Mauvaises Filles ★★☆☆

La documentariste Emérance Dubas lève le voile sur un pan oublié de notre mémoire collective : les mauvais traitements subis en maisons de correction, notamment dans les internats religieux du Bon Pasteur, par les jeunes filles placées.
Cette histoire a été soigneusement documentée par Véronique Blanchard dans sa thèse de doctorat soutenue en 2016 et publiée en 2019 sous le titre « Vagabondes, voleuses, vicieuses ». Cette publication s’est accompagnée d’un webdocumentaire accessible en ligne à l’adresse https://mauvaises-filles.fr/

Le documentaire sorti en salles cette semaine et le webdocumentaire accessible en ligne sont deux oeuvres différentes. Le webdocumentaire utilise plusieurs ressources : des témoignages de femmes placées, d’éducatrices ou de féministes, des archives, des décryptages universitaires, des portraits théâtralisés….

Le documentaire de Emérance Dubas est plus bref (il dure soixante-et-onze minutes à peine) et plus pauvre. Il mobilise seulement les témoignages de cinq femmes, Eveline, Fabienne, Michèle, Edith (qu’on ne verra pas, mais dont la voix nous accompagne) et Marie-Christine, et les images du Bon Pasteur à Bourges, un site laissé à l’abandon depuis une trentaine d’années.

Mauvaises filles revendique une filiation avec les Magdalene Sisters, cette fiction irlandaise sortie en 2002 inspirée du sort réservé aux orphelines, aux filles-mères ou aux filles « de mauvaise vie » dans les institutions religieuses irlandaises jusqu’à une date récente. Mauvais traitements, travail forcé, manque d’amour : les souvenirs que racontent ces anciennes pensionnaires au crépuscule de leur vie ne sont pas moins glaçants. Leur résistance force l’admiration ; et on ne peut s’empêcher de penser à celles, moins résilientes, qu’un tel traitement a brisées.
Un témoignage m’a touché pour des motifs très personnels : c’est celui de Fabienne qui raconte sa sortie de l’internat, à dix-sept ans à peine, du chemin de croix qu’elle a alors vécu avec plusieurs garçons qui ont abusé de sa crédulité et de l’avortement qu’elle a dû subir dans des conditions épouvantables.

Ces témoignages, toujours pudiques, émeuvent. On regrettera qu’ils n’aient pas été éclairés par une mise en contexte historique qui aurait permis de mieux les comprendre. On s’en consolera en allant consulter le webdocumentaire de Véronique Blanchard et en lisant sa thèse – ou, pour les moins courageux comme moi, en lisant le livre plus court, qu’elle avait publié avec David Niget chez Textuel en 2016 sur ce sujet.

La bande-annonce

Saint Omer ★☆☆☆

En juin 2016, la cour d’assises de Saint-Omer condamne à vingt ans de réclusion Fabienne Kabou pour la mort de sa petite fille, Adélaïde, âgée d’un an à peine, qu’elle avait déposée sur la grève, à Breck-plage avant que la marée montante ne l’emporte. La documentariste Alice Diop, impressionnée par le fait divers, avait assisté au procès. Elle a décidé de le reconstituer, en changeant le nom des protagonistes, mais en reconstituant à Saint-Omer la salle d’audience et en reprenant le verbatim du procès.

Le résultat est déconcertant. Il a été encensé par la critique. Il a obtenu le Grand Prix du jury à Venise. Il représentera la France aux Oscars l’an prochain. J’ai eu la chance de le voir en avant-première en présence de sa réalisatrice. Si souvent, ces échanges privilégiés devant un public conquis influencent positivement la réception du film, ce ne fut pas le cas cette fois-là.

Pour la défense qui plaidait l’irresponsabilité pénale, Fabienne Kabou avait perdu son discernement au moment des faits. Pour le ministère public, Fabienne Kabou était une menteuse, une affabulatrice qui prétendait avoir été ensorcelée pour ne pas assumer sa responsabilité.

La mise en scène d’Alice Diop adopte un autre parti. En laissant parler l’accusée, qui s’exprime dans un français très châtié, selon un raisonnement parfaitement articulé, elle ne creuse pas la question de la maladie psychiatrique et de l’irresponsabilité pénale. Elle passe beaucoup de temps sur l’enquête de personnalité et y cherche l’explication de cet infanticide inexplicable. Fabienne Kabou y devient malgré elle la figure d’une femme racisée, invisibilisée, qui n’a pas su trouver sa place dans la société parce que la société ne lui en pas laissé la liberté.

Saint Omer (qui aurait aussi bien pu s’intituler Bar-le-Duc, Limoges ou Coutances si les faits s’étaient déroulés dans le ressort d’une de ces cours d’assises) est volontairement lent et long. Il dure plus de deux heures. Il alterne les longues audiences filmées en plans fixes américains et les interludes centrés sur Rama, une écrivaine venue assister au procès, dont la mère de l’accusée se rapproche.

On peut y voir le procès d’une Médée des temps modernes, d’une mère perdue broyée par l’appareil judiciaire. Je n’y ai rien vu de tel.

La bande-annonce

Le Menu ★☆☆☆

Margot (Ann Taylor-Joy) et Tyler (Nicholas Hoult), un couple de jeunes amoureux, embarquent à bord d’un petit bateau de croisière pour une soirée exclusive. Avec dix autres convives, ils vont dîner dans le restaurant du chef Julian Slowik (Ralph Fiennes) installé dans une île coupée du monde. Mais la soirée ne se déroulera pas comme prévu.

Pour vous mettre l’eau à la bouche (c’est le cas de le dire !), regardez la bande-annonce de ce film. Au programme du Menu, un réjouissant mélange de genres :
– la réunion dans un lieu clos, façon Agatha Christie (Le Crime de l’Orient-Express, Mort sur le Nil…) et ses récents épigones (Coup de théâtre, Murder Party, À couteaux tirés…), d’une douzaine de personnages cachant probablement chacun de lourds secrets ;
– une intrigue construite quasiment en temps réel, le temps d’un repas, autour du chef d’un restaurant étoilé à la The Chef ;
–  une satire grinçante des outrances de la haute gastronomie à la mode de Ruben Östlund (The Square, Sans filtre) ;
– le décor paradoxalement claustrophobe d’une île déserte et le huis-clos qu’il installe comme dans la série Lost ;
– le surgissement d’une violence atavique façon Sa majesté des mouches, The Wicker Man ou Midsommar.

Présenté ainsi, Le Menu est alléchant.
Mais hélas le résultat fait pschitt.
Très vite, trop vite, les pauvres ficelles de ce drame horrifique sont révélées. Elles tiennent en une phrase : au terme d’une vie de travail, un chef au sommet de sa gloire, entouré d’une brigade qui lui est corps et âme dévouée, se vengera de la médiocrité de ses convives en les entraînant dans un jeu de massacre suicidaire. On le comprend au bout de quelques minutes et on n’a plus ensuite qu’à voir ce programme sans surprise se dérouler jusqu’à son issue fatale. Les rares rebondissements ne réussissent pas à dynamiser un scénario léthargique et convenu.
Seuls piments à ce Menu insipide : le jeu de Ralph Fiennes, toujours parfait en héros dépressif (il avait déjà le même sourire navré dans The Constant Gardener) et la beauté de Anna Taylor-Joy, renversante en robe de soirée ultra-moulante.

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Les Miens ★★☆☆

Immigré de la deuxième génération, Ryad (Roschdy Zem)  s’est parfaitement intégré. Présentateur à succès d’une émission de sport sur une chaîne de télévision, il vit avec Emma (Maïwenn) dans un luxueux appartement dominant la Seine. Il forme avec ses trois frères, sa sœur et leurs enfants une bruyante et joyeuse famille. Mais quand son frère Moussa (Sami Bouajila), qui traverse un divorce difficile et frise le burn out au travail, a un grave accident neurologique qui libère sa parole, les non-dits refont surface.

Roschdy Zem est devenu tardivement la coqueluche du cinéma français. Il tourne depuis plus de trente ans (il a décroché son premier rôle en 1987 dans Les Keufs de Josiane Balasko) et a lentement creusé sa place (il est nommé six fois aux Césars entre 2000 et 2012 sans jamais décrocher de récompense). La consécration vient enfin en 2020 avec le César du meilleur acteur pour Roubaix, une lumière. Depuis, Roschdy Zem est partout : Enquête sur un scandale d’État, Madame Claude, Les Enfants des autres, L’Innocent….

Roschdy Zem avait déjà réalisé cinq films. Les Miens est son sixième, incontestablement le plus autobiographique, Le premier d’ailleurs, après Mauvaise Foi (2006), qui l’était déjà beaucoup, où il se tient des deux côtés de la caméra. Il est inspiré du grave accident neurologique qui est arrivé à son frère cadet et dont celui-ci a tiré un livre.

Roschdy Zem a co-écrit le scénario avec Maïwenn. Il en porte la patte, la même que celle, reconnaissable au premier coup d’œil qu’on sentait dans ADN que j’avais tant aimé malgré ses défauts. Car Maïwenn n’a pas son pareil pour filmer jusqu’à l’hystérie de chaotiques scènes de famille où les caractères se dessinent progressivement à travers leurs bruyantes interpellations. Chez Maïwenn, il faut s’engueuler pour se prouver qu’on s’aime. C’est sans doute fatigant dans la vie de tous les jours mais très efficace au cinéma et pas ennuyeux pour un sou.

Le Moussa du film est atteint d’une maladie qui le transforme : le frère gentil et effacé, toujours prêt à excuser les autres, ne mâche plus ses coups et lâche ses coups. Il assène à tous ses proches leurs quatre vérités, souvent cruelles. Le procédé est un peu facile ; il n’en est pas moins désopilant. Sa réussite repose largement sur l’efficacité du jeu de Sami Bouajila dont on se demande comment il a réussi à contenir les fous rires que ses répliques suscitent.

Les Miens est un film touchant et sensible sur la famille, les liens qui s’y nouent, les dettes qu’on y contracte, le soutien indéfectible dont on peut en escompter ; mais c’est un film trop léger pour laisser une trace durable.

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X ★☆☆☆

Six jeunes gens vont tourner un film X dans un corps de ferme loué à bas prix à un couple de paysans hors d’âge au fond du Texas en 1979. Ils ignorent que la nuit tombée, ils subiront un déchaînement de violence meurtrière qui les décimera.

Ti West s’amuse à tourner un remake du cultissime Massacre à la tronçonneuse. Il en reprend les ingrédients essorés qui, depuis près de cinquante ans, constituent la trame du teenage scaring movie, le film d’horreur pour ados (et mettant en scène des ados) : une groupe de jeunes gens qu’unissent la même joie de vivre et la même candeur virginale, une cabane inhospitalière au fond des bois distillant une lourde atmosphère, un ou plusieurs criminels sanguinaires et tarés, une tendance fâcheuse des innocentes victimes à se séparer pour tomber, les unes après les autres sous les coups de leur bourreau. Le résultat produit son lot de jump scare (litt. « saut de peur ») et, chez le spectateur adolescent, un délicieux plaisir masochiste que je n’ai jamais compris ni partagé (on me dira que j’ai passé l’âge de ressentir un plaisir adolescent devant ces films interdits aux moins de seize ans mais dont la cible se situe paradoxalement un peu en dessous de cet âge).

Ce genre de films-là même s’il nous tient en haleine et nous fait nous tortiller d’angoisse sur notre siège ne contient aucun suspense. On sait par avance qu’il se terminera par la mise à mort systématique de la quasi-totalité des protagonistes. La seule interrogation est sur l’ordre de leur décès (en général, c’est le bon camarade, noir de préférence, qui est tué le premier), la modalité des crimes et l’identité du dernier survivant (en général une vestale candide qui révèlera dans les épreuves qu’elle traverse une résilience qu’on ne lui avait pas soupçonnée)

X, malgré la réputation élogieuse qui le précède, ne déroge pas à ces règles convenues. Sa seule qualité est peut-être la lenteur de sa première partie, qui recule au maximum l’orgie de violence qu’on attend et qui fait lentement mais sûrement monter le suspense. De peur de se faire taxer de vieux phallocrate dépravé, on ne mettra pas au nombre de ses qualités les scènes X qui y sont tournées par un producteur cynique et un jeune réalisateur idéaliste avec deux starlettes émancipées, un étalon infatigable et une preneuse de son bégueule qui ne le restera pas longtemps.

Jouant peut-être sur la polysémie de la lettre X (qui désigne indifféremment des films pornographiques ou la génération qui suit celle des babyboomers) , X se leste d’une réflexion sur la sexualité du quatrième âge, plus peccamineuse en tous cas certainement moins photogénique que celle, assumée et triomphante, que les jeunes personnages entendent vivre et filmer librement. L’idée n’est pas idiote ; mais elle ne suffit pas à elle seule à donner à ce film une substance dont il manque cruellement.

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Les Amandiers ★★☆☆

Au milieu des 80ies, un groupe de jeunes comédiens en herbe intègre l’école du Théâtre des Amandiers. Ils vont se former avec Patrice Chéreau (Louis Garrel) et Pierre Romans (Micha Lescot). Le premier monte Platonov de Tchekhov, le second Penthésilée de Kleist.

Valeria Bruni-Tedeschi plonge dans ses souvenirs pour raconter ses années de formation au Théâtre des Amandiers. Elle y fréquenta des jeunes acteurs aussi talentueux que Agnès Jaoui, Vincent Perez, Eva Ionesco, Thibault de Montalembert (qui fait un cameo dans le jury d’admission du début du film), Bruno Todeschini, Marianne Denicourt, Thierry Ravel dont elle fut la compagne et qui mourut à vingt-huit ans d’une overdose après des débuts pourtant prometteurs. Avec eux, elle tint le rôle principal de Platonov qui fut monté à Nanterre puis porté à l’écran en 1987 sous le titre Hôtel de France par Chéreau lui-même.

On imagine volontiers le plaisir nostalgique qu’elle a pris à retrouver ses camarades et à se rappeler avec eux leur folle jeunesse. Nous avons tous connu dans nos vies une période fondatrice de notre jeunesse, un moment parfait, ou reconstitué comme tel dans notre mémoire embellissante, notre premier flirt, notre premier chagrin d’amour, l’année du brevet ou celle du bac, un voyage scolaire à Florence ou à Paris, un examen réussi ou même raté….

Ce plaisir régressif se voit et se sent. Les Amandiers est un film sur la jeunesse qui se perd du double point de vue de la réalisatrice, la cinquantaine bien frappée, et de celui des acteurs eux-mêmes qui ont déjà cette conscience aiguë. C’est un film inscrit dans son temps et dans son milieu – même si le théâtre permettait un étonnant brassement de classes qu’a vécu très intimement Valeria Bruni Tedeschi, héritière d’une richissime famille italienne exilée à Paris pour fuir les Brigades rouges.
Ses jeunes personnages dévorent la vie avec une énergie destructrice. Ils boivent, ils baisent, ils se droguent sans que leurs aînés ne leur mettent de frein. Ceux-ci auraient d’ailleurs plutôt tendance à les y encourager.

Les Amandiers est un film électrisant porté par des jeunes acteurs pleins de flamme. Ils pourraient être les enfants, ou à tout le moins les fils et filles spirituels, des acteurs et des actrices formés par Chéreau à Nanterre dans les 80ies. Nadia Tereszkiewicz (Tom, Babysitter, Seules les bêtes) mène la danse, incandescente. On voit mal comme le César du meilleur espoir féminin lui échapperait. Elle est entourée par une bande de jeunes acteurs tout aussi prometteurs qu’elle, Sofiane Bennacern, des faux airs de Félix Moati, en tête : Liv Henneguier (Crache cœur), Sarah Henochsberg (C’est ça l’amour), Suzanne Lindon (Seize printemps)….

Pour autant, le film souffre d’un manque de rythme et s’enlise dans une durée trop longue (il aurait pu facilement être amputé d’une bonne demi-heure). Il souffre aussi d’une musique envahissante : on a beau aimer Bach et Vivaldi – et Daydream de Wallace Collection – il n’était pas nécessaire d’en coller des extraits à chaque plan.

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Riposte féministe ★★☆☆

Partout en France, des militantes féministes collent sur les murs à la nuit tombée des slogans chocs sur des feuilles A4 peintes en noir qui dénoncent les féminicides et le patriarcat : « Je te crois » « Mon corps, mes choix » « Pas un.e de plus » « Ras le viol » « Non c’est non » « Ta main sur mon cul, ma main sur ta gueule ».
Marie Perennès et Simon Depardon sont allés à la rencontre  de ces colleuses, jeunes et militantes, dans une dizaine de villes de France : Lyon, Le Havre, Montpellier, Marseille, Montbrison, Brest, Compiègne, Amiens, Lille, Paris, Gignac….

Riposte féministe témoigne de leur engagement. Il aurait pu se focaliser sur un seul collectif, probablement parisien, car le plus nombreux et le plus riche. Il a préféré prendre le parti de ce lent Tour de France dont l’objectif est de témoigner de la diversité de ce militantisme et aussi de son universalité : ce n’est pas seulement un phénomène parisien mais bien un mouvement national. Le risque est de donner au documentaire un faux rythme : il aurait pu nous montrer cinq groupes de plus – ou de moins – sans y rien changer.

Les femmes interviewées se ressemblent. Elles sont jeunes, entre dix-huit et vingt-cinq ans. Elles sont militantes et politisées. Ce sont les mêmes concepts, le même vocabulaire stéréotypé qu’elles utilisent, mais avec une indéniable authenticité. Elles se réapproprient la rue et la nuit avec une témérité contagieuse : quand une élue à Compiègne propose de leur affecter un mur pour s’y exprimer, elles accueillent avec tiédeur cette offre qui gommerait la transgression de leur geste.

Les Colleuses sont non-mixtes. Ces collectifs rassemblent exclusivement des femmes et des « minorités de genre ». Cette non-mixité contredit l’idéal universaliste qui est au cœur de notre pacte républicain et qui postule une égalité fondamentale, au-delà des différences de genres, de classes et de religions. La misandrie n’est jamais loin et les Colleuses en ont une conscience lucide dans leur débat interne autour du slogan radical de Brigitte Fontaine : “Assez parlementé, vive la lutte armée, qu’on empale tous les mâles”. On peut désapprouver cette non-mixité, cette misandrie latente ; mais il n’en est pas moins indéniable que la complice sororité – un mot étrangement tu durant tout le documentaire – qui caractérise ces collectifs et que les réalisateurs ont parfaitement réussi à saisir en constitue une des dimensions les plus sympathiques.

La bande-annonce

Qui a peur de Pauline Kael ? ★★★☆

Pauline Kael (1919-2001) fut en son temps la plus féroce et la plus célèbre critique de cinéma américaine. Née en Californie, Kael s’essaie à la création artistique après des études à Berkeley. Elle commence par hasard à écrire des critiques de cinéma en 1953 – en assassinant Les Feux de la rampe de Charlie Chaplin – avant de rejoindre The New Yorker en 1967 dont elle tient la rubrique cinématographique jusqu’à son départ à la retraite en 1991.

Pauline Kael refusait tout intellectualisme et toute théorisation. Pour elle, voir un film était une aventure avant tout subjective. Ses critiques, rédigées à la première personne, évoquaient fréquemment son état d’esprit, la salle, les réactions des autres spectateurs, autant de facteurs qu’une critique orthodoxe et désincarnée tait traditionnellement.

Pauline Kael est entrée dans l’histoire du cinéma pour ses coups de gueule et pour ses coups de cœur. Les premiers sont restés les plus célèbres : La Musique du bonheur, La Dolce Vita, L’Année dernière à Marienbad, Lawrence d’Arabie, West Side Story, 2001, Odyssée de l’espace, Shoah (ce qui lui attira le reproche d’être une Juive antisémite), Apocalypse Now, Blade Runner… Au contraire, elle défendit avec acharnement les jeunes réalisateurs de la Nouvelle vague américaine : Scorsese dont elle lança la carrière avec sa critique de Mean Streets, De Palma, Altman, Peckinpah…

Ses engouements comme ses détestations étaient imprévisibles ; car sa pensée ne faisait pas système. C’était sa principale qualité, son principal défaut aussi. Aujourd’hui, à une époque où Internet a permis à n’importe qui – moi y compris – de s’ériger en critique de cinéma au risque de tout ravaler, on n’imagine pas le poids et l’influence qu’ont pu avoir les articles hebdomadaires de Pauline Kael sur l’industrie du cinéma des 70ies et des 80ies. Elle s’est attiré une foule d’ennemis, blessés à mort par les propos parfois cruels qu’elle a tenus sur eux, et beaucoup d’admirateurs inconditionnels.

C’est à eux que Rob Garver, dans un documentaire très sage qui, comme c’est souvent le cas, a le défaut de verser souvent dans l’hagiographie, donne la parole : Quentin Tarantino, Paul Schrader, David O. Russell… Le résultat ne mérite sans doute pas les trois étoiles que je lui donne ; mais ce documentaire touche un sujet qui m’est tellement cher qu’il rentre immédiatement avec son héroïne dans mon panthéon personnel.

La bande-annonce

La Maison ★★☆☆

La Maison est inspiré du livre éponyme d’Emma Becker qui fit scandale à sa sortie en août 2019. L’autrice, une jeune écrivaine française, y racontait les deux années qu’elle avait décidé de passer dans une maison close berlinoise pour y trouver la matière de son quatrième roman.

Le sujet est sulfureux. Il appelle le scandale et peut d’ailleurs être suspecté de vouloir s’en nourrir. L’affiche du film accentue ce biais, qui pourrait être celle d’un porno chic, sur laquelle les mots encadrés « Interdit aux moins de 16 ans » semblent constituer un argument supplémentaire de vente (comme ces films d’horreur qui perdent toute crédibilité si la commission de classification ne leur reconnaît pas ce label).
D’ailleurs, dans la salle où j’ai vu le film hier soir, la proportion dangereusement élevée de sexagénaires patibulaires en imperméables douteux (il est vrai qu’il pleuvait à Paris comme vache qui pisse) aurait dû me mettre la puce à l’oreille sur les motivations des spectateurs.

Tous ces vieux cochons – au nombre desquels je dois lucidement m’inclure – en auront eu pour leur argent. La Maison mérite sans guère de doute son interdiction. Il contient son lot d’images chocs de porno chic, de sexes, masculins et féminins, dénudés, d’hôtesses en hauts talons et en lingerie fine…
Toute cette imagerie stéréotypée accompagne un discours qui rassérénera lesdits cochons et hérissera le poil (non épilé ?) des féministes de stricte obédience : la prostitution, quand elle est librement consentie et quand elle est exercée dans un environnement réglementé, n’a rien d’infamant. Autre argument connexe : le bordel est un lieu clos où des femmes, qui entretiennent entre elles une sororité chaleureuse, gagnent beaucoup plus d’argent que des caissières de supermarché en y effectuant un travail beaucoup moins pénible. Dernier jalon de la démonstration : les hommes ne sont, à quelques rares exceptions près, pas de dangereux pervers mais des êtres vaniteux qu’il est facile de berner en feignant l’orgasme ou des nounours déprimés qui trouvent au bordel la chaleur humaine qui leur est refusée au dehors.

C’est à ce stade d’un raisonnement qui, s’il s’arrêtait là, conduirait irrévocablement à une conclusion sans appel, qu’il faut ajouter deux bémols.

Le premier est que ce discours se tient. J’entends d’ici les cris d’orfraie des abolitionnistes qui, à bon droit, répliqueront que la prostitution est dans la majorité des cas exercée par des femmes fragilisées et non consentantes et n’enrichit que leurs proxénètes et que, quand bien même elle serait librement consentie et serait exercée dans un environnement protégé, elle constitue toujours une entreprise détestable de réification du corps humain. J’entends cette opinion, je la comprends et, au fond de moi, je la partage. Pour autant, sans la partager, j’entends aussi l’opinion inverse, celle défendue dans La Maison ou, tout récemment, dans un autre film allemand (ces Allemands décidément !) qui traitait exactement du même sujet, Seule la joie

Le second bémol, le plus significatif à mon sens, est que le vrai sujet du film est ailleurs. On se tromperait en considérant qu’il traite de la prostitution. Quel est alors son sujet ? Il s’agit d’une écrivaine en train d’écrire un livre, du défi qu’elle se lance, des sacrifices qu’elle consent, de l’obligation de sincérité qu’elle s’impose.
Un tel sujet est sans doute moins glamour que la lingerie fine d’une cocotte. Il n’en est pas moins intéressant. Il est dommage que le film l’ait occulté là où le livre lui laissait logiquement plus d’espace.

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Les Engagés ★★★☆

David (Benjamin Lavernhe) est kinésithérapeute à Briançon. Il forme avec Gabrielle (Julia Piaton) et les deux enfants qu’elle a eus d’un homme dont elle est en train de se séparer une famille recomposée épanouie et heureuse. Mais cet équilibre est rompu le jour où le jeune Jocojayé, un Guinéen qui vient de franchir illégalement la frontière franco-italienne et que les gendarmes poursuivent, se jette sous les roues du 4×4 familial. Sans y réfléchir, répondant à l’impératif de fraternité et d’hospitalité qui s’impose spontanément à lui, David le recueille et le cache. Il le confie au Refuge, une association briançonnaise qui accueille les demandeurs d’asile et les accompagne dans leur démarche.

Si un ami député ne m’avait pas invité à l’avant-première des Engagés à l’Assemblée nationale, je ne serais pas allé le voir tant ce film m’inspirait des réticences. Ces préjugés étaient de deux ordres : j’en redoutais la bien-pensance et le manichéisme.

Bien-pensant voire partisan, Les Engagés l’est assurément. Mais comment ne pas l’être sur un tel sujet ? Comme le rappelait dans le débat qui a suivi le film Raquel Garrido – et Dieu sait que pourtant je ne goûte que rarement les interventions publiques de cette députée LFI inutilement clivante – l’hospitalité est une valeur que toutes les civilisations défendent. En haute-mer comme en haute montagne, porter secours au voyageur qui se noie, qui s’échoue, qui se perd, qui risque de mourir de froid, est un impératif  catégorique qui s’impose à chacun de nous.

Notre droit positif méconnaît ce principe. Il a de bonnes raisons de le faire. Laisser transiter à travers nos frontières des étrangers extra-européens que la misère et la recherche d’une vie meilleure ont poussés à quitter leur pays sans pourtant pouvoir invoquer un des motifs qui leur permettraient de revendiquer l’asile politique, ce serait créer un appel d’air qui risquerait de mettre à mal l’intégration des étrangers déjà présents en France avec un titre légal de séjour.

David et ses amis du Refuge refusent d’appliquer une loi qu’ils estiment inique. Ils rejouent le drame d’Antigone, toujours d’une brûlante actualité, au risque de mettre leur vie privée et leur équilibre personnel en danger. Le parallèle avec la Résistance et la traque des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale est sans doute excessif mais vient immédiatement à l’esprit.

Le second écueil sur lequel Les Engagés aurait pu se fracasser est le manichéisme. Le scénario co-écrit par Emilie Frèche – dont c’est la première réalisation après avoir signé plusieurs livres et plusieurs scénarios dont le facteur commun est l’engagement contre le racisme et l’antisémitisme – évite cet écueil. David et ses amis du Refuge sont certes parés des plus nobles vertus. Ils ne sont ni anarchistes ni révolutionnaires : « Que voulais-tu que je fasse ? crie David à sa compagne. je n’allais pas laisser ce gamin mourir de froid dans la montagne ». Qui n’aurait pas cette réaction ? Ou, pour poser la question avec plus d’honnêteté et ne pas paraître plus héroïque qu’on ne l’est quotidiennement, qui n’aimerait pas avoir cette réaction-là ? C’est le personnage de Lili, la fille adolescente de Gabrielle, avec son hospitalité instinctive et sa douleur brute, qui m’a le plus touché. Mais c’est le personnage de Bruno Todeschini que j’ai le plus apprécié, dont on découvre tardivement la profession aux deux tiers du film. Sans lui le film aurait été bancal.

Qu’on soit de droite ou de gauche – mais être de gauche aide – on ne pourra qu’être touché par Les Engagés.

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