Débâcle ★★☆☆

Eva vit seule à Bruxelles. Elle fuit sa sœur qui s’inquiète de son état et repousse les avances du photographe auprès duquel elle travaille. Elle décide de retourner dans son village natal où se tient une célébration. Dans le coffre de sa voiture, elle embarque un bloc de glace.

Débâcle est le premier film de Veerle Baetens, une actrice belge devenue célèbre grâce à son rôle dans Alabama Monroe (2013). Elle passe derrière la caméra pour adapter le livre à succès de Lize Spit sorti en 2011. Débâcle vient de recevoir le prix du meilleur film flamand à la dernière cérémonie des Magritte.

Débâcle joue sur deux temporalités : d’une part le retour au pays natal d’Eva adulte, d’autre part les souvenirs qui reviennent par bribes de son adolescence, l’époque où elle formait avec Tim et Laurens un trio indissoluble. En évoquant la mort accidentelle du frère aîné de Tim, l’intrigue nous entraîne sur une fausse piste. On imagine un temps que les circonstances de cette mort tragique constitueront la clé du film. Mais il n’en est rien. L’histoire de ces adolescents prend une autre bifurcation, dans laquelle une énigme racontée par Eva jouera un rôle crucial.

Tout bien considéré, le sujet de Débâcle se résume à pas grand-chose. C’est peut-être la faiblesse principale du film. Mais le talent des scénaristes et de la réalisatrice est de faire lentement monter la pression. Tout l’intérêt de Débâcle résidant dans ce lent dévoilement, la critique est condamnée à se taire. Tout au plus peut-elle dire qu’il y est question de l’amitié qui unit des enfants aussi bien que de la violence qu’ils sont capables de s’infliger et des traces indélébiles que ces traumatismes laissent.

La fin de Débâcle est glaçante. Mais j’en ai déjà trop dit.

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Le Pion du général ★☆☆☆

Comme son père et son grand-père avant lui, le jeune Rakib voue une indéfectible loyauté au général Purna. Homme à tout faire, gardien, cuisinier, chauffeur, il assiste le vieil homme, revenu habiter sa maison de famille pour briguer les suffrages de ses concitoyens qui le craignent et le vénèrent.

Le Pion du général est un film indonésien, le quatrième pays le plus peuplé au monde, le plus grand pays musulman par sa population, mais dont la production cinématographique n’est pas au diapason de sa taille. L’Indonésie, on le sait (ou pas !) a connu pendant la Guerre froide trente années de pouvoir autoritaire sinon de dictature, pour se démocratiser tardivement à la fin des années 90. Elle porte encore les stigmates de ces temps troublés  comme l’ont montré les deux documentaires époustouflants de Joshua Oppenheimer sur les massacres de 1966 : The Act of Killing et The Look of Silence.

Makbul Mubarak, dont la famille servit sous le régime de Suharto, interroge la figure de l’autorité et les limites de la loyauté. Le titre original du film, Autobiography, souligne cette inspiration personnelle. La traduction française n’en est pas moins habile, qui fait référence au goût du héros pour les échecs.

Pour le jeune Rabik, le général Purna est tour à tour un mentor, un père de substitution et un ogre dont il doit à tout prix, sauf à y perdre son âme, échapper à l’emprise carnassière. Mais, comme d’ailleurs un autre film diffusé en France l’an passé, Une femme indonésienne, Le Pion du général souffre d’une mise en scène trop taiseuse et empesée, qui étire le scénario sur près de deux heures sans qu’on comprenne le retournement de son héros, qui passe de la soumission la plus totale à l’insubordination.

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Il n’y a pas d’ombre dans le désert ★☆☆☆

Anna (Valeria Bruni Tedeschi), une écrivaine française dont l’oeuvre est hantée par la mémoire de la Shoah, a convaincu son père de se rendre à Tel Aviv pour y témoigner au procès d’un ancien criminel nazi, sur l’identité et la responsabilité duquel plane un doute. Dans la salle d’audience, elle rencontre Ori qui y a accompagné sa mère qui fait une déposition pleine de dignité. Ori est persuadé d’avoir connu et aimé Anna vingt-trois ans plus tôt à Turin ; mais Anna ne le reconnaît pas et est vite dérangée par son comportement.

La bande-annonce de ce film israélien était attirante. Elle posait les bases d’une intrigue à double fond : le nonagénaire souffreteux assis au banc des accusés est-il ou pas l’officier hongrois responsable de la mort de 1200 Juifs à Novi Sad en juillet 1944 ? cette écrivaine française lost in translation à Tel Aviv est-elle ou pas la femme avec qui Ori prétend avoir couché vingt ans plus tôt à Turin ?

Hélas Yossi Aviram qui a réalisé le film et en a co-signé le scénario avec Valeria Bruni Tedeschi elle-même, ne tire pas tout le parti de cette riche idée de départ. Privé d’enjeu par un coup de théâtre qu’on taira, le film s’égare dans sa seconde moitié dans le désert du Néguev, un peu à la façon des films languissants d’Antonioni (on pense au désert de borite de Zabriskie Point). Les héros s’y perdent. Ils nous y perdent aussi….

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Black Tea ★☆☆☆

Pour avoir été trompée la veille de son mariage, Aya (Nina Mélo, l’infirmière de Nina, la série de France 2) dit non à son promis et quitte l’Afrique pour l’Asie. Elle part refaire sa vie en Chine dont elle apprend vite la langue. Elle travaille dans la boutique de M. Cai (Han Chang) qui y vend le thé qu’il cultive sur sa plantation. Entre la jeune femme en rupture de ban et l’homme mûr qui porte depuis son expatriation au Cap-Vert un secret trop lourd pour lui se noue un lien mêlé de respect et d’affection.

Il aura fallu attendre près de dix ans pour que le réalisateur mauritanien Abderrahmane Sissako tourne son nouveau film. Le succès étonnant de Timbuktu, César 2015 du meilleur film, nommé aux Oscars, aurait dû lui ouvrir bien des portes. L’a-t-il au contraire inhibé ?

Abderrahmane Sissako choisit de situer l’intrigue de Black Tea à Canton (même s’il a tourné à Taïwan). Le lieu est fascinant qui voit se rencontrer deux univers qu’on n’associe pas spontanément, la Chine et l’Afrique, alors qu’on sait, sans remonter à l’expédition de l’amiral Zheng He sur les côtes africaines au début du XVème siècle, l’importance que la Chine occupe désormais en Afrique, au point d’y concurrencer les vieilles puissances coloniales (voir sur ce point le chapitre 5.2.1.2. de La France en Afrique). C’est à ma connaissance la première fois que le cinéma en fait son argument principal.

C’eût pu être un documentaire sur « Chocolate City », le quartier africain de Canton où les commerçants africains viennent faire leur marché, qu’il s’agisse de thé, de niqabs ou de lingerie coquine, et où les Chinois achètent des produits importés, s’initient au twerk et se font tresser les cheveux. C’est hélas une fiction un peu trop artificielle, aux éclairages millimétrés qui tombent sur la tête des protagonistes, une sorte de Wong Kar-wai afro-asiatique.

Aya, qui change de coiffure et de tenue à chaque scène comme si elle participait à un défilé de mode, parle le cantonais avec une aisance admirable. Mais ses expressions se réduisent au seul sourire pâmé que lui arrache la dégustation d’une tasse de thé. On se croirait dans une pub pour Dammann Frères.

L’intrigue, digne d’un mauvais roman-photo, au lieu de se focaliser sur Aya, s’éparpille. Elle fait la part belle à l’autre protagoniste, M. Cai, avec lequel on s’embarque pour un flashback et/ou un rêve éveillé à Mindelo, dans le nord de l’archipel du Cap-Vert. Une scène le confronte à ses beaux-parents qui accumulent les clichés racistes sur les Africains, au grand dam du fils de M. Cai et de M. Cai lui-même. Ces réactions là auraient mérité de plus amples développements : comment les Africains sont-ils accueillis en Chine ? y sont-ils victimes de racisme ? Mais, là encore, un documentaire eût mieux convenu que cette fade bluette interraciale.

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Walk Up ★☆☆☆

Byungsoo, un réalisateur de cinéma d’une certaine notoriété, amène sa fille rendre visite à une amie de longue date. Architecte d’intérieur, elle est propriétaire d’un petit immeuble de trois étages dans un quartier huppé de Séoul. Byungsso espère qu’elle acceptera de prendre sa fille en stage. Le repas qu’ils partagent est interrompu par l’appel téléphonique de son producteur.

Hong Sangsoo poursuit, au rythme frénétique qui est le sien de deux à trois films par an, sa prolifique carrière. Les  deux précédents – De nos jours et La Romancière, le Film et le Heureux Hasard – sont sortis en 2023 et les deux prochains sont déjà en boîte.

Ses films ont sur moi le même effet que les romans de Patrick Modiano. J’ai le plus grand mal à en comprendre le sujet et les rebondissements, suspectant leur auteur de prendre un malin plaisir à m’égarer dans des temporalités floues et des personnages interchangeables. Je n’arrive plus à me souvenir de chacun, car ils se ressemblent tant les uns les autres que je les confond tous dans un brouillard nébuleux et innommé.

Walk Up pousse ce défaut-là (ou bien est-ce une qualité que je n’ai pas su prendre pour telle) au paroxysme. Son dispositif est minimaliste. Son action se déroule dans un lieu unique, un immeuble dont chaque chapitre se déroule dans un étage différent, le restaurant du rez-de-chaussée, la salle à manger privatisable du premier étage, les deux appartements des deux derniers étages. On ne compte au casting que cinq ou six – je ne suis pas tout à fait sûr du nombre exact – personnages : le héros, sa fille, la propriétaire, la cuisinière et le cuistot qui a choisi le prénom occidental Jules.

Le film raconte plusieurs épisodes qui se déroulent à plusieurs mois sinon plusieurs années d’intervalle : le réalisateur après avoir réussi à faire recruter sa fille est présenté à la cuisinière qui tombe amoureuse de lui. Ils vivent ensemble quelque temps avant de se séparer, laissant le réalisateur, malade, aigri, occuper seul l’appartement du dernier étage. Mais, si j’ai bien compris Walk Up, ces scènes sont le produit de l’imagination du héros, qui les a fantasmées le temps d’un somme (ou bien le temps de son rendez-vous avec son producteur ?).

Je suis ressorti de la salle, comme chaque fois des films de Hong Sangsso, passablement perplexe et furibard. Perplexe d’être passé à côte de quelque chose que je n’avais pas compris, dans l’intrigue elle-même dont un détail m’aurait échappé, ou alors dans l’atmosphère de ces films auxquels je ne suis pas sensible. Et furibard à la fois contre ce réalisateur que décidément je ne goûte pas et dont je m’entête pourtant à voir tous les films et contre moi-même qui ne suis pas assez subtil pour les apprécier.

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La Mère de tous les mensonges ★☆☆☆

Asmae El Moudir est née en 1990 au Maroc. Elle a grandi à Casablanca avant de faire des études de cinéma et de devenir documentariste. Elle a entrepris de reconstituer en miniature le quartier de son enfance, avec des figurines en argile fabriquées par son père et des costumes confectionnés par sa mère. La confrontation de sa famille à cette reconstitution est l’occasion d’exhumer des souvenirs enfouis.

La Mère de tous les mensonges documente une page méconnue de l’histoire marocaine contemporaine : les émeutes du pain du 20 juin 1981, violemment réprimées par les autorités qui en ont systématiquement effacé les traces. À cette occasion, une voisine de la famille d’Asmae a mystérieusement disparu.

Asmae El Moudir use d’un procédé original pour raconter une histoire à la fois intime et nationale. Elle aurait pu recourir, comme le font les documentaires classiques, à des images d’archives. Or, il n’en existe guère. Elle aurait pu, comme c’en est devenu la mode, tourner un film d’animation. Elle choisit un autre parti : la reconstitution en miniatures de son quartier, de sa maison, des membres de sa famille.

Elle choisit de réunir sur le plateau de tournage les principaux protagonistes et, au premier chef, sa grand-mère, dragon domestique et gardienne des secrets les mieux enfouis. Ce personnage est au centre du film. Son statut est ambigu : est-ce au fond une personnalité attachante, dont le comportement revêche s’explique par sa biographie ? ou est-elle authentiquement aussi vipérine qu’elle en a l’air ?

La question n’est pas vraiment tranchée. Ou du moins, je n’ai pas compris qu’elle l’ait été. Et c’est peut-être tant mieux ainsi, le personnage – et le film avec lui – gardant ainsi sa part de mystère. Pour autant, cette ambiguïté est plus dérangeante que stimulante. On sort du film en même temps séduit par l’audace de sa mise en scène, entre théâtre de marionnettes et catharsis familiale façon Festen, et frustré d’une montagne qui accouche d’une souris, le motif de cette histoire se révélant tout compte fait bien pauvre.

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20 000 espèces d’abeilles ★★★☆

Coco est un petit garçon androgyne de huit ans et a bien du mal à savoir qui il est, garçon ou fille. Il passe l’été avec sa mère, son frère et sa sœur au Pays basque chez sa grand-mère maternelle. Tandis que la famille prépare activement le baptême d’un cousin, Coco va à la piscine, entretient les ruches de sa grand-tante, assiste sa mère dans son atelier de sculpture…

20 000 espèces d’abeilles n’a pas le défaut qu’on pouvait redouter : verser dans le militantisme que son sujet appelait. Ce n’est pas un film sur « la théorie du genre » – pour reprendre une expression que les opposants de Najat Vallaud Belkacem aimaient brandir, qui suspectaient la ministre de l’Education nationale de François Hollande de vouloir transformer nos chères têtes blondes en queer non binaires. Ce n’est pas non plus un plaidoyer en faveur du transgenrisme.

On me dira que la frontière est poreuse entre Petite Fille, le documentaire ouvertement militant de Sébastien Lifshitz dans lequel on avait parfois le sentiment que le malaise du jeune Sasha était un prétexte pour sa mère à lui faire changer de genre, A Good Man, où Noémie Merlant interprétait le rôle d’un homme transgenre qui tombait enceint, l’inoubliable Girl, Tomboy, le film si légitimement encensé de Céline Sciamma auquel 20 000 espèces d’abeilles ressemble peut-être le plus, ou encore l’oubliable, quoiqu’avant-gardiste, Ma vie en rose sorti il y a plus d’un quart de siècle. Et on n’aura pas totalement tort.

20 000 espèces d’abeilles a une immense qualité qui manque de peu de basculer en défaut. C’est un film fait de mille petits riens, qui a la torpeur des longues journées d’été. Il ne s’y passe rien de dramatique. La jeune actrice Sofia Otero – qui en recevant l’Ours d’argent de la meilleure interprétation a rouvert le sempiternel débat de la légitimité de très jeunes acteurs (l’héroïne de Ponette primée à cinq ans à Venise, Tatum O’Neal, Oscar du meilleur second rôle à dix ans) à être récompensés – y joue le rôle de ce petit garçon qui se pose des questions informulées : suis-je un garçon ? une fille ? pourquoi la réponse à cette question qui semble si évidente à mon grand frère ou à ma grande sœur, n’est-elle pas évidente pour moi ? en grandissant, la réponse viendra-t-elle ?

Si ces questions étaient verbalisées, le film serait d’une lourdeur éléphantesque. Dieu merci, rien n’est exprimé clairement. Tout passe par des sous-entendus, du hors champ, comme cette scène dans un magasin d’habillement où la tante de Coco achète à ses neveux et nièces des tenues pour le baptême de son nouveau-né. Quand la scène commence en filmant la mère de Coco qui intervient brutalement pour faire cesser une altercation avec une vendeuse, on ne sait pas ce qui vient de se passer : Coco a-t-il refusé de porter le costume masculin que sa tante avait choisi pour lui ? a-t-il voulu de force essayer une robe au risque de l’endommager ?

Le refus de tout militantisme se conjugue aussi à celui de tout manichéisme. La confusion des genres dont est victime Coco ne se heurte pas à un mur d’hostilités. La tentation pourtant a dû être grande de tourner une scène où le jeune Coco se serait retrouvé en bute à une ricaneuse transphobie, à cause de ses cheveux longs ou de son goût pour les accessoires féminins. Mais – et là encore il faut saluer la rigueur de la réalisatrice basque espagnole dont c’est le premier long métrage – 20 000 espèces d’abeilles ne contient aucune de ces scènes aux effets faciles. Son mérite est d’autant plus grand que sa réalisatrice s’est inspirée d’un fait divers dramatique : le suicide d’un garçon basque transgenre de seize ans qui s’était vu refuser un traitement hormonal.
SI certes, le mal être de Coco passe mal chez sa grand-mère, une femme confite en religion, sa mère et sa grand-tante ne veulent que son bien. Et les enfants de son âge, à commencer par son frère aîné, dont la réaction est étonnante, sont les plus tolérants.

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Madame de Sévigné ★★☆☆

Madame de Sévigné fut une observatrice acérée de la vie à la Cour de Louis XIV. Sa correspondance, qui n’avait pas vocation à être rendue publique, en porte le témoignage et acquit très vite une célébrité méritée.

L’attachement qu’elle porta à sa fille fut longtemps mis à son crédit. Il rompait avec la froideur sinon le détachement avec lequel les enfants, notamment dans la haute noblesse, étaient élevés à l’époque, soit que leur mortalité très forte interdît qu’on s’y attachât, soit qu’une abondante domesticité en assumât l’essentiel de l’éducation. Un féminisme avant-gardiste sinon anachronique soulignait combien Marie de Sévigné était attachée à l’indépendance et à l’épanouissement de sa fille.

Mais une relecture plus récente a dévoilé une mère plus possessive qu’aimante qui ne supporte pas l’éloignement de sa fille et sa dépendance à son mari, le comte de Grignan, qu’elle accuse de tous les maux.

C’est à cette peinture d’une mère toxique que s’attache le film d’Isabelle Brocard, qui en a co-écrit le scénario. Karin Viard, qui nous épargne les tics et les tocs dans lesquels elle s’est parfois laissé enfermer, y interprète une femme d’une intelligence, d’une sensibilité, mais aussi d’une détermination hors du commun. Rien ne lui résiste, sinon peut-être cette fille à laquelle une mère trop aimante voue un trop-plein d’amour. Le personnage de Françoise, comtesse de Grignan, interprétée par Ana Girardot, m’a semblé plus complexe que celui, monomaniaque, de sa mère : si Françoise manque de tomber dans la folie, est-ce de la faute de sa mère ? ou bien présentait-elle elle-même un terrain propice ?

J’ai aimé l’élégance de ce film, sa langue, ses costumes, ses décors. J’ai aimé Noémie Lvovsky qui se fait décidément une spécialité à apparaître pendant quelques scènes dans des seconds rôles toujours marquants (Jeanne du Barry, La Grande Magie, Youssef Salem a du succès…). Mais j’ai trouvé que, une fois posés le couple mère-fille et la tension qui l’anime, aussi intéressant soit-il, le film n’avait plus grand-chose à dire et faisait du surplace.

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Dune, deuxième partie ★★★☆

Seuls survivants du clan des Atréides, après le raid victorieux des Harkonnen sur Arrakeen, la capitale de la planète Arrakis, Paul (Timothée Chalamet) et Jessica sa mère (Rebecca Ferguson) se sont réfugiés chez les Fremen, un peuple qui habite la partie méridionale, désertique et inhospitalière, de la planète. Ils y préparent leur revanche.

Il aura fallu attendre plus de deux ans la sortie de cette deuxième partie, au risque d’oublier les détails méandreux de la première. Mais le jeu en valait la chandelle. Si son scénario est peut-être moins subtil que celui du précédent opus, Dune, deuxième partie – que des esprits malicieux mais logiques proposent de rebaptiser « de deux » – est un spectacle époustouflant. Il serait criminel de le voir autrement qu’au cinéma et en Dolby Stereo. Les décors majestueux, les costumes stylés, la musique symphonique de Hans Zimmer (qui relève la gageure de signer la BOF de centaines de films sans être ni tout à fait le même ni tout à fait un autre), la durée écrasante de près de trois heures… tout concourt à faire de ce space opera épique un moment de cinéma inoubliable.

Ce qui frappe surtout, pendant le film, et quelques heures après, si on se donne le temps d’y réfléchir, est la richesse des thèmes brassés par le livre de Frank Herbert, dont la moindre des qualités de Denis Villeneuve est de lui être très fidèle. Des étudiants en cinéma après des générations d’étudiants en littérature en feront, espérons-le, leur miel et consacreront leurs mémoires à :

  • « Une lecture géopolitique de Dune : empire, colonisation et lutte de libération nationale » : la lutte des Fremen contre les Harkkonen qui ont fait main basse sur leur planète et, derrière eux, contre l’Empereur qui a armé leurs bras, peut se lire comme une métaphore des guerres de libération menées au Vietnam ou en Afghanistan.
  • « L’orientalisme de Dune » : la religion pratiquée par les Fremen n’est pas sans présenter bien des points commun avec l’Islam, tout comme leur mode de vie dans le désert pourrait rappeler celui des tribus nomades de la péninsule arabique aux temps du Prophète. Les Fremen vivent dans l’espérance du retour du Mahdi, cette figure à la fois religieuse et politique de l’Islam qui inspira des soulèvements nationalistes, par exemple au Soudan à la fin du XIXème siècle. Les Fedaykin, ces guerriers Fremen, évoquent irrésistiblement les feddayin palestiniens, qui se battent contre Israël pour la souveraineté de leur pays. La mise en avant de cette identité là, voire sa glorification, sont étonnantes dans l’Amérique post-11 septembre et surprennent de la part d’une Amérique trumpiste ouvertement pro-israélienne.
  • « Paul Atréides, Messie ou Prophète ? » : Ce sujet-là, non sans lien avec le précédent, interroge la dimension religieuse du héros de Dune. A la fois Mahomet et Moïse, il guide son peuple hors du désert vers la terre promise, ce « paradis vert » auquel rêve Stilgar (Javier Bardem), le chef Fremen. Possède-t-il une dimension christique ? se sacrifiera-t-il pour son peuple ? La troisième partie du film et la fin du roman le révèleront. Un parallèle peut aussi être esquissé avec Anakin Skylwalker, le héros de la sage Star Wars, dont on connaît [attention spoiler] la généalogie troublée.
  • « Les femmes dans Dune » : il y aurait une étude à consacrer au Bene Gesserit, cet ordre féminin, semblable à un ordre maçonnique, qui, à côté du pouvoir séculier monopolisé par les hommes [Dune est un patriarcat viriliste de la pire des espèces dont on peut malicieusement se demander s’il subira les flèches des wokistes], exerce une influence souterraine sur l’ordre des choses. Il est dirigé par Gaius Helen Mohiam interprétée avec la glaçante majesté qu’on lui connaît par Charlotte Rampling. Dame Jessica, la mère de Paul Atréides, en fait partie, ainsi que deux personnages qui font leur apparition dans cet opus : la princesse Irulan (Florence Pugh) à laquelle son père l’Empereur a promis de lui succéder, et Margot Fenning (Léa Seydoux).

On ne saurait achever cette critique fort sentencieuse sans dire un mot d’un sujet qui, si, par construction il ne figure pas dans le livre, pourrait lui aussi donner la matière d’une étude à part entière : Timothée Chalamet. Le choix de cette star pour interpréter le rôle titre dit beaucoup de notre époque. Dans le film honni de David Lynch, le rôle était tenu par Kyle McLachlan. Pour interpréter ce nouveau Messie, ce chef de guerre, on imagine plus volontiers une montagne de muscles qu’un adolescent fluet. Timothée Chalamet, sa silhouette gracile, ses cheveux frisés, son charme androgyne, étonne et détonne. Il n’est guère crédible dans le combat qui l’oppose au baron Fey-Rautha Harkonnen. Quant au couple qu’il est censé former avec Chani (Zendaya), c’est sans doute le chaînon le plus faible du film.

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Une vie ★★☆☆

Jeune courtier à la City de Londres, Nicholas Winton se rendit à Prague à l’hiver 1938. Il y découvrit avec horreur le dénuement dans lequel y vivaient les réfugiés fuyant les persécutions nazies. Il mobilisa toute son énergie à travers le Comité britannique pour les réfugiés de Tchécoslovaquie (BCRC) pour organiser le départ vers l’Angleterre de plusieurs centaines d’enfants. Son héroïsme désintéressé resta longtemps ignoré jusqu’à sa révélation lors d’une émission télévisée en 1988 qui rassembla les enfants qu’il avait sauvés d’une mort certaine.

L’émotion spontanée ressentie en regardant l’émission télévisée de 1988 qui réunit les enfants des convois organisés en 1939 au départ de Prague par Nicholas Winton et leur bienfaiteur est si grande qu’on comprend aisément qu’elle ait suscité l’envie d’en faire un film. Mais hélas, cette entreprise, aussi noble soit-elle, fait long feu.

Elle essaie de mêler deux temporalités. D’un côté, une reconstitution en carton-pâte de la Tchécoslovaquie sur le point d’être envahie par l’Allemagne où un jeune Nicholas Winton, traumatisé par ce qu’il découvre dans les camps de réfugiés, se démène comme un beau diable pour mettre à l’abri des enfants, notamment juifs, dont nous savons – mais dont les contemporains ne savaient pas – la mort certaine à laquelle ils sont promis s’ils ne s’échappent pas à temps. De l’autre, en 1988, un Nicholas Winton vieillissant auquel la star du quatrième âge Anthony Hopkins prête ses traits, qui semble déchiré par le remords d’avoir laissé derrière lui des victimes innocentes.

Le titre se voudrait polysémique ; mais il ne l’est qu’à moitié. Une vie renvoie peut-être à celle de Nicholas Winton, dont en fait on n’apprend pas grand chose entre 1938 et 1988. Une vie renvoie plus certainement à l’adage juif plein de sagesse selon lequel : « qui sauve une vie sauve l’humanité ».

Pas certain d’avoir comme lui montré le même entêtement à sauver ces enfants, on craint d’être bien mesquin en objectant que Nicholas Winton n’a pas risqué grand-chose en menant à bien son entreprise. Qu’il n’ait pas pris de risque physique n’enlève rien à l’admiration que son obstination mérite. Aussi mesquin sans doute serait-il de regretter que tout le mérite de cette action collective lui revienne à lui seul, ses compagnons au Comité britannique étant tous disparus cinquante ans après les faits.

On pleure abondamment devant Une vie, à commencer par sa bande-annonce en moins de deux minutes. Faut-il saluer un film pour jouer si efficacement sur ce ressort-là ? ou faut-il au contraire l’en blâmer ?

La bande-annonce