Adieu Paris ☆☆☆☆

Une bande de huit vieux copains, stars de la chanson, du cinéma, du théâtre, du monde de l’art, se retrouve chaque année pour un déjeuner à La Closerie des lilas.

Aimez-vous Édouard Baer, son humour décapant, son charme désopilant, son dandysme mélancolique ? Si oui, courez voir Adieu Paris ! Vous allez adorer ! D’ailleurs la salle comble où j’ai vu Adieu Paris en avant-première lundi soir était tout entière acquise à sa cause. Édouard Baer en personne y présentait son dernier film, entouré de la quasi-totalité de ses acteurs (Pierre Arditi et Gérard Depardieu manquaient quand même à l’appel). En roues libres, avec Benoît Poelvoorde, il a sorti quelques vannes. Certaines, pleines de répartie, étaient drôles, d’autres moins.

Tel est le problème d’Adieu Paris, qui n’est rien d’autre qu’un long tunnel de situations et de bons mots, plus ou moins réussis, plus ou moins drôles.
Son sujet laisse perplexe. Huit anciennes gloires y sont réunies : on reconnaît (ou pas) Pierre Arditi, Daniel Prévost, Bernard Le Coq, Bernard Murat et, bizarrement, François Damiens dont on se demande ce qu’il est venu faire dans ce cénacle de vieux septuagénaires. Jouent-ils leurs vrais personnages sous leur vrai nom ? Non. Bernard Le Coq est une star déchue de la chanson, François Damiens une valeur montante de l’art conceptuel. Quant à Benoît Poelvoorde, qui joue un comédien de stand-up prénommé Benoît, il joue sans succès l’incruste au comptoir du bar adjacent.

Édouard Baer – qui arrive avec trois quarts d’heure de retard et s’abstiendra finalement de passer à table – a-t-il voulu signer un film nostalgique sur le temps qui passe, sur la célébrité qui se fane, sur la mort qui vient ? A-t-il voulu croquer avec causticité les derniers feux de stars vieillissantes empêtrées dans leurs petits défauts, dans leurs petites mesquineries ?

Rien n’est drôle dans ce film paresseux. Rien n’est touchant sinon peut-être le personnage de Jackie Berroyer frappé par un Alzheimer qui n’a pas encore dit son nom mais qui montre déjà, dans les absences de son personnage, son macabre visage.

La bande-annonce

Les Promesses ★★★★

Clémence Collombet (Isabelle Huppert) est la maire de la troisième ville du 9-3 (Aubervilliers ? Aulnay ?). Son second mandat arrive à son terme et, comme elle s’y était engagée, elle s’apprête à passer la main à sa première adjointe. Mais, flanquée de son fidèle directeur de cabinet (Reda Kateb), elle tient à mener à bien avant son départ le projet auquel elle tient  depuis toujours : la rénovation du quartier des Bernardins. Pour y parvenir, elle doit décrocher la subvention de soixante-trois millions d’euros que le Gouvernement lui a promise.

La bande-annonce des Promesses ne vous aura peut-être pas donné l’envie délirante de le voir. Encore Isabelle Huppert vous êtes-vous dit en retenant un soupir ! Encore Reda Kateb dans le rôle d’un immigré de banlieue en mal d’intégration républicaine ! Encore un petit film français qui caricature la vie politique et ses compromissions !

Balayez vos a priori et courez voir Les Promesses. C’est peut-être le meilleur film du moment. Il est l’oeuvre de Thomas Kruithof qui avait signé en 2016 un polar politique injustement ignoré (La Mécanique de l’ombre). Son scénario est co-écrit par Jean-Baptiste Delafon, le co-créateur de Baron Noir, sans doute la meilleure série jamais réalisée sur la vie politique française.

Les Promesses a les mêmes qualités que Baron noir. Comme lui, il dépeint avec beaucoup d’intelligence et beaucoup de réalisme le quotidien de la vie politique : le dévouement des hommes (et des femmes ici) politiques, les dilemmes de l’engagement, les processus de décision ministérielle…. Il le fait sans jamais verser dans le manichéisme : le personnage joué par Isabelle Huppert est de ce point de vue remarquable – et l’interprétation de cette immense actrice, dont je dois respectueusement m’incliner devant le talent, est aux petits oignons – qui réussit en même temps à camper une personnalité altruiste dévouée au bien public et une ambitieuse qui s’ignore.
Comme lui, il multiplie les rebondissements au point de nous donner le tournis. Les Promesses, comme Baron noir, nous balade, sans nous dire où on va et à quoi il faut s’attendre. Ce pourrait être une faiblesse. C’est une force. Il n’y a rien de prévisible dans ce film dont on ignore quand on en lit le pitch quel en sera l’enjeu et a fortiori quel en sera le dénouement.
Comme lui, il parie sur l’intelligence des spectateurs. Accrochez vous à votre siège. ne vous laissez pas distraire. Et allez voir Les Promesses accompagné.e pour pouvoir en discuter ensuite !

La bande-annonce

Memory Box ★☆☆☆

Alex est une jeune adolescente d’origine libanaise. Sa mère, Maia, et sa grand-mère, Téta, se sont installées au Canada une trentaine d’années plus tôt. Un carton livré le jour de Noël lui permet de plonger dans leur passé et de comprendre les motifs de leur exil.

Joana Hadjithomas et Khalil Joreige sont tous les deux nés en 1969. Ils ont passé leur adolescence au Liban pendant la guerre avant d’en partir. Les carnets, les cassettes audio, les tickets de cinéma qu’on voit dans le film sont précisément ceux que Joana a gardés de cette époque. La musique new wave qu’on y entend est celle, déjà mondialisée, qui a bercé l’adolescence de tous les jeunes du monde qui ont grandi dans les 80ies.

Memory Box est un film profondément nostalgique sur l’adolescence et sur la perte. On imagine volontiers l’émotion ressentie par ses réalisateurs en l’écrivant et en le filmant. Ce plaisir mélancolique un peu égoïste, ils le font partager aux Libanais qui ont vécu le même traumatisme de l’exil. Pas sûr qu’il touche grand-monde au-delà de ce cercle forcément étroit sinon les spectateurs nés à la fin des 60ies et au début des 70ies.

Pas sûr en particulier que l’autre sujet du film, la transmission du souvenir, émeuve. Car il est trop rebattu. Et il est desservi par la piètre interprétation de l’actrice qui joue Alex. Ses scènes avec sa grand-mère et avec sa mère sont aussi artificielles que des telenovelas mexicaines. En revanche, on retrouve, sous les traits de Maia jeune, Manal Issa, la révélation de Peur de rien, qu’on avait revu sans déplaisir dans Ulysse et Mona et Mon tissu préféré. Et on se prend à regretter que, dans la succession des flashbacks entre le Canada d’aujourd’hui et le Liban d’hier, une part plus grande n’ait pas été laissée aux scènes reconstituées dans le Beyrouth de la guerre. C’est pour lui qu’on était venu voir le film. Et c’est de lui dont on ressort frustré.

La bande-annonce

Adieu Monsieur Haffmann ★★★☆/★☆☆☆

Joseph Haffmann (Daniel Auteuil) est joaillier à Montmartre en 1941. Sentant la menace grandir, il envoie sa femme et ses trois enfants en zone libre avant de les y rejoindre. Avant de partir, il passe un marché avec son commis, François Mercier (Gilles Lellouche). Il lui laisse les clés de sa boutique, l’usage de son appartement et les gains de son commerce en échange de la promesse de pouvoir y revenir avec sa famille après la guerre. Mercier accepte, malgré les hésitations de sa femme Blanche (Sara Giraudeau). Le couple prend possession des lieux sous le regard hostile des voisins. Mais coup de théâtre : Haffmann, que la surveillance policière a empêché de quitter Paris, revient à la nuit tombée et doit se cacher dans la cave.

Je ne suis pas parvenu à me décider si je devais écrire une critique gentillette ou scrogneugneu de l’adaptation par Fred Cavayé, un réalisateur français abonné aux thrillers testotéronés (Pour elle, À bout portant), de la pièce de théâtre à succès de Jean-Philippe Daguerre couronnée en 2018 par quatre Molières.

La critique bienveillante serait, on l’a compris, enthousiaste. Elle saluerait la belle leçon d’histoire qui nous plonge dans l’une des périodes les plus sombres de la France contemporaine et nous interroge avec intelligence sur la façon dont on pouvait imperceptiblement y devenir un héros ou un collabo. Elle applaudirait à la qualité d’un scénario d’une parfaite logique qui multiplie les rebondissements jusqu’à une conclusion inattendue pour nous tenir constamment sur la brèche. Elle rendrait enfin un hommage appuyé aux trois acteurs principaux, qui représentent chacun la fine fleur de sa génération : Daniel Auteuil (1950) qui se bonifie comme le vieux vin, Gilles Lellouche (1972) qui réussit à jouer un parfait salaud sans verser dans la caricature et Sara Giraudeau (1985) qui, de film en film, réussit, l’air de rien, à révéler l’ampleur de son talent.

La critique scrogneugneu serait plus sévère. Elle invoquerait les mânes écrasantes de films indépassables qui ont déjà traité ce sujet avec autrement de maîtrise : Monsieur Klein, Le Dernier Métro… Elle reprocherait à cette pièce de théâtre filmée son pesant classicisme, sa reconstitution maniérée de l’époque, sa mise en scène convenue, ses clichés (ach ! l’officier allemand si fin esthète entouré de maîtresses lubriques et à-qui-on-l’a-fait-pas) et ses coups de théâtre un peu trop nombreux et trop téléphonés. Elle le blâmerait peut-être surtout pour vouloir à tout prix faire naître une émotion, une empathie, par des procédés grossiers : les lourds silences de Daniel Auteuil (de l’homme trahi qui en toute circonstance saura garder sa dignité d’homme), les gros plans sur le visage de Gilles Lellouche (qui devient un salaud pour de bonnes raisons), la moue tremblante de Sara Giraudeau, etc.

Ne sachant laquelle des deux critiques écrire, je les ai écrites toutes les deux. À vous de choisir à présent.

La bande-annonce

The Chef ★★☆☆

Panique en cuisine pour Andy Jones (Stephen Graham), le chef étoilé d’un restaurant londonien à la mode. Sa seconde réclame une augmentation ; sa cheffe de salle a accepté plus de réservations que prévu ; une jeune stagiaire française peine à prendre ses marques ; une serveuse arrive en retard ; une cliente est allergique aux fruits à coques ; son ancien mentor débarque sans crier gare accompagné d’une critique culinaire impitoyable, etc. Et pendant ce temps, Andy Jones doit gérer au téléphone sa femme en plein divorce et son fils qui lui reproche son départ.

Le jeune réalisateur Philip Baratini avait travaillé comme serveur dans un restaurant pour payer ses études de cinéma. Il en a gardé l’idée de ce film, raccord à la mode des téléréalités culinaires qui font le succès des prime times de nos soirées télévisées, en France comme au Royaume-Uni.

Son idée de génie est de l’avoir tourné en un seul plan-séquence. Il  ne s’agit pas seulement d’une prouesse technique. Il s’agit d’un procédé qui ici, plus encore peut-être que dans 1917, a du sens. Plus encore que la folle mission des deux héros du film de Sam Mendes entre les lignes ennemies, le « coup de feu » (le titre original anglais est Boiling Point) dans un restaurant est une course contre la montre sans temps mort ni répit. C’est un moment qui se prête particulièrement bien à un plan-séquence. D’autant que celui que tourne Philip Baratini est supérieurement intelligent. Au lieu de coller aux basques du seul chef Andy Jones, il virevolte d’un personnage à l’autre avec une belle élégance – et une organisation qu’on imagine diablement millimétrée.

The Chef encourt un seul reproche : c’est un film désagréable, un film énervant, un film stressant. Bien sûr, ce n’est pas rédhibitoire. Le cinéma n’a pas à être « plaisant ». Le cinéma a le droit – il en a peut-être même le devoir – de nous déplaire, de nous choquer, de nous sortir de notre zone de confort. Si on refuse ce cinéma-là, autant aller regarder des chatons-mignons sur Insta. Pour autant, il faut savoir, en entrant dans la salle voir The Chef, qu’on y passera un sale moment, sans répit, sans oxygène, de la première à la dernière seconde. Amateurs de feel-good movies, passez votre chemin.

La bande-annonce

La Place d’une autre ★★☆☆

Sans feu ni lieu, Nélie Laborde (Lyna Khoudri) s’engage comme infirmière avec la Croix-Rouge en 1914. Sur le front, sa route croise celle de Rose Juillet (Maud Wyler), une Suissesse, en chemin vers Nancy où une place de lectrice l’attend auprès d’une riche veuve de la Haute Société protestante, liée à son défunt père. Un assaut allemand et un éclat d’obus qui blesse mortellement Rose conduit Nélie à prendre sa place et à se présenter chez Mme de Lengwil (Sabine Azéma) qui l’accueille à bras ouverts. Mais, coup du sort : Rose, qui n’est pas morte, arrive à Nancy en comptant bien reprendre sa place.

La Place d’un autre se présente comme un thriller avec pour thème une usurpation d’identité dont on se demande jusqu’à la dernière minute si elle sera ou non dévoilée : Mme de Lengwil, qui fait profession de donner sa confiance avec tant de parcimonie, finira-t-elle par ouvrir les yeux sur l’usurpation dont Nélie s’est rendue coupable ? donnera-t-elle enfin raison à Rose, qui clame sans succès sa bonne foi ? ou se laissera-t-elle aveugler par l’amour maternel qu’elle voue irrépressiblement à la jeune Nélie ?

La Place d’un autre joue avec beaucoup d’intelligence avec le spectateur. À qui en effet ira notre sympathie dans ce face-à-face ? À Nélie, la fausse Rose, qui est l’héroïne du film que nous suivons à chaque plan, dont la rage à sortir de son état de pauvresse nous a séduit, dont nous espérons qu’elle trouvera enfin sa « place » dans une société qui jusqu’alors la lui avait refusée ? Ou bien à la vraie Rose, victime d’une injustice criante dont le sort inique devrait nous révolter ?

La Place d’une autre est un film d’un grand classicisme. Il aurait pu être tourné, à l’identique, dans les années soixante-dix (avec Isabelle Adjani dans le rôle de Nélie et Edwige Feuillère dans celui de Mme de Lengwil). Il suit platement la chronologie du récit, avec quelques rebondissements que la bande-annonce hélas a par avance dévoilés. La diction affectée de ses personnages frôle l’affèterie et rappelle plus le dix-neuvième siècle (le roman de Wilkie Collins a été écrit en 1873) que le vingtième.

Pour autant, il serait injuste de reprocher à ce film de crouler sous son dispositif. Servi par le jeu de ses actrices impeccables, La Place d’un autre ne marquera peut-être pas l’histoire du cinéma mais se regarde sans déplaisir. Libération l’écrit mieux que moi : « On croit bâiller, et puis, la sécheresse de la mise en place, le tact avec lequel le drame psychologique s’immisce dans le sentimentalisme du mélo, l’indécision d’un basculement dans le thriller expriment finalement l’élégance plutôt adroite d’un film qui ne nous indiffère pas complètement. »

La bande-annonce

Little Palestine, journal d’un siège ★☆☆☆

Le camp de Yabrouk, au sud de Damas, accueillait des dizaines de milliers de réfugiés palestiniens depuis 1957. Les Nations-Unies en assuraient la gestion. Au lendemain des printemps arabes, l’armée de Bachar el-Assad prit le prétexte de la présence de groupuscules rebelles pour en verrouiller tous les accès. Des milliers de réfugiés y furent pris au piège avant que Daesh s’en empare en 2015. Pour le libérer, Damas, aidé des bombardiers russes, le rasa en 2018. Ses habitants s’enfuirent et se dispersèrent tant bien que mal à l’étranger.
Militant du Fatah, Abdallah Al-Khatib faisait partie de ces réfugiés. Installé aujourd’hui en Allemagne, il a rassemblé les différents enregistrements réalisés pendant le siège, souvent à partir de simples téléphones portables. Il les a rassemblés dans un documentaire qui raconte une page méconnue de la guerre de Syrie.

Il est difficile de porter un jugement distancié sur Little Palestine.

Ses images saisies sur le vif sont, comme celles de Pour Sama ou celles de Still Recording volées durant le siège d’Alep, bouleversantes. Quelques scènes laisseront un souvenir durable : un nouveau-né cadavérique tétant un biberon de lait coupé d’eau, une foule d’apocalypse qui se presse à un point de distribution, des enfants joyeux qui confient leurs rêves impossibles (manger du pain, revoir leur frère mort) en riant, une fillette qui cueille de l’herbe pour se nourrir en tenant un discours d’une maturité qu’elle est bien trop jeune pour avoir déjà….

Pour autant, tout cela fait-il du cinéma ? Peut-on considérer que l’accumulation de vidéos tremblotantes et crachotantes, filmées avec un téléphone portable, suffit à faire un film ? cette accumulation permet-elle de raconter l’attente émolliente, l’anxiété, la faim qui tenaille ?

La bande-annonce

Nightmare Alley ★★★☆

Après avoir mis le feu à une ferme isolée où il vient d’enterrer un mystérieux cadavre, Stanton Carlisle (Bradley Cooper) trouve refuge dans un cirque. Il est vite pris sous la coupe de son directeur (Willem Dafoe), un homme sans scrupule qui joue de la crédulité des gens. Il se lie d’amitié avec une voyante (Toni Collette) et son mari (David Strathairn), un ancien mentaliste qui a sombré dans l’alcool et qui lui apprend ses tours. Carlisle séduit la belle Molly (Rooney Mara) et quitte le cirque pour Buffalo où le numéro qu’ils montent ensemble emporte un succès croissant. Son chemin y croise celui de Lilith Ritter (Kate Blanchett), une psychanalyste, avec la complicité de laquelle il arnaque des membres de la haute bourgeoisie.

Avec Nightmare Alley, Guillermo del Toro signe son onzième film. Reconnaissable à la première bobine, le cinéma du réalisateur de L’Echine du diable ou La Forme de l’eau (dont j’avais fait à sa sortie une critique vipérine) flirte souvent avec le fantastique et le surnaturel. Rien de tel ici dans l’adaptation du très classique roman de William Lindsay Graham publié en 1946. Rien de tel à première vue du moins car Guillermo del Toro parvient à réaliser un grand film de studio, d’une longueur intimidante (2h31), avec des décors et des costumes luxueux, avec une palanquée d’acteurs à faire pâlir une soirée des Oscars, sans rien renier de son style. La première scène où Carlisle découvre le cirque et ses coulisses, à la recherche du geek, ce « crétin », cet « idiot » réduit à un statut quasi-animal, qui sera le fil rouge du film, son héros silencieux, nous en donne l’avant-goût.

Nightmare Alley est d’une durée inhabituelle – même si les fans du MCU/DCU ont désormais l’habitude de métrages qui flirtent avec les trois heures. Elle pourrait nous sembler bien longue. Le film manque d’ailleurs d’unité, coupé en son milieu par le départ du cirque du héros, son arrivée en ville… et l’apparition de Kate Blanchett ultra-glamorisée qu’on attendait impatiemment depuis le générique. Mais cette durée-là, ce rythme là participent au plaisir régressif qu’on prend à retrouver un cinéma d’antan plus lent, plus long, moins dense que celui auquel on s’est habitué depuis quelques années (toutes choses égales par ailleurs, c’est la même longueur/langueur que j’ai ressentie devant Licorice Pizza).

Nightmare Alley fut un semi-échec aux Etats-Unis où il est sorti avant Noël, juste à temps pour concourir aux Oscars. Ce semi-échec le privera-t-il des récompenses qui lui semblaient promises ? C’est à craindre. Et c’est dommage. Car j’ai préféré – et de loin – ce film-là de Guillermo del Toro à La Forme de l’eau, Oscar surcôté du meilleur film en 2018. Et j’ai préféré l’interprétation de Bradley Cooper à celles qui lui ont valu trois nominations pour ses rôles dans Happiness Therapy, American Sniper et A Star is Born.

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Luzzu ★★☆☆

Jesmark est pêcheur, comme son père avant lui, et le père de son père. Ses aïeuls lui ont transmis un « luzzu », un minuscule bateau, à bord duquel il sort chaque jour en mer. Mais ses pêches ne suffisent pas à payer les soins médicaux que l’état critique de son nouveau-né exige. Pour gagner plus, Jesmark va devoir s’acoquiner avec des individus louches et plonger dans de sombres trafics.

Aviez-vous déjà vu un film maltais ? Moi pas. Et aviez-vous déjà entendu parler maltais ? Moi non, même si j’ai eu la chance de me rendre une fois à La Valette (pour une improbable réunion du Comité des régions dont j’ai perdu tout souvenir… mais ceci est une autre histoire). Cette langue est un mélange improbable d’arabe maghrébin, d’italien, d’anglais et même de français. J’aurais été bien en peine de l’identifier si je l’avais entendue dans un autre contexte.

Pour cet exotisme-là, Luzzu vaut le détour. Mais il le vaut aussi par l’histoire qu’il raconte et qui nous tient en haleine tout au long du film. Les acteurs sont non-professionnels. Ils sont pourtant remarquables à commencer par Jesmark Scicluna, primé à Sundance. Certes, plane au-dessus de Luzzu l’ombre portée et intimidante de La terre tremble, le film de Visconti qui se déroulait à quelques encablures de Malte, dans un port de Sicile, à la fin des années quarante. Certes, Luzzu n’est pas d’une originalité telle qu’il révolutionnera le cinéma. Mais, entre thriller, drame familial et documentaire, Luzzu et sa mise en scène soignée ne s’oublieront pas de sitôt.

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Vitalina Varela ☆☆☆☆

Vitalina Varela est Cap-Verdienne. Son mari, Joaquim, l’a quittée pour aller vivre et travailler au Portugal. Elle est restée sans nouvelles de lui pendant vingt-cinq ans avant de débarquer à Lisbonne, la cinquantaine déjà bien entamée, pieds nus, au lendemain de ses obsèques. Elle hérite d’un logement minuscule et insalubre.

Le jury du festival de Locarno – qui lui a décerné le Léopard d’or en 2019 – et les critiques des Cahiers du Cinéma, du Monde, des Inrocks et de Libération sont unanimes : le dernier film de Pedro Costa, vétéran du cinéma portugais est un chef d’oeuvre. Et de vanter sa « picturalité flamboyante », sa « fondamentalité » (sic), son « bovarysme inversé » (?????), sa « description ciselée de la misère ». Et de s’ébaubir devant « une oeuvre de feu et de froid » (thermostat mal réglé ?), un « oppressant théâtre d’ombres où errent quelques fantômes désespérés », un « miroir lethéen d’eau croupie » (problème d’évacuation ?), « un ballet d’ombres imprégnées sur le béton fêlé de la migration ».

Je n’ai hélas pas autant de sensibilité qu’eux. Je me suis solidement ennuyé devant ce film de plus de deux heures qui en compte au moins une de trop. Pendant les premières minutes, j’ai essayé d’admirer ces longs plans fixes, ces clairs-obscurs éclairés à la chandelle censés exalter la misère des taudis pouilleux du ghetto de Cova da Moura près de Lisbonne. J’ai essayé de laisser sourdre l’émotion suscitée par Vitalina, par sa rage rentrée devant sa vie gâchée, par sa colère, par ses regrets. Mais j’ai bien vite versé dans un ennui sans retour devant ce film quasiment muet, à peine entrecoupé de rares monologues prononcés d’une voix d’outre-tombe.

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