La Fille d’un grand amour ★★☆☆

Ana (Isabelle Carré) et Yves (François Damiens) sont les parents divorcés de Cécile, étudiante en cinéma, qui leur demande de témoigner dans le film de fin d’année qu’elle doit réaliser pour son école de cinéma. Ana est antiquaire dans le Roussillon ; Yves, écrivain frustré, est banquier à Paris. Face caméra ils racontent leur rencontre et le coup de foudre qu’ils ont ressenti l’un pour l’autre. Ces souvenirs émouvants les rapprochent…

Le premier long métrage de la scénariste Agnès de Sacy (Les Amandiers de Valeria Bruni Tedeschi, Les Envoûtés de Pascal Bonitzer, Yao de Philippe Godeau)  est largement autobiographique. En 1992, alors que ses parents étaient divorcés depuis une quinzaine d’années, elle leur avait demandé de raconter leur histoire pour le film de fin d’année que, jeune étudiante à la Fémis, elle devait réaliser. Ils s’étaient remariés trois ans plus tard.

SI ce film original échappe aux standards formatés de la comédie du remariage, c’est sans doute à cause de son fond autobiographique. Loin des schémas auxquels on est habitué, il raconte une histoire somme toute banale. Yves est homosexuel. Il n’a pourtant rien d’une grande folle efféminée. On comprend qu’il ne l’avait pas caché à Ana lors de leur rencontre ; mais on comprend aussi que c’est une des causes de leur séparation.

Un couple qui s’est séparé peut-il se reconstruire ? Les mêmes causes n’ont-elles pas vocation à produire irrémédiablement les mêmes effets ? Sans parler de divorce et de remariage, La Fille d’un grand amour interroge le couple, les concessions qu’il exige de part et d’autre, le moment où ces concessions accumulées deviennent insupportables. Avec la figure lumineuse de Cécile, interprétée par Claire Dubrucq révélée par Bertrand Mandinco, La Fille d’un grand amour interroge aussi la place de l’enfant dans le couple : est-ce le bloc de béton qui le rend indestructible ? ou le prétexte pour ne pas se séparer ? Le titre du film aurait dû nous mettre la puce à l’oreille : La Fille d’un grand amour ne se réduit pas, comme la photo de son affiche le laissait augurer, à l’histoire d’un couple mais est une histoire à trois.

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Babygirl ★★★☆

Travailleuse acharnée, perfectionniste obsessionnelle, Romy Mathis (Nicole Kidman) a su faire de l’entreprise qu’elle dirige un leader dans sa branche. Tout semble aller à merveille dans la vie de cette quinquagénaire entourée d’un mari aimant (Antonio Banderas) et de deux adolescentes épanouies. Mais Romy Mathis cache au plus profond d’elle une névrose qu’elle n’a jamais exprimée. La rencontre de Samuel (Harris Dickinson),  un stagiaire recruté par son entreprise, lui donnera enfin l’occasion de s’en libérer.

Je suis allé voir l’avant-première de Babygirl habité par deux sentiments contradictoires. Mon ça était tout émoustillé par ce pitch muy caliente et la perspective de voir l’une des plus grandes stars du monde dans une relation BDSM avec son séduisant stagiaire. Mon surmoi, plus raisonnable, craignait au contraire le pétard mouillé, le 9 semaines et demi version Milf et #MeToo, faussement transgressif et lourdement moralisateur.

Dans ce débat interne aux trois étages de la psyché freudienne, qu’en a pensé mon moi ?
Il a été très agréablement surpris.

D’abord Babygirl est un film interdit aux moins de douze ans, et méritant de l’être, qui ne verse jamais dans l’obscénité. On y a parle (beaucoup) de sexe ; on en voit (un peu) ; on le fait (souvent). Mais il n’y a dans la caméra de la jeune réalisatrice néerlandaise Halina Reijn aucun voyeurisme, aucune complaisance. L’imagerie videoclipesque de 9 semaines et demie est derrière nous ; et c’est tant mieux.

Ensuite, Babygirl ne se réduit pas à son pitch racoleur – une femme d’affaires entretient une relation adultère SM avec son jeune stagiaire. Comme je l’ai indiqué dans le premier paragraphe de cette critique, au risque d’ailleurs de dévoiler le sens du film (ou, du moins, le sens que je lui donne), le sujet de Babygirl est autrement plus complexe. Il ne s’agit pas du coup d’un soir d’une Milf en position de pouvoir, mais de la névrose d’une femme d’âge mûr.

Enfin Babygirl nous raconte une relation SM à mille lieues des clichés qui les entourent. Pas de latex, de fouet ou de croix de Saint-Georges. Babygirl décrit l’attirance irrépressible, presqu’animale, qu’éprouve Romy à son corps défendant – ou bien à son corps consentant – pour Samuel. Une scène est particulièrement réussie : celle de leur premier rendez-vous dans une chambre d’hôtel sordide. Le traitement de cette scène aurait pu être banalement vulgaire : on y aurait vu Nicole Kidman contrainte à quelques positions humiliantes (que je laisse le lecteur imaginer). Rien de tel sous la caméra de Halina Reijn qui filme l’indécision, les difficultés du désir à s’exprimer, les tâtonnements.

Babygirl est-il pour autant féministe ? Sans doute l’est-il au premier degré qui donne la priorité à son héroïne, à son désir, à sa réalisation au-delà de la honte et de la frustration. Tel était d’ailleurs le sens de la table ronde à laquelle j’ai assisté après le film. Une voix dissidente s’est toutefois fait entendre dans le public : l’héroïne reproduit un fantasme typiquement masculin, celui de la soumission féminine. Réponse très juste de la conférencière : certes, c’est un fantasme typiquement masculin, mais c’est SON fantasme.

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My Sunshine ★★★☆

À Hakodate, au nord du Japon, Takuya est un jeune garçon timide, affligé d’un bégaiement pénalisant. Pour s’intégrer, il pratique les sports populaires parmi les garçons de son âge : le base-ball l’été et le hockey sur glace l’hiver venu. C’est à la patinoire qu’il fait la connaissance de Sakura, une jeune patineuse talentueuse. Le coach de Sakura est un ancien champion international qui s’est installé sur l’île d’Hokkaïdo par amour pour son conjoint. Il a l’idée d’apparier Takuya et Sakura pour les faire participer aux épreuves de couple du prochain championnat national.

Le jeune réalisateur Hiroshi Okuyama avait déjà retenu l’attention avec son premier film, Jésus, sorti en 2018. Projeté dans la section Un certain regard à Cannes le printemps dernier, My Sunshine a fait l’unanimité.

Il faut en effet lui reconnaître bien des qualités. Il s’agit d’une histoire originale, comme on a peu coutume d’en lire ou d’en voir. Elle est délicieusement éclairée par les rayons obliques d’une lumière hivernale qui inonde l’intérieur de la patinoire ou lèche les bords du lac gelé sur lequel les patineurs s’entraînent le temps d’une échappée hors de la ville. On pourrait la croire réservée aux passionnés de patinage artistique, un sport au kitsch revendiqué qu’il est de bon ton de tenir en piètre estime. Sans doute, les séquences de patinage sont-elles nombreuses et le Clair de Lune de Debussy ou la Valse hollandaise finissent-ils par nous sortir par les oreilles.

Mais l’essentiel n’est pas là. Il est dans le coup de foudre que ressent Takeya et dans l’amour pur qu’il voue à Sakura. Il est dans la délicatesse de l’enseignement que leur prodigue leur coach visant tout à la fois à les faire progresser dans leur discipline et à les faire grandir. Il est enfin dans l’épanouissement de ces trois personnages qu’un hiver à Hokkaido – un titre qui aurait peut-être mieux convenu que l’antithétique My Sunshine – aura fait évoluer.

En voyant la bande-annonce, je croyais avoir par avance anticipé les développements du scénario : je tenais pour acquis qu’au terme d’un long entraînement ardu, le jeune couple remporterait le championnat et partagerait son succès avec leur entraîneur chaudement récompensé de ses efforts. Il n’en est rien. Le scénario prend un chemin de traverse qui a le mérite de nous surprendre. J’en ai beaucoup aimé le plan final, qui laisse ouvert le champ des possibles.

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Les Feux sauvages ★☆☆☆

Un homme (Zhubin Li) quitte Datong, dans le nord de la Chine, au début des années 2000, pour le sud à la recherche d’une meilleure position. Il cesse de donner des nouvelles à sa compagne (Zhao Tao) qui part à sa recherche sur les rives du Yang Tse Kiang où va s’ériger l’immense barrage des Trois-Gorges qui engloutira de nombreux villages. Les années passent….

La cause est entendue. Jia Zhangke est l’un des plus grands cinéastes chinois contemporains. Il a bâti depuis un quart de siècle et le fabuleux Xiao Wu, artisan pickpocket une oeuvre d’une incroyable cohérence. Historiographe de la Chine, de son entrée dans la modernité, de la hausse échevelée de son niveau de vie mais aussi de la destruction sacrilège de son patrimoine historique, Jia Zhangke est un cinéaste de la nostalgie et du temps qui passe.

Le Covid lui a donné l’idée de réaliser un film palimpseste, à partir des rushes de ses précédents films : Plaisirs inconnus (2002), Still Life (2006), Les Éternels (2018). Son action se déroule sur plus de vingt ans. Son thème peine à se comprendre et le résumé que j’en ai fait a posteriori le rend beaucoup plus lisible qu’il ne l’est vraiment.

C’est à un long voyage que nous invite Jia Zhangke. Un voyage dans le temps sur près d’un quart de siècle. Un voyage, circulaire, dans l’espace, à partir de Datong, une ville minière du Shanxi frappée par la désindustrialisation, jusqu’à Zhuhai, une ZES mitoyenne de Macao et de Hong Kong, sur le delta de la Rivière des Perles en passant bien sûr par le barrage des Trois-Gorges que Jia Zhangke n’a cessé de filmer (Still Life qui s’y déroule est pour moi son film le plus achevé).

Aussi élégiaque soit-il, Les Feux sauvages n’est pas d’un accès facile. Jia Zhangke procède par accumulation de petites saynètes dont le sens n’est pas toujours très clair. Les dialogues sont rares dans ce film quasiment muet Le fil narratif est si ténu qu’on peine à s’y accrocher et que [attention spoiler] lorsque les deux protagonistes se retrouvent enfin, par une nuit embrumée sur une avenue de Datong, on a perdu depuis longtemps, comme dans le récent Grand Tour de Miguel Gomes à la structure identique, tout intérêt à leur jeu de cache-cache. Si je rapproche ces deux films, c’est pour dire que je n’ai aimé ni l’un ni l’autre dont je lis partout pourtant le plus grand bien et que j’en suis honteusement désolé.

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Hiver à Sokcho ★★★☆

Soo-ha est une jeune métisse franco-coréenne, élevée seule par sa mère à Sokcho, un petit port sur la côte orientale de la Corée du sud. Après avoir bouclé des études de lettres, elle épaule le patron, veuf depuis peu, d’une modeste pension de famille. C’est là que débarque Yann Kerrand (Roschdy Zem), un dessinateur français en panne d’inspiration. À la demande du patron, Soo-ha va lui servir de guide.

J’ai eu un coup de cœur pour cette adaptation d’un livre publié en 2016 par une jeune écrivaine franco-suisse d’origine coréenne, Elisa Shua Dusapin. J’ai lu plusieurs critiques lui reprochant d’être lent et ennuyeux. Je comprends ce reproche. Mais je suis loin de le reprendre à mon compte.

Certes Hiver à Sokcho n’est pas un thriller à rebondissements. Il se déroule dans l’atmosphère, ouatée de neige, d’une petite ville littorale volontairement ennuyeuse. Il met en scène deux héros que rien ne prédisposait à se rencontrer. Yann Kerrand, un bédéiste normand interprété sans souci de vraisemblance par Roschdy Zem (mais Roschdy Zem est tellement charismatique qu’il lui sera beaucoup pardonné) n’a qu’une seule idée en tête : explorer un lien qui puisse inspirer sa prochaine BD.

Soo-ha (la stupéfiante Bella Kim, parfaite d’ambiguïté) est plus complexe. À vingt-trois ans, elle se sent perdue. Elle vient de terminer ses études mais n’a pas idée de la carrière qu’elle souhaite embrasser. Elle sort avec un garçon que sa mère rêve de lui voir épouser ; mais elle n’est pas sûre de ses sentiments. Reste une blessure jamais cicatrisée : celle de n’avoir jamais connu son père, rentré en France avant sa naissance.
La rencontre de Yann Kerrand va peut-être lui permettre de résorber ce trauma. Ses relations avec cet homme d’âge mûr sont complexes. Au départ, elle l’esquive et renâcle à assumer le rôle d’interprète et de guide que le patron de la pension de famille qui l’emploie lui assigne, par crainte d’être renvoyée une fois encore à son statut de métisse. Ensuite, elle ressent de l’attirance pour cet homme séduisant avec lequel, inconsciemment, elle s’imagine revivre la relation que sa mère a vécue avec son père. Enfin et surtout, elle voit en lui un père de substitution.

Hiver à Sokcho aurait pu se contenter de traiter cette relation-là. Mais, sans charger la barque, il lui adjoint des sous-thèmes. J’en ai identifié deux. Le premier est la cuisine. Elle est omniprésente. La mère de Soo-ha vend du poisson sur le port. Elle sait cuisiner le fugu, ce poisson qui, s’il est mal préparé, peut déclencher une intoxication mortelle. Les deux femmes vivent ensemble et sont filmées la plupart du temps en train de préparer leurs repas puis de les consommer. La relation entre Soo-ha et Yann Kerrand peut au contraire se lire comme la tentative avortée de se nouer par la nourriture : le Français refuse de prendre ses dîners à la pension de famille et boude les plats, français ou coréens, que lui mitonne la jeune femme.
L’autre sous-thème est celui du corps et de sa transformation par la chirurgie esthétique. Une cliente de la pension au visage recouvert de bandelettes se rétablit d’une opération. La mère de Soo-ha ne cesse d’encourager sa fille à corriger sa myopie pour se débarrasser des lunettes qui mangent son visage. Son petit copain lui suggère de se faire affiner le menton. J’ignorais que la Corée du Sud était « la capitale mondiale de la chirurgie plastique » – j’en pensais à tort l’usage plus répandu en Amérique latine, au Venezuela ou au Brésil par exemple.

J’ai été profondément ému par ce film pudique, par ses deux personnages solitaires, par les sentiments qui les animent et qu’ils peinent à exprimer, par le lien fragile qui se forme entre eux jusqu’à la manière si délicate dont il se dénoue.

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Ernest Cole, photographe ★★☆☆

Issu d’une famille sud-africaine modeste, Ernest Cole (1940-1990) a documenté l’apartheid en Afrique du Sud avant de s’exiler aux Etats-Unis. C’est à New York que ce photographe naturaliste, héritier de Cartier-Bresson, publie en 1967 son unique album, parfois considéré comme l’un des plus marquants du XXe siècle : House of Bondage.

Ses héritiers ont demandé à Raoul Peck de lui consacrer un film, après avoir vu comment ce documentariste haïtien – qui fut l’éphémère ministre de la Culture de son pays en 1996/7 avant de prendre le chemin de l’exil – avait dans I Am Not Your Negro sublimé l’œuvre de James Baldwin. Ils lui ont offert en prime un bonus et une énigme : 60.000 négatifs laissés en dépôt dans une banque suédoise et découverts un quart de siècle après sa mort sans qu’on sache comment ils étaient arrivés là.

Raoul Peck ne force pas son talent pour raconter la vie en deux chapitres de ce photographe injustement méconnu. Le premier se déroule dans l’Afrique du Sud de l’apartheid ; le second dans l’Amérique de la ségrégation et du combat des Afro-Américains pour la reconnaissance de leur dignité. On y voit des photos d’Ernest Cole, parmi lesquelles beaucoup d’inédites retrouvées à Stockholm. On y entend la voix  off de Raoul Peck s’exprimant à la première personne en lieu et place d’Ernest Cole sans qu’on sache s’il s’agit d’extraits des carnets du photographe ou de réflexions que le documentariste lui prête.

À vingt-six ans à peine, Ernest Cole a fui l’Afrique du Sud. Il n’y est jamais revenu, sa nationalité lui ayant été retirée et ses demandes de visa rejetées. Loin de l’Eldorado qu’il avait fantasmé, les États-Unis des années 60 l’ont profondément déçu. Comme il le résume d’une phrase : « En Afrique du Sud, à cause de la couleur de ma peau, je craignais de me faire arrêter ; dans le Sud des États-Unis, je craignais de me faire tuer » Après avoir tant bien que mal vécu de son art pendant une quinzaine d’années, Ernest Cole s’est lentement enfoncé dans la misère et a fini sa vie SDF.

En prime de cette histoire en deux parties, Raoul Peck a hérité d’une postface : 60.000 négatifs mystérieusement retrouvés en Suède – où on apprendra qu’Ernest Cole a fait quelques séjours dans les années 70. On pense à Vivian Maier et à la célébrité posthume que la découverte de ses photos lui a valu. Mais hélas, cette histoire fait long feu : à ce jour, les circonstances du dépôt de ces négatifs et de leur conservation demeurent inconnues.

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Planète B ★☆☆☆

En 2039, dans un futur dystopique, l’Etat a placé les citoyens sous une surveillance généralisée. La population bâillonnée vit dans la misère. Quelques activistes mènent des actions commando pour dénoncer cette dérive. Une militante, Julia Bombarth (Adèle Exarchopoulos), est arrêtée après la mort accidentelle d’un CRS. Elle est placée dans une prison virtuelle, Planète B, avec d’autres activistes. Une immigrée irakienne, Nour (Souheila Yacoub), dont le titre de séjour est sur le point d’expirer, trouve le moyen de s’introduire dans cet univers virtuel.

Planète B a reçu depuis sa sortie fin décembre des critiques cinglantes. Il a obtenu sur Allociné, une des plus mauvaises notes jamais données, tant de la presse que des spectateurs : « série B, voire Z mollassonne, au rendu cheap », « narration à deux de tension », « débilité du propos »… Si bien qu’au bout de deux semaines à peine, il a quasiment disparu des écrans, n’étant plus diffusé à des horaires improbables que dans une seule salle parisienne.

Certes Planète B n’est pas un chef d’oeuvre. Loin de là. Il manie à la truelle quelques thèmes rabâchés : le dérèglement climatique, la surveillance panoptique d’un État policier, la résistance citoyenne… Mais il ne mérite pas les horions que la critique lui a assénés. Entre le jeu vidéo, la SF et le thriller à rebondissements, Planète B se laisse gentiment regarder. Adèle Exarchopoulos assure le service minimal ; en revanche Souheila Yacoub, qui mettait le feu il y a quelques semaines à peine aux Femmes au balcon, y est presque aussi incandescente.

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Mon inséparable ★★☆☆

Mona (Laure Calamy) a tout sacrifié à l’éducation de son fils handicapé. Devenu adulte, employé dans une structure adaptée, Joël est tombé amoureux d’Océane, une jeune femme handicapée comme lui. Le couple entretient une liaison clandestine et attend bientôt un enfant. Sera-t-il capable de l’éduquer ? Quelle place aura Mona dans cette nouvelle vie ?

Mon inséparable pouvait légitimement inspirer deux réserves.
1. On peut se lasser de voir Laure Calamy interpréter encore, dans le jean moule-fesses qui ne la quitte pas, le même rôle de quadra débordée qu’elle a tenu dans la plupart de ses derniers films : Iris et les hommes, Les Cyclades, À plein temps… D’autant qu’elle est encore à l’affiche ces temps-ci dans un rôle très similaire d’ailleurs dans l’excellent Un ours dans le Jura.
2. On a vu se multiplier les films sur le handicap au point qu’ils constituent désormais un genre à part entière : après Intouchables et Hors normes, le succès-surprise de Un p’tit truc en plus laisse augurer la multiplication de films identiques jouant sur le même ressort.

Mon inséparable parvient remarquablement à éviter ce double écueil.
1. Quel que soit le degré de lassitude que peut inspirer l’omniprésence médiatique de Laure Calamy, l’honnêteté oblige à reconnaître qu’elle est une excellente actrice. Elle sait tout faire. Elle porte Mon inséparable à bout de bras. Elle y est de chaque plan. Totalement investie dans son rôle, elle le rend parfaitement crédible. Et, opinion totalement subjective, sa voix m’est irrésistible.
2. Mon inséparable ne se réduit pas à son thème : la sexualité des handicapés. La grossesse d’Océane et la question qu’elle pose (avortera ? avortera pas ?) aurait pu constituer le seul fil directeur du film. Mais la question est vite évacuée et le film prend une autre direction, guidée par une autre interrogation : comment le lien qu’on pensait indissoluble entre Mona et son fils évoluera-t-il ? Joël parviendra-t-il à s’assumer seul ? Mona, libérée de cette charge mais en même temps obligée de se sevrer de cette relation exclusive, saura-t-elle trouver un autre sens à sa vie ?

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La Chambre d’à côté ★★★☆

Ingrid (Julianne Moore), écrivaine new yorkaise à succès, avait perdu le contact avec Martha (Tilda Swinton), journaliste de guerre, qu’elle retrouve mourante, en phase terminale d’un cancer de l’utérus. Elle accepte de l’accompagner dans ses derniers jours.

À 75 ans passés, le maestro espagnol, qui a incarné la Movida et conteste à Buñuel le titre de plus grand réalisateur espagnol de tous les temps, n’a plus rien à prouver. Loin de se reposer sur ses lauriers, il continue inlassablement à réaliser des chefs d’oeuvre. Il creuse le sillon dans lequel il excelle : filmer des femmes dans des toilettes d’une folle élégance et des décors d’une flamboyance formelle millimétrée.

Si je devais me réincarner, j’aimerais être une corbeille à fruits dans un décor d’Almodovar. Dans La Chambre d’à côté, Almodovar utilise peu de décors ; mais ils frisent tous la perfection. L’action commence à New York. On y voit Ingrid dans son appartement, dans la chambre d’hôpital de Martha et, quand elle en sort après sa dernière chimio, dans l’appartement de celle-ci. La seconde moitié du film se déroule up-state, comme disent les New Yorkais, dans le nord de l’Etat, en remontant l’Hudson, près de Woodstock (j’en parle comme si la région m’était familière alors que je n’y ai jamais mis les pieds !), dans une maison sublime. Cet enchevêtrement de volumes cubiques en cascade, extraordinairement lumineux, a été construit en 2020. Cette construction n’est en réalité pas située aux Etats-Unis, comme l’action du film, mais dans la banlieue de Madrid.

La Chambre d’à côté peut se regarder comme un film sur la fin de vie, sur l’euthanasie, sur la dignité de mourir, sur l’amitié et la sororité jusque dans ces instants ultimes. Mais il ne se réduit pas à cela. Almodovar a le génie d’ajouter à son scénario une note sourde et lancinante, celle d’un thriller qu’on soupçonne et dont on attend qu’il se révèle : Martha est-elle vraiment mourante ? n’attire-t-elle pas Ingrid dans un piège ? n’entend-elle pas se venger de son amie qui, vingt années plus tôt, avait eu une liaison avec son amant, Damian (John Turturro) ?

Je serais curieux de lire le livre Quel est donc ton tourment ? de Sigrid Nunez, dont La Chambre d’à côté est l’adaptation, pour voir si, avec autant de subtilité, les deux niveaux de lecture y sont entremêlés ou bien si c’est un ajout d’Almodovar auquel l’admiration révérencieuse que je lui porte me prête peut-être à imaginer plus de talent encore qu’il n’en a.

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Le Beau Rôle ★★★☆

À la scène comme à la ville, Henri (William Lebghil) et Nora (Vimala Pons) forment un couple fusionnel. L’amour du théâtre les a réunis : lui joue, elle met en scène. Leur dernière création, Ivanov de Tchekov, est en pleine répétition à la Comédie de Reims quand Henri décroche un rôle dans un film qui se tourne à Paris avec une star (Jérémie Laheurte). Leur couple y résistera-t-il ?

Pour utiliser un mot à la mode, Le Beau Rôle est une comédie du démariage, qui raconte l’explosion d’un couple. Mais qu’on se rassure, sans pour autant divulgâcher sa conclusion, Le Beau Rôle est aussi une comédie du remariage : on y verra peut-être – ou peut-être pas – nos deux amoureux renouer après avoir dépassé leurs différences et accepté de faire des compromis.

Mais avant d’en arriver là, Victor Rodendach, qui signe son premier film, mais possède une solide expérience dans l’écriture des scénarios de séries à succès (Platane, Les Grands, Dix pour Cent…), a le don d’agrémenter son récit avec bien des rebondissements auxquels on ne s’attendait pas. S’il avait suivi des rails plus paresseux, Le Beau Rôle aurait opposé la pureté de la geste théâtrale de Nora à la célébrité frelatée des plateaux de tournage parisiens de Henri. Mais il choisit une voix plus subtile et moins manichéenne, notamment dans le traitement du rôle de François (Jérémie Laheurte), moins uniment antipathique qu’on l’aurait pensé.

On est dans la comédie-doudou – comme l’écrit excellemment l’excellente Marie Sauvion pour Télérama – dans le feel good movie mais pas dans la comédie gnangnan ni dans la comédie ouin-ouin. Victor Rodendach nous donne à réfléchir à ce qui fait un couple, ce qui en construit la solidité, ce qui en menace la cohésion : des opinions différentes ? des parcours professionnels divergents ?

Le Beau Rôle est surtout servi par un couple d’acteurs épatants. William Lebghil fait beaucoup parler de lui ces temps-ci avec deux films qui sortent quasiment en même temps : Joli joli et ce Beau Rôle. Mais c’est surtout l’interprétation de Vimala Pons qui m’a enthousiasmé. On connaît depuis une quinzaine d’années environ cette actrice au prénom (indien) à nul autre pareil. On l’a vue chez Bruno Podalydès (Adieu Berthe, Comme un avion, Bécassine !) et dans les films joyeusement branques de la Nouvelle nouvelle vague  française (Betbeder, Peretjatko, Salvador). On la découvre ici dans un registre moins comique, plus grave que celui auquel elle nous avait habitué. Dans certains plans, comme dans une scène de dispute dans la voiture où sans un mot, son visage reflète toute une panoplie de sentiments, elle est sidérante de talent.

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