La Gradiva ★★★☆

Une classe de terminale part en voyage scolaire à Naples. Son professeur de latin l’accompagne.

Bis repetita, sorti il y a deux ans avec Louise Bourgoin et Xavier Lacaille avait exactement le même pitch. Mais, richesse du cinéma français oblige, on ne saurait imaginer deux films plus différents. Bis repetita était une comédie gentillette, La Gradiva (dont le titre hermétique que rien dans le film ne vient éclairer renvoie à une nouvelle de Wilhelm Jensen analysée par Sigmund Freud sur l’inconscient et le désir) est autrement plus grave.

Mais avant de se lester d’une gravité toute drieuiste, La Gradiva prend le temps de passer par plusieurs états. Le premier est celui des amours adolescentes façon La Boum ou Diabolo Menthe. La première scène se déroule dans le train vers l’Italie. Deux jeunes adolescents, James et Angela, y couchent ensemble. Depuis le couloir, deux camarades, Toni et Susanne, les épient, fascinés et jaloux. Quelques plans plus tard, dans l’institution qui les accueille sur les hauts de Naples, Angela confie à ses camarades de dortoir son désarroi face à James qui l’a ghostée. La scène est d’une remarquable justesse.

Le deuxième état est celui du voyage scolaire façon Bis repetita justement, avec ses classes chahuteuses et son enseignante pleine de bonnes intentions, laquelle essaie tant bien que mal de transmettre quelques bribes de connaissances à un groupe intenable où se mélangent les forts-en-thème et les décrocheurs. Là encore, Marine Atlan signe une scène incroyable, d’une grande justesse elle aussi, à Pompéi où, jusqu’à l’exténuation, la courageuse professeure de latin, Mme Mercier, décrypte les fresques murales d’une villa engloutie par la lave.

Le troisième et dernier état, je l’ai évoqué, est drieuiste. Je ne suis pas certain que le terme existe. La Gradiva m’a fait penser, à tort ou à raison, au Feu follet. Le personnage de Toni m’a rappelé celui du roman de Drieu la Rochelle – alors même qu’il a une bonne quinzaine d’années de moins que lui. Toni a de lointaines racines napolitaines. La légende familiale voudrait que sa grand-mère, enceinte de son grand-père, un riche châtelain, ait quitté Naples au moment du tremblement de terre de 1980 qui a englouti le château familial et tué le géniteur. Obnubilé par cette légende, Toni part à la recherche des traces de cette histoire. On ne dira pas ce qu’il trouvera et comment cette quête se terminera.

Mais on saluera ce premier film, légitimement distingué à la Semaine de la Critique à Cannes, dans la veine de Pialat, pour la finesse de son écriture, la justesse de son ton et la qualité de sa direction d’acteurs. Sorti avant-hier, il a été accueilli par une critique unanime. C’est peut-être le film du mois ; c’est à coup sûr le film de la semaine !

La bande-annonce

Le Corset ★★★☆

Christophe a onze ans. Il grandit à la fin des années 80 dans une ferme au milieu de la Beauce au sein d’une famille aimante entre un frère aîné et une sœur cadette. Son père, taiseux, est rongé par les soucis que l’exploitation lui cause et se montre maladroit avec lui. Le collégien, affligé d’une scoliose doit porter un lourd corset métallique .

Le Corset arrive sur les écrans précédé d’une rumeur louangeuse. Il a été projeté dans les plus grands festivals et y a récolté une moisson de prix : prix spécial du jury dans la section Un Certain Regard à Cannes, prix du jury et prix du public à Annecy…

C’est un dessin animé français développé à Angoulême. Son réalisateur, Louis Clichy, était aux manettes des deux derniers Astérix avec Alexandre Astier – qui prête sa voix au vieil organiste du Corset. Comme Christophe, il a grandi dans la Beauce et a porté un corset.

Ce film d’animation explore un sillon désormais bien défriché du cinéma français : la vie à la ferme. On ne compte plus les films qui, souvent avec succès, l’ont creusé : La Famille Bélier, Petit Paysan, Au nom de la terre ou Vingt Dieux, La Ferme des Bertrand… Il y a quelques mois, un documentaire passé inaperçu, Un été à la ferme, avait pour héros un fils de paysan, lointain cousin du Christophe du Corset. Dans quelques semaines sortira Gabin qui était projeté à la Quinzaine des cinéastes à Cannes en mai dernier. Gabin entretient d’ailleurs avec son père la même relation compliquée que Christophe avec le sien.

Même si le sujet est éculé, Le Corset le traite avec une grande originalité et une immense délicatesse. Originalité du dessin à l’aquarelle si délicieusement poétique. Délicatesse du récit si pudique des premières amours du jeune héros. Aussi lointain soit-il, le souvenir du premier baiser de nos amours enfantines nous revient brutalement quand les lèvres de Clara touchent celles de Christophe. Il faut avoir un cœur de pierre pour ne pas s’y laisser émouvoir.

La musique est un acteur à part entière du Corset. Christophe en fait la découverte par hasard avec l’organiste de l’église de son village. La seconde moitié du film le voit préparer une représentation du Requiem de Fauré. C’est un enchantement pour l’oreille et pour l’œil car l’image réussit à incarner l’envoûtement que la musique suscite.

La bande-annonce

The Social Reckoning ★★★☆

The Social Reckoning est moins une suite qu’un prolongement de The Social Network. Le film de David Fincher, couvert de prix, racontait la naissance de Facebook ; celui d’Aaron Sorkin, auteur du scénario du premier, raconte ses dérives. Basé sur des faits réels « scandaleux » (sic), il fait fond sur la série d’articles publiés par un journaliste du Wall Street Journal, Jeff Horwitz (Jeremy Allen White) à partir des informations reçues d’une employée de Facebook devenue lanceuse d’alerte, Frances Haugen (Mikey Madison).

The Social Reckoning (sorti au Québec sous le titre « Le Jugement social, pour faire écho au « Réseau social » de Fincher, mais qu’on pourrait aussi traduire par « la prise de conscience collective ») n’est pas un film équilibré  ou ambigu qui examinerait, dans un balancement circonspect, les qualités et les défauts de Facebook. C’est un film à charge qui en fait le procès impitoyable. On pourrait d’ailleurs s’étonner que Méta ne l’ait pas poursuivi en justice soit qu’il ait craint de lui donner une publicité supplémentaire (l’effet Streisand), soit qu’il ait pressenti que la législation américaine, très favorable à la liberté d’expression, ne lui ôte toute perspective de succès.

The Social Reckoning montre comment Facebook a refusé de modérer les posts et les commentaires de ses usagers les plus haineux ou, pire, comment il les a encouragés dans l’espoir d’accroître son trafic et ses revenus. La charge est lourde contre le géant de la Tech et son fondateur, Mark Zuckerberg, cloné par Jeremy Strong, un acteur décidément excellent (qui jouait le gourou du jeune Donald Trump dans The Apprentice). Sa défense est d’affirmer que Facebook n’est pas responsable des contenus que ses utilisateurs postent : il n’aurait pas la capacité de les modérer, il n’aurait pas surtout la légitimité de le faire sauf à s’ériger en arbitre du débat public. « Facebook is just a billboard » (« Facebook n’est rien de plus qu’un panneau d’affichage ») affirme Jeremy Strong (la citation est apocryphe).

The Social Reckoning s’inscrit dans la veine des Hommes du Président (sur le Watergate), de Spotlight (sur les actes pédophiles reprochés à des prêtres catholiques), de Pentagon Papers, (sur la guerre du Vietnam) de She Said (sur l’affaire Wenstein), autant de films qui constituent un sous-genre, le journalism thriller, dont les héros sont des journalistes courageux attachés à la défense de la vérité. Ces films épiques racontent le conflit de David contre Goliath et vantent la liberté de la presse. Ils exaltent deux des qualités humaines à mes yeux les plus hautes : le courage et la justice.

La bande-annonce

Notre salut ★★★★

Quand la défaite de la France porte au pouvoir le maréchal Pétain en juin 1940, Henri Marre (Swann Arlaud), ingénieur raté qui accumulait jusqu’alors les échecs professionnels y voit l’occasion inespérée d’un retour en grâce. Les valeurs prônées par Vichy sont les mêmes que celles dont il s’était fait l’avocat dans son livre, au tirage confidentiel, intitulé « Notre salut ». Aussi Henri Marre fait-il le siège des bureaux à Vichy pour y obtenir un poste. Son entêtement paie. Ce maréchaliste convaincu se voit nommé directeur régional du Commissariat à la lutte contre le chômage à Limoges. La tâche s’avère immense. Elle est vite compliquée par les ingérences allemandes qui réquisitionnent la main-d’œuvre française, traquent les étrangers et les israélites, avant d’envahir en novembre 1942 la zone libre.

Les sélectionneurs cannois ont eu le nez creux en retenant ce film d’un réalisateur français quasiment inconnu, qui n’avait co-réalisé jusqu’alors qu’un seul film, certes honorable, avec Adèle Exarchopoulos, sur le mal-être d’une hôtesse de l’air d’une compagnie low cost, Rien à foutre.

Avec une étonnante maîtrise et un sacré culot, ce réalisateur quadragénaire signe une œuvre qui révolutionne, rien moins, la façon de filmer la Seconde Guerre mondiale et la Collaboration. Acclamé par la critique cannoise, il a raté de peu la Palme et a étrangement obtenu, en lot de consolation, le Prix du scénario – alors que son scénario n’est pas sa qualité première.

Pourtant le sujet est rebattu (comme dirait Rebatet !). On ne compte plus les films sur la Seconde Guerre mondiale ni ceux sur la Collaboration. D’ailleurs Les Rayons et les Ombres sorti en mars dernier suscitait une belle polémique (entre ceux qui l’accusaient d’excuser la collaboration et ceux qui y voyaient une peinture nuancée des ambiguïtés humaines) et emportait un franc succès au box office avec près d’un million d’entrées. Sans parler du diptyque La Bataille De Gaulle et dans quatre semaines de Moulin.

Mais tous les films historiques souffrent d’un même défaut : ils sont engoncés dans la naphtaline. Naphtaline de dialogues léchés où brille le mot juste, le trait marquant. Naphtaline des décors écrasants et des reconstitutions impressionnantes. Naphtaline des grands événements.

Notre salut fait au contraire le pari réussi de la modernité et de la banalité. Henri Marre est un fonctionnaire banal, un de ceux décrit par Pierre-Olivier Baruch dans son livre séminal Servir l’Etat français. Ce n’est pas un collaborationniste enragé. Au contraire, c’est un patriote qui espère que la France se redressera. Il est pris dans une logique qui le conduit à prêter main forte, contre sa volonté, à la déportation.

Pour souligner cette modernité, Notre salut a recours à deux artifices. L’éclairage, documentaire, surexposé, et la musique éhontément anachronique des 70ies et des 80ies (Alphaville, Opus, Hot Butter…). On peut en être choqué. Notre salut est un film mal-aimable dans lequel on ne pénètre pas facilement. La première demi-heure pourrait en rebuter plus d’un. Mais le film a l’intelligence de durer deux heures trente. Une durée qui nous laisse le temps de pénétrer dans la quotidienneté d’Henri Marre, dans la banalité de son travail, dans l’ambiance étouffante de son couple d’une étonnante modernité.

Une scène m’a particulièrement convaincu : le dîner à la préfecture de Limoges. On imagine – et on filme – ces scènes-là comme des moments protocolaires et guindés où les convives dégustent du bout de leur fourchette des mets fins en échangeant des traits d’esprit ou des flèches empoisonnées. La réalité est beaucoup plus triviale et le film en porte témoignage. Dans ces dîners, en vérité, on retrouve parfois des amis perdus de vue. On laisse la conversation dériver. Un invité monopolise la parole, enfile des perles ou raconte au contraire des anecdotes passionnantes. C’est la vie….

La bande-annonce

Garance ★★★★

Garance (Adèle Exarchopoulos) est une femme de son temps. Elle est comédienne et adore son métier, même si pour l’instant elle est reléguée aux utilités dans la troupe de théâtre qui l’emploie, aux spectacles scolaires en matinée et à quelques doublures alimentaires. Garance a un copain – qu’elle quitte vite – beaucoup d’amis LGBTQIA+ avec qui elle adore faire la fête, une sœur qu’elle adore dont le cancer récidive. Mais Garance a un problème : elle est alcoolique depuis l’adolescence.

Fille de (Julien Clerc et Miou-Miou), Jeanne Herry tourne son quatrième film. J’avais adoré les deux précédents, quasi-documentaires : Pupille en 2018 sur la prise en charge d’un bébé né sous X et Je verrai toujours vos visages en 2023 sur la justice restaurative. J’ai adoré celui-ci.

La raison en est triple.

La première est la qualité de sa mise en scène qui raconte, à travers des plans parfois très courts, entrecoupés parfois de longues ellipses, une histoire au long cours dont on réalise, quand elle se termine, qu’elle aura duré plusieurs années. Tout est parfaitement fluide, parfaitement rythmé dans cette chronique quasi-documentaire de la vie d’une alcoolique.

La deuxième est son sens de la nuance. Les films sur l’alcoolisme et sur l’addiction dépeignent souvent des héros ou des héroïnes (!) qui entament une longue déchéance dont ils réussissent à se sauver au prix d’un brutal sevrage. Rien d’aussi linéaire ici. Garance n’est pas une pauvre fille à la rue, sans le sou, menacée par la précarité. Elle gagne sa vie correctement, est soutenue par sa famille, est entourée de l’amitié vibrante de tous ses amis. Elle est parfaitement consciente de son état, au point d’en rire volontiers dans des scènes à l’humour communicatif (mention spéciale à son hilarant docteur !). Le film ne suit pas le programme écrit d’avance déclin/rédemption que les films du même genre reproduisent. On se demande dans quelle direction il ira. J’aurais adoré qu’il se termine quinze minutes avant son dernier plan, pour laisser plus ouvert l’horizon des possibles.

La troisième évidemment est l’interprétation scotchante d’Adèle Exarchopoulos. Elle fait depuis une semaine toutes les couvertures. Et elle le mérite largement. Il y a deux semaines, je regrettais que le prix de l’interprétation féminine ait échappé à Léa Drucker pour son interprétation dans La Vie d’une femme et qu’il ait été attribué au duo franco-japonais d’actrices bisounours de Soudain. Maintenant, sans crainte de me contredire, je regrette qu’il ait échappé à Adèle Exarchopoulos et j’espère que les César ne l’oublieront pas.

La bande-annonce

Pressure ★★★☆

Juin 1944. Les forces alliées sous le commandement du général « Ike » Eisenhower (Brendan Fraser) préparent dans le plus grand secret le débarquement de Normandie. La date exacte de son déclenchement, fixée en fonction de la hauteur des marées et de la pleine lune, dépend d’un dernier aléa : la météo. Tout le haut commandement est suspendu aux prévisions du chef météorologiste, le colonel Stagg (Andrew Scott), chef écossais et taiseux du département de météorologie dont la femme est sur le point d’accoucher.

En allant dimanche voir l’avant-première de Pressure, je m’attendais à un banal film hollywoodien sans réel suspense (tout le monde sait que le Débarquement a eu lieu le 6 juin 1944 sur une mer agitée et une épaisse couverture nuageuse) que sauverait uniquement mon indulgence coupable pour les films de guerre. J’ai été agréablement surpris par ce film, adapté d’une pièce de théâtre à succès, dont je n’escomptais pas tant.

Il réussit d’abord à bâtir un vrai suspense là où je ne l’aurais pas imaginé. La date du débarquement avait en effet été fixée au lundi 5 juin. Les météorologues américains, notamment le colonel Krick qui accompagnait Eisenhower depuis trois ans en Afrique du Nord (où il pronostiqua sans jamais se tromper un grand soleil), s’appuyant sur les relevés des années précédentes à la même période, prévoyait un grand beau temps. Mais Stagg, se fiant aux relevés de l’année en cours, identifie une dépression poussée par le jet-stream qui, malgré le soleil insolent des jours précédents, menace le 5 juin.

Le haut commandement en charge du Débarquement veut des certitudes : quelle sera la météo le 5 juin ? Les scientifiques ne peuvent que leur opposer leurs doutes et leurs probabilités. Ils ne sont sûrs de rien. Krick l’est ; mais Stagg ne l’est pas et oppose à Ike un « principe de précaution » avant l’heure : si la tempête éclate, le Débarquement court à la catastrophe et des milliers de vies seront sacrifiées en vain.

Première question dont on connaît déjà la réponse (puisque le Débarquement n’a pas eu lieu le 5 juin) : Ike écoutera-t-il Stagg ou Krick ? Deuxième question (puisqu’on sait que Ike a écouté Stagg) : la prudence de Stagg était-elle ou non justifiée ? Troisième question : pourquoi le Débarquement a-t-il finalement eu lieu le 6 au matin ?

Le film a été écrit et tourné pendant le Covid. Son sujet résonne doublement avec la pandémie qui a frappé la planète en 2019-2021.
Il interroge la place du scientifique dont le politique exige des certitudes alors qu’il n’est capable que d’émettre des hypothèses informées. Stagg m’a fait penser à Anthony Fauci, l’épidémiologiste placé sous la pesante autorité de Donald Trump pendant le Covid. Trump aurait aimé lui faire dire que le Covid est une vulgaire grippe qu’on pourrait soigner avec un cachet d’hydroxychloroquine ou une cuillère d’eau de Javel. Stagg et Krick émettent deux opinions diamétralement opposées reposant sur un raisonnement radicalement différent. Encore ne furent-ils pas gênés, comme les épidémiologistes durant le Covid, par une floppée de soi-disant experts ultracrépidariens.
Il met en scène le décisionnaire et l’écrasante responsabilité qu’il doit seul assumer. Prendre une décision dans un environnement indécis est une responsabilité écrasante. De la décision d’Eisenhower dépendaient l’issue de la Seconde Guerre mondiale et la vie de milliers d’hommes.

Certes, Pressure (au titre joliment polysémique) ne recule pas devant certains effets hollywoodiens. Il leste le colonel Stagg d’une femme enceinte de neuf mois dans un hôpital londonien bombardé – alors que son fils ne naîtra que plusieurs mois après le Débarquement et que Stagg n’a pas eu à s’inquiéter de la situation de sa femme lorsqu’il était claquemuré à Southwick House. S’il n’a pas la complexité des Rayons et des Ombres, le panache de La Bataille De Gaulle, Pressure n’en demeure pas moins un remarquable film de guerre.

La bande-annonce

Adieu monde cruel ★★★☆

Otto Vidal (Milo Machado-Graner, l’enfant malvoyant d’Anatomie d’une chute) a quatorze ans. Elève de troisième d’un collège d’une petite ville de Normandie, il est la tête de Turc de ses camarades. Poussé à bout, il décide de se suicider. Il écrit une lettre d’adieu, la photocopie en cinquante exemplaires, la poste à tous les élèves de son collège avant de se jeter du haut d’un pont. L’instinct de survie est toutefois le plus fort. Douché mais indemne, Otto regrette son geste. Mais c’est trop tard : le courrier a déjà été levé et distribué.
Otto se cache dans un pensionnat désaffecté. Une jeune collégienne, Léna (Jane Beever), l’y débusque et le prend sous sa coupe. Elle le loge dans une chambre vide de la pension de famille que tient sa mère, le ravitaille, le choie. Les deux adolescents s’attachent l’un à l’autre et rêvent de disparaître.

Félix de Givry est un réalisateur étonnant. Après des études à Sciences Po, il travaille avec Olivier Assayas et se voit confier le premier rôle d’Eden de Mia Hansen-Løve. Avec son ami Ugo Bienvenu, le réalisateur d’Arco, il crée une société de production. Adieu monde cruel est son premier long métrage.

Il se présente, dès son générique, comme un hommage appuyé à la Nouvelle Vague. Lisieux y ressemble à Thiers où Truffaut tournait en 1975 L’Argent de poche. La voix off est celle de Françoise Lebrun, l’héroïne aujourd’hui octogénaire de La Maman et la Putain. La musique très présente d’Arnaud Toulon, césarisée pour celle d’Arco, rappelle celles de Georges Delerue.

L’intemporalité, l’hommage un peu trop appuyé à un cinéma qu’on pourrait juger désuet, la voix off omniprésente, les fondus au noir pourraient être malvenus. Mais Adieu monde cruel réussit son pari audacieux. Il réussit à nous embarquer dans une histoire pas toujours très crédible mais d’un romantisme fou.

La bande-annonce

La Vie d’une femme ★★★★

Gabrielle (Léa Drucker) a cinquante-cinq ans. Elle est chef du service de chirurgie maxillo-faciale d’un grand hôpital parisien. Elle est tout entière happée par son travail et a choisi de tout lui sacrifier. Mariée à Henri (Charles Berling), elle a accepté d’élever les deux enfants qu’il a eus d’un premier mariage mais a refusé d’en avoir. Elle doit également veiller sur sa mère (Marie-Christine Barrault) dont les capacités neurocognitives déclinent rapidement. Dans son travail, Gabrielle, fidèlement secondée par Kamyar (Laurent Capelluto) est sur tous les fronts : la réduction des budgets et des équipes, la défaillance des matériels, les urgences, une mission de coopération en Ukraine… Une écrivaine (Mélanie Thierry) a demandé à être accueillie dans le service pour y nourrir son prochain livre.

La Vie d’une femme était sélectionné en compétition officielle à Cannes et en ai reparti bredouille. C’est pour moi une grande injustice. Il faut dire que la concurrence était rude avec des films aussi saisissants que Fjord, que Minotaure ou que Notre salut. Pour autant, Léa Drucker aurait mérité haut-la-main le prix d’interprétation féminine attribué à Virginie Efira et Tao Okamoto, pour leur rôle dans Soudain, de Ryusuke Hamaguchi. J’espère que les César ne l’oublieront pas.

Car Léa Drucker nous livre une interprétation sidérante d’une femme impressionnante. Gabrielle n’est pas une femme « puissante » pour reprendre le vocabulaire éculé à la mode. C’est peut-être une femme qui exerce une « position de puissance » et qui gagne bien sa vie – je tremble par avance du reproche classiste qui pourrait être adressé à ce film de s’intéresser à la vie d’une grande bourgeoise parisienne et de se désintéresser du sort des classes laborieuses. Mais Gabrielle n’en est pas pour autant une femme « puissante ». C’est une femme au milieu de la cinquantaine, en pleine ménopause, qui a consacré toute sa vie à son travail et qui se demande si ça en valait la peine, qui est en train de perdre sa mère et a autant de mal à l’assumer qu’à le vivre, qui remet en cause sa vie de couple bien plan-plan et ses orientations sexuelles.

Tout est juste dans ce film délicat et intimiste : la vie professionnelle qui nous construit et nous détruit en même temps, la relation vampirique à la mère, la vie de couple et son rassurant train-train, la sexualité et ses troubles… Tout est profondément émouvant, surtout si on a cinquante-cinq ans, et même si on est un homme.

La bande-annonce

Rose ★★★★

Rose est née femme. Les nécessités de la vie l’ont conduite à se travestir. Après avoir combattu pendant dix ans sous l’uniforme, elle a usurpé l’identité d’un frère d’armes, mort au combat, est revenue dans le village de celui-ci et a réclamé son héritage. Pour conforter sa position, Rose est même allée jusqu’à épouser la fille d’un riche paysan.

Nous vient d’Allemagne un film tranchant comme l’acier. Il a été filmé en noir et blanc dans les splendides montagnes du Harz en Saxe. Il est illustré d’une voix off qui lui donne une dimension quasiment mythologique.

Rose est inspiré de plusieurs histoires vraies. Il convoque une riche cinématographie, les thèmes de l’usurpation d’identité et du travestissement ayant été souvent utilisés. Le premier film auquel Rose m’a fait penser est Le Retour de Martin Guerre, qui m’avait tellement impressionné quand je l’avais vu encore enfant. Il partage avec lui la même ambiance : il se déroule dans une petite communauté rurale coupée du monde. Il partage également avec lui une dimension essentielle du récit : le rôle que joue le conjoint, dupe de l’imposture et en même temps complice.

J’ai pensé également à d’autres films plus récents et moins connus. Dans Albert Nobbs, Glenn Close interprétait le rôle d’une Irlandaise qui se travestissait pour échapper à la misère et prendre un emploi de majordome. Dans The Danish Girl, Eddi Redmayne (nommé aux Oscars pour ce rôle) jouait un homme qui lentement, avec le soutien de son épouse, assumait sa part de féminité. Dans Nos années folles, Pierre Deladongchamps se travestissait, là encore avec la complicité de sa femme, pour échapper à la conscription et à la Première Guerre mondiale. Enfin, le héros hermaphrodite d’Un jour fille refusait le genre féminin qui lui avait été assigné à sa naissance, prenait femme avant d’être arrêté et jugé. J’avais beaucoup aimé ce dernier film qui se passait, comme Rose, au XVIIIe siècle mais dans la France urbaine et pas dans l’Allemagne rurale.

Rose impressionne par la simplicité linéaire de son récit qui emprunte à la forme du conte. La voix off de Marisa Growaldt y contribue amplement. Dans sa première moitié, j’ai chipoté sur le choix de l’actrice Sandra Hüller que je ne trouvais pas crédible : trop petite, hanches trop larges, voix trop haut perchée, sans la moindre trace de pilosité. Mais l’actrice, qui porte le film sur ses épaules, est d’une incroyable maîtrise. Elle réussit dans la même image à nous glacer et à nous attendrir. On ne racontera pas la fin du film ; mais on pourra en dire qu’on en gardera longtemps le souvenir traumatisant.

La bande-annonce

Salvation ★★★☆

De nos jours peut-être, au fin fond de l’Anatolie, deux clans s’affrontent. Les Hazaran regroupés autour d’un piton rocheux ont, à la demande de l’État turc, participé à la lutte contre les « terroristes » et s’estiment bien mal payés en retour. Car les Bezari, qui possèdent les champs mis en valeur plus bas dans la vallée par les Hazaran, souhaitent les en expulser. Le leader des Hazaran, le cheikh Ferit, redoute l’escalade et appelle ses partisans à la modération ; mais le propre frère du cheikh, hanté par d’inquiétantes visions nocturnes, fomente une révolte.

Il y a trois ans était sorti en France, après sa projection à Cannes l’année précédente dans la section Un certain regard, Burning Days du turc Emin Alper. Ce polar poisseux ne m’avait qu’à moitié convaincu. En voyant la bande annonce de Salvation, j’ai eu l’impression que son réalisateur avait tourné le même film : mêmes décors anatoliens austères et impressionnants, même ambiance étouffante, mêmes enjeux…

Pour autant, s’il a le même parfum (et si donc il faut vivement le recommander à ceux qui ont vu et aimé Burning Days), Salvation m’a semblé beaucoup plus intéressant. Raison pour le recommander à tous ceux qui n’ont pas vu Burning Days…. et à ceux qui l’ont vu et qui ne l’ont pas aimé. Bref….

Salvation en effet ne se limite pas à évoquer la Turquie et ses âpres guerres de clans (le scénario est inspiré d’une histoire vraie qui s’est déroulée dans le sud-est du pays en 2009). Il touche à l’universel. Il rappelle les tragédies grecques – un comble pour un film turc ! Il évoque comment naît une révolte puis une guerre causée par des hommes qu’aveuglent la peur et la superstition.

Et il y réussit parfaitement. Salvation prend le temps – il dure deux heures – de laisser monter la tension. Quasiment sans sortir du village – le film aurait, selon moi, eu plus de puissance encore si, comme dans Le Rivage des Syrtes, il n’avait jamais montré les Bezari et les avait seulement décrits comme une menace lointaine et peut-être fantasmée – il accumule au fur et à mesure toutes les pièces menant l’intrigue à sa conclusion inéluctable.

Une scène m’a particulièrement impressionné. Elle se situe aux deux tiers du film environ (attention spoiler). Elle montre comment le cheikh Ferit perd le pouvoir et comment son frère Mesut le lui prend. Tout se joue en une seule séquence pendant laquelle l’autorité du cheikh ploie tandis que celle de son frère croît en jouant sur les peurs et les haines de ses coreligionnaires.

Comment le film aurait-il dû se finir ? Certes, sa dernière image est marquante voire inoubliable. Mais je me demande si Salvation n’aurait pas eu plus de force encore s’il s’était arrêté cinq minutes plus tôt, à la fin de la harangue exaltée de Mesut.

La bande-annonce