
Une famille hongroise de quatre enfants déménage sur l’île de Vancouver en Colombie-Britannique à la fin des années 90. Le fils aîné, Jeremy, présente de graves troubles du comportement. Rétif à toute autorité, il se met constamment en danger et menace sa famille qui essaie tant bien que mal de mener une vie ordinaire. Sasha, huit ans, la seule fille de la fratrie, observe sans toujours la comprendre cette situation.
Nous vient de l’Ouest canadien anglophone ce film hors normes aux frontières du documentaire et de la fiction. La réalisatrice Sophy Romvari a puisé dans son histoire familiale. Elle aussi était d’origine hongroise. Elle aussi a grandi auprès d’un frère schizophrène et dangereux.
Blue Heron est son premier long métrage. Il a été sélectionné à Locarno l’an dernier avant de faire le tour des festivals internationaux et d’arriver enfin en France. J’ai eu la chance d’assister à son avant-première au MK2 Beaubourg avec une longue séance de questions, un journaliste pugnace, une traductrice enthousiaste et une réalisatrice d’une rare justesse.
Son film est un bijou auquel, fait rare, je donne quatre étoiles. Il m’a rappelé Il faut qu’on parle de Kevin, un de mes plus grands chocs littéraire et cinématographique des vingt dernières années. Car comme lui, il met en scène un enfant nocif et des parents déchirés. Déchirés entre la crainte légitime que cette enfant suscite et l’impératif viscéral et social de lui prêter assistance.
Comment aimer un enfant mal-aimable ? Que faire face à un fils qu’on n’arrive pas à éduquer ? Faut-il l’aimer encore plus ? a-t-on le droit de l’aimer moins ? L’éloignement est-il une solution acceptable, qui permettra peut-être que sa santé et la situation s’améliorent, mais qui signe à court terme la défaite de l’éducation parentale ?
Le film se déroule dans le cocon familial. Il est de plus en plus irrespirable, même s’il prend souvent le large le long des côtes sauvages de l’océan Pacifique. Arrivé aux deux tiers du film, on menace d’étouffer. C’est là que la réalisatrice a eu une idée de génie. Je n’en parlerai pas…. mais suis bien obligé d’en parler ! Le scénario prend une tout autre dimension. On se dit que le procédé est un peu facile, que cette bifurcation est la solution paresseuse à son manque d’inspiration et à son incapacité à mener l’histoire à son terme. On a furieusement envie de revenir là où on en était pour savoir comment l’histoire se dénoue : qu’adviendra-t-il de Jeremy ?
C’est alors que la réalisatrice a une seconde idée de génie. Elle va nous ramener à la fin des années 90 dans la maison de Jeremy, de Sasha et de leurs parents. Mais elle va le faire en utilisant un procédé étonnant, défiant toutes les lois de la raison… et pour autant parfaitement efficace.
Ces deux idées de génie méritent bien quatre étoiles. D’autant qu’elles sont au service de l’histoire et n’en constituent pas des appendices inutiles. Quand le générique de fin s’affiche, un silence grave et recueilli accueille les dernières informations qu’on vient d’apprendre. Il faut un moment pour les encaisser jusqu’à ce que les applaudissements éclatent et saluent cette jeune réalisatrice jet-laggée, si modeste et si douée.








