Salvation ★★★☆

De nos jours peut-être, au fin fond de l’Anatolie, deux clans s’affrontent. Les Hazaran regroupés autour d’un piton rocheux ont, à la demande de l’État turc, participé à la lutte contre les « terroristes » et s’estiment bien mal payés en retour. Car les Bezari, qui possèdent les champs mis en valeur plus bas dans la vallée par les Hazaran, souhaitent les en expulser. Le leader des Hazaran, le cheikh Ferit, redoute l’escalade et appelle ses partisans à la modération ; mais le propre frère du cheikh, hanté par d’inquiétantes visions nocturnes, fomente une révolte.

Il y a trois ans était sorti en France, après sa projection à Cannes l’année précédente dans la section Un certain regard, Burning Days du turc Emin Alper. Ce polar poisseux ne m’avait qu’à moitié convaincu. En voyant la bande annonce de Salvation, j’ai eu l’impression que son réalisateur avait tourné le même film : mêmes décors anatoliens austères et impressionnants, même ambiance étouffante, mêmes enjeux…

Pour autant, s’il a le même parfum (et si donc il faut vivement le recommander à ceux qui ont vu et aimé Burning Days), Salvation m’a semblé beaucoup plus intéressant. Raison pour le recommander à tous ceux qui n’ont pas vu Burning Days…. et à ceux qui l’ont vu et qui ne l’ont pas aimé. Bref….

Salvation en effet ne se limite pas à évoquer la Turquie et ses âpres guerres de clans (le scénario est inspiré d’une histoire vraie qui s’est déroulée dans le sud-est du pays en 2009). Il touche à l’universel. Il rappelle les tragédies grecques – un comble pour un film turc ! Il évoque comment naît une révolte puis une guerre causée par des hommes qu’aveuglent la peur et la superstition.

Et il y réussit parfaitement. Salvation prend le temps – il dure deux heures – de laisser monter la tension. Quasiment sans sortir du village – le film aurait, selon moi, eu plus de puissance encore si, comme dans Le Rivage des Syrtes, il n’avait jamais montré les Bezari et les avait seulement décrits comme une menace lointaine et peut-être fantasmée – il accumule au fur et à mesure toutes les pièces menant l’intrigue à sa conclusion inéluctable.

Une scène m’a particulièrement impressionné. Elle se situe aux deux tiers du film environ (attention spoiler). Elle montre comment le cheikh Ferit perd le pouvoir et comment son frère Mesut le lui prend. Tout se joue en une seule séquence pendant laquelle l’autorité du cheikh ploie tandis que celle de son frère croît en jouant sur les peurs et les haines de ses coreligionnaires.

Comment le film aurait-il dû se finir ? Certes, sa dernière image est marquante voire inoubliable. Mais je me demande si Salvation n’aurait pas eu plus de force encore s’il s’était arrêté cinq minutes plus tôt, à la fin de la harangue exaltée de Mesut.

La bande-annonce

L’Écologie des sentiments ★★★☆

Félix (Andranic Manet) est un jeune homme lunaire qui travaille dans l’hôtel tenu par son père (Alexandre Steiger). C’est dans ce petit hôtel parisien que descend Lola (Salomé Rose Stein), une jeune activiste engagée pour la cause animale, venue au Salon de l’agriculture pour y mener avec Abraham (Abraham Wapler) une action coup de poing.

L’Écologie des sentiments fait partie de ces petits films sortis en catimini au cœur de l’été dans un circuit de salles confidentiel. C’est le premier film d’un membre de la géniale troupe des Chiens de Navarre, Alexandre Steiger, aujourd’hui quinquagénaire, qu’on a vu régulièrement dans un tas de petits films français sans lui avoir prêté l’attention qu’il méritait : L’Ordre et la Morale, Eiffel, Oranges sanguines, Queen of Montreuil….

Le récit qu’il raconte pourrait sembler à la fois suranné, loufoque et futile. Suranné : l’hôtel sans âge dirigé par le père de Félix, avec ses papiers peints impersonnels. Loufoque : l’opération commando menée par un trio d’activistes animalistes au Salon de l’agriculture. Futile : les émois de Félix devant la jolie Lola qui l’attire et l’impressionne en même temps.

Une de mes meilleures amies a trouvé que ce film était férocement dépourvu d’intérêt. Elle me l’avait fermement déconseillé. Elle apprendra peut-être, à la lecture de ce billet, que je ne l’ai pas écoutée. J’en suis désolé…. et ravi ! Car, sans pouvoir en expliquer objectivement les raisons, j’ai été follement séduit par ce petit film de rien du tout. Par le charme de ses deux acteurs principaux : par Andranic Manet qu’on avait déjà vu dans Mes provinciales ou La Récréation de juillet, une sorte de Jacques Tati jeune, qui réussit la gageure d’être simultanément agoraphobe et claustrophobe, et par la révélation Salomé Rose Stein, pétillante, que je n’avais jamais vue nulle part.

Le cinéma a ceci de merveilleux et d’inattendu que, même si on a vu des milliers de films, même si on finit par connaître ses goûts et ses dégoûts, on réussit encore parfois, on réussit même assez souvent, à être étonné, à succomber au charme d’un film qu’on n’attendait pas – ou à être cruellement déçu d’un film qu’on attendait. Le cinéma nous réserve encore mille surprises. Merci à lui !

La bande-annonce

Fjord ★★★★

Une famille s’installe dans un fjord retiré de Norvège. Mihai (Sebastian Stan, acteur roumano-américain abonné aux blockbusters et remarqué en jeune Donald Trump dans The Apprentice) est roumain et trouve vite un emploi d’informaticien à la mairie. Lisbet (Renate Reinsve, actrice principale de Julie (en 12 chapitres), Valeur sentimentale) est norvégienne et travaille à la maison de retraite de la ville. Le couple évangéliste a cinq enfants qu’il élève dans une discipline stricte. Un jour, une enseignante remarque des traces de contusions sur l’épaule d’Elia, la fille aînée du couple. Elle alerte l’Aide sociale à l’enfance qui met en œuvre, dans l’intérêt des enfants, un protocole implacable. Les parents sont interrogés par la police, les cinq enfants placés en famille d’accueil dans l’attente du procès.

Fjord arrive sur les écrans auréolé de la Palme d’or qu’il a reçue à Cannes. La concurrence cette année était rude avec des films aussi marquants que Notre salut, Minotaure ou Une vie de femme. Mais Cristian Mungiu n’a pas volé sa seconde Palme. Il avait eu la première en 2007 avec 4 mois, 3 semaines et 2 jours, un film coup de poing qui m’avait durablement marqué. Ses films suivants étaient tout aussi dérangeants : Au-delà des collines, Baccalauréat dans mon Top10 de l’année 2016, R.M.N. Cristian Mungiu a le don de se saisir de dilemmes moraux et d’en tirer des films bouleversants et jamais simplistes.

Fjord repose d’abord sur une question : les enfants de Mihai et de Lisbet ont-ils été les victimes de violences corporelles ou psychologiques ? À supposer ce mystère résolu, deux séries de questions se posent. La première : quelles sont les limites indépassables d’une éducation stricte ? violences corporelles ? violences psychologiques ? punitions ? endoctrinement ? La seconde : la puissance publique a-t-elle le droit de se mêler de l’éducation des enfants ? si oui, dans quelles limites a-t-elle le droit de le faire ? doit-elle ordonner leur placement au premier doute ? doit-elle donner une confiance absolue à la parole des enfants ?

Fjord ne donne pas de réponses simples à ces questions compliquées. L’aurait-il fait qu’il aurait perdu beaucoup de sa qualité. Il n’en demeure pas moins qu’on prend vite parti pour la famille contre l’Etat, qu’on estime qu’elle n’a fait subir aux enfants aucune violence excessive, qu’elle avait le droit de les éduquer dans les valeurs qui étaient les siennes, que l’Etat a surréagi en les séparant de leurs enfants.

En sortant de la salle, fort de mes préjugés, une pensée m’a fait douter. Comment aurais-je réagi si cette famille d’évangélistes roumains avaient été des islamistes algériens ? Aurais-je estimé qu’elle avait le droit d’élever ses enfants, en France – ou en Norvège – dans les valeurs qui étaient les siennes, en leur interdisant comme le font Mihail et Lisbet le téléphone portable ou les réseaux sociaux et en leur imposant chaque soir de longues séances de prière ? aurais-je estimé la réaction de l’Aide sociale à l’enfance disproportionnée ?

Cette réflexion en a entraîné une autre : pourquoi Mungiu a-t-il choisi de camper une famille de Roumains évangélistes plutôt qu’une famille d’Algériens islamistes. La réponse est évidente : c’est parce qu’il est lui-même roumain et qu’il s’est inspiré d’une histoire vraie qui s’est déroulée en Norvège il y a une dizaine d’années et qui avait précisément mis en cause un couple roumano-norvégien et ses cinq enfants. Mais, à supposer qu’il ait choisi de camper une famille d’Algériens islamistes, son effet aurait été beaucoup moins subtil. En France en tous cas, il aurait divisé les spectateurs en deux camps : ceux, plutôt à gauche, favorables à la famille et à son droit à élever ses enfants selon ses valeurs et ceux, plutôt à droite, inquiets de la menace que fait peser le séparatisme islamiste sur la cohésion de la société français, qui auraient désapprouvé ce mode d’éducation.

Fjord est pour nous, aujourd’hui, spectateur français, un film diablement stimulant. Qu’on soit des farouches défenseurs de l’intégration républicaine et de la laïcité ou au contraire des humanistes sensibles aux différences culturelles, des tenants de l’Etat libéral qui considèrent que l’Etat n’a pas à s’ingérer dans la sphère privée ou au contraire des défenseurs de l’Etat interventionniste qui tiennent que l’Etat a le devoir de défendre les plus faibles, notamment les enfants, Fjord prend systématiquement à contre-pied nos préjugés.

La bande-annonce

Les Matins merveilleux ★★★☆

Charlie (India Hair), la trentaine, vient de perdre sa grand-mère, qui l’a élevée après la mort de sa mère emportée dans la fleur de l’âge par un cancer du sein fulgurant. Pour exécuter ses volontés, elle gagne Cavalière, dans le sud de la France, près de Toulon, pour y restituer à Titou (Eric Cantona) un lot de vieux vinyles trouvés dans l’héritage. Sur place, Charlie fait la connaissance de Marina (Raya Martigny).

Les Matins merveilleux est un petit film français qui ne paie pas de mine et qui m’a ravi. Ce n’est pas un film sur le deuil, comme le début de son pitch pourrait le laisser augurer, la mort de la grand-mère de Charlie ne servant que de prétexte à une intrigue qui se déploie bientôt près de la Méditerranée à une encâblure des îles d’Hyères.

Son histoire peut sembler trop prévisible : on voit venir, gros comme un camion, que Charlie découvrira que Titou est en fait le père dont sa mère ne lui avait jamais révélé l’identité. Mais fort heureusement, le scénario évite cette révélation trop téléphonée et prend une autre direction que je n’avais pas imaginée.

J’ai été enthousiasmé par ce film, projeté à Cannes hors compétition, pour deux raisons. La première est la prestation d’India Hair, qu’on voit régulièrement depuis une dizaine d’années. Elle fut nommée deux fois au César du meilleur espoir féminin : en 2013 pour Camille redouble et en 2021 pour Poissonsexe ; mais, à presque quarante ans, elle a désormais sauté la case de la jeune première prometteuse pour devenir une actrice installée au centre du cinéma français et en haut de ses affiches : Mandibules, Trois amies, Les Barbares… Elle n’est que bienveillance dans ces Matins merveilleux, toujours positive, toujours aimable, au point qu’on se demande si elle ne va pas verser dans l’excès de bonnes manières. C’est la fille avec qui on adorerait passer la soirée, la journée et pourquoi pas les vacances tant la vie semble simple et sans complication auprès d’elle.

La seconde est Raya Martigny, top model transgenre qui a grandi à La Réunion et dont le 1m92 a arpenté les catwalks avant de passer devant la caméra. Iel est d’une beauté folle et surtout d’un naturel désarmant dans cette histoire où sa transidentité n’est jamais questionnée, semble aller de soi pour tous ceux qui évoluent autour d’elle, qu’il s’agisse de son ancien petit ami qui aimerait tant renouer avec elle ou de Charlie qui découvre auprès d’elle une nouvelle vie.

La bande-annonce

Sur la route d’Omaha ★★★☆

Un matin qui n’a rien de beau, un père réveille ses deux enfants, Emma, neuf ans et Charlie, six ans et quitte sa maison lourdement hypothéquée et la Californie. Avec leur chien Rex, la famille s’embarque dans un cabriolet hors d’âge pour un long voyage vers une destination inconnue.

Sur la route d’Omaha, traduction pataude du titre original plus sobre, Omaha, semble accumuler tous les clichés du road movie américain : paysages à couper le souffle, arrêts aux stations-service, musique sursignifiante…

Il fait le pari audacieux de l’anti-héroïsme et de l’anti-spectaculaire. Rien de particulier ne se déroule durant ce long road trip. Mais son apparente banalité laisse bien des questions ouvertes. Que cache ce père mutique ? L’immense désarroi provoqué par la disparition de sa femme ? Une paupérisation qui le laisse sans un rond ? Une violence enfouie qui va se retourner peut-être contre ses propres enfants ? Que comprend sa petite fille, si intelligente, si sensible, des tourments de son père ?

Le film, sur la corde raide, réussit le pari minimaliste de ne rien expliquer avant son tout dernier carton qui laisse le spectateur abasourdi. Il a l’intelligence de le faire dans un format très bref, une heure vingt-trois seulement, et serait devenu vite ennuyeux s’il avait été plus long.

Sur la route d’Omaha ne paie pas de mine. C’est en apparence un petit film comme on en a déjà vu si souvent, furieusement indie, de ceux dont Sundance fait son miel. Mais par sa forme et par son fond, c’est un film qui laissera en moi une trace durable.

La bande-annonce

De la Comédie-Française ★★★☆

C’est le grand jour pour Nina Cardi (Pauline Clément), une jeune sociétaire de la Comédie-Française. Le jour de la première de sa première mise en scène au Français. Elle s’est attaquée à un monument : Macbeth de Shakespeare. Et, à trois heures du rideau, tout semble se liguer contre elle : Pauline a perdu son badge, l’actrice principale en galère à Brest doit être remplacée au pied levé, les éclairages ne sont pas réglés, les acteurs sont tétanisés par le trac…

Je suis allé voir avec quelques réticences ce film. J’imaginais déjà son scénario prévisible : une succession de galères s’enchaînant tambour battant avant que le rideau ne se lève et que la magie du théâtre opère dans un happy end fédérateur. Mes craintes étaient renforcées par la lecture de quelques critiques sanglantes, écrites notamment par une amie férue de théâtre qui tente depuis des années de me convertir à un art auquel je reste obstinément sourd. En entrant dans la salle de cinéma hier après-midi, mon inquiétude a encore augmenté : elle était pleine de retraités grabataires en déambulateur, accompagnés de leurs enfants (sexagénaires) qui pensaient sans doute qu’un film sur la Comédie-Française constituerait pour leurs vieux parents une stimulante distraction dominicale.

J’ai vite ravalé mes a priori sarcastiques devant un film pétillant qui m’a fait rire du début à la fin et dont la séquence sentimentale a même réussi à faire perler une larme. Il est l’œuvre des deux co-réalisateurs de la pastille humoristique Broute diffusé de 2018 à 2022 sur Canal + qu’on n’attendait pas sur ce terrain là. Mais leur humour fait mouche et la présence de Pauline Clément, qui avait participé à la création de Broute, fait des étincelles. C’est sur elle que repose le film tout entier qui la voit courir dans tous les sens pour régler les problèmes qui lui pleuvent sur la tête.

La totalité du casting est interprété par des sociétaires de la Comédie-Française qui jouent non seulement le rôle des acteurs – Laurent Stocker fait un Macbeth vaniteux à souhait – mais aussi celui du gardien (Guillaume Galienne), du régisseur (l’immense Christian Hecq), de l’ouvreur (Sefa Yeboah), de la maquilleuse (Sephora Pondi)… et même celui de la ministre de la culture (Françoise Gillard). Le film est également l’occasion de visiter les coulisses du théâtre, le tournage ramassé en trois semaines ayant bénéficié d’une fermeture exceptionnelle pour travaux.

Télérama a bien raison d’y voir « la comédie française de l’été », Prix du public et Prix spécial du jury au dernier Festival de l’Alpe d’Huez, qui séduira tous les publics, avec ou sans déambulateur.

La bande-annonce

Blue Heron ★★★★

Une famille hongroise de quatre enfants déménage sur l’île de Vancouver en Colombie-Britannique à la fin des années 90. Le fils aîné, Jeremy, présente de graves troubles du comportement. Rétif à toute autorité, il se met constamment en danger et menace sa famille qui essaie tant bien que mal de mener une vie ordinaire. Sasha, huit ans, la seule fille de la fratrie, observe sans toujours la comprendre cette situation.

Nous vient de l’Ouest canadien anglophone ce film hors normes aux frontières du documentaire et de la fiction. La réalisatrice Sophy Romvari a puisé dans son histoire familiale. Elle aussi était d’origine hongroise. Elle aussi a grandi auprès d’un frère schizophrène et dangereux.

Blue Heron est son premier long métrage. Il a été sélectionné à Locarno l’an dernier avant de faire le tour des festivals internationaux et d’arriver enfin en France. J’ai eu la chance d’assister à son avant-première au MK2 Beaubourg avec une longue séance de questions, un journaliste pugnace, une traductrice enthousiaste et une réalisatrice d’une rare justesse.

Son film est un bijou auquel, fait rare, je donne quatre étoiles. Il m’a rappelé Il faut qu’on parle de Kevin, un de mes plus grands chocs littéraire et cinématographique des vingt dernières années. Car comme lui, il met en scène un enfant nocif et des parents déchirés. Déchirés entre la crainte légitime que cette enfant suscite et l’impératif viscéral et social de lui prêter assistance.

Comment aimer un enfant mal-aimable ? Que faire face à un fils qu’on n’arrive pas à éduquer ? Faut-il l’aimer encore plus ? a-t-on le droit de l’aimer moins ? L’éloignement est-il une solution acceptable, qui permettra peut-être que sa santé et la situation s’améliorent, mais qui signe à court terme la défaite de l’éducation parentale ?

Le film se déroule dans le cocon familial. Il est de plus en plus irrespirable, même s’il prend souvent le large le long des côtes sauvages de l’océan Pacifique. Arrivé aux deux tiers du film, on menace d’étouffer. C’est là que la réalisatrice a eu une idée de génie. Je n’en parlerai pas…. mais suis bien obligé d’en parler ! Le scénario prend une tout autre dimension. On se dit que le procédé est un peu facile, que cette bifurcation est la solution paresseuse à son manque d’inspiration et à son incapacité à mener l’histoire à son terme. On a furieusement envie de revenir là où on en était pour savoir comment l’histoire se dénoue : qu’adviendra-t-il de Jeremy ?

C’est alors que la réalisatrice a une seconde idée de génie. Elle va nous ramener à la fin des années 90 dans la maison de Jeremy, de Sasha et de leurs parents. Mais elle va le faire en utilisant un procédé étonnant, défiant toutes les lois de la raison… et pour autant parfaitement efficace.

Ces deux idées de génie méritent bien quatre étoiles. D’autant qu’elles sont au service de l’histoire et n’en constituent pas des appendices inutiles. Quand le générique de fin s’affiche, un silence grave et recueilli accueille les dernières informations qu’on vient d’apprendre. Il faut un moment pour les encaisser jusqu’à ce que les applaudissements éclatent et saluent cette jeune réalisatrice jet-laggée, si modeste et si douée.

La bande-annonce

L’Objet du délit ★★★☆

Grâce à un généreux mécène (Patrick Mille odieux comme il sait l’être), une influenceuse célèbre mais étrangère au monde de l’opéra (Claire Chust dans un rôle ingrat) monte Les Noces de Figaro en Provence. L’orchestre est dirigé par un vieux maestro roué (Daniel Auteuil dans un rôle à la Daniel Auteuil), la comtesse est interprétée par une diva vieillissante (Agnès Jaoui dans un rôle à la Agnès Jaoui). Le reste de la distribution rassemble un vieux baryton mozartien (Vincenzo Amato patriarcal à souhait), une mezzo-soprano talentueuse (Eye Haïdara omniprésente sur les écrans ces temps-ci au risque de lasser) et une soprano pistonnée et fébrile (Tiphaine Daviot).

Projeté hors compétition à Cannes, le dernier film d’Agnès Jaoui a bénéficié ces jours-ci d’une exposition impressionnante, dans les salles et dans les médias, au point de faire de l’ombre aux grands films cannois sortis simultanément à leur projection sur la Croisette ces deux dernières semaines : le Salvadori, le Fehradi, le Sorogoyen, l’Almodóvar.

Cette publicité envahissante m’avait rebuté. La bande-annonce, qui dévoile tous les ressorts du film, ne m’avait pas donné envie de voir L’Objet du délit. Je craignais un syndrome Almodóvar: la répétition sans innovation d’une même formule qui avait fait ses preuves. Bref un Sens de la fête bis.

Je sous-évaluais le talent d’Agnès Jaoui, celui des nombreux co-scénaristes dont elle s’est entourée, son sens du rythme, de la réplique qui fait mouche, sa direction d’acteurs. Je sous-évaluais surtout l’intelligence d’un scénario qui ose s’emparer d’un sujet explosif – #MeToo à l’opéra – pour le traiter sans sombrer dans le manichéisme.

Les wokes, le Nouvel Obs en tête, reprochent à L’Objet du délit son aveuglement coupable. Les anti-wokes au contraire l’accusent de verser dans la bien-pensance. Ce feu croisé me réjouit. Il est la preuve que ce film ne verse dans aucun excès, ne cède à aucune facilité mais réussit à rester sur la corde raide du juste milieu. Quelques scènes en portent la trace, comme cette AG sous une toile de tente, où les arguments s’échangent à la volée témoignant du durcissement des positions des uns et des autres, mais aussi de la possibilité toujours bien réelle de dialoguer et de s’écouter.

Dans les films de Jaoui-Bacri comme chez Jean Renoir, chacun a ses raisons. Le miracle est de les faire comprendre au point même de les rendre toutes sympathiques qu’il s’agisse de l’odieux séducteur ou de la féministe hystérique (le mot va-t-il faire scandale ?). L’Objet du délit pose une question connexe qui a beaucoup agité le monde de l’art : comment jouer aujourd’hui des pièces du répertoire portant des valeurs que la morale aujourd’hui ne tolère plus ? Le racisme de Madame Butterfly ? La cruauté misogyne de Norma, de Tosca, de Turandot ?

Il y répond avec une admirable intelligence, sans régler ses comptes, sans lancer d’imprécations, sans tomber non plus dans le relativisme moral et en rappelant clairement ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas, en nous exhortant tous (et toutes !) à faire preuve de retenue, de mesure et d’humanité.

Se rajoute à la jubilation de ces dialogues aussi intelligents que drôles le plaisir d’entendre à sauts et à gambades quelques-uns des passages les plus célèbres des Noces, un des opéras les plus joyeux jamais composés.

La bande-annonce

C’est quoi l’amour ? ★★★☆

Fred (Vincent Macaigne) et Marguerite (Laure Calamy) se sont rencontrés au lycée, se sont aimés, se sont mariés, ont eu ensemble une fille, Léa (Céleste Brunnquell) et se sont séparés. Marguerite a refait sa vie avec Sofiane (Lyes Salem) et a eu avec lui une seconde fille, Raphaëlle (Saül Benchetrit). Fred a mis plus de temps à refaire la sienne avant de rencontrer Chloé (Mélanie Thierry), catholique pratiquante qui, avec l’aide d’un cousin curé (Grégoire Leprince-Ringuet), tente de convaincre Fred de faire annuler son premier mariage afin de se marier à l’Eglise. Mais pour ce faire, il faut l’accord de Marguerite.

La bande-annonce diffusée ad nauseam pendant tout le mois d’avril, le battage publicitaire qui met en avant les prix glanés à L’Alpe d’Huez, pas toujours synonymes de subtilité, le sous-texte sociologisant (« Cette famille, c’est la vôtre »), le titre pataud de C’est quoi l’amour ? m’avaient fait craindre une poisseuse comédie française façon Cocorico. C’était mal connaître la subtilité du travail de Fabien Gorgeart, scénariste et réalisateur – et habitant du 13ème – dont j’avais beaucoup aimé les deux premiers films : La Vraie Famille (2020) et Diane a les épaules (2017).. Comme le troisième, ils interrogeaient ce que faire famille signifie.

Loin d’être, comme je l’avais à tort imaginé, une poisseuse comédie française, C’est quoi l’amour ? est une comédie fine et sensible, remarquablement écrite. On y sourit, on y rit, et pas seulement aux gags éventés par la bande-annonce. Solidement documenté, le film raconte la procédure suivie devant un tribunal ecclésiastique en vue de l’annulation d’un mariage religieux. Il commence à Rouen, s’offre un week-end à Rome où les personnages ont failli perdre leur sang-froid (sic), et un happy end qui fera couler une larme aux plus insensibles – avec [spoiler] un discours génial de la géniale Céleste Brunnquell.

Comme dans les films de Nakache & Toledano, un grand soin est apporté à chacun des personnages qui, tous sans exception, respirent la bienveillance. C’est d’ailleurs le (seul) défaut de cette histoire, peut-être un peu trop angélique et feel good, qui aimerait nous convaincre qu’en dépit des vicissitudes de la vie, il faut toujours garder de l’amour pour les êtres qu’on a un jour aimés.

Dans les rôles principaux Vincent Macaigne et Laure Calamy font la démonstration éclatante de leur éclatant talent. Ils rappellent le duo formé par Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri. Si le scénario leur offre deux rôles en or, il donne aux seconds rôles une vraie épaisseur. Il faut dire un mot de Lyes Salem, dont-tout-le-monde-connaît-la -tête-mais-personne-ne-se-souvient-du-nom, dans un personnage d’époux compréhensif et de beau-père aimant, tout en finesse, et de Mélanie Thierry à contre-emploi dont les deux premiers plans m’avaient fait craindre qu’elle sombre dans une caricature de grenouille de bénitier mais qui fait éclater son talent comique dans un karaoké romain. Un mot enfin des seconds seconds rôles : Grégoire Leprince-Ringuet au phrasé hilarant, Jean-Marc Barr en prêtre inquisiteur, Aurélie Petit en avocate speedée et Bakary Sangaré dans un rôle pour le moins inattendu.

La bande-annonce

Nous, l’orchestre ★★★☆

Philippe Béziat (qui avait réalisé avec talent le making-of des Indes galantes de Clément Cogitore à Bastille) a posé ses caméras et ses micros au cœur de l’orchestre philarmonique de Paris. Son objectif : nous placer au centre de l’orchestre et nous faire entendre un concert depuis le siège du bassoniste ou du premier violon, comme nous ne l’avons jamais entendu. Nous placer au cœur de l’orchestre a aussi un sens métaphorique : il s’agit de nous placer à l’intérieur d’une collectivité et de nous montrer comment elle réussit, malgré les divisions qui la menacent, à faire corps.

L’opéra, entendu comme le lieu de production d’un opéra, d’un concert ou d’un ballet, est un lieu éminemment cinématographique, un concentré de talents qui réunit, l’espace d’une représentation et des répétitions qui la précèdent, des artistes surdoués et passionnés. Plusieurs documentaires lui ont déjà été consacrés : celui de Frederick Wiseman, La Danse, celui plus récent du Suisse Jean-Stéphane Bron L’Opéra. On pouvait se demander ce que celui de Philippe Béziat nous proposerait d’inédit.

Deux choses.

D’une part, grâce à des caméras et des micros d’une qualité sidérante, une immersion en plein cœur de l’orchestre. Il faut à tout prix aller voir ce documentaire dans une grande salle de cinéma confortable et bien sonorisée. Il faut absolument se placer au milieu pour profiter du son stéréophonique. Le résultat est incroyable. Il ravira ceux qui, comme moi, n’y connaissent rien à la musique et, je crois aussi, ceux qui en sont passionnés. Car il nous fait entendre des pièces d’ailleurs peu connues (Stravinsky, Bartok, Chostakovitch, Mahler, Rimsky-Korsakov…) comme on ne les a jamais entendues, depuis la fosse d’orchestre, avec d’étranges distorsions et même parfois à travers les bouchons d’oreille que les instrumentistes utilisent.

D’autre part, il nous fait réfléchir à ce qui constitue un orchestre. Au rôle qu’y joue son chef – le seul à ne pas émettre une seule note et qui pourtant incarne cette collectivité, dont on connaît le nom et qui reçoit tous les applaudissements. À la cohésion qui unit ses individualités. Le propos est parfois cocasse : comment jouer à côté d’un collègue qu’on déteste ? comment accepter de s’effacer, de gommer son individualité au profit de la collectivité ?
Au-delà de l’orchestre lui-même, le propos se veut métaphorique. Le titre en porte la trace. Il nous interpelle et interroge notre capacité collective à vivre ensemble.

La bande-annonce