La Bataille de Gaulle – L’âge de fer ★★★☆

L’Histoire est bien connue. L’histoire mérite-t-elle d’être rappelée ? En juin 1940, la France s’effondre. Le maréchal Pétain, le « vainqueur de Verdun », signe l’armistice. Mais un obscur colonel de cavalerie, récemment promu général de division, refuse l’inéluctable. Pour lui, la France a peut-être perdu une bataille ; elle n’a pas perdu la guerre, qu’elle gagnera avec l’appui de ses alliés et la force de son Empire invaincu. Il dénie à Vichy la légitimité de représenter la France. Au contraire, avec une assurance qui abasourdit son entourage clairsemé autant que les Anglais dont il fait le siège à Londes, il affirme l’incarner à lui tout seul.

Pathé a lancé une stratégie audacieuse : financer des films à gros budget (celui du diptyque La Bataille de Gaulle approcherait les cent millions d’euros) pour séduire un vaste public attiré par les grandes figures de l’imaginaire : d’Artagnan hier, Jean Valjean demain et De Gaulle aujourd’hui. Le projet devrait s’avérer payant. Car le film fait le buzz, provoquant juste ce qu’il faut de polémique pour susciter la curiosité et s’assurant mécaniquement, en sortant en deux parties, le double (ou presque) d’entrées qu’un seul film aurait pu espérer empocher.

Le film a suscité à gauche des critiques mitigées voire hostiles. L’Humanité lui a réservé un accueil glacial : « Écartelé entre sa volonté d’égratigner la figure du général et celle de Pathé de monter une grande fresque patrimoniale, Antonin Baudry accouche d’un film malade ». Sa critique n’est pas sans fondement. Elle vise la forme et le fond.

La forme : La Bataille de Gaulle est un film pompier, grandiloquent et cinématographiquement très pauvre. On dirait Paris brûle-t-il (1966) avec de l’image de synthèse. L’idée est la même : brosser la fresque édifiante d’un moment crucial de l’Histoire de France. La recette aussi : rassembler un nombre impressionnant d’acteurs célèbres (les actrices hélas ayant la part congrue d’une œuvre à laquelle les féministes vigilantes reprocheront à bon droit d’échouer au  test de Bechdel).

Elle vise aussi le fond. La Bataille de Gaulle est une ode à l’homme providentiel – tel que l’avait décrit Raoul Girardet dans l’un des quatre chapitres de son essai indépassable, Mythes et mythologies politiques. L’homme qui incarne à lui seul une idée et qui, à force d’entêtement, réussira à en convaincre tous les sceptiques et à sauver la Nation de l’abîme dans lequel elle menaçait de sombrer. Il n’y a aucune psychologie dans La Bataille de Gaulle – pas plus qu’il n’y en avait au demeurant dans Le Cuirassé Potemkine – mais la mise en image d’une force du destin et d’une idée qui va. On ne voit jamais douter le chef de la France libre, sinon peut-être après la bataille de Dakar en 1940 dont il espérait qu’elle lui permette de rallier tout l’Empire et consacre sa légitimité auprès des Alliés. Il en va de même de la quasi-totalité des personnages figés dans la caricature. Ainsi par exemple de Darlan (Mathieu Kassovitz). Ce defaut connaît toutefois une exception notable avec Churchill (Simon Russell Beale), dont on comprend les tiraillements face à cet allié encombrant et si orgueilleux qui complique sa relation avec Roosevelt et dont se méfie son entourage.

Pour autant, La Bataille de Gaulle n’en reste pas moins de la (très) belle ouvrage, du grand plaisir de cinéma qui se regarde pendant près de trois heures sans temps mort. Le film est bien écrit, bien joué, bien monté. On ne s’y ennuie pas une seconde. Il contient quelques passages épiques comme la batailke de Bir Hakeim qui réhabilite Koenig que l’Histoire a oublié. Il nous rappelle des pages bien connues de l’Histoire et nous en fait découvrir d’autres qui le sont moins (j’ignorais que de Gaulle avait un majordome tchèque joué avec un humour chaplinesque par le toujours parfait Karim Leklou). A côté des grands hommes dont il raconte l’histoire devenue fameuse, La Bataille de Gaulle donne un rôle de premier plan à un lycéen anonyme, dont la révélation du patronyme nous dévoilera le rôle majeur qu’il aura joué dans la grande Histoire.

De Gaulle est interprété par Simon Abkarian. Il a été la cible d’une campagne infâme à raison de ses orgines arméniennes. Il est parfait dans ce rôle qu’il interprète avec une rigidité marmoréenne qui produit parfois un effet comique désopilant.

Son second volet, éluardien, sortira dans un mois jour pour jour le (vendredi !) 3 juilllet. Il sera intéressant de mesurer le taux de déchet. Les spectateurs du premier iront-ils voir la suite ? Je parie que oui. En tous cas, j’en serai.

La bande-annonce

En nous ★☆☆☆

Juliette Binoche, l’actrice oscarisée, voulait danser ; Akran Khan, le danseur surdoué, voulait jouer. En 2007, ils se sont rencontrés à Londres pour monter ensemble un spectacle, In-I (« en moi »). Ils répètent pendant six mois à Paris et à Londres un spectacle dont ils donneront cent-vingt représentations à travers le monde.

Pourquoi aura-t-il fallu près de vingt ans à Juliette Binoche pour tirer un film des images tournées par sa sœur pendant les répétitions et des captations du spectacle ? Parce qu’elle n’est pas réalisatrice et qu’elle ne savait pas qu’en faire.

Le jugement est cinglant. Il est à la hauteur de ma déception. Juliette Binoche nous avait fait miroiter « d’entrer dans l’intimité de la création ». Mais ces répétitions sont bien répétitives. On n’y voit aucune progression. On n’y voit guère non plus de complicité entre ces deux grands professionnels. Les conseils donnés par une coach en art dramatique sont lunaires et on se demande de quelle utilité ils sont pour les deux protagonistes.

Les répétitions sont cadenassées. Binoche, comme à son habitude, y est d’une ardeur, d’une intensité qui confinent à la folie. Mais son obsession du contrôle la conduit à écarter toutes les images qui auraient pu écorner la sienne. Tout est finalement trop lisse.

Sans transition, sans qu’on ait conscience de franchir une étape, sans compte à rebours ni angoisse grandissante pour la première qui se rapproche, viennent les images du spectacle. Il est splendide. J’avais eu la chance de la voir au théâtre de la Ville en novembre 2008. Mais je me souviens qu’il ne m’avait pas transporté. J’avais trouvé cette radioscopie du couple et ses étapes obligées bien banales, en dépit de l’intensité des acteurs et de la beauté des décors d’Anish Kapoor.

La bande-annonce

Toutes mes sœurs ★☆☆☆

Massoud Bakhshi a décidé en 2007 de filmer ses nièces, encore tout bébés, et de réaliser à travers leur portrait un film sur la petite enfance en Iran. Au fil des années, son projet a pris de l’ampleur. Il a décidé de le poursuivre au-delà de la période prévue, jusqu’à l’âge adulte des deux sœurs, Zahra et Mahya, et à la naissance d’une benjamine, Maleka.

Le réalisateur d’Une famille respectable (2012) et Yalda, la nuit du pardon (2019) reproduit le même procédé ambitieux que celui de Boyhood de Richard Linklater (mon film préféré en 2014), Adolescentes de Sébastien Lifshitz ou Qui à part nous de Jonás Trueba : suivre pendant plusieurs années des enfants qui grandissent. Le résultat est d’une étonnante modestie : une heure vingt à peine, là où le film de Trueba durait trois heures quarante !

Bakshi s’est heurté à un obstacle de taille, l’interdiction de filmer les cheveux et les corps des femmes pubères, qu’il a scrupuleusement respectée pour ne pas mettre en porte-à-faux ses nièces. Il les cadre en plans très serrés sur leur visage, les floute ou les filme dans le noir. Ces deux bambins si joyeux se voient couvertes d’un hijab dès leur entrée à l’école. On comprend que leur grand-mère, très pieuse, essaie de leur transmettre une foi stricte, que leur mère en revanche est moins respectueuse des mots d’ordre des mollahs. Les jeunes filles, qui ont chacune leur personnalité, se plient avec peine à cette chape de plomb et soutiennent avec enthousiasme le mouvement « Femme, vie, liberté ».

Le sujet et son traitement ont de quoi inspirer. Hélas, le résultat est décevant. Les trivialités d’une éducation somme toute banale, similaire en de nombreux points avec celles de jeunes filles de la bourgeoisie occidentale, ne sont guère intéressantes. Ce documentaire courageux fait preuve de trop de retenue là où il aurait dû s’autoriser plus de lyrisme.

La bande-annonce

Etty ★☆☆☆

Russe par sa mère, néerlandaise par son père, Etty Hillesum a grandi à Deventer, une petite ville des Pays-Bas, avant de s’installer à Amsterdam. Étudiante en russe à l’université, elle entretient une liaison avec le propriétaire du logement qu’elle occupe avant de faire la rencontre de Julius Spier, un psycho-chirologue, immigré juif allemand et ancien élève de Jung. Pour la soigner de sa dépression, il l’incite à tenir son Journal. Alors que les lois antisémites se durcissent, Etty Hillesum renonce à un emploi protégé au Conseil juif pour aller travailler dans un camp à Westerbrok en juillet 1942. C’est de là qu’elle est déportée vers Auschwitz où elle meurt en novembre 1943 à l’âge de vingt-neuf ans.
Etty Hillesum est devenue une des figures les plus éminentes de la Shoah après la publication tardive de ses carnets dans les années 80.

Le réalisateur israélien Hagai Levi, auquel on doit BeTipul – qui a inspiré En thérapie – et The Affair, s’est emparé de la vie d’Etty Hillesum pour en faire une mini-série de six épisodes, d’une durée totale de près de six heures. Diffusée en salles depuis le 6 mai, elle est désormais accessible sur la plateforme arte.tv.

Hagai Levi a embrassé un parti audacieux : tourner le dos à la reconstitution historique empesée pour filmer un Amsterdam intemporel, sans ordinateur ni téléphone portable, mais avec ses voitures, ses maisons et ses lieux familiers (la gare centrale, le Rijkmuseum). Ce parti pris vise sans doute à combler le fossé qui nous met à distance des films en costumes, à rendre cet Etty plus contemporain, à nous laisser imaginer que ce qui lui est arrivé pourrait nous arriver aussi peut-être.

Le personnage d’Etty Hillesum, le choix radical qu’elle a fait d’aller au-devant d’une mort certaine alors qu’elle aurait pu se cacher ou se sauver, sa foi brûlante forcent l’admiration. Pour autant cette admiration révérencieuse ne doit pas dicter notre opinion sur cette série. Sans doute présente-t-elle une grande unité, une grande force. Pour autant, son format interroge. Pourquoi six heures là où l’essentiel aurait pu être dit et les mêmes effets atteints en deux ? pourquoi le cinéma pour filmer en champ-contrechamp d’interminables dialogues théâtraux ?

La bande-annonce

À bras-le-corps ★★☆☆

En Suisse, pendant la Seconde Guerre mondiale, Emma (Lila Gueneau) est une jeune fille pauvre employée comme bonne à tout faire dans la famille d’un pasteur (Grégoire Collin). Un journaliste genevois de passage la force et la met enceinte. Pour éviter l’opprobre, Emma n’a d’autre solution que d’accepter la demande en mariage de Paul.

La Suisse n’est hélas pas un grand pays de cinéma. Sauriez-vous me citer un réalisateur de ce pays, à l’exception peut-être de Godard, qui a fait toute sa carrière en France ? Aussi, on accueille les rares films réalisés et tournés dans ce pays pourtant si proche avec une curiosité bienveillante : En première ligne sur la résilience d’une infirmière sous tension, Olga sur une jeune gymnaste ukrainienne,  contrainte à l’exil, Les Conquérantes sur la tardive reconnaissance du droit de vote aux femmes…

À bras-le-corps rappelle d’ailleurs un autre film suisse récent qui n’a guère eu de retentissement : Foudre, sur l’émancipation d’une jeune fille dans une communauté paysanne d’une vallée retirée du Valais au début du vingtième siècle.

C’est une histoire similaire de coming-of-age qui est racontée ici. On en a déjà vu beaucoup. Celle-ci n’aurait guère d’intérêt si ne lui étaient accolées deux autres dimensions historiques. La première est la condition domestique : Emma jouit dans la famille qui l’emploie d’un statut ambigu. Elle est l’employée, la domestique ; mais elle devient la confidente du pasteur qui, tenaillé par le doute existentiel et un alcoolisme rampant, la protège de la mère, laquelle pousse sa candidature au prix de vertu distribué par la paroisse, et l’amie intime de la fille de la famille.

La seconde est la situation bien particulière de la Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale qui n’a réussi, face à l’Allemagne nazie, à maintenir sa neutralité qu’au prix de nombreuses compromissions, notamment sur la traque des Juifs qui tentaient d’y trouver refuge.

La bande-annonce

Mata ★☆☆☆

Mata (Eye Haïdara tendue comme un arc) est un agent de la DGSE qui, en mission au Niger, a failli être tuée dans une prise d’otages et a laissé derrière elle son binôme (Raphaël Personnaz). De retour à Paris, elle est mise à l’écart des négociations censées permettre sa libération. Mata est affectée à la DGSE à la formation d’une jeune et prometteuse recrue (Delphine Japy).

Comme sa bande-annonce nous l’avait laissé miroiter, Mata est un film d’espionnage intense façon Le Bureau des légendes avec son lot de filatures, de courses poursuites et de twists paranos. On y croise des militaires en civil qui, dans des bureaux gris, donnent avec des voix sinistres des ordres comminatoires, des espions du Service Action l’arme au pied et des agents doubles.

Le tout est bien ficelé et jamais ennuyeux. Mais l’histoire s’avère si emberlificotée, si incompréhensible qu’on renonce bientôt à en décrypter les rebondissements trop nombreux. On sort de la salle vaguement déçu avec l’impression pénible d’y avoir perdu son temps.

La bande-annonce

Tout va super ★★☆☆

Elie (Hakim Jelili) a sacrifié sa vie personnelle à sa mère Sylvaine (Noémie Lvovsky). Il croyait être sorti d’affaire quand son oncologue (Camille Chamoux, tête d’affiche avec Jonathan Cohen du précédent film de Patrick Cassir Premières Vacances) lui avait annoncé une rémission et est terrassé d’apprendre une rechute fatale. C’est le moment où, dans une boîte de nuit, il fait la connaissance d’Anaïs (Marie Colomb).

Tout va super contient deux des scènes les plus drôles qu’on ait vues cette année. Seul problème : sa bande-annonce a choisi de les dévoiler. Si bien que les deux principaux atouts du film s’en trouvent éventés et que, par l’odeur alléché, j’ai couru voir ce film en en attendant plus que ce qu’il pouvait donner.

Tout va super souffre du handicap de sortir en salles le même jour que L’Objet du délit, mon coup de cœur de la semaine. Il est sur le même créneau de la comédie française qui traite d’un sujet grave – ici, la mort imminente d’une mère en phase terminale d’un cancer incurable. Quiconque n’ira voir qu’un seul film cette semaine préférera à bon droit celui-ci à celui-là.
Autre rapprochement étonnant : Agnès Jaoui a justement joué il y a deux ans dans Le Dernier des Juifs un personnage quasiment identique à celui interprété par Noémie Lvovsky.

Tout va super contient donc deux scènes hilarantes. La seconde doit beaucoup au génie comique de Rudi Milstein decouvert en régisseur pataud dans Avignon. Je ne sais pas quel conseil donner à ceux que cela intéresse : les voir dans la bande-annonce ou au cinéma pour les découvrir in situ. Le reste de Tout va super se regarde sans déplaisir. Cette réussite doit beaucoup au trio d’acteurs qui porte le film : Hakim Jelili, gros nounours trop gentil, dans un rôle similaire à celui qu’il tenait l’an dernier dans L’amour, c’est surcoté, Noémie Lvovsky et le sourire plein d’ironie tendre qui constitue sa marque de fabrique depuis près de trente ans et la révélation de Marie Colomb, poids plume aux grands yeux clairs et aux dents si blanches qui réussit à sortir des sentiers battus le rôle pourtant essoré de la charmante petite amie.

Mais hélas, le film qui démarre si bien, souffre dans sa seconde partie d’un fatal coup de mou. Il s’octroie un détour long, inutile et prévisible, à Beyrouth (filmé en Grèce) qui casse le rythme d’une comédie qui s’annonçait sans faute.

La bande-annonce

L’Objet du délit ★★★☆

Grâce à un généreux mécène (Patrick Mille odieux comme il sait l’être), une influenceuse célèbre mais étrangère au monde de l’opéra (Claire Chust dans un rôle ingrat) monte Les Noces de Figaro en Provence. L’orchestre est dirigé par un vieux maestro roué (Daniel Auteuil dans un rôle à la Daniel Auteuil), la comtesse est interprétée par une diva vieillissante (Agnès Jaoui dans un rôle à la Agnès Jaoui). Le reste de la distribution rassemble un vieux baryton mozartien (Vincenzo Amato patriarcal à souhait), une mezzo-soprano talentueuse (Eye Haïdara omniprésente sur les écrans ces temps-ci au risque de lasser) et une soprano pistonnée et fébrile (Tiphaine Daviot).

Projeté hors compétition à Cannes, le dernier film d’Agnès Jaoui a bénéficié ces jours-ci d’une exposition impressionnante, dans les salles et dans les médias, au point de faire de l’ombre aux grands films cannois sortis simultanément à leur projection sur la Croisette ces deux dernières semaines : le Salvadori, le Fehradi, le Sorogoyen, l’Almodóvar.

Cette publicité envahissante m’avait rebuté. La bande-annonce, qui dévoile tous les ressorts du film, ne m’avait pas donné envie de voir L’Objet du délit. Je craignais un syndrome Almodóvar: la répétition sans innovation d’une même formule qui avait fait ses preuves. Bref un Sens de la fête bis.

Je sous-évaluais le talent d’Agnès Jaoui, celui des nombreux co-scénaristes dont elle s’est entourée, son sens du rythme, de la réplique qui fait mouche, sa direction d’acteurs. Je sous-évaluais surtout l’intelligence d’un scénario qui ose s’emparer d’un sujet explosif – #MeToo à l’opéra – pour le traiter sans sombrer dans le manichéisme.

Les wokes, le Nouvel Obs en tête, reprochent à L’Objet du délit son aveuglement coupable. Les anti-wokes au contraire l’accusent de verser dans la bien-pensance. Ce feu croisé me réjouit. Il est la preuve que ce film ne verse dans aucun excès, ne cède à aucune facilité mais réussit à rester sur la corde raide du juste milieu. Quelques scènes en portent la trace, comme cette AG sous une toile de tente, où les arguments s’échangent à la volée témoignant du durcissement des positions des uns et des autres, mais aussi de la possibilité toujours bien réelle de dialoguer et de s’écouter.

Dans les films de Jaoui-Bacri comme chez Jean Renoir, chacun a ses raisons. Le miracle est de les faire comprendre au point même de les rendre toutes sympathiques qu’il s’agisse de l’odieux séducteur ou de la féministe hystérique (le mot va-t-il faire scandale ?). L’Objet du délit pose une question connexe qui a beaucoup agité le monde de l’art : comment jouer aujourd’hui des pièces du répertoire portant des valeurs que la morale aujourd’hui ne tolère plus ? Le racisme de Madame Butterfly ? La cruauté misogyne de Norma, de Tosca, de Turandot ?

Il y répond avec une admirable intelligence, sans régler ses comptes, sans lancer d’imprécations, sans tomber non plus dans le relativisme moral et en rappelant clairement ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas, en nous exhortant tous (et toutes !) à faire preuve de retenue, de mesure et d’humanité.

Se rajoute à la jubilation de ces dialogues aussi intelligents que drôles le plaisir d’entendre à sauts et à gambades quelques-uns des passages les plus célèbres des Noces, un des opéras les plus joyeux jamais composés.

La bande-annonce

Cocotte ★★☆☆

Une poule, née dans un élevage industriel, réussit à s’en échapper, prend place dans un camion de transport international et se retrouve en Grèce, dans une taverne au-dessus de la Méditerranée.

L’étonnant réalisateur hongrois  György Pálfi avait réalisé en 2006 un film légitimement interdit aux moins de seize ans, dont j’ai gardé un souvenir traumatisant, Taxidermie. Il semblerait qu’il ait depuis lors réalisé d’autres films, qui n’ont pas trouvé de distributeur en France. Il nous revient vingt ans plus tard avec un film novateur, sinon que le polonais Jerzy Skolimovski avait utilisé la même idée avec un âne dans EO, projeté à Cannes en 2022.

Je n’avais pas particulièrement aimé EO. Je lui reprochais sa lourdeur sentencieuse. C’est précisément ce défaut qu’évite Cocotte, plein d’un humour chaplinesque. On n’y rit pas à gorge déployée ; mais on regarde ce film et ses situations souvent cocasses le sourire aux lèvres. On pense avec admiration au temps qu’a dû passer l’équipe du film pour obtenir de ses « actrices » (huit poules, dûment créditées au générique, ont été utilisées dans le rôle titre) ce que le script exigeait d’elles.

Si on est intellectuel, on pourra penser à la cruauté de l’élevage industriel (la première séquence filmée dans une batterie entièrement automatisée est particulièrement impressionnante) et au drame des migrants et aux trafics qui y sont associés. Mais, sans l’évocation de ce sous-texte sociétal, on pourra au premier degré prendre beaucoup de plaisir au road movie et aux aventures tragico-comiques de ce sympathique gallinacé.

La bande-annonce

Le Virtuose ★★☆☆

Affligé depuis l’enfance d’une hyperacousie lourdement handicapante, Niki (Leo Woodall) a l’oreille absolue. Il forme avec Harry Horowitz (Dustin Hoffman), un vieil accordeur de pianos devenu passablement sourd, un tandem efficace. C’est en réparant son piano que Niki fait la connaissance de Ruthie (Havana Rose Liu), une jeune compositrice prometteuse. Quand Harry est hospitalisé d’urgence, Niki trouve le moyen de régler sa facture d’hôpital en s’acoquinant avec une bande de braqueur de coffres.

Le pitch du Virtuose (un titre bien plus fade que le titre original Tuner) avait de quoi séduire. D’autant que le réalisateur a fait un travail tout particulier sur la bande son, en essayant de nous restituer les bruits déformés perçus par le héros hyperacousique. Un travail qui rappelle celui, particulièrement intéressant, qu’ont réalisé plusieurs films récents tournant autour du thème de la surdité ou de la malentendance : Sorda, Elle entend pas la moto, Sound of Metal

Mais cette dimension-là est bien vite noyée, dans celle, autrement plus banale, d’un thriller lambda avec son lot de gentils (Dustin Hoffman en papy agonisant dans son lit d’hôpital, avec sa femme à son chevet, Havana Rose Liu, en jeune première particulièrement ravissante…) son lot de méchants (une famille de gangsters sans scrupules) et ses rebondissements sans surprise. L’ensemble est honnête et se regarde sans déplaisir mais ne marquera pas durablement les esprits. Deux étoiles est bien généreux ; une aurait suffi si la salle n’avait pas été si délicieusement climatisée en ces temps de canicule.

La bande-annonce