Projet dernière chance ★☆☆☆

Ryland Grace (Ryan Gosling), un professeur de sciences en collège aux méthodes non conformistes, est recruté par Eva Stratt (Sandra Hüller), qui dirige un consortium international aux moyens illimités chargé de combattre le fléau qui menace l’avenir de la Terre : de mystérieuses molécules astrophages sont en train de lentement dévorer le soleil. Seul remède : envoyer une navette spatiale vers le soleil d’une lointaine galaxie qui semble avoir réussi à se protéger de cette attaque, l’étudier, prélever des échantillons et revenir vers la Terre avec la solution magique qui la sauvera.

Il y a une dizaine d’années, plusieurs films remarquables étaient simultanément sortis, redonnant ses lettres de noblesse à un genre qu’on croyait essoré depuis La Guerre des étoiles et ses innombrables sequels, reboots et autres spin-off. Gravity (2013), Interstellar (2014) Seul sur Mars (2015) et Ad Astra (2019) ont marqué leur époque. Immenses succès, critiques et publics, tournés par de grands réalisateurs (Alfonso Cuarón, Christopher Nolan, Ridley Scott, James Gray), avec les stars les plus bankables du moment (Sandra Bullock, George Clooney, Matthew McConaughey, Matt Damon, Brad Pitt…), ils empruntaient des thématiques proches : un ou une astronaute perdu.e dans l’espace mobilisait toutes ses ressources pour sauver sa peau et/ou sauver la planète.

C’est le même ressort qu’utilise ce Project Hail Mary adapté d’un roman dont l’auteur, Andy Weir, avait  écrit celui qui avait inspiré Seul sur Mars. On prend donc (presque) les mêmes et on recommence.

Ryan Gosling a remplacé Matt Damon dans le rôle du Terrien débrouillard catapulté à plusieurs dizaines d’années-lumière de la Terre-Mère. Le blondinet Canadien est depuis La La Land toujours aussi sexy, toujours aussi cool. C’est avec l’œil qui plisse et le sourire qui pointe qu’il se joue des dangers qui en auraient désarçonné plus d’un. Il reçoit l’aide inattendue d’une créature extraterrestre venue au même endroit avec la même mission que lui : sauver son système solaire des astrophages. Croisement improbable entre l’ET de Spielberg, les créatures de Premier Contact (à mon sens le plus grand film de SF jamais réalisé égalité avec 2001) et Patrick l’étoile de mer, Rocky va rapidement apprendre les rudiments de la coolitude goslingienne et s’avérer d’une aide précieuse.

Projet dernière chance s’étire sur deux heures trente sept. Certes son générique dure dix bonnes minutes qui suffisent à peine à passer en revue les innombrables collaborateurs de cette superproduction hollywoodienne à plus de deux cents millions de dollars (à comparer aux trente, qui semblent déjà follement ambitieux à l’échelle de la France, des Rayons et des Ombres). Il n’en reste pas moins bien trop long, avec sa fin à tiroirs qui n’en finit plus.

La bande-annonce

Les Rayons et les Ombres ★★★☆

Né en 1901, Jean Luchaire état un journaliste et un pacifiste, ardent promoteur des relations franco-allemandes, un flambeur, un homme à femmes. En 1940, il devient collaborationniste. Otto Abetz, l’ambassadeur du Reich à Paris, était son ami et lui faisait profiter de ses généreux subsides. Jean Luchaire avait une fille, Corinne, née en 1921, qui devint, très jeune, star de cinéma, sous la direction notamment de Léonid Moguy.

Xavier Giannoli (Illusions perdues, L’Apparition, Marguerite…) s’empare des vies de Jean et Corinne Luchaire pour brosser une immense fresque. Sa durée en impose : trois heures quinze. Cette durée est un choix voire un manifeste. Elle nous dit par avance que nous verrons un grand film et se condamne à l’être, sauf à décevoir gravement nos attentes.

C’est long et c’est bon. Très bon ? À mon avis non. Je vais m’en expliquer.

Avec un budget de trente millions d’euros, Les Rayons et les Ombres est l’un des films les plus ambitieux de l’année. Gaumont n’avait plus investi une telle somme depuis L’Empereur de Paris, l’un de ses plus grands bides. Souhaitons lui plus de succès. Les décors sont fastueux – on reconnaît la cour de l’hôtel de Beauharnais rue de Lille. Les costumes le sont tout autant, notamment les toilettes luxueuses de Nastya Golubeva. Celle-ci, dont le seul titre de gloire était jusqu’alors d’être la fille de Leos Carax, tient la dragée haute à Jean Dujardin, moins cabotin qu’il l’est trop souvent. Un détail de son jeu m’a ravi : son phrasé tellement élégant, qui rappelle tout à la fois celui de Marie-France Pisier et celui des actrices de l’époque. Est-ce sa voix au naturel ou le résultat d’un patient travail pour retrouver la tonalité des actrices de l’époque ?

Xavier Giannoli est un bon faiseur. On ne saurait lui en faire le reproche. Les Rayons et les Ombres est de la belle ouvrage. Soit. Il nous montre, comme son titre lourdement programmatique l’annonçait, que les hommes et les femmes ne sont pas tout d’une pièce, qu’entre le saint et le salaud, l’humanité se décline en gris. Jean Luchaire n’était certainement pas un saint. Les Rayons et les Ombres nous explique pourquoi l’Histoire a fait de lui un salaud et comment il a entraîné sa fille dans sa chute.

Mais, ce film n’a pas la profondeur d’un Lacombe Lucien et ne laissera pas la même marque. La raison en est peut-être moins cinématographique qu’historique. Lacombe Lucien est sorti en 1974, à une époque bien particulière du Syndrome de Vichy de 1944 à nos jours pour reprendre le titre de l’ouvrage d’Henry Rousso : après la mort de De Gaulle, après que le mythe du « résistancialisme » – un néologisme forgé par Rousso – se fut évaporé, après la sortie du Chagrin et la Pitié et la publication par Paxton de La France de Vichy. Même si l’extrême droite frappe aujourd’hui à nos portes, l’actualité des Rayons et les Ombres est moins brûlante et, par conséquent, sa place dans l’histoire du cinéma et l’histoire de Vichy depuis 1944 sera, je pense, moins marquante.

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Ce qu’il reste de nous ★★☆☆

Ce qu’il reste de nous raconte l’histoire sur trois générations d’une famille palestinienne expulsée de Jaffa en 1948.

Sharif, le grand-père, est l’héritier d’une riche famille, cultivatrice d’oranges. La propriété familiale est brutalement expropriée en 1948 après l’indépendance d’Israël. Sharif, sa femme et ses enfants partent s’installer en Cisjordanie. On retrouve Sharif trente ans plus tard en 1978. Il a vieilli ; sa santé présente des signes alarmants de détérioration. L’un de ses fils, Salim (on reconnaît l’acteur Saleh Bakri qu’on a vu dans Costa Brava, Lebanon, Le Bleu du caftan ou Palestine 36) est devenu instituteur. Il est marié à Hanan (Cherien Dabis, la réalisatrice du film). Sharif est très proche de son petit-fils, Noor, qui sera tué dix ans plus tard en 1988 par une balle perdue pendant l’intifada. La mort de leur enfant laisse Sharif et Noor éplorés et les confronte à un choix éthique douloureux.

Il est intéressant de voir la Palestine se pencher sur son passé. On l’a vu il y a deux mois à peine avec Palestine 36, qui racontait, du point de vue des Palestiniens, la rébellion de 1936, prodrome de toutes les guerres à venir autour d’une même terre. On l’avait vu il y a deux ans dans Bye bye Tibériade où l’actrice Hiam Abbas exhumait les souvenirs de son enfance en Cisjordanie. Ce cinéma palestinien, à supposer que cette expression ait un sens car on parle ici de trois films dont les conditions de réalisation et les circuits de distribution n’ont rien à voir, interroge, au lendemain des tueries du 7-octobre et des représailles lancées par Tsahal sur Gaza contre le Hamas.

Ce qu’il reste de nous est une belle fresque intergénérationnelle à la facture très (trop ?) classique. Elle verserait presque dans le mélodrame mièvre sans deux scènes que je veux évoquer sans gâcher la surprise de les découvrir. La première voit un père se faire humilier de la pire des façons devant son fils. La seconde place deux parents éperdus de chagrin face à un dilemme moral dont ils se sortent avec une noblesse qui les honore.

La bande-annonce

Le Crime du 3e étage ★★★☆

Colette (Laetitia Casta) est professeur de cinéma, spécialiste d’Hitchcock. Son mari, François (Gilles Lellouche) écrit à la chaîne des romans policiers historiques dont le marquis de la Rose est le héros. Le couple traverse un trou d’air lorsque s’installe dans l’appartement d’en face un nouveau voisin, Yann Kerbec (Guillaume Galienne), un comédien. Le comportement de Kerbec intrigue Colette qui est convaincue qu’il a assassiné sa femme.

Vous connaissez tous Fenêtre sur cour, l’un des films les plus fameux d’Hitchcock : le couple mythique formé par James Stewart et Gene Kelly y enquêtait sur le crime, dont ils avaient été les témoins, commis par un voisin. Sans doute connaissez-vous aussi Le Magnifique de Philippe de Broca :  un écrivain parisien vit par procuration les aventures rocambolesques d’un agent secret, tombeur de ces dames.

Le Crime du 3e étage est le pastiche revendiqué de ces deux films. C’est à Hitchcock qu’il fait les références et les emprunts les plus explicites. Tout y est dès le générique, qui rappelle celui, mythique, de Sueurs froides, signé par Saul Bass, la musique, tout aussi surdéterminante que celle de Bernard Herrmann, les chignons sophistiqués de Laetitia Casta, répliques de ceux d’Eva Marie Saint ou de Kim Novak. On a même droit à un caméo de Hitch (à l’entrée du Shangri La !) et au remake de la scène de la douche dans Psychose.

La barque pourrait sembler bien chargée si le film n’en jouait. C’est ce qui fait tout son sel. Au moment précis où on va lui reprocher d’être trop prévisible, de marcher trop scrupuleusement sur les pas du Maître du suspense, il nous rappelle une des plus grandes leçons de cinéma d’Hitchcock et désamorce le reproche qu’on était sur le point de lui adresser : le suspense naît du temps d’avance que le scénario donne au spectateur qui pressent avant eux ce qui va arriver aux personnages.

De la même façon, le sous-texte du film nous est annoncé dès son début. Godard l’avait dit : Hitchock est avant tout un cinéaste du couple. Comme Fenêtre sur cour qui est moins une enquête policière que l’aboutissement des efforts du personnage joué par Grace Kelly pour convaincre celui joué par James Stewart de l’épouser (ah ! l’épisode de l’alliance !), Le Crime du 3e étage est l’histoire d’un couple qui se rabiboche, qui fait renaître l’étincelle de la complicité et du désir. Gilles Lellouche et Laetitia Casta  y font parfaitement le job, lui toujours aussi bourru, quelque part entre Dujardin et Bacri, elle dont la beauté immarcescible illumine chacune de ses apparitions.

Ce Crime du 3e étage est de loin le meilleur film d’une semaine qui s’annonçait très riche mais qui jusque là m’avait laissé sur ma faim (Le Testament d’Ann Lee, Orphelin, Victor comme tout le monde, Il Maestro….).

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Prénoms ★☆☆☆ / Lettre errante ★☆☆☆

Ancienne directrice de la photographie chez Varda, Féret ou Allio, la franco-israélienne Nurith Aviv consacre sa retraite studieuse à la réalisation de documentaires autour de sa passion : les langues, leur traduction, leur transmission. Après Traduire (2011), Signer (2018), Yiddish (2019) et  Des mots qui restent (2022), la sortie de Prénoms en mars 2026 est l’occasion d’évoquer son documentaire précédent, le si joliment titré Lettre errante consacré à la lettre R, que je n’avais pas chroniqué à sa sortie.

Le sujet de La Lettre errante est aussi étonnant que passionnant. On imagine ce qu’un Perec en aurait fait. Quelle est la place du R dans l’alphabet français (ne me répondez pas la dix-huitième, histoire de jouer au plus malin !) ? A-t-elle son pendant dans d’autres alphabets ? Si non, comment est-elle traduite ?

Lettre errante a un défaut – que les précédents documentaires de Nurith Aviv avaient déjà. Il traite un sujet passionnant sous une forme excessivement monotone et académique, ici en faisant se succéder six interviews, d’une durée égale. Certes ce qu’ont à dire le célèbre écrivain norvégien Karl Ove Knausgård, une professeure japonaise de littérature française, une traductrice franco-russe, une psychologue algérienne immigrée en France, une traductrice du perse en hébreu (qui a quitté l’Iran en 1979), un écrivain haïtien qui s’est attelé à la traduction en créole de La Recherche, etc. est souvent passionnant. Mais outre que leurs témoignages ont tendance à psychologiser le sujet, évoquant les blessures du deuil, de l’exil, de la perte, alors qu’on escomptait un traitement plus universitaire, leur sempiternelle répétition produit vite un sentiment de lassitude dont nous sauve la durée très brève, cinquante et une minute à peine, de ce moyen métrage dont la sortie en salles ne se justifiait pas.

Prénoms appelle exactement la même critique. Il est constitué de douze interviews mises bout à bout, organisées exactement sur le même protocole. La réalisatrice arrive chez l’interviewé.e avec un bouquet de fleurs. Elle lui demande de raconter, assis face caméra, son rapport à son prénom. Un seul chapitre suit un protocole différent, celui consacré à la défunte Agnès Varda placé au début du film ; car les interviews se succèdent dans l’ordre alphabétique des prénoms des interviewés : Agnès, Edouard, Judith/Judon, Rym, Yue, Zynep…
Prénoms dure une heure vingt-deux. C’est une succession de témoignages toujours subtils et souvent touchants. Mais cette mosaïque impressionniste fait l’impasse sur une réflexion plus structurelle sur son objet : qu’est-ce qu’un prénom ?

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Il Maestro ★★☆☆

Le père de Felice nourrit pour le garçonnet l’espoir d’en faire un champion de tennis. Il recrute un coach privé pour l’accompagner sur le circuit. Mais le gamin, écrasé par l’ambition de son père, n’a guère de talent et le coach, vieille gloire du tennis et dragueur invétéré qui a sombré dans la dépression, révèle vite ses failles.

Il Maestro nous ramène dans l’Italie des années 80, celles d’Ivan Lendl et de Guillermo Vilas. Le premier jouait un tennis froid et méthodique qui avait raison de la patience de tous ses adversaires. C’est celui que le père de Felice a inculqué à son fils. Le second au contraire était un fêtard,  pratiquant le service-volée comme le coach de Felice.

L’attelage de ces deux contraires, formé par Felice et son coach, est à la fois original et convenu. Original : Il Maestro met en scène, à fronts renversés, un gamin rigoureux et un adulte border line. Seconde originalité : il nous plonge dans le monde du tennis. Convenu : on a déjà vu mille fois des buddy movies forçant deux contraires à s’apparier, entretenant au début une cohabitation chaotique et dont on sait par avance qu’ils tomberont dans les bras l’un de l’autre en apprenant de leurs différences.

Le scénario d’Il Maestro prend son temps. Le film dure plus de deux heures. Il nous fait faire le tour de l’Italie. Peut-on dire qu’il suit un chemin prévisible ? Ce serait peut-être présomptueux. En revanche, on anticipe à chaque scène la suivante, comme si le scénario laissait derrière lui des petits cailloux qu’on ramasserait l’un après l’autre.

Il Maestro vaut surtout par l’interprétation de Pierfrancesco Favino (Dernière Nuit à MilanNostalgia). Le chouchou de ces dames est toujours aussi séduisant, même si le cheveu gras et le short Sergio Tacchini (j’avais le même quand j’étais classé 30/5) ne le mettent pas en valeur. J’avais trouvé dans la bande-annonce qu’il jouait faux. Mais force me fut de ravaler mes critiques jalouses à la vue de sa composition impeccable. Mention spéciale pour le jeune Tiziano Menichelli dans un rôle ingrat.

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Le Testament d’Ann Lee ★☆☆☆

Ann Lee (1736-1784) naît et grandit en Angleterre à Manchester. Mariée à un forgeron, elle a quatre enfants coup sur coup, tous morts en bas âge. Elle rejoint Anne Wardley et son époux James qui viennent de fonder une secte protestante, les shakers. Les shakers prônent le célibat et la chasteté. Distinguée pour sa sainteté et la force de son engagement, Ann Lee en prend la direction. Son frère William lui sert de bras droit. Les shakers quittent l’Angleterre en 1774 pour les Etats-Unis. Ils fondent à Niskayuna, dans le nord de l’Etat de New-York une communauté.

Avez-vous vu The Brutalist début 2025 ? Avez-vous aimé l’âpreté de son propos ? la force de sa mise en scène ? la puissance de sa musique ? Alors peut-être serez-vous enthousiasmé par ce Testament d’Ann Lee co-signé par le même couple, qui cette fois-ci a inversé les rôles, Mona Fastvold prenant en charge la réalisation et son compagnon Brady Corbet prêtant la main au scénario.

Je fais partie de ceux minoritaires qui n’avaient pas aimé The Brutalist. Avec le recul, je porte une appréciation plus modérée sur la grande claque que j’avais reçue devant ce film hors normes de trois heures trente, tant par le sujet traité (la biographie d’un architecte hongrois rescapé des camps dans l’Amérique des années 50) que par sa forme épurée et radicale. J’ai eu la même réaction hier soir devant Le Testament. Elle évoluera peut-être avec le temps.

J’ai trouvé certes que le sujet du film était très original. J’ignorais tout de cette secte, de la morale avant-gardiste qu’elle prônait (sur la place des femmes notamment), du destin de sa fondatrice et de sa quasi-extinction (le générique de fin nous indique qu’elle ne compte plus guère que deux membres aujourd’hui !).
J’ai été également bluffé par l’audace de la mise en scène qui mêle biopic et comédie musicale. Elle nous donne à voir des séquences chantées et dansées d’une puissance sauvage. Son affiche vertigineuse nous en donne un avant-goût. De même sa bande-annonce vue ad nauseam depuis plus d’un mois.
Il faut enfin saluer la prestation bluffante d’Amanda Seyfried. Loin de l’image de starlette blonde un peu fadasse que certains de ses rôles auraient pu accréditer (Mama Mia, La Femme de ménage), elle est décidément une des grandes actrices du moment. Elle avait amplement mérité sa nomination aux Golden Globes.

Pour autant, j’ai ressenti un certain malaise tout au long du film. Tout bien réfléchi, il vient de son absence de point de vue. Et tout bien considéré, c’est exactement le même motif qui expliquait mes réticences devant The Brutalist. Je m’explique. Ces deux films refusent toute psychologie. Ils racontent une histoire, montrent des faits. Mais ils ne s’introduisent pas dans la tête de ses personnages. On me dira que c’est une qualité, une liberté laissée au spectateur de se faire lui-même son propre avis. On aura sans doute raison. Mais cela m’a laissé profondément désemparé. Ann Lee était-elle une sainte ou une folle ? Le film ne tranche pas. Et je ne me satisfais pas de cette indécision.

La bande-annonce

Orphelin ★☆☆☆

Andor est un gamin juif né pendant la Seconde Guerre mondiale en Hongrie. Il a grandi dans un orphelinat avant d’être élevé par Klara, sa mère. Son père n’est jamais revenu des camps. Un boucher taiseux débarque à Budapest en 1957, quelques mois après l’insurrection matée par les chars soviétiques. Il avait protégé Klara pendant la guerre. Il affirme être le père biologique d’Andor.

Né en 1977, formé à Paris, ancien assistant de Béla Tarr, l’immense réalisateur hongrois récemment décédé – auquel le Reflet Médicis a consacré une rétrospective, programmant notamment son Sátántangó dans sa version de 7h30), László Nemes a fait une entrée fracassante dans le monde du cinéma avec son premier long, Le Fils de Saul, Grand Prix à Cannes en 2015 et Oscar du meilleur film en langue étrangère en 2016. Après cette plongée asphyxiante au cœur même des chambres à gaz d’Auschwitz, son deuxième film, Sunset en 2019, fut un retentissant échec critique et public. J’avais détesté cet interminable plan-séquence tourné sur les pas d’une jeune héroïne au crépuscule de l’empire austro-hongrois.

Avec son troisième film, le (plus si) jeune réalisateur hongrois a changé sa manière de faire. Il a renoncé, et c’est tant mieux, à certaines afféteries : des plans-séquences étendus au-delà du supportable, des très gros plans sur ses personnages laissant dans le flou tout l’arrière-plan, une bande son bruyante et cacophonique censée témoigner du chaos du monde. Orphelin est d’une facture beaucoup plus classique. Et c’est d’ailleurs là que le bât blesse.

Orphelin est trop classique. Il n’y a rien d’original dans son scénario, dans son éclairage, dans son montage, dans ses décors, dans le jeu de ses acteurs – aussi bluffante que soit la performance de Grégory Gadebois qui a lui-même joué en hongrois sans comprendre un mot de ses textes. Le même film aurait pu être tourné, à l’image près, il y a dix ans, vingt ans, trente ans….

Ce manque d’originalité n’est pas le seul défaut du film. Son second est sa longueur. Il s’étire sur plus de deux heurs d’horloge. Aurait-il été resserré d’une demi-heure, il aurait été plus percutant.

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Victor comme tout le monde ★☆☆☆

Robert Zucchini (Fabrice Luchini) lit sur scène Hugo au théâtre de la Porte Saint-Martin. Il y évoque évidemment la figure de Léopoldine, la fille bien-aimée d’Hugo, morte noyée dans la Seine à dix-neuf ans à peine à Villequier. Zuchini apprend la mort de son ex-femme. Il a quasiment perdu tout contact avec sa fille Lisbeth (Marie Narbonne) mais saisira cette occasion pour renouer le lien et entreprendre avec elle un pèlerinage à Guernesey

Pascal Bonitzer a repris un projet que son ex-compagne, Sophie Filières, décédée en 2023, n’avait pu mener à terme. Il filme Fabrice Luchini dont on sait le succès que ses lectures (de Céline, de Péguy, de Baudelaire, de La Fontaine…) rencontrent.

Ce film repose sur un malentendu. Ses spectateurs aiment Luchini et, pour moi qui ne l’aime guère, son insupportable cabotinage. Ils escompteront la version filmée de son spectacle, Luchini dans son propre rôle, sur scène lisant Hugo. Or ce film est autre chose, comme son titre, son affiche, sa bande-annonce, le nom du personnage principal essaient de nous le faire comprendre.

On n’y voit que peu Luchini en scène. Et c’est bien dommage. Car c’est ce qui, de lui, est le plus passionnant : son érudition, sa gourmandise à lire Hugo, son plaisir à partager avec le public, dans une interaction souvent surprenante, le plaisir qu’il prend à le lire… et, au-delà de la beauté des vers, toute une pédagogie de l’artiste et de son œuvre dont on ressort un peu moins ignare qu’on y était entré.

Hélas, Victor comme tout le monde n’est pas Fabrice Luchini lit Victor Hugo. Le scénario a la mauvaise idée de lester les trop brèves apparitions sur scène de Luchini l’artiste de la vie fictionnelle de Zuchini le personnage. Zuchini, qui porte bien son nom de fruit aqueux et fade, partage la vie de Chiara Mastroianni, en déplacement à Las Vegas, dont on comprend mal ce qu’elle est venue faire dans cette galère. Zucchini a une fille perdue de vue avec laquelle il renoue un lien disparu. Il se rend avec elle à Guernesey où il visite bien entendu Hauteville House, sa galerie de chêne, son look-out…. On se croirait dans une émission subventionnée par l’office de tourisme. Que dire enfin de l’épilogue qui se voudrait une réplique cathartique de la mort de Léopoldine ? Ridicule….

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The Bride! ★☆☆☆

La créature hideuse (Christian Bale) créée un siècle plus tôt en Bavière par le docteur Frankenstein déboule désespérée dans le cabinet du docteur Euphronius (Annette Bening) à Chicago en 1936. Elle lui demande, pour atténuer sa solitude, de lui créer une compagne. Le cadavre d’Ida (Jessie Buckley), une jeune femme que la mafia vient d’éliminer, est déterré et ramené à la vie. Frankenstein et sa fiancée prennent la route, semant les cadavres sur leur chemin. La police et la mafia sont à leurs trousses.

Frankenstein est décidément à la mode. Trois mois à peine après le film de Guillermo del Toro, sorti exclusivement sur Netflix, la célèbre actrice Maggie Gyllenhaal lui consacre son second film (après The Lost Daughter inédit en France). Il s’agit d’un remake revendiqué de la suite de Frankenstein, La Fiancée de Frankenstein (1935) par James Whale.

The Bride! est une superproduction hollywoodienne dotée d’un budget de quatre-vingts millions de dollars. Son casting est prestigieux. Jessie Buckley, qui obtiendra dans quelques jours l’Oscar de la meilleure actrice pour Hamnet, y joue le rôle principal aux côtés de Christian Bale, un immense acteur qu’on voit trop rarement. Ils sont secondés par des vieilles gloires hollywoodiennes : Penélope Cruz, Annette Bening, Peter Sarsgaard (époux de la réalisatrice à la ville), Jake Gyllenhaal (frère d’icelle)…

The Bride! est un curieux mariage, un mélange, un crossover entre deux univers : celui gothique et steam punk des films fantastiques du XIXe siècle façon Etranges créatures (l’interprétation de Jessie Buckley louche dangereusement du côté de celle d’Emma Stone au point qu’on puisse crier au plagiat) et celui mettant en scène la mafia américaine des années 30 façon Les Incorruptibles ou Bonnie and Clyde. Le résultat n’est pas totalement convaincant même si on ne peut évidemment qu’applaudir l’interprétation des deux acteurs principaux. Les autres ont une fâcheuse tendance au cabotinage. Le couple formé par Penélope Cruz et Peter Sarsgaard pèche tout particulièrement de ce point de vue.

La longue cavale des deux amants criminels dure plus de deux heures. Sa fin épique laisse présager une suite possible. Hélas l’accueil hostile voire glacial qu’a reçu le film aux Etats-Unis le week-end dernier en compromet la réalisation.

La bande-annonce