Le Vertige ★★☆☆

Jacky (Alain Chabat) a fait une troublante découverte qu’il décide un beau matin de partager avec son meilleur ami, Bruno (Jonathan Cohen) : le monde dans lequel nous vivons n’est pas réel. La preuve en est la liste d’anomalies que Jacky a soigneusement consignées : un femme à huit doigts, un pigeon qui vole surplace dans une bouche d’égoût… D’abord sceptique, Bruno finit par se laisser convaincre par son ami.

Véritable Amélie Nothomb du cinéma, Quentin Dupieux nous revient, comme chaque année, avec la même régularité métronomique que l’écrivaine belge, avec un nouveau film. Celui-ci dure une heure et sept minutes seulement. Il tient quasiment tout entier dans sa bande-annonce qui en expose le sujet et en dévoile les ressorts – y compris l’accouchement rondement mené de Fabienne (Anaïs Demoustier), la compagne de Bruno.

Le Vertige repose sur une idée à la Matrix, d’ailleurs dûment citée par Bruno : rien n’est réel, le monde est une illusion fabriquée par une intelligence supérieure, dont l’artificialité se révèle à nous par quelques bugs techniques. L’idée, proprement vertigineuse, a agité la philosophie depuis plusieurs siècles : Platon, Hume, Descartes, l’empirisme, la phénoménologie… D’ailleurs, Le Vertige renvoie expressément, sans le citer toutefois, au mythe de la caverne : ce que nous prenons pour la réalité n’est que le reflet d’une vérité inaccessible.

Cette interrogation philosophique, pour vertigineuse qu’elle soit, n’est hélas pas mobilisée pour grand-chose. Le Vertige dure quelques minutes de plus qu’un moyen-métrage et son scénario se réduit à son idée de départ. On est loin de Matrix ou d’Inception, de leurs décors S.-F., de leurs intrigues sinueuses.

Aussi pourrait-on, comme on l’a déjà fait pour Fumer fait tousser ou Mandibules, reprocher à Dupieux son je-m’en-foutisme ou son what-the-fuckisme (les défenseurs à tout crin de la francophonie que cet anglicisme choquerait sont respectueusement invités à suggérer un équivalent en français). On le pourrait si Le Vertige avait été platement tourné en images réelles. Mais son image est sacrément original. Elle a été réalisée à partir de prises de vues en motion capture grâce à un logiciel 3D des années 90. Cet image donne au film une forme très cohérente par rapport à son sujet. S’y ajoute la musique de Franck Lascombes parfaitement en phase. Le tout produit un résultat original et jamais vu.

La bande-annonce

Disclosure Day ★☆☆☆

Les extra-terrestres sont depuis des décennies parmi nous ! Mais le Gouvernement américain, de peur que cette révélation ne destabilise l’humanité, a confié à Wardex et à son directeur (Colin Firth) le soin de garder secrète cette information. Quelques anciens employés de Wardex, entrés dans la clandestinité, œuvrent toutefois à sa divulgation au nom du droit de savoir. Parmi eux, Daniel Kellner (Josh O’Connor), un expert en cybersécurité passé par la prison, et son amie Jane (Eve Hewson révélée dans la série The Knick). Partis de Washington D.C., ils vont rejoindre Margaret Fairchild (Emily Blunt) dans le Missouri. Cette présentatrice météo d’une chaîne TV locale a soudainement développé un don miraculeux qui la voue à devenir la voix de la révélation.

Steven Spielberg est une légende vivante. Depuis un demi-siècle, il a signé quelques-uns des plus grands blockbusters de l’histoire du cinéma et plusieurs de ses chefs d’oeuvre. Avec cinq films dans le Top 100 de l’American Film Institute, il y est le réalisateur le plus cité devant Hitchcock, Kubrick et Wilder :  La Liste de Schindler, E.T., l’extra-terrestre, Les Dents de la mer, Les Aventuriers de l’arche perdue, Il faut sauver le soldat Ryan

Disclosure Day est son trente-septième long métrage. Il s’est entouré de vieux complices : John Williams à la musique (c’est leur trentième collaboration), David Koepp au scénario. Spielberg revient à la S.F., sur les traces de ses films iconiques qui ont défini pour longtemps la grammaire du genre : Rencontres du troisième type, E.T., La Guerre des mondes… Il y soutient une thèse qu’il a toujours défendue : d’autres formes de vie extra-terrestre dans l’univers qui essaient d’entrer en contact avec nous.

Il le fait sans forcer son talent. Spielberg sait y faire. Il sait raconter une histoire et nous tenir en haleine avec une succession bien rodée de scènes d’action et de face-à-face théâtraux. Pourtant l’intrigue réussit à la fois à être cousue de fil blanc et emberlificotée. Son héros est accompagné non pas d’une, comme c’est l’usage, mais de deux partenaires interchangeables (qu’advient-il de Jane après la scène du motel ?). L’histoire culmine dans une scène ridicule où sont convoqués les traumas enfouis de Margaret Fairchild (la bien-nommée !) qui rappelle autant Narnia que les contes de Grimm. Certes, on ne regarde pas sa montre ; mais on n’est jamais ému ni a fortiori transporté comme on est censé l’être et comme on l’aurait tant aimé.

Ce qui m’a le plus gêné, c’est le vieux fond complotiste sur lequel Disclosure Day prospère. L’idée sur laquelle repose le film est la suivante : on nous cache des choses. Conspiracy Watch a raison de le dénoncer : « Les nationaux-populistes du monde entier ont fait du « on vous ment » leur fonds de commerce : contre les juges, contre la presse, contre la science du climat, contre les élections quand ils les perdent. Un public convaincu qu’on lui dissimule l’existence des soucoupes volantes est un public déjà à moitié acquis à l’idée qu’on lui dissimule le reste. »

Certes, de nombreux films, et non des moindres, sont construits autour d’un complot et de sa révélation. C’est d’ailleurs un des ressorts cinématographiques les plus efficaces. Mais, on a devant Disclosure Day l’impression malaisante que Spielberg ne se borne pas à utiliser un ressort simplement, mais qu’il défend une thèse dont il est convaincu : la vérité existe et on nous la cache. Comme Mel Gibson dans La Passion du Christ ou Leni Riefenstahl dans Le Triomphe de la volonté.

La bande-annonce

L’Affaire Zanetti ★☆☆☆

Le professeur Alaoui, un criminologue aux méthodes peu orthodoxes (Roschdy Zem), obtient du directeur d’un centre pénitentiaire ouvert sur une immense forêt (Hippolyte Girardot) le droit de s’entretenir avec Elisa, une détenue condamnée à une longue peine (Barbara Ronchi), pour l’aider à faire ressurgir le souvenir du crime qu’elle a commis.

Sélectionné à la dernière Mostra, L’Affaire Zanetti présente sur le papier tous les ingrédients d’un film alléchant : un face-à-face asphyxiant que laisse augurer l’affiche, un jeu du chat et de la souris qui débouchera peut-être sur des révélations inattendues.

Mais hélas le résultat fait pschittt. Leonardo Di Constanzo s’est inspiré d’un fait divers survenu en Italie en 2009. Il a imaginé un centre pénitentiaire suisse aux antipodes des codes classiques du film de prison. Le procédé prive de tension une histoire qui en aurait mérité plus.

Mais son principal défaut (attention spoiler) est de nous frustrer du twist qu’on attendait. Elisa a été condamnée pour le meurtre de sa sœur. Elle avait déclaré ne plus s’en souvenir. Des experts avaient confirmé son amnésie. Les entretiens avec le professeur Alaoui – et quelques flashbacks lourdement explicatifs – vont l’aider à retrouver la mémoire de ce crime sordide. Tout ça pour ça a-t-on envie de dire en sortant de la salle…

La bande-annonce

Au bord du monde ★★☆☆

Alexia (Mara Taquin) est une jeune infirmière en cours de formation. Elle doit effectuer un stage dans un hôpital psychiatrique. Elle y est accueillie par Joëlle (Nathalie Richard), une infirmière-cheffe expérimentée. Elle y découvre vite un métier dont elle n’avait pas imaginé la dureté. Elle se lie à Mila, une jeune patiente.

Au bord du monde est né de la rencontre de Guérin van de Vorst, un réalisateur aguerri, et de Sophie Muselle, qui a vécu, au même âge qu’Alexia, la même expérience lorsqu’elle a travaillé en Arménie pour ses études de psychologie dans une mission humanitaire de MSF, et qui a depuis mené un projet original, un atelier théâtral au service de la santé mentale, L’Appétit des indigestes.

Les deux complices ont beaucoup réfléchi à ce qu’ils voulaient montrer d’un service psychiatrique. Ils ont choisi de poser des questions, plus que d’asséner des réponses. Ce parti pris de modestie, qui transparaissait de leur présentation du film, en avant-première, lundi dernier au Trois Luxembourg, les honore. C’est par les yeux d’Alexia que nous le découvrons, en partageant avec elle ses étonnements, ses coups de cœur et ses coups de gueule.

La question est posée de la bonne distance à garder avec le patient : trop loin, on court le risque de la froideur, trop près on court celui de la perte d’objectivité. La jeune Mila est-elle psychotique ? suicidaire ? ou simplement une jeune fille mal dans sa peau à laquelle l’enfermement et les neuroleptiques risquent de faire plus de mal que de bien ? Le scénario a la finesse de laisser ces questions sans réponse et, ainsi, de nous mettre dans la même situation qu’Alexia et que les soignants.

Cette situation-là, c’était la même que celle de Floria, l’infirmière d’En première ligne, ce film suisse que j’avais tellement aimé l’été dernier. Si on était chagrin, on ferait à Au bord du monde le reproche de dupliquer ce film-là. Mais ce serait un reproche bien injuste à adresser à ce film-ci qui, aux frontières du documentaire, a le mérite de nous faire découvrir des services psychiatriques en déshérence, des deux côtés du Quiévrain.

La bande-annonce

The Christophers ★☆☆☆

Julian Sklar (Ian McKellen) fut un peintre iconique pop avant de sombrer dans la vieillesse et  la misanthropie. Il habite seul un immense immeuble d’un quartier londonien cossu. Ses deux enfants, avec lesquels il est en froid, désespèrent de mettre la main sur son héritage. Ils engagent Lori, une amie faussaire (Michaela Coel), pour achever une série de huit tableaux célèbres, les Christophers, dans l’espoir qu’on les retrouve au décès imminent de leur père et qu’ils se vendent une fortune sur le marché de l’art.

Steven Soderbergh est décidément là où on ne l’attend pas. Victime d’une gloire précoce – il fut l’un des plus jeunes récipiendaires de la Palme d’or à vingt-six ans à peine avec Sexe, Mensonges et vidéo – il alterne depuis trente ans des blockbusters (Erin Brockovich, Traffic, Ocean’s Eleven et ses suites dispensables, Solaris…) et des petits films expérimentaux. Ce film-ci se situe au milieu du gué : ce n’est ni un petit film à la forme surprenante ni une grosse machine hollywoodienne. C’est un « film du milieu », pour reprendre l’expression utilisée jadis par Pascale Ferran.

Filmé à la hâte, avec des caméras GoPro collées au plafond qui donnent des espaces intérieurs une image en fish eye, The Christophers nous fait miroiter la promesse d’un film d’arnaque. Mais c’est une promesse qu’il ne tient pas. Très vite, Lori avoue au vieux peintre les raisons de sa présence chez lui. Se noue alors entre le vieil homme bourru et la jeune artiste une relation de maître à élève pleine de respect et de complicité. L’enjeu du film se déplace : il ne s’agit plus de savoir si Lori parviendra à achever les toiles de Julian Sklar mais si elle réussira à le convaincre de le faire lui-même et de retrouver ainsi le goût de la peinture et l’amour de la vie qui l’avaient quitté.

On perd un peu le nord avec des rebondissements qui n’en sont pas. Et on n’est pas sûr, à la fin du film, d’en avoir tout compris. La raison en étant peut-être qu’il n’y avait tout compte fait pas grand-chose à comprendre…

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Le Garçon qui faisait danser les collines ★★☆☆

Ahmet a quinze ans. Il a un petit frère, Naim, qui s’est muré dans le silence depuis la mort de leur mère. Le père des deux garçons, un rude paysan, retire Ahmet du collège pour lui confier la garde des brebis. Mais Ahmet n’a pas la vocation de devenir gardien de troupeau. Il a une passion, la musique, qu’il partage avec Aya, la fille de ses voisins, qui prépare avec ses amies une performance pour le prochain festival folklorique et que son père souhaite marier avec un cousin bas du front, émigré en Allemagne.

On ne parle pas souvent de la Macédoine du Nord – sauf, bien sûr, si on est passionné de tennis de table et qu’on a suivi la semaine dernière le WTT Contender de Skopje et la jolie perf en seizième de Charlotte Lutz (#104) contre « Bernie » Szocs (#25). Si je n’avais pas eu la chance d’être invité il y a quelques années à la table de notre ambassadeur à Skopje avec le gratin des réalisateurs macédoniens, je n’aurais guère prêté attention à son cinéma. J’en suis reparti avec l’intégrale des oeuvres de Milčo Mančevski, Lion d’or à Venise en 1994 pour Before the Rain.

Le Garçon qui faisait danser les collines avait un titre original, DJ Ahmet, qui aurait pu être conservé à l’identique. Mais on excusera les distributeurs français qui lui ont substitué un titre poétique en diable. C’est le premier film de Georgi Unkovski. Il a été tourné dans le sud-est du pays au cœur de la communauté yörük, une minorité turcophone musulmane. Il a valeur documentaire comme l’avait avant lui Honeyland, un documentaire nord-macédonien sélectionné aux Oscars en 2020 sur la vie d’une vieille apicultrice.

Son scénario est cousu de fil blanc. On sait par avance qu’Ahmet va se réconcilier avec son père, Naim recouvrer la parole et Aya échapper au mariage forcé auquel elle était promise. Seul suspense dont le dénouement déjouera nos pronostics : Ahmet et Aya tomberont-ils dans les bras l’un de l’autre ?

Le charme de ce film dépaysant ne réside pas dans son scénario bien faiblard mais dans l’exotisme de ses décors et dans l’ironie de ses situations, à mi-chemin des joyeuses soulographies de Kusturica et du Cochon de Gaza.

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Bait ★☆☆☆

Bait se déroule de nos jours peut-être dans un petit village pittoresque des Cornouailles. L’afflux des touristes en a modifié l’économie. Les habitations proches du port ont été vendues à de riches Londoniens ; les pêcheurs se sont reconvertis. Martin Ward (Edward Rowe) vit mal cette évolution. Il pêche à la nasse au bord du rivage des bars ou des homards depuis que son frère aîné a,  à son grand dam, transformé le bateau de son père en promène-touristes.

On avait découvert le cinéma anachronique de Mark Jenkin en 2024 avec la sortie d’Enys Men (2022), l’étrange histoire sans paroles d’une botaniste recluse sur une île déserte. Il nous déconcerte à nouveau par un film surprenant, tourné en 2017, projeté à Berlin en 2019 et resté à ce jour inédit en France.

Son histoire est banale : celle d’un homme déclassé et humilié qui n’accepte pas l’évolution du monde et voudrait à tout prix maintenir un mode de vie frappé d’obsolescence. C’est sa forme qui est radicalement déconcertante : Bait a été tourné avec une caméra Bolex 16mm. Il a le grain des films muets en noir et blanc des années 30. Le son a été post-synchronisé. Ses paysages rappellent L’Homme d’Aran (1934), certains raccords surréalistes Un Chien andalou (1929).

La question qui se pose est l’adéquation de la forme au fond : pourquoi avoir filmé cette histoire-ci avec cette forme-là ? Quelle nécessité y avait-il à emprunter aux techniques des débuts du cinéma pour raconter une histoire ultra-contemporaine ?

J’ai beau avoir cherché, je n’ai pas trouvé de réponse satisfaisante à ces questions. J’en ai tiré une conclusion bien sévère : Bait se réduit à mes yeux à un exercice de style certes original mais vain.

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The Plague ★★☆☆

Une dizaine de jeunes joueurs de water-polo de douze-treize ans participent durant l’été 2003 à un stage d’été dans un complexe sportif californien. L’un d’entre eux, Eli, souffre d’eczéma et est ostracisé par ses camarades.

Sélectionné dans la section Un certain regard l’an passé à Cannes, Grand Prix et prix de la critique à Deauville, The Plague est un film intrigant. Ceux – dont je suis – qui n’aiment pas les films d’horreur auraient tort de s’en détourner. Bien qu’interdit aux moins de douze ans, The Plague, en dépit de son titre et de son affiche, n’a en effet rien d’un film d’horreur.

Il joue sur plusieurs registres. C’est d’ailleurs ce qui fait son principal intérêt. Il joue avec les codes du film d’horreur, ou plutôt, pour être plus précis, avec ceux du body horror, comme Grave, Titane ou The Substance. Il joue aussi avec ceux du thriller, laissant planer le suspense sur l’issue plus ou moins dramatique de ce camp de vacances.

Mais The Plague est d’abord et avant tout – au point, c’est le reproche qu’on peut lui adresser, de se réduire à cela finalement – un film sur la pré-adolescence, sur le début de la puberté, sur le besoin irrépressible d’être accepté et adoubé par le groupe et la crainte maladive d’en être ostracisé.

Les enfants peuvent être d’une cruauté rare. On le sait depuis Sa majesté des mouches. Ben, le héros du film, en fait l’expérience. C’est un brave garçon dont les parents viennent de divorcer et qui a dû quitter Boston pour San Diego. À son arrivée dans le camp, il est choqué du sort réservé à Eli mais ne veut pas se couper du reste du groupe.

The Plague est un film malaisant qui nous replongera dans les affres d’une période de notre jeunesse dont beaucoup d’entre nous ont gardé un souvenir traumatisant. Amateurs de feel-good movies, passez votre chemin !

La bande-annonce

La Bataille de Gaulle – L’âge de fer ★★★☆

L’Histoire est bien connue. L’histoire mérite-t-elle d’être rappelée ? En juin 1940, la France s’effondre. Le maréchal Pétain, le « vainqueur de Verdun », signe l’armistice. Mais un obscur colonel de cavalerie, récemment promu général de division, refuse l’inéluctable. Pour lui, la France a peut-être perdu une bataille ; elle n’a pas perdu la guerre, qu’elle gagnera avec l’appui de ses alliés et la force de son Empire invaincu. Il dénie à Vichy la légitimité de représenter la France. Au contraire, avec une assurance qui abasourdit son entourage clairsemé autant que les Anglais dont il fait le siège à Londres, il affirme l’incarner à lui tout seul.

Pathé a lancé une stratégie audacieuse : financer des films à gros budget (celui du diptyque La Bataille de Gaulle approcherait les cent millions d’euros) pour séduire un vaste public attiré par les grandes figures de l’imaginaire : d’Artagnan hier, Jean Valjean demain et De Gaulle aujourd’hui. Le projet devrait s’avérer payant. Car le film fait le buzz, provoquant juste ce qu’il faut de polémique pour susciter la curiosité et s’assurant mécaniquement, en sortant en deux parties, le double (ou presque) d’entrées qu’un seul film aurait pu espérer empocher.

Le film a suscité à gauche des critiques mitigées voire hostiles. L’Humanité lui a réservé un accueil glacial : « Écartelé entre sa volonté d’égratigner la figure du général et celle de Pathé de monter une grande fresque patrimoniale, Antonin Baudry accouche d’un film malade ». Sa critique n’est pas sans fondement. Elle vise la forme et le fond.

La forme : La Bataille de Gaulle est un film pompier, grandiloquent et cinématographiquement très pauvre. On dirait Paris brûle-t-il (1966) avec de l’image de synthèse. L’idée est la même : brosser la fresque édifiante d’un moment crucial de l’Histoire de France. La recette aussi : rassembler un nombre impressionnant d’acteurs célèbres (les actrices hélas ayant la part congrue d’une œuvre à laquelle les féministes vigilantes reprocheront à bon droit d’échouer au  test de Bechdel).

Elle vise aussi le fond. La Bataille de Gaulle est une ode à l’homme providentiel – tel que l’avait décrit Raoul Girardet dans l’un des quatre chapitres de son essai indépassable, Mythes et mythologies politiques. L’homme qui incarne à lui seul une idée et qui, à force d’entêtement, réussira à en convaincre tous les sceptiques et à sauver la Nation de l’abîme dans lequel elle menaçait de sombrer. Il n’y a aucune psychologie dans La Bataille de Gaulle – pas plus qu’il n’y en avait au demeurant dans Le Cuirassé Potemkine – mais la mise en image d’une force du destin et d’une idée qui va. On ne voit jamais douter le chef de la France libre, sinon peut-être après la bataille de Dakar en 1940 dont il espérait qu’elle lui permette de rallier tout l’Empire et consacre sa légitimité auprès des Alliés. Il en va de même de la quasi-totalité des personnages figés dans la caricature. Ainsi par exemple de Darlan (Mathieu Kassovitz). Ce défaut connaît toutefois une exception notable avec Churchill (Simon Russell Beale), dont on comprend les tiraillements face à cet allié encombrant et si orgueilleux qui complique sa relation avec Roosevelt et dont se méfie son entourage.

Pour autant, La Bataille de Gaulle n’en reste pas moins de la (très) belle ouvrage, du grand plaisir de cinéma qui se regarde pendant près de trois heures sans temps mort. Le film est bien écrit, bien joué, bien monté. On ne s’y ennuie pas une seconde. Il contient quelques passages épiques comme la bataille de Bir Hakeim qui réhabilite Koenig que l’Histoire a oublié. Il nous rappelle des pages bien connues de l’Histoire et nous en fait découvrir d’autres qui le sont moins (j’ignorais que de Gaulle avait un majordome tchèque joué avec un humour chaplinesque par le toujours parfait Karim Leklou). A côté des grands hommes dont il raconte l’histoire devenue fameuse, La Bataille de Gaulle donne un rôle de premier plan à un lycéen anonyme, dont la révélation du patronyme nous dévoilera le rôle majeur qu’il aura joué dans la grande Histoire.

De Gaulle est interprété par Simon Abkarian. Il a été la cible d’une campagne infâme à raison de ses origines arméniennes. Il est parfait dans ce rôle qu’il interprète avec une rigidité marmoréenne qui produit parfois un effet comique désopilant.

Son second volet, éluardien, sortira dans un mois jour pour jour le (vendredi !) 3 juillet. Il sera intéressant de mesurer le taux de déchet. Les spectateurs du premier iront-ils voir la suite ? Je parie que oui. En tous cas, j’en serai.

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En nous ★☆☆☆

Juliette Binoche, l’actrice oscarisée, voulait danser ; Akran Khan, le danseur surdoué, voulait jouer. En 2007, ils se sont rencontrés à Londres pour monter ensemble un spectacle, In-I (« en moi »). Ils répètent pendant six mois à Paris et à Londres un spectacle dont ils donneront cent-vingt représentations à travers le monde.

Pourquoi aura-t-il fallu près de vingt ans à Juliette Binoche pour tirer un film des images tournées par sa sœur pendant les répétitions et des captations du spectacle ? Parce qu’elle n’est pas réalisatrice et qu’elle ne savait pas qu’en faire.

Le jugement est cinglant. Il est à la hauteur de ma déception. Juliette Binoche nous avait fait miroiter « d’entrer dans l’intimité de la création ». Mais ces répétitions sont bien répétitives. On n’y voit aucune progression. On n’y voit guère non plus de complicité entre ces deux grands professionnels. Les conseils donnés par une coach en art dramatique sont lunaires et on se demande de quelle utilité ils sont pour les deux protagonistes.

Les répétitions sont cadenassées. Binoche, comme à son habitude, y est d’une ardeur, d’une intensité qui confinent à la folie. Mais son obsession du contrôle la conduit à écarter toutes les images qui auraient pu écorner la sienne. Tout est finalement trop lisse.

Sans transition, sans qu’on ait conscience de franchir une étape, sans compte à rebours ni angoisse grandissante pour la première qui se rapproche, viennent les images du spectacle. Il est splendide. J’avais eu la chance de la voir au théâtre de la Ville en novembre 2008. Mais je me souviens qu’il ne m’avait pas transporté. J’avais trouvé cette radioscopie du couple et ses étapes obligées bien banales, en dépit de l’intensité des acteurs et de la beauté des décors d’Anish Kapoor.

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