Hector ★★★☆

Hector est devenu SDF parce que la vie lui est insupportable. Depuis quinze ans il a coupé tout contact avec sa famille. Sa vie de galères n’a qu’un point fixe : les fêtes de Noël qu’il passe à Londres dans un refuge de sans-abri. Hector vieillit. Hector est malade. On comprend au début du film que sa maladie est grave et que ce réveillon sera peut-être le dernier.

Peter Mullan joue évidemment le rôle de Hector. Ce grand acteur du cinéma social écossais a déjà bien des fois endossé ce rôle : chez Ken Loach d’abord (My Name is Joe), puis chez ses épigones (Une belle journée de Gaby Dellal, Tyrannosaur de Paddy Considine). Du coup, son histoire, qui alterne les rencontres heureuses et malheureuses,  ne ménage guère de surprises, sinon un épilogue qui ne correspond pas à celui que le film laissait funestement attendre.

Si Hector ne nous surprend guère,  il biberonne au lait de la tendresse humaine. Ce n’est pas grand-chose mais c’est déjà immense.

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Seuls les anges ont des ailes ★★★☆

Howard Hawks est l’un des plus grands réalisateurs américains. Il a réussi à signer des chefs-d’oeuvre dans les genres les plus différents : le film de gangsters (Scarface), le film noir (Le Port de l’angoisse), la comédie (Les Hommes préfèrent les blondes), le western (La Captive aux yeux clairs, Rio Bravo).

Il tourne en 1939 Only Angels have Wings avec deux stars, Cary Grant (qu’il vient de diriger dans L’Impossible Monsieur Bébé) et Jean Arthur, ainsi qu’une débutante prometteuse, Rita Hayworth. Son action se déroule dans un aérodrome sud-américain au pied des Andes où Cary Grant dirige une compagnie aéropostale.

Seuls les anges ont des ailes rassemble tous les ingrédients du film hawksien : une communauté soudée par une virile solidarité, un machisme qui réduit les femmes à un élément perturbateur, le rejet de celui qui a failli au code de l’honneur et sa rédemption, le refus pudique de tout sentimentalisme. D’où vient sa réussite qui lui permet de traverser le temps sans vieillir ? De sa capacité à trouver un parfait équilibre entre la tragédie et la comédie,  d’alterner le rire et les larmes. Comme nous le rappelle Seuls les anges ont des ailes, Hawks constitue aujourd’hui encore une référence et un modèle indépassable.

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Un jour avec, un jour sans ★★☆☆

Un jour avec, un jour sans, c’est Smoking, No Smoking made in Korea. Ou, pour le dire autrement à ceux qui auraient oublié le César du meilleur film 1994, deux versions d’une même histoire.

Cette histoire est la même que celle que raconte Hong Sang-soo dans tous ses films  : un homme rencontre une femme. Ici un réalisateur de cinéma – double autobiographique de l’auteur – qui, arrivé un jour trop tôt au festival où il présente son film, fait la connaissance, au détour de la visite d’un temple, d’une artiste-peintre.

L’histoire de cette rencontre, sans grand intérêt ni rebondissement dramatique, traîne en longueur pendant près d’une heure. À ce stade, je n’étais pas loin de partager le coup de gueule du Nouvel Obs : « Vaut mieux rester à la maison regarder le robinet goutter. Au moins, il se passe quelque chose. » Ou, comme je l’avais écrit dans ma critique d’un précédent film de Hong San-Soo : « On s’ennuie, mais avec élégance. »

Or le film s’arrête… pour recommencer. La même histoire se répète. La même ? pas tout à fait. Et on se prend à chercher les différences – en essayant tant bien que mal, bien que le sommeil gagne, à se remémorer la première partie du film. Hong San-soo est beaucoup trop subtil pour que les deux parties s’opposent pièce à pièce. Contrairement à ce que le titre pourrait laisser penser, il ne s’agit pas de raconter une histoire qui tourne mal, puis la même qui tourne bien. Il s’agit au contraire, par des voies différentes, d’arriver au même résultat. Ou par les mêmes voies d’arriver à un résultat différent.

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Mark Dixon, détective ★★★☆

Mark Dixon, détective : voilà un titre de série TV. Where the Sidewalk Ends a beaucoup plus d’allure. Et de l’allure, le film d’Otto Preminger n’en manque pas. Le génial réalisateur autrichien, débarqué à Hollywood en 1935 (merci Adolf !), avait signé en 1944 Laura avec Gene Tierney et Dana Andrews. Il reforme ce couple mythique six ans plus tard dans un film qui, éclipsé par l’indépassable Laura, n’en mérite pas moins le détour.

Dans la forme comme dans le fond, il s’agit d’un film noir. La forme : un New York nocturne, humide, filmé en contre-plongée dans un noir et blanc très contrasté, influencé par l’expressionnisme. Le fond : un héros ambigu, fils de mafieux, devenu policier pour faire taire son atavisme, auteur par accident d’un crime qu’il dissimule et dont il est chargé de découvrir le coupable.

La signification du titre original s’éclaire. Là où le trottoir se termine, là où l’égout fangeux commence, c’est le point de rupture entre le bien et le mal, la civilisation et le chaos. C’est le moment où Mark Dixon doit décider s’il doit rester du côté de la Loi ou basculer dans celui de l’illégalité.

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Ce sentiment de l’été ★★★☆


Ce sentiment de l’été, c’est d’abord la nostalgie de ce qui était et qui n’est plus. Ce sentiment de l’été est un très beau film lacanien sur le « travail de deuil ». Sur le chemin de son bureau, Sasha, trente ans à peine, tombe, terrassée par un mal dont on ne saura rien (AVC ? crise cardiaque ?). Son décès subit laisse en miettes un compagnon et une sœur cadette qui doivent lentement réapprendre à vivre. Le film annonce leur inéluctable rapprochement mais son épilogue nous évitera cette conclusion cousue de fil blanc.

Ce sentiment de l’été, c’est aussi, comme Conte d’été de Rohmer, au pied de la lettre, un film de saison. Son histoire se déroule l’été, à trois ans d’intervalle, dans trois villes différentes : Berlin où Sasha travaillait, Paris où sa sœur habite et New York d’où son compagnon est originaire.

L’originalité assumée du scénario tient dans cette tension : comment filmer la mort dans la torpeur estivale ? comment filmer le deuil dans la liesse vacancière ? Avec une grande subtilité, Mikhaël Hers parvient à maintenir son film sur un fil. Le fil paradoxal d’un chagrin lumineux et d’un retour à la vie nostalgique.

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Dans ma tête un rond-point ★☆☆☆


La production cinématographique en provenance d’Afrique du Nord connaît une vitalité qu’il est difficile de ne pas relier aux « printemps arabes ». En témoignent les succès polémiques de Much loved (Maroc), À peine j’ouvre les yeux (Tunisie) ou Après la bataille (Égypte).

Par construction, l’Algérie, qui n’a pas connu son « printemps arabe », devrait occuper une place à part dans ce paysage. Pourtant, elle aussi voit surgir depuis quelques années des œuvres, documentaires ou de fiction, qui portent sur la société un regard étonnamment critique. Mention spéciale aux films réalisés par Merzak Allouache : Les Terrasses (2013) et Nadir Moknèche : Le Harem de Madame Osmane (2000), Viva Laldjérie (2004) et Délice Paloma (2007). Et aux documentaires de Malek Bensmaïl : La Chine est encore loin (2008) et Contre-Pouvoirs (2015).

Le documentaire de Hassen Ferhani s’inscrit dans ce courant. Il a été entièrement tourné aux abattoirs d’Alger. Pourtant, rien n’est dit sur le travail de la viande. C’est aux hommes et à leur vie que le réalisateur s’intéresse, non aux animaux et à leur mort. Ville dans la ville, les abattoirs sont un microcosme de la société algérienne. On y parle d’amour et de politique, de musique et de football.

La lenteur de la mise en scène doit nous faire toucher du doigt l’immobilisme de l’Algérie contemporaine. Le problème est que l’immobilisme n’est pas une qualité cinématographique. Intrigué pendant la première partie du film, on s’ennuie ferme pendant la seconde.

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La Saison des femmes ★★★☆

Bollywood produit plus de films que Hollywood. Une minorité d’entre eux parvient en Occident. Tournés pour l’exportation, ils ne sont d’ailleurs pas les plus représentatifs. La Saison des femmes est de ceux-là qui, en raison de son sujet et de ses scènes dénudées, n’a pas obtenu son visa d’exploitation en Inde.

Son sujet est simple : les femmes indiennes et l’oppression qu’elles subissent. Trois héroïnes trentenaires d’un petit village du Gujarat vivent depuis leur plus jeune âge dans une société phallocratique. La plus âgée, mère à quinze ans, veuve à dix-sept, marie son fils et revit, à travers sa belle-fille, l’expérience traumatisante qui fut la sienne. La deuxième, gaie comme le jour, désespère d’avoir un enfant d’un mari ivrogne et violent. La troisième a échappé au mariage pour tomber dans la prostitution.

Bollywood filme à la truelle. Ce cinéma ne se distingue pas par sa subtilité mais par son manichéisme. Nos trois héroïnes sont des mères courage alors que les hommes qu’elles croisent sont des brutes, des lâches ou des idiots qui arborent des boucles d’oreilles ridicules. Lesté de bons sentiments, La Saison des femmes n’en est pas moins émouvant. On y passe du rire aux larmes en un clin d’œil jusqu’à un happy end prévisible mais réjouissant.

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Un vrai faussaire ★☆☆☆

Guy Ribes est un faussaire qui, pendant plus de trente ans, a peint des toiles de maîtres. Arrêté, jugé et condamné, il témoigne à visage découvert.

Sa vie avait déjà fait l’objet d’un livre publié l’an passé aux Presses de la Cité (« Autoportrait d’un faussaire »). On y découvrait les arcanes faisandés du marché de l’art, ses entremetteurs véreux, ses experts peu scrupuleux, ses collectionneurs prétentieux. Mais le documentaire a sur le livre l’avantage de nous montrer le faussaire à l’œuvre. D’un talent incroyable, ce stakhanoviste de la peinture réussit à peindre à la manière d’artistes aussi différents que Picasso, Léger ou Matisse. Il ne s’agit pas de reproduction à l’identique, de « faux », mais de « pastiches » amalgamant plusieurs œuvres, plus difficiles à démasquer si le faussaire est doué. Et Guy Ribes l’est plus qu’à son tour.

Le personnage est truculent. On le croirait tout droit sorti d’un film dialogué par Audiard. Le documentariste Jean-Luc Leon s’est laissé fasciner par son sujet, laissant trop tard la parole à d’autres protagonistes : un collectionneur que Ribes a pigeonné, le policier qui l’a arrêté, le procureur qui a demandé sa condamnation… Leurs témoignages, notamment celui du policier, forment d’utiles contrepoints aux affabulations du faussaire. Ainsi, le personnage se dégonfle. L’ogre fascinant, l’artiste surdoué devient un misogyne répugnant, un mythomane pathétique.

Plus grave encore, le sujet est gâché par une réalisation paresseuse. Le documentaire n’est tendu par aucun fil rouge, par aucun suspense. Il s’agit d’une longue interview mise en image qui a défloré son sujet au bout de trente minutes. Rien à voir avec « Merci patron ! » qui construit une histoire d’espionnage drolatique pour dénoncer les pratiques du groupe LVMH ou avec « Le Challat de Tunis » qui créait un suspense haletant autour de la légende urbaine d’un « balafreur » à moto zébrant les fesses des femmes trop court vêtues.

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Miss Oyu et La Vie de Oharu, femme galante ★★★☆

La filmothèque du Quartier Latin ressort deux films de Kenji Mizoguchi sortis respectivement en 1951 et 1952. Ces dates méritent doublement d’être soulignées. Pour le Japon : quelques années à peine après la défaite, il se relève rapidement et va connaître l’une des croissances économiques les plus rapides qui soient. Cette croissance coïncide avec une étonnante vitalité culturelle : Kurosawa (Rashômon), Ozu (Voyage à Tokyo) et Mizoguchi signent leurs plus grands films à cette époque. Pour l’Occident aussi qui s’ouvre à un cinéma non occidental : Rashômon reçoit le Lion d’or à Venise en 1951 puis l’Oscar du meilleur film étranger, Kinugasa obtient la Palme d’or en 1954 pour La Porte de l’enfer, Satyaijit Ray décroche le Lion d’or en 1957 avec le deuxième volet de la trilogie du Monde d’Apu et Inagaki pour L’Homme au pousse-pousse l’année suivante.

La Vie d’Oharu, femme galante est souvent présentée comme la première œuvre majeure de Mizoguchi ouvrant une série exceptionnelle de chefs-d’œuvre : Les Contes de la lune vague après la pluie (1953), L’Intendant Sansho  (1954), L‘Impératrice Yang Kwei-Fei (1955). L’action de ces films a en commun de se dérouler dans le Japon médiéval. Ils présentent la même unité formelle : chaque scène est tournée en un seul plan avec un cadrage large et des mouvements de caméra complexes (Iñárritu n’a rien inventé !). Ils présentent la même thématique : la femme, éternelle victime de la veulerie des hommes et d’une organisation sociale sourde à leurs souffrances. Oharu (irlandaisement orthographiée O’Haru dans beaucoup d’encyclopédies) est l’héroïne tragique par excellence. Sa vie est une lente déchéance provoquée par les hommes : son père, son seigneur, son patron, ses clients…

Miss Oyu n’est pas construit selon le même schéma. Adaptation d’une nouvelle de Tanizaki, ce film a pour cadre le Japon contemporain. Mais, il ne s’agit pas de filmer comme chez Ozu ou comme dans l’ultime film de Mizoguchi, La Rue de la honte, l’inexorable transition vers la modernité. Même si l’époque est le XXe siècle, le sujet de Miss Oyu est intemporel. Il s’agit d’un triangle amoureux : un célibataire tombe amoureux de la soeur aînée de la femme qu’il va épouser. L’héroïne du film est moins Miss Oyu elle-même, condamnée après la mort de son premier mari à rester célibataire par une société qui lui interdit de se remarier, que sa sœur cadette qui a compris les sentiments de son futur époux et qui les accepte par amour pour lui et par attachement pour elle.

Même s’ils n’ont pas toujours bien vieilli (les deux heures dix-huit de La Vie d’Oharu sont bien longues), ces deux films restent des témoignages marquants de l’âge d’or du cinéma japonais.

Chala, une enfance cubaine ★★☆☆

(« Les quatre cent coups » + « Entre les murs »)x Cuba = « Chala ». Soit l’histoire d’un petit Cubain attachant que l’enseignement d’une maîtresse d’école comme on n’en fait plus va sauver.

« Chala » est noyé dans les bons sentiments. Un jeune garçon, la douzaine, de père inconnu, vit avec sa mère, prostituée et toxicomane. Il occupe ses loisirs avec les animaux : des pitbulls entraînés pour des combats de chiens (vous voyez le symbole : la violence et l’enfer du jeu) et des pigeons voyageurs (vous (re)voyez le symbole : la liberté et le désir d’évasion). Dans cet univers de brutes, le seul espoir est à l’école où Chala est l’élève de Carmela. La soixantaine, celle-ci ne vit que pour ses élèves depuis que sa fille a émigré aux États-Unis. On dirait l’instituteur de « Être et avoir ». Pour couronner le tout, Chala est amoureux de sa camarade de classe, la ravissante Yeni dont le père, qui réside à La Havane sans permis de séjour, est menacé d’expulsion.

À ce niveau de bien-pensance, on frise l’asphyxie. Mais on en est sauvé par tout le reste : la qualité de la direction d’acteurs, le rythme et la vitalité du récit, les audaces d’un scénario qui ne mâche pas ses critiques contre l’immobilisme du régime, et la lumière de La Havane.

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