Le Bal des folles ★★☆☆

À la fin du dix-neuvième siècle, Eugénie Cléry (Lou de Laâge) est une jeune fille de la haute bourgeoisie parisienne dont les parents collets montés n’apprécient guère les foucades féministes. Quand Eugénie prétend communiquer avec les esprits, ils la placent à l’asile de la Salpêtrière dans le service du docteur Charcot qui met en oeuvre des méthodes révolutionnaires pour soigner l’aliénation mentale. Terrifiée par son nouvel environnement, Eugénie apprend à connaître les autres convalescentes. Elle supplie qu’on la libère et révèle ses dons à Geneviève, l’infirmière en chef (Mélanie Laurent).

Il ne faisait guère de doute que le roman de Victoria Mas (la fille de), gros succès de la rentrée littéraire 2019, serait promptement porté à l’écran. Il possédait en effet toutes les qualités d’une oeuvre cinématographique : un sujet en or (le sort des aliénées à la fin du dix-neuvième siècle), des personnages bien trempées (la pure Eugénie, la menaçante Geneviève…), une histoire riche en rebondissements qui s’achève dans une folle bacchanale, digne des tableaux enfiévrés de James Ensor.

Quelques mois à peine après la sortie du livre, le projet de Mélanie Laurent était déjà sur les rails avec une brillante distribution. Mélanie Laurent elle-même interprèterait le rôle de Geneviève ; la jeune Lou de Laâge, éternel espoir du cinéma français, jouerait celui d’Eugénie. Les deux héroïnes seraient entourées de seconds rôles prestigieux : André Marcon (qu’on vient de voir dans Illusions perdues et dans Boîte noire), Emmanuelle Bercot, le jeune Benjamin Voisin (Lucien de Rubempré dans l’adaptation de Balzac), Valérie Stroh (qui m’enflammait quand elle était jeune et jouait dans les films de René Féret)…

Gaumont aurait dû le produire, mais y renonça. Amazon, qui poursuit sa stratégie d’expansion mondiale, le reprit en chemin et en fit le porte-étendard de sa chaine de VOD pour un lancement à grands frais en septembre dernier, loin hélas des salles de cinéma où cette oeuvre-là aurait eu pourtant sa place.

C’est pitié en effet de regarder sur son ordinateur ou, pire, sur sa tablette, ce film en costumes qui utilise l’hôpital de la Marine de Rochefort pour reconstituer la Salpêtrière. Tout y est léché dans la reconstitution de la France de la Troisième République, depuis la foule qui se presse au Panthéon pour l’enterrement de Victor Hugo jusqu’à ces culs de basse-fosse où l’on cantonnait les malheureuses aliénées et où on les soumettait aux pires expérimentations.

Charcot y voit son étoile écornée, au mépris d’ailleurs de la réalité historique. De ce point de vue, le film Augustine d’Alice Winocour (2012) où Vincent Lindon interprétait le rôle du grand neurologue était plus convaincant.

Comme dans les grands romans du dix-neuvième siècle – on pense beaucoup à Zola en lisant Le Bal des folles ou en en regardant l’adaptation, ce qui est plus un éloge qu’un reproche – l’oeuvre est manichéenne, les rebondissements parfois téléphonés (on imagine mal comment M. Cléry décide d’abandonner sans espoir de retour sa fille à l’asile et on ne dira rien du dénouement pas vraiment crédible). Tout est un peu trop prévisible dans une histoire cousue de fil blanc.

Autre reproche : le sort misérable des aliénées aurait gagné à être incarné, non pas par une jeune bourgeoise dotée de dons extra-lucides, sorte de Superwoman dans les chaînes, mais au contraire par une femme ordinaire comme l’était l’héroïne du film d’Alice Winocour.

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La Main de Dieu ★★★☆

Naples. Années 80. Fabietto est un adolescent, le Walkman vissé aux oreilles, qui grandit au cœur d’une famille aimante avec trois choses en tête : les filles, le football et le cinéma. Nourrissant une attirance trouble pour sa tante, la gironde Patrizia, il a hâte de perdre son pucelage comme son frère aîné avant lui. Fan du SSC Napoli, il atttend avec impatience l’arrivée de Maradona au club napolitain et applaudit au but que la star argentine marque en demi-finale du Mondial grâce à la « main de Dieu ». Fasciné par le cinéma et le théâtre, il sent sourdre en lui une vocation qui ne demande qu’à s’exprimer.

Tous les amoureux de Rome – et ils sont légion – s’accordent sur un point : nul mieux que Sorrentino n’a jamais filmé la capitale italienne dans La Grande Bellezza. Les amoureux de Naples s’accorderont presque sur le même. La Main de Dieu annonce dès son premier plan son intention : rendre un hommage à Naples, la ville natale du réalisateur. On s’étonne d’ailleurs que son nom n’ait pas été choisi comme titre du film.

Choisir comme titre La Main de Dieu, c’est risquer d’induire le spectateur en erreur. C’est risquer de lui faire croire qu’il s’agit d’un film sur Maradona ou, à tout le moins, sur son passage à Naples. Tel n’est pas le cas. La star argentine n’est tout au plus qu’une silhouette, un élément de contexte. Qui s’intéresse à son parcours serait mieux inspiré de voir – ou de revoir – le superbe documentaire d’Asif Kapadia sorti en juillet 2019.

La Main de Dieu est une autobiographie à peine déguisée du réalisateur, né à Naples en 1970. On pourrait renâcler à cet exercice nombriliste et complaisant dont on attend, sans guère de surprise que son jeune héros découvre l’amour, applaudisse Maradona et achète sa première caméra. Le scénario prend toutefois quelques libertés par rapport à cette trame convenue, l’une notamment dont on ne dira rien de plus sous peine de divulgâchage.

Mais moins que la richesse du scénario – qui réussit à nous embarquer pendant plus de deux heures sans qu’on voit le temps passer – c’est la truculence du jeu des acteurs qui donne tout son sel à La Main de Dieu. Les premières scènes de famille donnent un peu le tournis. Oncle paternel ? Grand-père ? Simple voisin ? On ne comprend pas qui est qui. Mais peu importe. Le cinéma italien est ici à son meilleur, dans ces bruyantes scènes de groupes où les altercations fusent. On pense à Fellini bien sûr, à ses monstres, à ses sabbats joyeux. On rêve aussi à ses prochaines vacances d’été en espérant peut-être retourner à Capri ou à Sorrente pour regarder le soleil se coucher sur Naples.

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Don’t Look Up ★★★☆

Kate Dibiasky (Jennifer Lawrence), une doctorante en astronomie de l’université du Michigan et le professeur Randall Mindy (Leonardo DiCaprio) identifient aux confins du système solaire une comète qui se dirige à grande vitesse vers la Terre. Selon leurs calculs, elle la percutera dans six mois à peine et y détruira toute vie humaine. Les deux chercheurs en avertissent aussitôt les plus hautes instances à Washington et sont immédiatement convoqués à la Maison-Blanche. Mais leur révélation se heurte au scepticisme de la présidente des États-Unis (Meryl Streep). Effarés par sa réaction, les deux lanceurs d’alerte décident d’informer l’opinion publique directement ; mais leur message restera longtemps inaudible…. jusqu’à ce que l’imminence de la catastrophe ne s’impose à tous.

Netflix réussit presque tous les mois à monopoliser l’attention des cinéphiles. Après The Power of the Dog, après La Main de Dieu, LE film dont on parle ces jours-ci est la dernière superproduction hollywoodienne d’Adam McKay, le réalisateur de The Big Short et de Vice avec son casting plaqué or : Leonardo DiCaprio, Jennifer Lawrence, Meryl Streep, Cate Blanchett, Timothée Chalamet…

Le sujet en est savoureux et se lit comme une bouffonne métaphore du changement climatique et du climato-scepticisme qu’il a dû affronter aux plus hauts sommets de l’État américain (le scénario a été écrit durant la présidence Trump).

Il courait le risque de faire long feu et la métaphore de vite devenir pesante. Mais il n’en est rien grâce à l’ingéniosité d’un scénario rebondissant ponctué de quelques scènes vouées à devenir cultes. Parmi elles, chacune des apparitions de Meryl Streep, double féminin à peine outrancier de Donald Trump, conjuguant comme lui la démagogie et le court-termisme, et de Jonnah Hill dans le rôle de son fils et chef de cabinet, double masculin de Ivanka Trump, déclenchent l’hilarité. Paradoxalement, les premiers rôles interprétés par les deux superstars Jennifer Lawrence et Leonardo DiCaprio sont obligés à plus de retenue, sauf à faire basculer Don’t Look Up dans la farce grasse.

Rien ne résiste à la charge sardonique de Don’t Look Up : ni bien sûr le populisme de la présidente Orlean/Trump (auquel ne fait contrepoids aucune opposition), ni la vulgarité des médias, ni même la bienpensance de Hollywood. Tant de bassesse aurait de quoi désespérer face à laquelle le scenario ne propose guère d’alternative ou de contre-modèle (Spielberg aurait fait des deux personnages principaux des héros entiers là où Adam McKay a trop de cynisme ou trop d’ironie pour ne pas taire leurs faiblesses). Et la fin du film, qui veut conserver un ton badin, ne rassurera pas les spectateurs que la fin du monde effraie en secret.

Ne manquez pas les deux séquences post-générique. La première arrivera suffisamment vite pour vous faire rire ; mais la seconde, presqu’aussi hilarante, se mérite.

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Préliminaires ★★★☆

La documentariste Julie Talon est allée interroger dans l’enceinte de leurs lycées et de leurs collèges des adolescents sur leur initiation à la sexualité. Une initiation souvent très précoce et passablement traumatisante à l’ère des réseaux sociaux, des sextos, des nudes, des dick pics et de la pornculture.

En réaction au film Les Choses humaines et à la critique que j’en avais faite la semaine dernière, deux amies m’avaient chaleureusement conseillé ce documentaire diffusé le printemps dernier sur Arte et encore en libre accès sur sa plateforme internet jusqu’au 12 décembre.

Préliminaires : le titre est finement trouvé. Il désigne à la fois les préliminaires amoureux, les « prélis », et les premiers âges de la vie sexuelle sur lesquels nous les boomers jetons un regard nostalgique, à mi-chemin de Diabolo Menthe et de La Boum.

Le vert paradis des amours enfantines ? La réalité que nous renvoient les adolescents interviewés par Julie Talon est autrement plus crue. Les « premières fois » n’y sont guère agréables, pas pour les garçons et encore moins pour les filles. Il s’agit d’un rite de passage qu’il faut effectuer sauf à passer pour une coincée ou un cassos. La pression du groupe est énorme et souvent ambiguë : celle qui aura couché à quatorze ans pourra tout aussi bien devenir la star de la cour de récré ou la « salope » stigmatisée pour son manque de pudeur.

Préliminaires insiste sur l’hétéronormativité des adolescents. L’homosexualité y est déviante. Surtout l’homosexualité masculine impossible à assumer pour des garçons qui témoignent, la larme à l’oeil, de la difficulté qu’ils ont eu à s’assumer. L’homosexualité féminine y est mieux tolérée : les filles entre elles, dans la cour de récré, sont plus proches, plus câlines.
Rien en revanche sur les différences de classes, de religions, de localisations (grandes/petites villes), laissant à tort penser que l’initiation sexuelle en France aujourd’hui se déroule partout de la même façon.

Enfin, Préliminaires met à mal le concept de consentement – tout en en saluant son émergence dans le langage contemporain. Les filles ont appris à dire non ; mais elles peinent encore à se faire entendre de garçons qui ont été éduqués dans l’idée que le non des filles est un oui qui se censure.
Plus ambigu et plus préoccupant : les filles ne disent pas toujours non. Plusieurs témoignages concourent en ce sens : des jeunes filles, lors de leurs relations sexuelles, mal à l’aise ou en souffrance, n’ont pas osé dire non, préférant laisser le garçon « aller jusqu’au bout » (sic), pour lui « faire plaisir », pour ne pas passer pour une dégonflée ou tout simplement pour éviter de « faire des histoires ». Voilà la « zone grise » sur laquelle Les Choses humaines mettait si adroitement le doigt.

Pour visionner ce documentaire sur arte.tv

Come Sunday ★☆☆☆

Crise de foi. Carlton Pearson (Chiwetel Ejiofor) est un pasteur pentecôtiste born-again à qui tout semble sourire. Ses prêches enflammés attirent un public nombreux, noir et blanc, dans son Église de Tulsa dans l’Oklahoma. Il est marié à Gina (Condola Rashad), une femme sublime, qui lui a donné deux beaux enfants. Le célèbre télévangéliste Oral Roberts (Martin Sheen) le considère comme son fils spirituel et le destine à sa succession.
Mais, au contact d’un oncle qui se suicide en prison et d’un de ses musiciens homosexuel, malade du Sida, la foi de Carlton Pearson vacille : l’Enfer existe-t-il vraiment où les pêcheurs se consumeront dans des tourments éternels ? comment un Dieu d’amour peut-il réserver un tel sort à ses brebis ?
Le pasteur exprime publiquement ses doutes et s’attire bien vite l’hostilité de ses pairs qui l’accusent d’hérésie et la désaffection de ses ouailles désorientés par le nouveau tour de ses sermons. Fera-t-il amende honorable pour retrouver son confort ? ou s’entêtera-t-il dans l’hétérodoxie ?

Come Sunday est un film américain très exotique ; car son sujet nous est profondément étranger à nous, spectateurs de la vieille Europe déchristianisée. Les querelles dogmatiques qu’il évoque (l’enfer existe-t-il ? s’il n’existe pas, à quoi sert de mener une vie vertueuse pour gagner le paradis ?) nous semblent profondément anachroniques – sauf si nous faisons partie de l’infime minorité de croyants et de pratiquants que le doute théologique habite encore.

Dès lors, il y a trois façons radicalement différentes de recevoir ce film.
La première est de s’en sentir totalement éloigné – ce qui n’a pas été loin d’être mon cas – tant le sujet qu’il traite et sa façon de le traiter nous sont étrangères.
La deuxième est, au contraire, de le vivre comme une plongée quasi-documentaire dans l’Amérique du télévangélisme, de ses megachurches, de ces messes survitaminées où des pasteurs enflammés hystérisent leurs auditoires (Cf les enquêtes documentées du sociologue français Sébastien Fath).
La troisième enfin essaierait de sortir le sujet de son contexte, américain et chrétien, pour y voir l’histoire d’un homme qui essaie, malgré les pressions de son entourage, de rester fidèle à lui-même. Cette troisième voie est la plus ambitieuse et c’est sans doute sur elle que Netflix a parié en proposant ce film à son catalogue partout dans le monde. Mais il n’est pas certain que ce soit la plus opérante.

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Oxygène ★★☆☆

Une femme (Mélanie Laurent) se réveille dans un caisson médical de cryogénisation. Elle ne se souvient de rien : ni de son nom, ni de son passé, ni des circonstances qui l’ont conduite à cet endroit. Son seul contact avec le monde extérieur est la voix de l’intelligence artificielle (Mathieu Amalric) qui lui transmet bientôt une information alarmante : ses réserves en oxygène baissent dramatiquement lui laissant à peine plus d’une heure à vivre.
Aura-t-elle le temps de résoudre les mystères de son passé pour sauver sa vie ?

Oxygène est un film qui vient de loin. Le scénario, rédigé par Christie LeBlanc dès 2016, avait été remarqué par Hollywood. En 2017, Anne Hathaway était annoncée dans le rôle principal. Bientôt, Noomi Rapace la remplaçait en tête d’affiche. Finalement, le Covid obligea la production à renoncer à un tournage à Hollywood. Alexandre Aja se rapatria dans les studios d’Ivry-sur-Seine – où mon aîné tourne ses clips (petite minute de fierté paternelle) – et confia le rôle principal à Mélanie Laurent.

Oxygène est un survival movie comme Alexandre Aja en a tourné déjà plusieurs : un héros, isolé dans un environnement hostile, doit se battre pour sa vie. Celui-ci ajoute un défi supplémentaire : l’enfermement dans un espace confiné. La référence incontournable est bien sûr Buried, l’histoire dun Américain enterré vivant en Irak. Le film,  sorti dans un anonymat quasi complet en 2010, a acquis lentement sa célébrité grâce à un bouche-à-oreille élogieux. Mais ce sous-genre claustrophobe compte d’autres réalisations remarquables : le coréen Tunnel, le danois Exit

Oxygène s’inscrit honorablement dans cette généalogie. Le défi scénaristique est relevé haut la main : le film dure une heure quarante sans baisse de rythme grâce à une série de rebondissements qui maintiennent la tension tout du long. Pour autant, ce huis clos angoissant, ce suspense bien ficelé, remarquablement servis par l’interprétation de Mélanie Laurent (que seuls des esprits indélicats accuseront de manquer de crédibilité dans le rôle d’un prix Nobel) ne décolle jamais vraiment. Ses enchaînements sont trop bien huilés, ses flash-backs trop systématiques, l’alternance des progrès et des reculs de son héroïne trop répétitive pour réellement susciter l’enthousiasme.

Et qu’on ne vienne pas me dire que Oxygène capture « l’étouffement de sa triste époque, ainsi que son angoisse du lendemain » (Mad Movies). Certes les confinements à répétition furent difficiles à vivre ; mais rien de comparable avec la vie sans oxygène dans un caisson cryogénisé.

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Psychokinesis ☆☆☆☆

Un père défaillant, qui a quitté une dizaine d’années plus tôt le domicile familial, végète dans un emploi minable de vigile. Pendant ce temps, sa femme meurt en défendant son petit commerce face à la mafia locale qui souhaite l’exproprier pour le compte d’un grand conglomérat. Sa fille, aujourd’hui âgée d’une vingtaine d’années, entend reprendre le flambeau, avec l’aide d’un avocat qui se consume d’amour pour elle. Elle aura besoin des pouvoirs télékinésiques dont son père est mystérieusement doté pour y parvenir.

Après Dernier Train pour Busan – qui lui valut un succès mérité et mondial – et Peninsula – qui ne casse pas trois pattes à un canard – le jeune réalisateur Yeon Sang-ho a tourné Psychokinesis. Sorti en salles en Corée en janvier 2018 où il se classa en tête du box-office, il fut racheté par Netflix qui en assure, depuis avril 2018, la diffusion à l’étranger.

Psychokinesis essaie d’articuler trois niveaux de récit. Premièrement le film de superhéros avec un sous-genre qui, depuis Spiderman, a gagné ses lettres de noblesse : le super-héros-malgré-lui.
Deuxièmement, la romance familiale ou l’histoire, courue d’avance, de la réconciliation d’un père et de sa fille.
Troisièmement, la lutte des classes entre le petit commerce menacé d’expropriation et le grand capital corrompu, allié à la mafia et à sa cohorte de gros bras bas-du-front.

Ce programme ambitieux aurait pu sans problème nourrir un film réussi. Hélas, rien ne marche dans Psychokinesis dont les ficelles sont trop grossièrement tissées pour tenir ensemble. La découverte par le héros de ses superpouvoirs est l’occasion d’une scène sans surprise que la bande-annonce avait au surplus déjà révélée. La réconciliation du père et de sa fille est tellement téléphonée qu’elle ne soulève aucune émotion. Quant à l’opposition bloc à bloc des courageux commerçants et des cyniques capitalistes, si elle fournit le prétexte à une scène d’un sadisme étonnant d’une PDG en talons aiguilles, elle est trop caricaturale pour susciter la moindre réflexion.

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Le Disciple ★★★☆

Sharad chante depuis l’enfance. Il y a été poussé par un père passionné de musique qui, faute de réussir à en faire sa profession, a voulu à toute force transmettre à son fils la vocation qu’il n’avait pas. Sharad a été formé par un gourou qu’il sert avec dévotion et qui exige de lui, non sans dureté, l’excellence. Pour vivre, Sharad retranscrit de vieux enregistrements sur des supports électroniques et les propose à la vente. Bientôt, l’âge venant, il devient professeur de chant dans un collège. Mais le succès tarde toujours à venir.

Signé par un jeune réalisateur indien dont le précédent film, Court, s’était déjà fait favorablement remarquer, Le Disciple, produit par Netflix,  prix du meilleur scénario à la Mostra de Venise 2020, est une œuvre à la fois profondément indienne et universelle.

Le Disciple est une œuvre profondément indienne qui a pour héros, ou plutôt pour anti-héros, un jeune artiste dont on suit la vie de l’enfance jusqu’à la maturité. Sharad est un chanteur de khyal, une musique classique indienne jouée dans le nord du pays. Le chanteur improvise, accompagné d’un tambour, d’un harmonium et de deux sitars. On en entend de longs morceaux hypnotiques qui enthousiasmeront les fans de musique indienne et risquent d’endormir les autres.

Mais Le Disciple ne se réduit pas à un simple documentaire musical exotique. C’est aussi une oeuvre qui touche à l’universel en racontant la vie d’un artiste qui peine à percer.
À Hollywood ce type de personnage aurait donné lieu alternativement à deux types de traitement caricaturaux : soit le héros à force de persévérance serait parvenu à surmonter les obstacles placés sur sa route (l’injustice du système et/ou la corruption d’un manager malhonnête et/ou la déchirure d’une rupture amoureuse) et serait devenu une star mondialement reconnue, soit au contraire il n’y serait pas parvenu et aurait sombré dans la folie.

Le Disciple choisit un parti beaucoup plus réaliste et beaucoup moins mélodramatique.
[attention spoiler] Sharad ne deviendra ni une star mondiale du khyal, ni un artiste raté et névrosé. Les années passant, il prendra conscience des limites de son talent et de celui de ceux censés le guider. Comme Spinoza qui professait que « la liberté est l’intellection de la nécessité », Sharad réalisera que la voie dans laquelle il s’était engagé était une impasse et en choisira une autre. C’est une leçon de vie amère ; mais ce n’en est pas moins une leçon de vie sage. [D’ailleurs, je crois que je vais arrêter d’écrire chaque matin des critiques de cinéma et me mettre sérieusement au kitesurf]

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L’Ange du Mossad ★★☆☆

Ashraf Marwan (1944-2007) épousa la fille de Nasser, le raïs égyptien, avant de devenir l’un des plus proches collaborateurs de son successeur, le président Sadate. Il transmit au Mossad des informations ultra-secrètes sur la préparation de la guerre du Kippour. Depuis sa mort, à Londres, dans des conditions mystérieuses, l’Egypte et Israël revendiquent sa mémoire. Pour les uns, il fut un traître ; pour les autres, un agent double.

En 2016, le professeur Uri Bar Joseph, spécialiste de la guerre du Kippour, publia The Angel: The Egyptian Spy who Saved Israel. C’est ce livre que Netflix décida d’adapter à l’écran, en confiant la réalisation à Ariel Vromen et rassemblant autour de lui un casting international.

L’Ange du Mossad embrasse clairement les thèses israéliennes : le recrutement de Marwan par le Mossad y est décrit non pas comme le produit d’un machiavélique double jeu, mais, plus prosaïquement, comme la conséquence de la frustration d’un jeune homme brillant face aux brimades de son beau-père et à son panarabisme belliqueux. Le film y perd en ambiguïté. On imagine ce qu’un John Le Carré en aurait fait.

Pour autant, L’Ange du Mossad se laisse regarder sans déplaisir. L’ambiance du Swinging London, à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix y est reconstituée avec soin. Ses acteurs se sont glissés dans leurs rôles comme dans une seconde peau. On ne s’ennuie pas une seconde…. Mieux : comme dans une série Netflix, on brûlerait presque d’en regarder l’épisode suivant.

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Dans les angles morts ★☆☆☆

Catherine Clare (Amanda Seyfried) est une New-Yorkaise restauratrice d’art. Sa vie auprès de George (James Norton), son mari, un brillant universitaire, et de Franny, sa ravissante petite fille de quatre ans, est en apparence épanouie ; mais Catherine, qui souffre secrètement d’anorexie, n’est pas heureuse.
Son malaise va grandir lorsque son couple tente un nouveau départ en allant s’installer dans le nord de l’Etat de New York, sur les bords de l’Hudson, où George prend un nouveau poste dans une petite université. La famille s’installe dans une vieille ferme dont les anciens occupants, qui y sont morts dans d’obscures circonstances, leur envoient des signaux inquiétants.

Elizabeth Brundage a écrit All Things Cease to Appear en 2016. Son roman fut traduit en français et publié début 2018 sous le titre Dans les angles morts. C’est sous ce titre là qu’il est diffusé par Netflix France depuis le 29 avril 2021, son titre anglais ayant lui été remplacé par Things Heard and Seen. Ces hésitations onomastiques reflètent l’indécision qui entourent le film : s’agit-il d’un film fantastique ? d’un film policier ? d’une tragédie familiale ?

Le roman d’Elizabeth Brundage, que le confinement m’avait donné le loisir de lire, était riche et complexe. Le film lui est fidèle. Paradoxalement, il est beaucoup moins réussi. Peut-être parce qu’il donne à voir des personnages qu’on imaginait autrement. Amanda Seyfried par exemple, malgré ses trente-cinq ans bien sonnés, y est beaucoup plus jeune et plus jolie qu’on s’était représentée l’héroïne du livre. C’est aussi le cas de James Norton, trop lisse pour incarner la duplicité de George. En revanche, F. Murray Abraham semble ne pas avoir pris une ride depuis son interprétation de Salieri dans Amadeus il y a près de quarante ans,

La fin du film respecte quasiment à la lettre celle du livre. Mais, en basculant dans le surnaturel, elle fait définitivement chavirer l’ensemble.

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