Affreux, sales et méchants (1976) ★★★☆

Une vingtaine de gueux s’entassent dans un minuscule taudis d’un bidonville à Rome. Giacinto (Nino Manfredi) y règne en despote, assis sur le magot qui lui a été versé par son employeur après la perte de son oeil gauche. Sa femme, sa mère impotente, ses enfants et ses beaux-enfants vivent ou survivent dans un bruit insupportable et une crasse répugnante  : les garçons volent, les filles se prostituent tandis que les plus jeunes sont parqués dans un enclos pour éviter de se dissiper.

Une rétrospective au Champo donne l’occasion de voir ou de revoir les principaux films de Ettore Scola. Son étoile a toujours souffert de la concurrence de ses aînés : Rossellini, De Sica, Fellini, Pasolini, Visconti… Son succès coïncide avec le début du déclin du cinéma italien. Affreux, sales et méchants marque son apothéose : Nous nous sommes tant aimés, sorti deux ans plus tôt, l’aura fait connaître dans le monde entier, Une journée particulière, sorti un an plus tard, confirmera sa renommée.

Réalisateur si élégant, si nostalgique, Scola réalise avec Affreux, sales et méchants, une satire grinçante qui louche du côté de Dino Risi et des outrances de la comédie italienne. Rien n’est trop gros, trop gras, trop grotesque, trop grinçant chez les gueux de Scola qui se disputent, se frappent, se saoulent, se prennent avec une bestialité répugnante. Nino Manfredi s’en donne à cœur joie dans le rôle du patriarche tyrannique et veule, au risque de verser dans la caricature.

Bien entendu, cette surenchère cache un message humaniste (même si Ettore Scola, à la différence de la plupart de ses collègues, n’a jamais flirté avec le parti communiste) : le quart-monde qu’il dépeint , comme chez Rossellini (Rome ville ouverte), Fellini (Les Nuits de Cabiria) ou Pasolini (Accatone), suscite la pitié plus que le dégoût. Et cette gamine – dont je n’arrive pas à retrouver le prénom – qu’on voit au début du film, à l’aube blanchissante, chausser ses bottes jaunes pour aller puiser l’eau et qu’on revoit au dernier plan du film à la même heure dans la même activité, cette fois-ci le ventre gonflé par une grossesse sans doute non désirée, nous arracherait presque des larmes….

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Rodéo ★☆☆☆

Julia (Julie Ledru) est une jeune femme sans toit ni loi, qui ne vit dans la banlieue bordelaise que pour sa seule passion : le cross-bitume. Sur une « ligne », après un accident dramatique qui emportera l’un de ses membres, elle réussit à s’incruster dans une bande de motards dirigée d’une main de fer depuis sa cellule de prison par Domino. Tandis que Julia se rapproche d’Ophélie, la compagne de Domino, elle tente non sans mal de se faire une place dans la bande, exclusivement masculine.

Rodéo arrive sur les écrans cette semaine, précédé de la réputation flatteuse qu’il a acquise lors de sa projection à Cannes – dans la section Un certain regard où il a été élu Coup de cœur du jury – et du parfum de scandale qu’a suscité une interview de sa réalisatrice. Après avoir affirmé que « Les accidents sont souvent causés par les flics qui prennent en chasse et qui poussent les riders vers la mort », Lola Quivoron a répliqué que ses propos avaient été sortis de leur contexte, que les bavures policières n’étaient pas le sujet de son film et que le cross-bitume qu’elle y montre ne saurait être assimilé aux rodéos urbains.

Loin de cette polémique, on peut critiquer Rodéo pour ce qu’il est. Force est de reconnaître la belle énergie qui le traverse et le talent brut de son héroïne dont c’est le premier rôle. Les critiques rapprochent Rodéo de Titane car les deux films évoquent une fusion du corps et qu’ils sont l’oeuvre de deux jeunes réalisatrices. Je ne suis pas sûr que la comparaison soit pertinente. Rodéo n’a pas les fulgurances science-fictionnelles de Titane – qui ont tant clivé ses spectateurs.

Il me semble plus opérant de rapprocher Rodéo d’autres films – d’ailleurs eux aussi tournés par des femmes – qui ont pour thème la douloureuse sortie de l’adolescence : Sans toit ni loi d’Agnès Varda (qui révéla Sandrine Bonnaire), Belle Epine de Rebecca Zlotowsky (qui révéla Léa Seydoux), Suzanne de Katell Quilleveré (où explose le talent de Sara Forestier)…

Rodéo prend pour toile de fond le cross-bitume. Mais le cross-bitume n’est pas le sujet de son film – pas plus que les courses de voitures ne sont celui de La Fureur de vivre. Il donne pourtant lieu à quelques scènes documentaires où on sent que la réalisatrice s’est laissée fasciner par les images spectaculaires qu’elle était en train de tourner au risque d’oublier en chemin le sujet de son film.

Le défaut de Rodéo est que, tout bien considéré, il se réduit à pas grand-chose. Rodéo est un film faussement punk qui nous raconte sagement une histoire banale : le coming-of-age d’une adolescente rebelle.

La bande-annonce

Tout le monde aime Jeanne ★★★☆

Jeanne Mayer (Blanche Gardin) est une jeune start-upeuse propulsée sur le devant de la scène médiatique pour une invention de génie – un filtre biodégradable capable de nettoyer les océans de leur plastique – et rapidement déchue de sa gloire éphémère après le naufrage de son projet. Sa situation financière ayant du plomb dans l’aile, elle n’a d’autre solution que d’aller vendre l’appartement que sa mère (Marthe Keller), suicidée l’an dernier, a légué à Lisbonne, à elle et à son frère (Maxence Tual).
Dans l’avion qui l’y amène, Jeanne retrouve Jean (Laurent Lafitte), un ancien camarade de lycée.

J’ai vu ad nauseam, pendant les semaines qui ont précédé sa sortie, la bande-annonce de Tout le monde aime Jeanne qui m’avait rebuté. J’imaginais à tort une banale comédie romantique française construite autour de Blanche Gardin et tout entière calibrée pour capitaliser sur son potentiel comique.
Je ne me trompais pas tout à fait : Tout le monde… est bien une comédie romantique dont l’issue ne surprendra guère ou, pire, nous confirmera dans nos préjugés. C’est aussi un film tout entier construit autour de Blanche Gardin, Laurent Lafitte, malgré sa popularité et son immense talent, en étant réduit au second rôle.

Mais Tout le monde…. ne s’y réduit pas. Le premier film de Céline Devaux, qui vient de l’animation, est une sacrée réussite qui dépasse de plusieurs têtes le tout-venant télévisuel auquel la comédie française nous avait habitué. Et ce pour trois raisons.

La première, c’est bien sûr Blanche Gardin, dont les one-woman shows me font hurler de rire tout en me mettant terriblement mal à l’aise tant son humour est souvent border line. Elle est ici de tous les plans, le film étant construit autour de la dépression qu’elle traverse. Une dépression causée à la fois par son échec professionnel et par le deuil qu’elle doit faire d’une mère avec laquelle elle entretenait des relations compliquées. Une telle exposition était la porte ouverte à toutes les surenchères. Blanche Gardin et sa réalisatrice ont eu au contraire l’intelligence de se brider. Blanche Gardin n’en rajoute pas. Mieux : elle sous-joue. Le comique nait moins d’elle que de son double imaginaire, un fantôme de papier qui apparaît sous le crayon de Céline Devaux et qui dit tout haut ce que Jeanne pense tout bas.

La deuxième, c’est Laurent Lafitte. Cet acteur est un génie. Il sait tout faire. Quand donc obtiendra-t-il le César du meilleur acteur qu’il mérite tant ? La bande-annonce laissait escompter un beauf envahissant qui finirait par séduire Jeanne en la sortant de sa dépression. Le personnage de Jean est plus complexe : il est moins beauf que gentiment toc-toc, moins irritant que désopilant. Ses répliques décalées sinon malaisantes (« Je suis content que tu sois encore en vie »…) font mouche sans faire exprès, l’air de rien et instille une poésie et une loufoquerie inattendues.

La troisième, c’est Lisbonne où se déroule le film. Il aurait pu tout aussi bien se passer à Paris comme tant de comédies françaises. Mais il n’aurait pas eu le même charme. Céline Devaux ne cède pas à la tentation d’en faire un décor de carte postale. On n’en verra même pas la Tour de Belem ou le Monastère des Hiéronymites. Mais on en humera le parfum sucré des pasteis, on sentira sur sa peau le soleil rasant de l’Atlantique, on en entendra la musique chuintante de la langue….

Comédie de la dépression et du deuil, Tout le monde aime Jeanne réussit à nous faire rire sur un sujet grave.

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Plan 75 ★★☆☆

Pour lutter contre le vieillissement de sa population qui obère ses finances publiques, le Japon a mis en place un plan d’accompagnement à l’euthanasie dénommé Plan 75 destiné – comme son nom l’indique – aux plus de soixante-quinze ans. Michi, une octogénaire, qui vient de perdre son emploi de femme de ménage dans un grand hôtel et dont le logement va être détruit sans espoir d’en retrouver un rapidement, se résout à y souscrire. Hiromi, un jeune cadre, a été embauché par l’organisation en charge du Plan 75 et a la responsabilité de convaincre des retraités de signer ces contrats. Maria enfin est une Philippine, émigrée au Japon et travaillant au chevet des personnes âgées pour y économiser la somme nécessaire à l’opération de sa petite fille de cinq ans, atteinte d’une grave malformation cardiaque.

Plan 75 est un film glaçant et dérangeant qui évoque immanquablement Soleil vert, le film d’anticipation américain avec Charlton Heston et Edward G. Robinson qui a marqué tant de spectateurs. Soleil vert était un film de science-fiction censé se dérouler à New York en 2022 (sic) dans une mégalopole écrasée par la chaleur, manquant d’eau et de nourriture.
Plan 75 est moins apocalyptique. Le Japon qui y est filmé ressemble à s’y méprendre au Japon d’aujourd’hui. Son eugénisme n’en est que d’autant plus crédible et d’autant plus effrayant.

Plan 75 est un film minimaliste, sans effets spéciaux tape-à-l’oeil, sans rebondissements renversants. Il se contente de raconter l’histoire de trois ou quatre personnages (aux trois évoqués dans mon résumé, il faut peut-être rajouter Yoko, une autre employée de l’organisation, chargée de l’accueil téléphonique, qui noue avec Michi une relation filiale) dont on anticipe qu’ils finiront par se rencontrer. Une de ses plus grandes qualités est de dévoiler très progressivement les grandes lignes de ce programme eugéniste sans verser pour autant dans l’horreur anthropophage de Soleil vert – où Charlton Heston finit par découvrir que les corps reconditionnés des morts servent à nourrir les vivants.

Loin de tout artifice science-fictionnel, Plan 75 pose frontalement la question de la place des personnes âgées – et des plus faibles – dans nos sociétés contemporaines. Il interroge notre capacité et notre disponibilité à leur faire une place. Elle représente une charge financièrement et surtout émotionnellement très lourde que la tentation est grande de déléguer à des institutions spécialisées et ségrégées et d’y employer des personnels immigrés (des Philippins au Japon).

Si les sujets du vieillissement, de l’euthanasie et de l’eugénisme sont universels, ils ont au Japon un écho particulier. En raison d’abord du vieillissement de la population du pays, parmi les plus âgées au monde du fait d’une espérance de vie très élevée, d’une natalité faiblissante et d’une immigration cadenassée. En raison aussi d’un trait particulier de la psychologie japonaise où l’idée de peser sur les autres, d’être à leur charge est intolérable. Si bien qu’il est fréquent d’y voir des personnes âgées voire très âgées toujours en activité, employées à des tâches pourtant très usantes.

Amateurs de feel-good movie, sexagénaires que la perspective de la retraite effraie, lecteurs de Cioran obsédés par la mort ou le suicide, passez votre chemin ! Ce film n’est pas pour vous !

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Walden ★☆☆☆

Jana (Fabienne Babe) revient en Lituanie après plusieurs années d’exil. Elle se souvient de son adolescence avant la chute du Mur, de sa rencontre avec Paulius, un jeune rebelle, qui espérait s’enrichir dans le trafic de devises, avec lequel elle avait fugué au bord d’un lac qu’ils avaient baptisé « Walden ».

Walden aurait pu explorer un sujet intéressant : la nostalgie. Sur le papier, il nous promettait un voyage dans l’espace (entre la France et l’ex-URSS) et dans le temps qui aurait pu être l’occasion d’un regard rétrospectif sur une période nimbée de la passion des premières amours adolescentes malgré la dureté des temps communistes.

Mais le film ne fonctionne pas ; car ses deux parties ne sont pas raccord. La faute en incombe à Fabienne Babe, beaucoup trop française pour être crédible dans le rôle d’une Lituanienne quinquagénaire de retour au pays natal. Les séquences où on la voit errer dans les bois en compagnie d’un architecte polonais à la recherche de ce fameux lac noyé dans les brumes de son souvenir s’étirent interminablement et n’ont guère d’intérêt.

En revanche sont beaucoup plus réussies les séquences censées se dérouler en janvier 1989, dans une Lituanie grise et sombre, encore étouffée sous la chappe de plomb soviétique. Elles auraient suffi à elles seules à nourrir tout le film. On y voit la jeune Jana, première de la classe, fondre sous le charme du fantasque Paulius, qui l’associe à ses combines et à ses rêves d’évasion. La réussite de ces scènes doit beaucoup à la jeune actrice Ina Marija Bartaité, la fille du grand réalisateur lituanien Šarūnas Bartas, qui est tragiquement décédée début 2021 à vingt-quatre ans à peine, fauchée par un chauffard dans les rues de Vilnius.

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Revoir Paris ★★★☆

Mia (Virginie Efira) et Vincent (Grégoire Colin) menaient une vie de couple sans histoire, elle interprète de russe, lui chef de service à l’hôpital, jusqu’à ce qu’un soir de pluie, après un dîner en amoureux, Mia se retrouve prise au piège dans une brasserie visée par un attentat terroriste.
Trois mois plus tard, en plein choc post-traumatique, Mia cherche à retrouver les souvenirs que sa mémoire a chassés. Elle retourne sur les lieux du drame, participe aux réunions d’une association de victimes, noue des liens d’amitié avec quelques survivants, parmi lesquels Thomas (Benoît Magimel) sévèrement blessé à la jambe. Sa quête devient vite obsessionnelle.

Revoir Paris courait le risque de s’échouer sur deux écueils.

Le premier était son héroïne, incarnée par Virginie Efira, dont le visage mange la moitié de l’affiche. Elle est aujourd’hui quasiment l’actrice la plus bankable du cinéma français, omniprésente pour tous les rôles de 30-40 ans de femme sensuelle, libre et aimante : Police, Adieu les cons, Benedeta, Madeleine Collins, Lui, En attendant Bojangles, Don Juan… pour ne citer que les films d’elle sortis ces deux dernières années ! Une telle omniprésence provoque un risque d’overdose, à l’instar d’Isabelle Huppert ou Catherine Deneuve chez les comédiennes plus âgées, Léa Seydoux et Adèle Exarchopoulos chez les plus jeunes. Chaque spectateur réagira à sa façon – nul besoin ici de rappeler l’exaspération épidermique que provoque chez moi chacune des apparitions de Isabelle Huppert dont j’endure pourtant chacun des films.

En ce qui me concerne, j’adore Virginie Efira. J’adore la douceur de ses traits ; j’adore la volupté de ses courbes – bien qu’elle ait quelques kilos de trop à l’aune du diktat intransigeant qui prévaut de nos jours – j’adore les intonations de sa voix. Et je ne m’en lasse pas….
Je pourrais dire la même chose de Benoît Magimel qui, depuis quelques mois, connaît un retour en force. Il vient d’obtenir le César du meilleur acteur pour le rôle déchirant de cancéreux en fin de vie qu’il incarne dans De son vivant. Désormais spécialisé dans les rôles de grand corps malade, il est sur son lit d’hôpital follement sexy dans Revoir Paris avec, lui aussi, une voix reconnaissable entre mille et un sourire gouailleur irrésistible.

Le second écueil sur lequel Revoir Paris aurait pu s’échouer est son thème. Les attentats terroristes sont en passe de devenir un marronnier du cinéma et de la littérature française. Ce sujet-là a suscité deux des livres les plus réussis de ces derniers mois : La Mythomane du Bataclan d’Alexandre Kaufmann et V13 d’Emmanuel Carrère. Alors que vient de s’achever le procès du V13, on attend le 5 octobre la sortie de Novembre, le thriller de Cédric Jimenez, avec Jean Dujardin, projeté à Cannes, sur la traque des membres du commando terroriste et celle de Vous n’aurez pas ma haine le 2 novembre, adapté de la lettre ouverte déchirante d’humanité d’Antoine Leiris.

L’immense qualité du film d’Alice Winocour – dont on avait aimé Augustine, Maryland et Proxima – est sa pudeur. La réalisatrice la doit peut-être à sa propre histoire : son frère faisait partie des otages du Bataclan, miraculeusement épargné. Avec beaucoup de sensibilité, elle montre comment cet attentat a rapproché les victimes, nouant entre elles un lien indéfectible ; elle montre aussi comment elle les a douloureusement éloignées de leurs familles, de leurs amis, qui n’ont pas partagé cette expérience unique.
Elle montre aussi l’ampleur du traumatisme subi, la difficulté à le surmonter et les voies, chaque fois différentes, qu’emprunte chacun pour y parvenir. Pour Mia, avec son blouson en cuir et son jean, sur sa Triumph rugissante, cela passera par « revoir Paris » qu’elle sillonne de part en part pour ravauder l’écheveau de sa mémoire parcheminée.

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Rebel ★☆☆☆

Kemal est un fils de Molenbeek, cette banlieue de Bruxelles devenue tristement célèbre comme creuset du terrorisme islamiste. Au grand dam de sa mère (Lubna Azabal), il aime les motos, le rap et l’argent facile. Son jeune frère, Nassim, l’idolâtre. Pour échapper à la police belge qui le recherche pour ses petits trafics, Kemal décide en 2012 de partir en Syrie. Il y découvre à son corps défendant la logique meurtrière que Daech déchaîne contre tous ses ennemis.
Tandis qu’il essaie de s’échapper de Racca et que son frère se fait embrigader, sa mère va tout faire pour les sauver l’un et l’autre.

La radicalisation, comment des jeunes Occidentaux, de confession musulmane ou fraîchement convertis, s’y laissent attraper au risque de s’y perdre : le thème est d’une brûlante actualité. Le cinéma s’en est saisi au point qu’on frise l’overdose devant les films sur ce thème depuis quelques années : La DésintégrationMade in FranceLes CowboysLe ciel attendraMon cher enfantExfiltrésLe Jeune AhmedL’Adieu à la nuit… sans oublier la remarquable mini-série Kalifat diffusée sur Netflix pendant le Covid.

Rebel a l’inconvénient de venir après cette longue série. Il ne raconte rien qu’on n’ait déjà vu : le malaise identitaire d’une jeunesse déboussolée qui croit trouver dans l’islam un refuge, le départ en Syrie et la brutale découverte d’un ordre violent et implacable, les tentatives anxiogènes de s’en évader, le coup de chapeau à la résistance kurde et à ses courageuses guerrières, etc….

Mais Rebel ajoute à ce défaut là deux autres, bien plus gênants. Le premier est d’esthétiser la violence qu’on prétend dénoncer, au risque de la complaisance.
Le second est la caricature dans laquelle Rebel verse souvent. Ses personnages sont tout d’une pièce, réduits au trait de caractère qu’ils sont censés incarner. Le héros, jeune, séduisant et sympathique et positif – quelles que soient les fautes qu’ils aient commises. L’humanité dont il fait preuve avec la femme, Noor, qu’il se voit attribuer au marché des esclaves, atteste de son bon fond. Nassim, le petit frère – bien jeune pour le rôle d’un candidat au Djihad – incarne l’enfance bafouée et instrumentalisée. Leur mère est tout à la fois Mater Dolorosa et Mère courage, prête à tout pour sauver ses deux enfants – au point qu’on se demande comment tant de qualités ont pu conduire à l’échec de leur éducation.

Rebel achève de se décrédibiliser avec les trois clips videos qui s’intercalent dans le récit, comme si le viol d’un personnage ou la mort d’un autre se racontait mieux en chantant. Ô secours Michel Sardou !

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Les oiseaux vont mourir au Pérou (1968) ★☆☆☆

Sur une plage, au Pérou, au lendemain du Carnaval, qui s’est achevé en folle bacchanale, Adriana (Jean Seberg), une femme nymphomane, frigide et suicidaire, fuit son mari (Pierre Brasseur) et attend la mort. Elle trouvera un temps refuge dans un bordel tenu par une Française (Danielle Darrieux) avant de rencontrer un humaniste (Maurice Ronet) qui la sauvera peut-être d’elle-même au risque de sa propre vie.

Romain Gary, personne ne le conteste, est un immense écrivain. C’est aussi un homme au destin romanesque qui combattit dans les Forces françaises libres avant d’intégrer la diplomatie française. Consul général de France à Los Angeles, il y rencontre Jean Seberg et le tout-Hollywood. Après avoir participé à plusieurs scénarios, il décide de passer derrière la caméra en adaptant une des nouvelles de son recueil Les oiseaux vont mourir au Pérou.

La production ne lui permet pas d’aller tourner sur place – le tournage aura lieu en Andalousie dans le golfe de Cadix – mais réunit autour de Jean Seberg une belle brochette d’acteurs. Dimanche dernier à l’Archipel, dans le dixième arrondissement, son dernier survivant, Jean-Pierre Kalfon, a distillé devant des aficionados transis quelques anecdotes. On pensait le film disparu. Jean-François Hangouet, éminent garyen et auteur chez Découvertes Gallimard d’un ouvrage de référence, en a dégotté une copie 35mm aux Etats-Unis, sous-titrée en anglais par Gary en personne. Et, en écho avec Kalfon, il a éclairé de sa science immense la genèse de ce film, les conditions de sa réalisation et sa réception à sa sortie, moins calamiteuse qu’on n’a coutume de le dire.

La critique depuis 1968 a pris l’habitude d’étriller Les oiseaux… et il y a de quoi !
Les défauts du film apparaissent dès la première scène, inutilement étirée et mal montée (si j’ose dire), où Adriana fait l’amour sur la plage avec quatre hommes successivement. Même si les dialogues font souvent mouche, surtout dans la bouche de Brasseur ou de Kalfon, les acteurs sont en roue libre, notamment Maurice Ronet qui semble complètement perdu. La très belle musique de Kenton Coe est gâchée par une mauvaise utilisation. Gary sasse et ressasse les thèmes et les caractères qui encombrent son oeuvre : la nymphomanie, l’impuissance, la mort inéluctable et la force du destin

Les oiseaux… constitue une curiosité exotique qui intéressera peut-être quelques amoureux inconditionnels de Gary. Mais passé ce cercle plus ou moins étroit, je vois mal qui pourrait y trouver de l’intérêt et a fortiori du goût.

Vous connaissez Les Oiseaux vont mourir au Pérou ? – Blow Up – ARTE

Avec amour et acharnement ☆☆☆☆

La cinquantaine, Sarah (Julie Binoche) et Jean (Vincent Lindon) forment un couple en apparence indestructible. Journaliste à RFI, Sarah a longtemps vécu avec François (Grégoire Colin), le meilleur ami de Jean. Jean quant à lui, un ancien rugbyman professionnel, a connu la prison et peine à retrouver un travail tandis que son fils, Marcus, élevé par sa grand-mère (Bulle Ogier) traverse une adolescence difficile.
Mais il suffit que Sarah recroise François avec lequel Jean est sur le point de renouer une association pour que ce couple si stable en apparence se fissure.

La sortie de Avec amour et acharnement a fait le buzz cette semaine. Parce qu’il avait remporté l’Ours d’Argent à Berlin. Parce que Vincent Lindon, auréolé du prestige de son statut de président du dernier jury du festival de Cannes, a profité de sa promotion pour venir lancer à la télévision un appel politiquement très correct au boycott du prochain Mondial au Qatar. Parce qu’enfin, Juliette Binoche, transgressant l’omerta qui règne sur les plateaux, a évoqué sans mâcher ses mots sa mésentente avec son partenaire – mésentente dont il faut souligner qu’elle ne transparaît pas à l’écran où les deux acteurs nous font croire, dans les scènes d’amour comme dans les disputes, à la parfaite alchimie.

Claire Denis, vache sacrée du cinéma français (Chocolat, Beau Travail, Trouble Everyday, White Material….), renoue avec Christine Angot qui avait écrit avec elle en 2017 le scénario de Un beau soleil intérieur, que j’avais copieusement étrillé. Juliette Binoche y jouait déjà le premier rôle, celui d’une quinquagénaire passant des bras d’un homme à un autre, en quête de son « soleil intérieur » (sic). Cette fois-ci, Claire Denis porte à l’écran un roman de Christine Angot, sorti en 2018, Un tournant de la vie.

Avec amour et acharnement, un titre lourdingue et faussement poétique qui voudrait résumer un sujet, filme un trio amoureux tout droit tiré du vaudeville : le mari, la femme et son amant. Faute de pouvoir se limiter à ce trio, le scénario y rajoute l’histoire du fils de Jean, un métis en échec scolaire que son père essaie de convaincre de ne pas laisser tomber le lycée avec une tirade anti-post-coloniale dont on se demande ce qu’elle vient faire ici.

Tout est hystérisé dans Avec amour et acharnement, comme souvent dans les livres de Christine Angot : quand par exemple Sarah croise François sur le chemin de son travail, elle est bouleversée au point de répéter dans l’ascenseur son prénom dans un murmure extatique. Le personnage interprété par Juliette Binoche qui retombe dans les bras de François tout en jurant de sa fidélité à Jean n’est pas crédible une seconde. Mythomane ? Schizophrène ? Vincent Lindon s’en sort mieux, en cocu piteux (et en père paumé), dont on sent que la violence qu’il peine à contenir risque d’exploser au prochain mensonge de Sarah.

Les scènes de dispute amoureuse se succèdent et distillent leur toxicité, qui mettent le spectateur de plus en plus mal à l’aise. Eprouve-ton de l’empathie pour les personnages, pour la crise qu’ils traversent ? pas le moins du monde. De l’intérêt pour leur histoire et la façon dont elle se dénouera ? encore moins au point que j’en ai déjà oublié la conclusion après l’avoir vue hier soir.

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Flee ★★☆☆

Un Danois d’origine afghane raconte à son ami, le réalisateur Jonas Poher Rasmussen, les circonstances de son départ d’Afghanistan, son long séjour en Russie, dans l’attente d’un passage à l’Ouest, et son arrivée au Danemark où il dut mentir sur son histoire pour obtenir le statut de réfugié. Il lui raconte aussi l’encombrante découverte de son homosexualité et la difficulté d’en faire l’aveu à sa famille.

Flee raconte une histoire vraie. Jonas Poher Rasmussen avait au lycée un camarade d’origine afghane, très timide, qui n’a accepté de lui raconter son parcours, qu’il avait caché de peur de se voir retirer son statut, que plusieurs années plus tard.  Le réalisateur danois aurait pu en faire un documentaire. Mais l’ami refusait de témoigner à visage découvert. Cette contrainte a obligé la production à recourir à l’artifice de l’animation développée par la société Final Cut for Real qui avait produit les films de Joshua Oppenheimer (The Act of Killing et The Look of SIlence).

Le résultat est visuellement étonnant et très réussi. Flee alterne plusieurs techniques. La plupart du temps, une ligne claire douce, presque naïve ; dans les moments les plus dramatiques, le dessin se fait plus fuyant ; des images d’archives sont aussi insérées qui créent un effet de distance avec ces 90ies aujourd’hui vieilles d’un quart de siècle.

Flee n’est pas le premier film à raconter les épreuves endurées par un réfugié sur le chemin de l’Europe. Il est à craindre que ce ne soit pas le dernier non plus. Des documentaires (Loin de chez nous, Midnight Traveler, Human Flow…), des fictions (L’Ordre des choses, Mediterranea…) et même un film d’animation, le très poétique La Traversée, se sont déjà frottés au sujet avec plus ou moins de succès.

Raconter cette histoire rétrospectivement, selon un procédé qui s’apparente à la thérapie freudienne, n’est pas nouveau non plus. C’était précisément la veine empruntée par Valse avec Bachir qui rencontra à sa sortie en 2008 un succès retentissant, qui peut sembler avec le recul un peu excessif.

L’originalité de Flee est d’ajouter à cette histoire-là celle d’un coming out. Un coming out qu’on imagine particulièrement délicat dans une société où l’homosexualité est considérée comme un tabou et un crime. Ce sujet-là avait déjà été traité avec beaucoup de talent au Kurdistan irakien dans un documentaire intitulé Toutes les vies de Kojin.

Flee donc, on l’aura compris, n’innove pas, ni sur la forme, ni sur le fond. Mais il n’en constitue pas moins une oeuvre étonnante qui nous livre le témoignage sensible et émouvant d’un homme qui, malgré les épreuves, réussit à construire sa vie d’homme.

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