
Grâce à un généreux mécène (Patrick Mille odieux comme il sait l’être), une influenceuse célèbre mais étrangère au monde de l’opéra (Claire Chust dans un rôle ingrat) monte Les Noces de Figaro en Provence. L’orchestre est dirigé par un vieux maestro roué (Daniel Auteuil dans un rôle à la Daniel Auteuil), la comtesse est interprétée par une diva vieillissante (Agnès Jaoui dans un rôle à la Agnès Jaoui). Le reste de la distribution rassemble un vieux baryton mozartien (Vincenzo Amato patriarcal à souhait), une mezzo-soprano talentueuse (Eye Haïdara omniprésente sur les écrans ces temps-ci au risque de lasser) et une soprano pistonnée et fébrile (Tiphaine Daviot).
Projeté hors compétition à Cannes, le dernier film d’Agnès Jaoui a bénéficié ces jours-ci d’une exposition impressionnante, dans les salles et dans les médias, au point de faire de l’ombre aux grands films cannois sortis simultanément à leur projection sur la Croisette ces deux dernières semaines : le Salvadori, le Fehradi, le Sorogoyen, l’Almodóvar.
Cette publicité envahissante m’avait rebuté. La bande-annonce, qui dévoile tous les ressorts du film, ne m’avait pas donné envie de voir L’Objet du délit. Je craignais un syndrome Almodóvar: la répétition sans innovation d’une même formule qui avait fait ses preuves. Bref un Sens de la fête bis.
Je sous-évaluais le talent d’Agnès Jaoui, celui des nombreux co-scénaristes dont elle s’est entourée, son sens du rythme, de la réplique qui fait mouche, sa direction d’acteurs. Je sous-évaluais surtout l’intelligence d’un scénario qui ose s’emparer d’un sujet explosif – #MeToo à l’opéra – pour le traiter sans sombrer dans le manichéisme.
Les wokes, le Nouvel Obs en tête, reprochent à L’Objet du délit son aveuglement coupable. Les anti-wokes au contraire l’accusent de verser dans la bien-pensance. Ce feu croisé me réjouit. Il est la preuve que ce film ne verse dans aucun excès, ne cède à aucune facilité mais réussit à rester sur la corde raide du juste milieu. Quelques scènes en portent la trace, comme cette AG sous une toile de tente, où les arguments s’échangent à la volée témoignant du durcissement des positions des uns et des autres, mais aussi de la possibilité toujours bien réelle de dialoguer et de s’écouter.
Dans les films de Jaoui-Bacri comme chez Jean Renoir, chacun a ses raisons. Le miracle est de les faire comprendre au point même de les rendre toutes sympathiques qu’il s’agisse de l’odieux séducteur ou de la féministe hystérique (le mot va-t-il faire scandale ?). L’Objet du délit pose une question connexe qui a beaucoup agité le monde de l’art : comment jouer aujourd’hui des pièces du répertoire portant des valeurs que la morale aujourd’hui ne tolère plus ? Le racisme de Madame Butterfly ? La cruauté misogyne de Norma, de Tosca, de Turandot ?
Il y répond avec une admirable intelligence, sans régler ses comptes, sans lancer d’imprécations, sans tomber non plus dans le relativisme moral et en rappelant clairement ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas, en nous exhortant tous (et toutes !) à faire preuve de retenue, de mesure et d’humanité.
Se rajoute à la jubilation de ces dialogues aussi intelligents que drôles le plaisir d’entendre à sauts et à gambades quelques-uns des passages les plus célèbres des Noces, un des opéras les plus joyeux jamais composés.








