L’Objet du délit ★★★☆

Grâce à un généreux mécène (Patrick Mille odieux comme il sait l’être), une influenceuse célèbre mais étrangère au monde de l’opéra (Claire Chust dans un rôle ingrat) monte Les Noces de Figaro en Provence. L’orchestre est dirigé par un vieux maestro roué (Daniel Auteuil dans un rôle à la Daniel Auteuil), la comtesse est interprétée par une diva vieillissante (Agnès Jaoui dans un rôle à la Agnès Jaoui). Le reste de la distribution rassemble un vieux baryton mozartien (Vincenzo Amato patriarcal à souhait), une mezzo-soprano talentueuse (Eye Haïdara omniprésente sur les écrans ces temps-ci au risque de lasser) et une soprano pistonnée et fébrile (Tiphaine Daviot).

Projeté hors compétition à Cannes, le dernier film d’Agnès Jaoui a bénéficié ces jours-ci d’une exposition impressionnante, dans les salles et dans les médias, au point de faire de l’ombre aux grands films cannois sortis simultanément à leur projection sur la Croisette ces deux dernières semaines : le Salvadori, le Fehradi, le Sorogoyen, l’Almodóvar.

Cette publicité envahissante m’avait rebuté. La bande-annonce, qui dévoile tous les ressorts du film, ne m’avait pas donné envie de voir L’Objet du délit. Je craignais un syndrome Almodóvar: la répétition sans innovation d’une même formule qui avait fait ses preuves. Bref un Sens de la fête bis.

Je sous-évaluais le talent d’Agnès Jaoui, celui des nombreux co-scénaristes dont elle s’est entourée, son sens du rythme, de la réplique qui fait mouche, sa direction d’acteurs. Je sous-évaluais surtout l’intelligence d’un scénario qui ose s’emparer d’un sujet explosif – #MeToo à l’opéra – pour le traiter sans sombrer dans le manichéisme.

Les wokes, le Nouvel Obs en tête, reprochent à L’Objet du délit son aveuglement coupable. Les anti-wokes au contraire l’accusent de verser dans la bien-pensance. Ce feu croisé me réjouit. Il est la preuve que ce film ne verse dans aucun excès, ne cède à aucune facilité mais réussit à rester sur la corde raide du juste milieu. Quelques scènes en portent la trace, comme cette AG sous une toile de tente, où les arguments s’échangent à la volée témoignant du durcissement des positions des uns et des autres, mais aussi de la possibilité toujours bien réelle de dialoguer et de s’écouter.

Dans les films de Jaoui-Bacri comme chez Jean Renoir, chacun a ses raisons. Le miracle est de les faire comprendre au point même de les rendre toutes sympathiques qu’il s’agisse de l’odieux séducteur ou de la féministe hystérique (le mot va-t-il faire scandale ?). L’Objet du délit pose une question connexe qui a beaucoup agité le monde de l’art : comment jouer aujourd’hui des pièces du répertoire portant des valeurs que la morale aujourd’hui ne tolère plus ? Le racisme de Madame Butterfly ? La cruauté misogyne de Norma, de Tosca, de Turandot ?

Il y répond avec une admirable intelligence, sans régler ses comptes, sans lancer d’imprécations, sans tomber non plus dans le relativisme moral et en rappelant clairement ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas, en nous exhortant tous (et toutes !) à faire preuve de retenue, de mesure et d’humanité.

Se rajoute à la jubilation de ces dialogues aussi intelligents que drôles le plaisir d’entendre à sauts et à gambades quelques-uns des passages les plus célèbres des Noces, un des opéras les plus joyeux jamais composés.

La bande-annonce

C’est quoi l’amour ? ★★★☆

Fred (Vincent Macaigne) et Marguerite (Laure Calamy) se sont rencontrés au lycée, se sont aimés, se sont mariés, ont eu ensemble une fille, Léa (Céleste Brunnquell) et se sont séparés. Marguerite a refait sa vie avec Sofiane (Lyes Salem) et a eu avec lui une seconde fille, Raphaëlle (Saül Benchetrit). Fred a mis plus de temps à refaire la sienne avant de rencontrer Chloé (Mélanie Thierry), catholique pratiquante qui, avec l’aide d’un cousin curé (Grégoire Leprince-Ringuet), tente de convaincre Fred de faire annuler son premier mariage afin de se marier à l’Eglise. Mais pour ce faire, il faut l’accord de Marguerite.

La bande-annonce diffusée ad nauseam pendant tout le mois d’avril, le battage publicitaire qui met en avant les prix glanés à L’Alpe d’Huez, pas toujours synonymes de subtilité, le sous-texte sociologisant (« Cette famille, c’est la vôtre »), le titre pataud de C’est quoi l’amour ? m’avaient fait craindre une poisseuse comédie française façon Cocorico. C’était mal connaître la subtilité du travail de Fabien Gorgeart, scénariste et réalisateur – et habitant du 13ème – dont j’avais beaucoup aimé les deux premiers films : La Vraie Famille (2020) et Diane a les épaules (2017).. Comme le troisième, ils interrogeaient ce que faire famille signifie.

Loin d’être, comme je l’avais à tort imaginé, une poisseuse comédie française, C’est quoi l’amour ? est une comédie fine et sensible, remarquablement écrite. On y sourit, on y rit, et pas seulement aux gags éventés par la bande-annonce. Solidement documenté, le film raconte la procédure suivie devant un tribunal ecclésiastique en vue de l’annulation d’un mariage religieux. Il commence à Rouen, s’offre un week-end à Rome où les personnages ont failli perdre leur sang-froid (sic), et un happy end qui fera couler une larme aux plus insensibles – avec [spoiler] un discours génial de la géniale Céleste Brunnquell.

Comme dans les films de Nakache & Toledano, un grand soin est apporté à chacun des personnages qui, tous sans exception, respirent la bienveillance. C’est d’ailleurs le (seul) défaut de cette histoire, peut-être un peu trop angélique et feel good, qui aimerait nous convaincre qu’en dépit des vicissitudes de la vie, il faut toujours garder de l’amour pour les êtres qu’on a un jour aimés.

Dans les rôles principaux Vincent Macaigne et Laure Calamy font la démonstration éclatante de leur éclatant talent. Ils rappellent le duo formé par Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri. Si le scénario leur offre deux rôles en or, il donne aux seconds rôles une vraie épaisseur. Il faut dire un mot de Lyes Salem, dont-tout-le-monde-connaît-la -tête-mais-personne-ne-se-souvient-du-nom, dans un personnage d’époux compréhensif et de beau-père aimant, tout en finesse, et de Mélanie Thierry à contre-emploi dont les deux premiers plans m’avaient fait craindre qu’elle sombre dans une caricature de grenouille de bénitier mais qui fait éclater son talent comique dans un karaoké romain. Un mot enfin des seconds seconds rôles : Grégoire Leprince-Ringuet au phrasé hilarant, Jean-Marc Barr en prêtre inquisiteur, Aurélie Petit en avocate speedée et Bakary Sangaré dans un rôle pour le moins inattendu.

La bande-annonce

Nous, l’orchestre ★★★☆

Philippe Béziat (qui avait réalisé avec talent le making-of des Indes galantes de Clément Cogitore à Bastille) a posé ses caméras et ses micros au cœur de l’orchestre philarmonique de Paris. Son objectif : nous placer au centre de l’orchestre et nous faire entendre un concert depuis le siège du bassoniste ou du premier violon, comme nous ne l’avons jamais entendu. Nous placer au cœur de l’orchestre a aussi un sens métaphorique : il s’agit de nous placer à l’intérieur d’une collectivité et de nous montrer comment elle réussit, malgré les divisions qui la menacent, à faire corps.

L’opéra, entendu comme le lieu de production d’un opéra, d’un concert ou d’un ballet, est un lieu éminemment cinématographique, un concentré de talents qui réunit, l’espace d’une représentation et des répétitions qui la précèdent, des artistes surdoués et passionnés. Plusieurs documentaires lui ont déjà été consacrés : celui de Frederick Wiseman, La Danse, celui plus récent du Suisse Jean-Stéphane Bron L’Opéra. On pouvait se demander ce que celui de Philippe Béziat nous proposerait d’inédit.

Deux choses.

D’une part, grâce à des caméras et des micros d’une qualité sidérante, une immersion en plein cœur de l’orchestre. Il faut à tout prix aller voir ce documentaire dans une grande salle de cinéma confortable et bien sonorisée. Il faut absolument se placer au milieu pour profiter du son stéréophonique. Le résultat est incroyable. Il ravira ceux qui, comme moi, n’y connaissent rien à la musique et, je crois aussi, ceux qui en sont passionnés. Car il nous fait entendre des pièces d’ailleurs peu connues (Stravinsky, Bartok, Chostakovitch, Mahler, Rimsky-Korsakov…) comme on ne les a jamais entendues, depuis la fosse d’orchestre, avec d’étranges distorsions et même parfois à travers les bouchons d’oreille que les instrumentistes utilisent.

D’autre part, il nous fait réfléchir à ce qui constitue un orchestre. Au rôle qu’y joue son chef – le seul à ne pas émettre une seule note et qui pourtant incarne cette collectivité, dont on connaît le nom et qui reçoit tous les applaudissements. À la cohésion qui unit ses individualités. Le propos est parfois cocasse : comment jouer à côté d’un collègue qu’on déteste ? comment accepter de s’effacer, de gommer son individualité au profit de la collectivité ?
Au-delà de l’orchestre lui-même, le propos se veut métaphorique. Le titre en porte la trace. Il nous interpelle et interroge notre capacité collective à vivre ensemble.

La bande-annonce

L’Œuvre invisible ★★★☆

Deux documentaristes, Avril Tembouret et Vladimir Rodionov, recueillant les souvenirs de Jean Rochefort au crépuscule de sa vie, apprirent de sa bouche l’existence d’un drôle de zigue : un réalisateur, Alexandre Trannoy, au bagout irrésistible, qui pendant vingt ans convainquit le gotha du cinéma français de tourner sous sa direction, dont l’un des films fut même sélectionné à Cannes, mais qui n’en projeta jamais un seul. Ils partent à la recherche de ceux qui l’ont croisé et des traces de sa vie.

L’Œuvre invisible est un documentaire envoûtant. Il peut se lire à deux ou peut-être même à trois niveaux.

Au premier c’est un essai autobiographique sur un réalisateur original qui a croisé les plus grandes stars du cinéma français, qui a lancé de multiples projets, mais qui n’a jamais réussi à projeter un seul de ses films – les bobines de celui qui avait été sélectionné au festival de Cannes brûlent dans la voiture qui conduisait Alexandre Trannoy accompagné du jeune Claude Lelouch de Paris à Cannes. Il a impressionné tous ceux qu’il a croisés : Jean Rochefort, qui fut son ami le plus proche et auquel il avait promis de tenir le rôle principal de chacun de ses films, Anouk Aimée, Jean-Claude Carrière qui raconte avec ironie comment il fut invité à Marseille au milieu d’un tournage pour aider à réparer l’un de ses scénarios boiteux, Jacques Perrin… Il n’est pas anodin que ces grands noms, interviewés par les deux réalisateurs au milieu des années 2010 soient tous morts aujourd’hui, jetant sur le film un voile d’outre-tombe.
Ils nous parlent d’une autre époque du cinéma, où un film se faisait sur une poignée de main, sans plan de financement, sans parfois même de scénario. Génie ou imposteur, Trannoy réussissait à convaincre les producteurs grâce à sa volubilité communicative. Il empochait les premiers acomptes, rassemblait une équipe technique et quelques acteurs, tournait parfois quelques premiers tours de bobine, avant de disparaître sans laisser de traces. Ses frasques l’ont même mené en prison après le fiasco du Napoléon de Kubrick tourné sans autorisation dans le château de Fontainebleau.

Au deuxième niveau, L’Œuvre invisible raconte l’entreprise de longue haleine de ses deux courageux réalisateurs pendant plus de quinze ans pour mener à bien leur projet. Quand ils apprennent de Jean Rochefort l’existence de Trannoy, ils croient avoir mis la main sur un sujet inédit et fascinant. Mais, même si Rochefort les aide à ouvrir des portes et à rencontrer ses connaissances, la recherche de documents audios et vidéos sur Trannoy s’avère bien décevante. Tembouret et Rodionov ne trouvent rien, ou bien peu. Leurs producteurs s’impatientent et renâclent à financer un film sur un réalisateur fantôme qui n’a rien tourné et rien laissé. C’est la raison pour laquelle entre sa conception et sa sortie en salles, tant de temps s’est écoulé.
Leur film prend alors une autre dimension. Au lieu d’être la réhabilitation d’un réalisateur oublié, il devient une mise en abyme sur l’impossibilité d’une œuvre : à l’instar de Trannoy, incapable de terminer un film, Tambouret et Rodionov sont incapables de terminer le leur tant qu’ils n’auront pas mis la main sur une bobine prouvant son existence.

C’est ici que se rajoute peut-être un troisième niveau, vertigineux. Trannoy a-t-il vraiment existé ? Ou est-ce une légende forgée par Jean Rochefort, dont l’œil est encore tout frémissant d’ironie à l’idée de la bonne blague qu’il est en train de faire à ses deux admirateurs ? On se souvient que Peter Jackson a fait un « mocumentaire » sur le même sujet, Forgotten Silver en 1995. On connaît aussi la vraie-fausse biographie de William Boyd, Nat Tate.
Que Trannoy ait ou non existé, que L’Œuvre invisible soit ou non un canular importe finalement peu. Reste dans tous les cas le plaisir vertigineux de se confronter à un destin, réel ou imaginaire, qui a réussi à disparaître pour devenir ce qu’il avait toujours rêvé d’être : un personnage de fiction.

La bande-annonce

Cycle Depardon photographe ★★★★

Les Films du losange qui distribue les films de Raymond Depardon ressort l’intégralité de son œuvre en quatre cycles. Le premier, l’automne dernier, s’intitulait « Depardon Citoyen » et rassemblait les films politiques de Depardon sur la police, la justice, la santé. Il m’avait donné l’occasion de voir San Clemente tourné dans un asile psychiatrique vénitien. « Depardon photographe » est le deuxième. Suivront en mars et en avril « Depardon paysan » et « Depardon en Afrique » que j’attends avec impatience.

Ce cycle est le plus intimiste, le plus autobiographique. Il raconte le travail artisanal de Depardon, l’œil rivé à son appareil photo ou à sa caméra. Je me souviens avoir vu Paris à sa sortie à la fin des années 90 et combien il m’avait transporté. J’ai vu aussi Les Habitants qui sera peut-être la toute dernière réalisation de Depardon – il n’a plus rien tourné depuis lors – et qui n’est pas sa meilleure œuvre. Grâce à cette rétrospective, j’ai enfin eu l’occasion de voir en salle Numéros Zéro sur le lancement du Matin de Paris en 1977 et Reporters sur le travail des photographes de l’agence Gamma.

Mais c’est Les Années déclic qui est le plus intéressant. C’est un documentaire très bref, d’une heure huit à peine, que Depardon a réalisé à la va-vite pour les rencontres photographiques d’Arles en 1984. Eclairé par deux projecteurs, il y commente, en temps direct, d’une voix sourde, les photographies qu’il a prises tout au long de sa vie, depuis son enfance en Saône-et-Loire, jusqu’à ses reportages au long cours au Venezuela, au Tchad ou en Tchécoslovaquie. Il raconte comment, sans formation et sans le sou, il est monté à Paris à dix-sept ans, comment il y a trouvé un petit boulot de photographe et comment il s’y est fait une place jusqu’à co-fonder l’agence Gamma en 1966. On voit aussi dans Les Années déclic quelques extraits de ses premiers films : 1974, une partie de campagne – dont la diffusion à l’époque avait été interdite par Giscard – Numéros Zéro, ReportersSan Clemente

Ce qui ressort de cette autobiographie est l’immense modestie de Depardon. Il ne se pose pas en artiste génial ou inspiré. Il raconte un métier en train de se faire, une débrouille permanente qui doit s’arranger des contraintes techniques ou humaines. Depardon ne pratique pas un art ; il exerce un métier. Tout simplement.

La bande-annonce

Les Dimanches ★★★☆

Ainara a dix-sept ans. Intimement attirée par la vie monastique, elle hésite à prendre le voile. Mais sa vocation religieuse se heurte à bien des résistances. La société la considère comme une bizarrerie anachronique. Sa famille y voit le risque d’un endoctrinement sectaire.

Ce film est un bijou qui décevra à la fois les bigots qui, à son pitch, escomptaient un film de la même veine que Sacré Cœur, et les laïcards forcenés qui dégainent leurs revolvers dès qu’ils entendent le mot religion. Car Les Dimanches réussit miraculeusement à tenir la balance égale entre les deux extrêmes, celui d’une religiosité pure de tout questionnement et celui d’un sécularisme qui considère toute pratique religieuse comme une dangereuse dérive sectaire.

Comment peut-on devenir religieuse aujourd’hui ? C’est sur un mode presqu’ironique que la question est posée tant elle peut sembler anachronique. Comment diable (!) une jeune adolescente en pleine possession de ses moyens pourrait-elle être attirée de nos jours par une vie de réclusion et de silence entre les quatre murs d’un couvent glacial au milieu de vieilles filles voilées et velues ?

Alors que le lycée se termine, la vie offre tous ses possibles à Ainara : l’université, les études, les voyages, les fêtes… Son père, endetté jusqu’au cou par l’ouverture de son restaurant, sa tante, qui sert à Ainara de mère de substitution depuis la mort de sa génitrice, et sa grand-mère l’incitent à croquer la vie. Ils réagissent très mal quand Ainara s’ouvre à eux de son projet. Certes, en bons Espagnols, ils ont été élevés dans la foi catholique mais ne sont plus guère pratiquants. Ils craignent pour leur fille/nièce/petite-fille chérie qu’elle se fasse embrigader et ne puisse faire machine arrière. Que doivent-ils faire ? la laisser partir au risque de la perdre ou qu’elle se perde ? la retenir contre sa volonté ?

La jeune actrice Blanca Soroa oppose son visage de madone et son épaisse chevelure à la Mona Lisa coupée par une sage raie au milieu à tout le tohu-bohu qui règne autour d’elle. Elle n’entretient pas de relation malsaine au corps ou à la chasteté. Il n’y a chez elle aucun manque à combler, aucun traumatisme à soigner, juste un appel qui se fera peut-être entendre et auquel elle est prête à répondre. C’est peut-être la partie la plus difficile à comprendre pour ceux qui, comme moi, n’ont pas la foi : l’entrée dans les ordres n’est pas une décision souveraine mais la réponse à un appel transcendant.

La bande-annonce

À pied d’œuvre ★★★☆

Paul Marquet (Bastien Bouillon, ancien ouvreur au Balzac où il est exceptionnellement revenu pour présenter son film en avant-première) est écrivain. Il aimerait pouvoir vivre de son art. Ses premiers livres ont été bien accueillis ; mais le succès se fait attendre. Après avoir décidé d’abandonner son métier de photographe, une activité salariée, rémunératrice et régulière, Paul doit payer le prix de sa liberté. Séparé de sa femme et de ses deux enfants,  il vit seul dans un sous-sol que lui prête une vieille tante. Pour s’assurer un revenu, il enchaîne les petits boulots éreintants payés une misère.

Le huitième film de Valérie Donzelli (après Rue du conservatoire, L’Amour et les Forêts, Notre dame et quelques autres) est l’adaptation du roman autobiographique de Franck Courtès. Son sujet est profondément original : raconter, à hauteur d’homme, le quotidien banal d’un écrivain qui tire le diable par la queue pour continuer à écrire.

Le si joliment titré À pied d’œuvre – l’œuvre désignant bien entendu aussi bien l’œuvre littéraire encore en gésine que les innombrables petits travaux quotidiens qu’il faudra accomplir – dissèque un système hypercapitaliste inhumain. Il m’a fait penser au petit roman du regretté Joseph Ponthus, À la ligne. L’ubérisation n’a pas de cœur. Elle se borne à mettre en rapport une demande – vous avez besoin de vider votre cave ? de réparer vos toilettes bouchées ? de changer votre lave-linge ? – et une demande – vous êtes pauvre et êtes prêt à tout pour gagner vingt euros.

Le sujet était doublement glissant. Il pouvait donner lieu au portrait exalté du jeune écrivain en artiste christique, prêt à souffrir le martyre pour vivre pleinement son art. Il pouvait aussi conduire à un procès en règle de l’ubérisation et du capitalisme, accusés de tous les maux. Ce double écueil est évité par la mise en scène et par le jeu tout en retenue de Bastien Bouillon.

L’acteur, dont la palette de jeu est étonnamment large (on craignait un temps qu’il ne se cantonne aux rôles de beauf de province qu’il avait incarnés dans Connemara et dans Partir un jour), ne se pose pas en victime. Il a choisi d’être écrivain. Ni plus ni moins. Il n’en a pas honte mais n’en tire nulle gloriole. On le voit d’ailleurs rarement écrire – et c’est à tout bien réfléchir le petit défaut du film. Il accepte les conséquences de sa décision, c’est-à-dire une vie dégradée, moins confortable, moins facile. Y a-t-il une part de masochisme dans sa muette acceptation des tâches les plus viles, les moins bien payées ? jusqu’où aurait-il été prêt à aller avant de dire non ? Autant de questions que le scénario esquive, à tort ou à raison, pour nous proposer une fin plus prévisible.

La bande-annonce

La Vie après Siham ★★★☆

Il y a treize ans déjà, Namir Abdel Messeeh nous régalait avec La Vierge, les Coptes et Moi, un documentaire délicieusement ironique où il racontait son retour au berceau familial, dans le delta du Nil. Sa mère, forte en gueule, y jouait un rôle décisif. Après la mort de celle-ci en 2015, il continue sur le même mode son enquête autobiographique donnant cette fois-ci la part belle à son père, veuf inconsolable.

Tout est réussi dans ce petit bijou documentaire qui constitue mon coup de cœur et mon film préféré du mois (de janvier), riche pourtant en pépites : Hamnet, La grazia, Le Mage du Kremlin, Father Mother Sister Brother

Tout est donc réussi.
D’abord l’enquête familiale sur les traces du père et de la mère du réalisateur : son père, né dans les années 30, fut un militant communiste emprisonné sous Nasser et contraint à l’exil, sa mère, de dix ans sa cadette, l’épousa pour se consoler d’un grand chagrin d’amour et le rejoignit en France quelques années plus tard. Pour reconstituer ce passé, Abdel Messeeh a le génie de puiser dans les vieux films de Chahine des scènes qui semblent, comme par miracle, avoir été tournées pour raconter la vie de ses parents. L’effet est kitsch, déroutant, hilarant.

Ensuite une réflexion intime et touchante sur la filiation. Filiation du réalisateur avec son père, un homme taiseux avec lequel le contact n’a jamais été facile, mais qui cachait derrière son silence un profond amour pour sa famille. Filiation du réalisateur avec ses propres enfants, un garçonnet et une fillette que la caméra voit grandir tout au long de la dizaine d’années pendant lesquelles a été tourné ce film.

Enfin, cerise sur le gâteau, une ironie omniprésente, une forme infiniment séduisante et pas du tout surjouée de modestie et d’auto-dépréciation qui rendent l’auteur et son film infiniment aimables.

La bande-annonce

L’Âme idéale ★★★☆

Médecin au Havre dans une unité de soins palliatifs, Elsa a hérité de sa mère un don extraordinaire : elle peut voir les morts en peine et les aider à quitter définitivement notre Terre. Mais ce don encombrant a mis à mal sa vie amoureuse. Jusqu’au jour où elle fait la connaissance d’Oscar et entame avec lui une relation passionnée.

La bande-annonce de L’Âme idéale vend la mèche : on y apprend qu’Oscar est mort. Et on pressent déjà ce que le reste du film, privé de ce qui en faisait sans doute le sel, sera : un mélo sirupeux qui se conclura fatalement par le « grand départ » d’Oscar vers un au-delà apaisé. C’était déjà ainsi que se terminait, on s’en souvient Ghost avec Demi Moore et Patrick Swayze.

Oui, mais voilà : le rouge au front, je dois confesser avoir adoré Ghost malgré ses pesantes références eschatologiques ! Vous l’aviez, cher lecteur, déjà pressenti en notant mon penchant coupable pour les comédies musicales genre Les Parapluies de Cherbourg et La La Land : les mélos sirupeux me font fondre.

Aussi, j’ai eu un coup de cœur pour L’Âme idéale, un film qui ne mérite certainement pas les trois étoiles que je lui donne. Pourtant son histoire, j’en ai eu la confirmation, ne réserve aucune surprise : on sait dès le commencement comment elle se terminera.

L’héroïne a le don de voir et de dialoguer avec les morts. La situation pourrait sembler dénuée de toute crédibilité. Combien de fois d’ailleurs dans mes critiques en fais-je le reproche ? Ainsi tout récemment pour Louise. Ici cela ne m’a pas dérangé. Car dès lors que le postulat – aussi peu crédible soit-il comme d’ailleurs dans L’homme qui rétrécit – est posé, le reste de l’histoire s’enchaîne logiquement. Un tel point de départ pourrait donner lieu à des situations comiques. Le scénario d’ailleurs hésite un instant à s’engager dans cette direction. Mais il s’auto-censure et reste dans une veine mélodramatique.

L’Âme idéale n’est pas seulement un mélo. Son sujet invite à une réflexion sur l’attachement, la mort, la séparation. Plus inattendu : l’évolution du personnage d’Elisa invite à une réflexion sur la folie, sur la vie et ce qui en fait le prix.

Son duo d’acteurs est épatant. La Québécoise Magalie Lépine-Blondeau, dont la voix a parfois les mêmes accents graves que celle, envoutante, d’Anna Mouglalis, franchit avec succès l’Atlantique. Jonathan Cohen a presque réussi à me convaincre qu’il est un acteur dramatique. Dommage que ce duo ne laisse pas suffisamment de place aux seconds rôles.

La bande-annonce

Rebuilding ★★★☆

Dusty (Josh O’Connor) a tout perdu dans l’incendie qui a ravagé la région : son ranch, dévasté par les flammes, son bétail, revendu à vil prix, et sa confiance en lui. Temporairement relogé dans un mobil home avec d’autres sans-abris aussi paumés que lui, il va tenter lentement de se reconstruire.

Je craignais le pire devant l’affiche du film, scandaleusement photoshoppée, son sujet, dont on voit venir à l’avance tous les rebondissements et le dénouement, et sa bande annonce éhontément romanesque engluée dans une musique envahissante.

Et pourtant je me suis laissé embarquer par ce film qui m’a profondément touché.

La responsabilité en revient à ses deux acteurs principaux. Josh O’Connor qu’on a découvert dans The Crown et qu’on a retrouvé avec bonheur dans le hottissime Challengers. Et Lilly Latorre, la gamine qui joue le rôle de sa fille, dont le visage étonnamment mature contraste avec son jeune âge et la frêle stature d’une enfant de six ou sept ans.

La responsabilité en revient plus encore à la délicatesse de l’écriture de Max Walker-Silverman, réalisateur et scénariste. Tout sonne juste sur ce sujet pourtant minimaliste, où il ne se passe pas grand-chose et qui aurait pu donner lieu à des excès trop mélos. Tout y est infiniment délicat et doux, comme cette famille recomposée autour de Ruby, l’ex-femme de Dusty, et celui dont je me suis longtemps demandé s’il était son frère ou son compagnon. La dernière scène m’a fait pleurer à chaudes larmes, avec ses références pudiques à des éléments antérieurs du récit : la plaque à la mémoire de Théo, la couleur bleue de la peinture du mobil home, les bottes de Callie-Rose, si désireuse de s’identifier à son père….

La bande-annonce