Le Temps des moissons ★★★☆

Un garçonnet d’une dizaine d’années a été confié par ses parents, partis travailler en ville, à la garde de ses grands-parents maternels, des paysans d’un petit village. C’est là qu’il passe une année entière, en 1991.

J’ai eu l’opportunité de vivre et travailler six mois à Pékin en 1994. Je garde de ce séjour et de la découverte fascinée d’un monde qui m’était si étranger un souvenir très vif. Je réalise avec effroi que ce souvenir a maintenant plus de trente ans et que 1991, une date qui pour moi semble si récente, a pour la quasi totalité des spectateurs des airs de préhistoire, comme si on m’avait parlé des années cinquante pendant mon adolescence.

La Chine que nous montre Le Temps des moissons n’a rien de moderne. Rythmée par le passage des saisons, elle semble prisonnière d’un temps sans cesse recommencé, même si certains signes de changement sont perceptibles : l’exode rural vers les villes où des emplois mieux rémunérés sont désormais accessibles, la découverte du pétrole dans les champs de coton…

Le Temps des moissons est presqu’un film ethnologique qui documenterait la vie dans les campagnes, les jours et les heures des paysans qui les peuplent et qui en tirent les fruits selon des pratiques millénaires (pas l’ombre d’une machine agricole en vue !). C’est aussi une saga qui met en scène une famille élargie : les grands-parents de Chuang, son arrière-grand-mère, sa tante, si jolie, qui sera forcée à se marier pour sauver son autre tante qui vient de donner naissance à un troisième enfant en violation de la politique de l’enfant unique prônée par le Parti, son oncle, l’idiot du village, ses cousins et cousines…. Il y a du Pagnol dans cette joyeuse cousinade, dans l’amour querelleur qui la lie, dans les anecdotes gaies ou tristes qui en rythment la vie quotidienne.

Le Temps des moissons dure plus de deux heures. Mais loin de me plaindre de cette durée, comme je le fais si souvent, je m’en félicite ici. Elle donne au film le temps de se déployer. Pourtant on aurait pu s’y ennuyer ferme, faute de fil narratif pour nous tenir en haleine. Mais on se prend au jeu des lents panoramiques de la caméra qui embrasse les scènes de groupes qui tissent le film. Les personnages ne sont en effet quasiment jamais seuls à l’écran. Ils font toujours partie d’un groupe dans lequel ils réussissent pourtant à acquérir une visibilité.

Ours d’argent de la meilleure réalisation à Berlin en février dernier, Le Temps des moissons a subi les foudres de la censure qui en a restreint la diffusion en Chine. La raison en est peut-être qu’il peint une Chine intemporelle sur laquelle le Parti a peu de prise. C’est un film superbe qui survivra à l’épreuve du temps et qu’on pourra dans trente ans regarder avec la même fascination.

La bande-annonce

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