Le Tigre blanc ★★☆☆

Balram est un enfant particulièrement doué dont le seul défaut est d’être né dans l’Inde rurale. La mort de son père, la tutelle écrasante de sa grand-mère lui ferment les portes de l’école. Sa seule possibilité d’ascension sociale passe par un emploi dans la famille du potentat local, un homme violent et corrompu. Balram devient le chauffeur de son fils et de sa belle-fille qui reviennent tous les deux des Etats-Unis et affichent plus de respect pour leurs domestiques que leurs aînés. Mais ce discours moderniste ne résiste pas au drame qui survient un soir…

Le Tigre blanc est d’abord un livre écrit en 2008 par Aravind Adiga. Il a sa place au panthéon des grands romans indiens avec les œuvres de Salman Rushdie, de Vikram Seth, de Rohinton Mistry, de Vikram Chandra, d’Amitav Gosh ou de Kiran Desai. Tous ces livres ont en commun leur souffle et leur ambition : à travers le destin individuel de quelques personnages pleins d’énergie, piégés dans un système étouffant et injuste, il y est question de modernité et de tradition, de relations de classes, d’ascension sociale, de liberté individuelle.

Ces œuvres là ont pour certaines été portées à l’écran. Attention à l’amalgame ! Il ne s’agit pas ici du cinéma de Bollywood, de ses comédies musicales un peu mièvres, souvent trop longues et toujours trop sucrées. Il s’agit d’un cinéma qui, comme ce Tigre blanc, se concocte à cheval sur plusieurs continents : si son action se déroule en Inde, la production en est souvent américaine ou européenne.
Slumdog Millionaire en est l’exemple le plus fameux. Sorti en 2008, adapté d’un roman de Vikas Swarup, réalisé par le Britannique Danny Doyle, ce film a connu un succès mondial mérité : huit Oscars (dont celui du meilleur film et du meilleur réalisateur), sept Bafta, quatre Golden Globes – et le César du meilleur film étranger.

Le Tigre blanc marche sur ses traces. Son histoire lui ressemble, qui met en avant un jeune Indien pauvre mais plein de ressources. Mais son traitement est plus grave.

Le Tigre blanc explore le thème de la domesticité. Un thème universel qui avait déjà été traité en Inde avec l’excellent Monsieur, en Asie avec The Housemaid ou Parasite, en Amérique latine avec La Nana, Une seconde mère, Roma ou Trois étés, au Royaume-Uni dans The Servant de Losey et dans la série à succès Downton Abbey, en France avec La Cérémonie de Chabrol, sans parler du Journal d’une femme de chambre. Le thème est d’une grande richesse qui peut se prêter à toutes sortes de traitements, romantique, comique ou tragique. Entre les maîtres et leurs domestiques se tisse en effet un lien structurellement inégalitaire et paradoxalement très intime.

C’est sur cette matière très fertile que se construit Le Tigre blanc. Son seul défaut est de le faire sans surprise. On sait, dès le commencement, que si Balram ne veut pas être écrasé par ses maîtres, il devra utiliser les mêmes armes qu’eux. Du coup, son cynisme revendiqué vide de l’émotion qu’elles auraient dû susciter les épreuves qu’il traverse. Reste néanmoins l’exotisme d’un film qui, deux heures durant, nous fait voyager dans un pays si dépaysant. Un luxe précieux en ces temps de confinement…

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Move ★★☆☆

Move est une mini-série documentaire Netflix en cinq épisodes. Elle nous propose un tour de monde de la danse contemporaine à travers les portraits qu’elle dessine de cinq des plus grands chorégraphes au monde : Jon Boogz et Lil Buck aux Etats-Unis, Ohad Naharin en Israël, Israel Galvan en Espagne, Kimiko Versatile à la Jamaïque, Akram Khan au Royaume-Uni. Chacun a inventé un langage chorégraphique bien à lui tel la méthode Gaga ou exploré, développé, modernisé révolutionné, un style déjà ancien tel le flamenco ou le kathak.

Thierry Demaizière et Alban Teurlai forment depuis plus de quinze ans un duo inséparable. Pour la télévision d’abord, pour le cinéma ensuite, ils ont signé ensemble plusieurs documentaires. Les trois derniers, sortis en salles, entretenaient avec leurs sujets une distance toujours juste : Relève  sur Benjamin Millepied à l’Opéra de Paris, Rocco sur le célèbre acteur porno et Lourdes sur les pèlerins affluant au sanctuaire de Bernadette Soubirous. Leur talent ne pouvait pas passer inaperçu de Netflix qui, en 2019, leur a commandé une série ambitieuse.

Chaque épisode de quarante-cinq minutes environ est construit selon le même schéma et emprunte les mêmes ressorts, au risque parfois de la répétition. Systématiquement, les parents du chorégraphe sont interviewés, qui ne cachent pas bien sûr leur admiration pour leurs brillants rejetons mais aussi les conflits que leurs choix parfois radicaux ont pu entraîner : le père d’Akram Khan voulait qu’il reprenne le restaurant familial, celui d’Israel Galvan a longtemps refusé qu’il s’écarte de la tradition flamenco.

On voit ensuite les chorégraphes avec leurs compagnies. C’est la partie la plus intéressante du documentaire, celle où on les voit travailler ensemble, le front plissé par la concentration, les muscles tendus par l’effort. Il s’agit pour eux de préparer un spectacle dont on voit quelques images, trop courtes, à la toute fin du documentaire. C’est le cas notamment de la chorégraphie, toute en puissance, que monte Akram Khan au Bengladesh, en mars 2020, pour le centième anniversaire de la naissance du fondateur de ce pays. Ultime regret : ne pas prendre plus de temps devant ces spectacles dont on est frustré de n’en apercevoir que quelques passages et qu’on aurait aimé regarder plus longtemps.

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Lovely Bones (2009) ★☆☆☆

En 1973, en Pennsylvanie, Susie Salmond (Saoirse Ronan) est assassinée par son voisin. D’outre-tombe, elle observe sa famille faire son deuil et l’enquête policière peiner à retrouver l’auteur de son crime.

The Lovely Bones est l’adaptation du roman éponyme d’Alice Sebold publié sept ans plus tôt. En France le roman était publié sous le titre L’Empreinte de l’ange. Mais le film y sortira sous son titre d’origine – bizarrement amputé de son article. Pourquoi ? Peut-être parce que quelques mois plus tôt un film de Safy Nebbou était sorti sous le même titre.

Cette précision lexicale faite – où on aura retrouvé mon intérêt quasi-obsessionnel pour les titres originaux et les bizarreries de leur traduction – venons-en au fond.

En 2008, Peter Jackson vient de boucler la trilogie du Seigneur des anneaux, puis de réaliser King Kong. Hollywood est à ses pieds. Il pourrait avoir un chèque en blanc pour tourner n’importe quoi. Bizarrement, il jette son dévolu sur le roman à succès d’Alice Sebold, loin des hobbits, des orques et des elfes de la Terre du Milieu. Il retrouve les accents et les thèmes d’un de ses premiers films néo-zélandais, l’oublié Créatures célestes – qui avait pourtant révélé Kate Winsley.

Lovely Bones a le même mérite : il révèle Saoirse Ronan – qui n’était pas tout à fait une inconnue depuis le second rôle qu’elle tenait deux ans plus tôt dans Reviens-moi de Joe Wright. L’actrice a quinze ans à peine mais elle est époustouflante dans le rôle de la jeune Susie. Sous la gamine perce la star qui à ce jour a déjà été nommée trois fois à l’Oscar de la meilleure actrice (en 2016 pour Brooklyn, en 2018 pour Ladybird et en 2020 pour Les Filles du docteur March) et dont il faut espérer qu’elle décroche vite la prestigieuse statuette.

Hélas, la prestation de la jeune première, qui éclipse les seconds rôles tenus pourtant par des acteurs aussi chevronnés que Mark Wahlberg, Rachel Weisz et Susan Sarandon, est la seule qualité du film. Les effets spéciaux, aussi coûteux soient-ils, dont Peter Jackson pare les limbes d’où Susie observe le monde des vivants, ressemblent à des fonds d’écran Windows. Et le sujet du film, passablement guimauve, ne soutient pas l’intérêt pendant les deux heures trop longues de sa durée.

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Dick Johnson Is Dead ★★★☆

Kirsten Johnson est documentariste. Elle vient de perdre sa mère atteinte de la maladie d’Alzheimer. Elle va bientôt perdre son père, frappé du même mal, auquel elle est profondément attachée.
Pour conjurer l’inévitable, elle décide d’en faire le héros d’un documentaire loufoque où il jouera sa propre mort et son arrivée au paradis.

Dick Johnson Is Dead est à la fois très drôle et très émouvant. Ce documentaire bénéficie d’un personnage en or : Dick Johnson lui-même, un anti-Tatie Danielle. Cet octogénaire tout en rondeur, ancien psychiatre, est le père ou le grand-père qu’on rêverait tous d’avoir. D’où tient-il son inaltérable bonne humeur ? De sa foi profonde (il est adventiste du septième jour) ? De la vie qui semble-t-il lui fut douce même si on n’en apprend pas grand-chose ? De l’amour dont l’entourent sa fille et son fils ?

On le découvre à quatre vingt ans passés, veuf depuis déjà quelques années, entouré de ses petits-enfants bruyants et joueurs. Son état de santé déclinant l’oblige à fermer son cabinet de consultation (on travaille vieux aux Etats-Unis) et à quitter Seattle pour aller habiter à New York avec sa fille. Il lui faut vendre sa voiture et renoncer à conduire. C’est la première renonciation, douloureuse, à son indépendance. Il y en aura d’autres…

Dick Johnson Is Dead n’entretient aucun suspens et ne contient aucun coup de théâtre. La vie hélas n’en présente guère dont on sait d’avance l’inéluctable conclusion. C’est avec cette conscience éclairée et un solide sens de l’humour que Kirsten Johnson l’affronte. L’acceptation sereine de l’irrémissible dégradation de l’état de santé de son père est sa seule ligne de conduite. Elle n’exclut pas un profond chagrin et une sourde colère. Elle est ponctuée de ces scènes de pure comédie où elle filme la mort de son père dans un escalier glissant, au volant, sur un trottoir, etc.

Son documentaire pourra sembler nombriliste et un peu vain. Il n’en reste pas moins un témoignage profondément touchant d’amour filial.

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Seberg ★☆☆☆

En 1968, Jean Seberg (Kristen Stewart) a trente ans à peine et est déjà une star. La petite fiancée de l’Amérique, née à Marshalltown (Iowa) doit sa renommée à son interprétation de Jeanne d’Arc dans le film de Preminger – durant lequel elle fut gravement brûlée. Avec À bout de souffle de Godard, elle est devenue une icône de la Nouvelle Vague. Elle vit à Paris avec son mari, Romain Gary (Yvan Attal), dont elle a eu un fils.
Jean Seberg est aussi une femme engagée que le combat pour les droits de l’homme dans son pays ne laisse pas insensible. Adhérente au NAACP depuis son plus jeune âge, elle prend fait et cause pour les Black Panthers et leur verse des dons généreux. Ses engagements vont attirer l’attention du FBI qui la place sous surveillance. Harcelée, dénigrée, la jeune actrice va lentement glisser dans la folie.

Seberg n’est pas tout à fait un biopic. Il ne raconte pas toute la vie de Jean Seberg, mais se concentre sur quelques années bien particulières : celles de son engagement au côté des Black Panthers et de sa mise sous surveillance par le FBI.

Ce parti pris appelle plusieurs commentaires. Le premier est un regret : celui d’un choix qui laisse de côté la période la plus intéressante peut-être de la vie de l’actrice, celle des débuts de cette jeune ingénue, encore mineure, de son arrivée en France, de sa rencontre avec le flamboyant Romain Gary (la journaliste Ariane Chemin vient de consacrer un bref livre à leur mariage en catimini en 1962 dans un petit village corse).

Il appelle aussi une critique : les libertés prises avec l’histoire. Seberg a tendance à héroïser l’actrice, la transformant en pasionaria de l’antiracisme. C’est lui faire sans doute trop d’honneur. Seberg, qui était en pleine séparation avec son mari, le trompait éhontément et a eu une liaison avec Hakim Jamal, un lointain cousin de Malcom X, qui la battait et l’extorquait.

Le film est construit autour d’une seule idée : la paranoïa de Jean Seberg ne lui était pas imputable mais avait pour cause la mise sous écoute dont elle fut l’objet. Il voudrait se conclure avec une note positive, en inventant le personnage – totalement fictif – d’un agent du FBI qui, sous le poids du remords, lui dévoile le dispositif policier déployé autour d’elle. La fin de l’histoire, on le sait, est plus triste : Jean Seberg s’est lentement enfoncée dans l’alcool et dans les médicaments jusqu’à se suicider en 1979.

Seberg est une grosse production hollywoodienne portée par l’interprétation de Kristen Stewart. Yvan Attal se sort sans démériter de l’interprétation périlleuse de Romain Gary, dont il copie la barbe et les gilets. Projeté hors compétition à Venise et à Deauville en 2019, Seberg n’est jamais sorti en salles et n’est accessible qu’en VOD.

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La Vague (2008) ★★★☆

Chargé de réaliser un projet autour du thème de la dictature, un professeur de lycée lance avec ses élèves une expérience grandeur nature qui lui échappe rapidement.

La Vague fait partie de ces films-culte qui ne firent pas grand bruit à leur sortie, mais qui acquirent au fil du temps une renommée grandissante. Il la doit en grande partie aux professeurs d’allemand qui le projettent souvent à leurs élèves pour leur montrer comment une dictature peut s’installer. J’ai hélas une bonne vingtaine d’années de trop pour l’avoir vu au lycée (à mon époque, des profs d’allemand soixante-huitards nous y faisaient écouter 99 Luftballons de Nina pour nous alerter sur les dangers de la division allemande). C’est donc avec une dizaine d’années de retard que je le découvre.

La Vague s’inspire d’une expérience menée dans un lycée californien à la fin des années soixante. Elle donna lieu dix ans plus tard à un téléfilm et à un roman. Que son adaptation allemande soit passée à la postérité est en soi significatif. Car c’est évidemment au nazisme et aux ressorts qu’il a utilisés pour subvertir la société allemande que La Vague fait immanquablement référence.

La Vague démonte les mécanismes par lesquels un groupe, sous l’emprise d’un leader (Führer en allemand, Duce en italien), se constitue une identité, en se dotant d’un uniforme, d’un logo, d’un salut et en rejetant tous les éléments qui lui sont étrangers ou hostiles.

Le sujet est glaçant. La façon dont il est mis en scène souffre hélas d’une certaine lourdeur démonstrative. Chaque personnage est réduit à sa caricature : le prosélyte enthousiaste, le Kapo bas du front, la résistante, l’opportuniste, etc. Le film est sauvé par son dénouement qu’on n’oubliera pas de sitôt.

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Cap sur le Congrès ★★☆☆

Cap sur le Congrès (Knock Down the House) suit la campagne électorale de quatre femmes dans le Nevada, le Missouri, la Virginie-Occidentale et l’Etat de New York. Repérées et soutenues par les associations Brand New Congress et Justice Congress,  Alexandria Ocasio-Cortez, Amy Vilela, Cori Bush and Paula Jean Swearengin participent aux élections primaires qui doivent désigner le candidat démocrate aux élections de mi-mandat 2018 à la Chambre des Représentants et au Sénat. Chacune affronte des hommes politiques élus de longue date, solidement installés et soutenus par l’Establishment.

Cap sur le Congrès est un documentaire politique qui n’évite pas le piège du manichéisme. Il suscite une empathie immédiate pour ces quatre jeunes femmes enthousiastes qu’on voit mener, sans grands moyens, une campagne électorale courageuse. Elles font partie de l’aile gauche du Parti démocrate qui ont soutenu en 2016 Bernie Sanders contre Hillary Clinton. Elles représentent chacune une minorité : AOC a des origines porto-ricaines, Amy Vilela mexicaines, Cori Bush est afro-américaine et Paula Jean Swearengin représente ces White Trash, ces redneck, ces culs-terreux des Appalaches appauvris par la crise de l’industrie minière.

Sans grande surprise, le documentaire filme alternativement chacune de ces quatre candidates. C’est à la fois sa principale force et sa plus grande faiblesse.
L’entrelacement de ces quatre histoires donne en effet du rythme au récit et permet de toucher du doigt la diversité de la situation politique de l’Amérique au milieu du mandat Trump (dont il est étonnamment peu fait mention).
Mais ces quatre histoires nous empêchent de nous focaliser sur celle qui nous intéresse vraiment : Alexandria Ocasio-Cortez. Avec beaucoup de flair en effet, la réalisatrice Rachel Lears avait dès 2016 identifié parmi les candidates cette jeune femme charismatique. Son sourire séduisant, son infatigable enthousiasme, sa force de persuasion ont séduit les électeurs du Bronx et lui ont ouvert les portes de la Chambre des Représentants dont elle devint en 2018, avant son trentième anniversaire, la plus jeune membre. Elle a tout l’avenir devant elle.

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Grand Frère ☆☆☆☆

Gu Xi vit seule avec son grand frère, Gu Liang, dans une minuscule cabane de pêcheur dans le nord-est de la Chine. Faute de papier en règles, elle risque de perdre son travail dans l’hôtel qui l’emploie. Et son frère risque de perdre le sien suite à la marée noire qui contamine la pêche. Mais une autre menace moins violente risque de dissoudre le lien indéfectible qui unit la petite sœur à son grand frère : Qingchang, une fille de la haute, dont Gu Liang s’est entiché.

Grand frère porte à l’international le titre de Wisdom Tooth. C’est une référence à la dent de sagesse qui torture Gu Xi et qu’elle finira par extraire elle même avec un couteau effilé. C’est aussi la référence à un passage, à la sortie de l’enfance, à la situation dans laquelle le lent éloignement de son frère la place.

Le thème est assez éculé. Une intrigue confuse sur fond de lutte de gangs et de trafics de faux papiers ne lui apporte guère d’intérêt. Les bords enneigés de la Mer jaune, noyée sous la brume, ne constituent pas le plus euphorisant des écrins.

Bref, on déprime sec et on s’ennuie ferme….

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Les Sept de Chicago ★★★★

Sept activistes ont été jugés à Chicago en 1969. Ils étaient accusés d’avoir provoqué de violents affrontements avec la police, un an plus tôt, en marge de la Convention démocrate réunie dans cette ville pour désigner le candidat du parti qui allait affronter Richard Nixon aux élections présidentielles.

Aaron Sorkin, l’un des plus grands scénaristes contemporains, est de retour. Sa spécialité depuis bientôt trente ans : le politique au sens noble du terme. C’est lui qui a écrit le scénario des 155 épisodes de The West Wing (À la Maison-Blanche), de Des hommes d’honneur, de The Social Network, de Steve Jobs. En 2017, pour la première fois, il est passé à la réalisation avec Le Grand Jeu. Les Sept de Chicago est son second film comme réalisateur et c’est une réussite totale.

Les Sept de Chicago est un film de procès. Sitôt achevé le pré-générique qui, à tambour battant, nous introduit à ses sept protagonistes, Sorkin plante sa caméra dans un tribunal et n’en sortira quasiment jamais jusqu’au plan final délicieusement euphorisant. Les seules dérogations à cette règle sont les flashbacks qui reviennent sur ces affrontements d’août 1968 entre policiers et manifestants.

Les Sept de Chicago soulève des questions politiques et éthiques d’une brûlante actualité. Il résonne avec les débats en France sur les violences policières et avec des œuvres telles que Un pays qui se tient sage. Aux Etats-Unis, l’hostilité à Donald Trump a emprunté d’autres voies que celles en France de l’hostilité à Emmanuel Macron. Elle a fait un détour par l’histoire, rappelant le racisme des années soixante (Detroit), la misogynie des années soixante-dix (Mrs. America) que Trump était accusé de remettre au goût du jour. C’est le même procédé qu’utilise Aaron Sorkin en dépoussiérant une page oubliée de l’histoire récente américaine.

Comme ces autres films, Les Sept de Chicago est bavard. On y parle beaucoup, à un rythme de mitraillette. C’est parce qu’il y a beaucoup à dire, sur l’oppression d’État, sur l’injustice, bien sûr, mais aussi sur les moyens d’y répondre, l’usage ou non de la violence, le respect ou pas des règles de la démocratie, autant d’options qu’incarne à leur façon chacun des sept accusés.

Les Sept de Chicago est servi par une interprétation impeccable. On trouve au casting beaucoup de ces seconds rôles dont on peine à se souvenir du nom, à commencer par Frank Langella dans le rôle du juge scandaleusement partial qui présida l’audience. Mention spéciale à Mark Rylance pour son interprétation de l’avocat de la défense et à Joseph Gordon-Levitt pour un procureur écartelé entre ses principes moraux et sa hiérarchie. Mais la vedette va aux deux personnages principaux : Eddie Redmayne (Oscar 2015 du meilleur acteur pour Une merveilleuse histoire du temps), sans doute l’un des acteurs les plus incandescents de sa génération, et Sacha Baron Cohen qu’on n’imaginait pas capable d’une telle sobriété dans le rôle du plus provocateur des sept activistes.

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Wonder Woman 1984 ☆☆☆☆

Diana Prince (Gal Gadot) alias Wonder Woman vit toujours parmi les humains, en 1984, à Washington. Elle n’a pas oublié Steve Trevor (Chris Pine) le bel aviateur qui s’était sacrifié pour sauver le monde quelques années plus tôt. Au Smithsonian Institute où elle travaille et où elle vient d’accueillir une collègue particulièrement maladroite (Kristen Wiig), un artefact mystérieux vient d’être livré. Il aurait l’incroyable pouvoir d’exaucer les vœux de ceux qui s’en saisissent. Il a tôt fait de susciter la convoitise de Maxwell Lord (Pedro Pascal), un businessman au bord de la faillite.

Comme Mulan, dont j’ai déjà dit beaucoup de mal, Wonder Woman 1984 a eu bien du mal à se frayer un chemin jusqu’aux salles. Le précédent film, sorti en 2017, avait enregistré un tel succès (ses recettes ont approché le milliard de dollars) que le tournage d’une suite était immédiatement lancé. Il y en aurait même deux dit-on. Le tournage en était terminé dès décembre 2018, mais la production traîna et la date de sortie mondiale en fut fixé au 5 juin 2020. Une première fois repoussée au 14 août puis au 2 octobre, Warner la fixa finalement au 25 décembre 2020 et prit une décision inédite qui risque de faire jurisprudence : Wonder Woman 1984 sortirait simultanément en salles et sur les plateformes.

J’avais déjà eu la dent dure avec le premier opus. Je serai plus féroce encore avec le second. Je n’y ai vu qu’un immense gâchis (le budget du film s’élève à deux cents millions de dollars), une histoire sans intérêt que ne réhausse même pas la musique passée d’âge de Hans Zimmer, des personnages caricaturaux (le « méchant » est ridicule de bout en bout), des scènes d’action interminables qui réussissent à endormir le spectateur, des effets spéciaux qui ne provoquent aucune magie… Il n’est rien jusqu’à la morale sur laquelle le film est construit – la dénonciation du « toujours plus » – qui ne sente pas la naphtaline.

Les résultats très décevants que Wonder Woman 1984 a engrangés, aux Etats-Unis et en Chine notamment, risquent de compromettre la réalisation d’un troisième opus.

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