annonce qui en expose le sujet et en dévoile les ressorts – y compris l’accouchement rondement mené de Fabienne (Anaïs Demoustier), la compagne de Bruno.

Le Vertige repose sur une idée à la Matrix, d’ailleurs dûment citée par Bruno : rien n’est réel, le monde est une illusion fabriquée par une intelligence supérieure, dont l’artificialité se révèle à nous par quelques bugs techniques. L’idée, proprement vertigineuse, a agité la philosophie depuis plusieurs siècles : Platon, Hume, Descartes, l’empirisme, la phénoménologie… D’ailleurs, Le Vertige renvoie expressément, sans le citer toutefois, au mythe de la caverne : ce que nous prenons pour la réalité n’est que le reflet d’une vérité inaccessible.

Cette interrogation philosophique, pour vertigineuse qu’elle soit, n’est hélas pas mobilisée pour grand-chose. Le Vertige dure quelques minutes de plus qu’un moyen-métrage et son scénario se réduit à son idée de départ. On est loin de Matrix ou d’Inception, de leurs décors S.-F., de leurs intrigues sinueuses.

Aussi pourrait-on, comme on l’a déjà fait pour Fumer fait tousser ou Mandibules, reprocher à Dupieux son je-m’en-foutisme ou son what-the-fuckisme (les défenseurs à tout crin de la francophonie que cet anglicisme choquerait sont respectueusement invités à suggérer un équivalent en français). On le pourrait si Le Vertige avait été platement tourné en images réelles. Mais son image est sacrément original. Elle a été réalisée à partir de prises de vues en motion capture grâce à un logiciel 3D des années 90. Cet image donne au film une forme très cohérente par rapport à son sujet. S’y ajoute la musique de Franck Lascombes parfaitement en phase. Le tout produit un résultat original et jamais vu.

La bande-annonce

Disclosure Day ★☆☆☆

Les extra-terrestres sont depuis des décennies parmi nous ! Mais le Gouvernement américain, de peur que cette révélation ne destabilise l’humanité, a confié à Wardex et à son directeur (Colin Firth) le soin de garder secrète cette information. Quelques anciens employés de Wardex, entrés dans la clandestinité, œuvrent toutefois à sa divulgation au nom du droit de savoir. Parmi eux, Daniel Kellner (Josh O’Connor), un expert en cybersécurité passé par la prison, et son amie Jane (Eve Hewson révélée dans la série The Knick). Partis de Washington D.C., ils vont rejoindre Margaret Fairchild (Emily Blunt) dans le Missouri. Cette présentatrice météo d’une chaîne TV locale a soudainement développé un don miraculeux qui la voue à devenir la voix de la révélation.

Steven Spielberg est une légende vivante. Depuis un demi-siècle, il a signé quelques-uns des plus grands blockbusters de l’histoire du cinéma et plusieurs de ses chefs d’oeuvre. Avec cinq films dans le Top 100 de l’American Film Institute, il y est le réalisateur le plus cité devant Hitchcock, Kubrick et Wilder :  La Liste de Schindler, E.T., l’extra-terrestre, Les Dents de la mer, Les Aventuriers de l’arche perdue, Il faut sauver le soldat Ryan

Disclosure Day est son trente-septième long métrage. Il s’est entouré de vieux complices : John Williams à la musique (c’est leur trentième collaboration), David Koepp au scénario. Spielberg revient à la S.F., sur les traces de ses films iconiques qui ont défini pour longtemps la grammaire du genre : Rencontres du troisième type, E.T., La Guerre des mondes… Il y soutient une thèse qu’il a toujours défendue : d’autres formes de vie extra-terrestre dans l’univers qui essaient d’entrer en contact avec nous.

Il le fait sans forcer son talent. Spielberg sait y faire. Il sait raconter une histoire et nous tenir en haleine avec une succession bien rodée de scènes d’action et de face-à-face théâtraux. Pourtant l’intrigue réussit à la fois à être cousue de fil blanc et emberlificotée. Son héros est accompagné non pas d’une, comme c’est l’usage, mais de deux partenaires interchangeables (qu’advient-il de Jane après la scène du motel ?). L’histoire culmine dans une scène ridicule où sont convoqués les traumas enfouis de Margaret Fairchild (la bien-nommée !) qui rappelle autant Narnia que les contes de Grimm. Certes, on ne regarde pas sa montre ; mais on n’est jamais ému ni a fortiori transporté comme on est censé l’être et comme on l’aurait tant aimé.

Ce qui m’a le plus gêné, c’est le vieux fond complotiste sur lequel Disclosure Day prospère. L’idée sur laquelle repose le film est la suivante : on nous cache des choses. Conspiracy Watch a raison de le dénoncer : « Les nationaux-populistes du monde entier ont fait du « on vous ment » leur fonds de commerce : contre les juges, contre la presse, contre la science du climat, contre les élections quand ils les perdent. Un public convaincu qu’on lui dissimule l’existence des soucoupes volantes est un public déjà à moitié acquis à l’idée qu’on lui dissimule le reste. »

Certes, de nombreux films, et non des moindres, sont construits autour d’un complot et de sa révélation. C’est d’ailleurs un des ressorts cinématographiques les plus efficaces. Mais, on a devant Disclosure Day l’impression malaisante que Spielberg ne se borne pas à utiliser un ressort simplement, mais qu’il défend une thèse dont il est convaincu : la vérité existe et on nous la cache. Comme Mel Gibson dans La Passion du Christ ou Leni Riefenstahl dans Le Triomphe de la volonté.

La bande-annonce