Lifeboat (1944) ★★★☆

Neuf rescapés trouvent refuge sur un canot de sauvetage après le torpillage d’un navire américain par un sous-marin allemand au milieu de l’Atlantique. Parmi eux un Allemand parfaitement anglophone : est-il un rescapé du navire ou le commandant du sous-marin ?

Lifeboat est tourné en 1943, alors que les États-Unis, après bien des hésitations, viennent d’entrer en guerre. Pour la Fox qui en commande le scénario à John Steinbeck, il doit s’agir d’une œuvre patriotique au sens univoque : les rescapés du naufrage, dont la diversité symbolise la richesse de la nation américaine, se coalisent pour faire face à la menace commune.

Mais Alfred Hitchcock, dont la notoriété est désormais bien assise à Hollywood grâce aux succès de Cinquième colonne et de L’Ombre d’un doute, ne l’entend pas de cette oreille. Lifeboat sera plus subtil que la Fox l’aurait voulu – et que le public, qui lui réserva un accueil froid, était prêt à l’accepter. Il ne s’agit pas d’opposer bloc à bloc la noble efficacité du peuple américain à la brutale sauvagerie du sous-marinier allemand. Le trait est moins manichéen, même si la morale du film ne laisse finalement pas de doute. D’un côté, l’unité des huit Américains, traversés, comme souvent chez Hitchcock par des tensions de classes, ne va pas de soi. De l’autre, l’Allemand ne se réduit pas à une caricature : la décision qu’il prend à l’insu de ses coéquipiers s’avère finalement la plus efficace pour leur sauver la vie.

Le dispositif de Lifeboat est resté célèbre : un huis clos au grand air. La caméra ne quitte jamais le bateau. Hitch adorait ce genre de défi : tourner tout un film en un unique plan-séquence comme dans La Corde, condamner son héros à l’immobilité comme dans Fenêtre sur cour. Très vite pourtant, les contraintes du dispositif s’oublient grâce aux rebondissements du scénario.

On sait que Hitchcock effectue un cameo dans chacun de ses films. Ici, la gageure semblait impossible à relever : comment le réalisateur pourrait-il apparaître dans ce huis clos ? Une solution ingénieuse fut trouvée : on voit la photo de Hitchcock dans un journal que l’un des rescapés feuillette. La légende raconte même que la publicité pour un régime amaigrissant qu’illustrait cette photo avait suscité des demandes d’informations.

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Hunters ★☆☆☆

À New York, en 1977, l’assassinat mystérieux de sa grand mère met en contact Jonah (Logan Lerman) avec Meyer Offerman (Al Pacino). Le milliardaire dirige un groupe hétéroclite de « chasseurs ». Leurs proies : les anciens nazis réfugiés aux États-Unis qui complotent à l’instauration d’un Quatrième Reich.

Précédée d’une tonitruante campagne de publicité, la dernière série d’Amazon est sortie le 21 février juste à temps pour le confinement. Elle a pour elle une reconstitution minutieuse des années soixante dix, de leur chaos (l’épisode 7 se déroule durant le black out du 13 juillet 1977 dont il impute la cause à un sombre complot ourdi par les nazis), de leurs looks afro et pat d’eph improbables, et de la présence en tête d’affiche d’Al Pacino.

Mais, après un premier épisode très réussi, qui s’ouvre par une scène d’anthologie (un Nazi, reconverti en politicien américain, assassine de sang froid toute sa famille durant un barbecue après avoir été reconnu par une ancienne détenue des camps) et qui voit le jeune Jonah être adoubé par les « chasseurs », la série s’installe dans un rythme assez poussif. D’épisode en épisode, on suit les protagonistes progresser pas à pas dans la traque du Loup, le sadique médecin-chef du camp où Meyer Offerman et la grand-mère de Jonah ont passé la guerre.
Pendant ce temps, les Nazis, dirigés par une colonelle (Lena Olin), aussi élégante que sadique, dont l’ultime scène de la série révèlera l’identité, fomentent un plan machiavélique : annihiler la moitié de la population américaine en empoisonnant son sucre de maïs (sic). Et une courageuse policière afro-américaine enquête sur les meurtres commis par les « chasseurs ».

Si Hunters se bornait à gentiment raconter cette histoire, on s’ennuierait sans se plaindre. Mais il y a plus grave.

D’une part, la narration est entrelardée de flashbacks dans des camps de concentration/d’extermination où, dans un éclairage grisailleux et avec une délectation malsaine, sont reconstitués les crimes les plus sadiques commis par des Nazis psychopathes. Ces reconstitutions ont suscité une réaction officielle du musée d’Auschwitz et de la Fondation pour la Shoah qui leur ont reproché leur outrance, craignant qu’elles encouragent le négationnisme.

D’autre part, la série, qui raconte la prise de conscience d’un adolescent des crimes commis contre sa famille et de l’urgence à en punir les auteurs, résonne comme un appel au vigilantisme. Les autorités officielles américaines sont accusées d’avoir encouragé l’exil de nombre de scientifiques nazis – ce qui, s’agissant par exemple de Wernher von Braun, le père des V2 puis du programme Apollo, constitue un fait historique avéré. Mais elles sont aussi accusées de rester passives devant les menées criminelles d’une bande de criminels nazis nostalgiques et psychopathes – ce qui relève évidemment de la fiction. Cette inertie justifie l’activisme des « chasseurs », les séances de torture qu’elles infligent à leurs prisonniers, voire les assassinats sans procès qu’ils commettent.
Certes ce message est corrigé in extremis au dernier épisode par un twist étonnant – et fort peu crédible – qui annonce peut-être une seconde saison au contenu moral moins ambigu. Mais il est déjà trop tard…

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Le Challat de Tunis ★★★☆

Le Challat de Tunis est un documenteur, une enquête menée par une réalisatrice dans les rues de Tunis qui entremêle la réalité et la fiction.
Son point de départ : une légende urbaine. En 2003, un mystérieux motocycliste terrorisait Tunis en balafrant de sa lame (« challat ») les fesses des femmes qu’il jugeait impudiques.

Qui était le « challat » ? A-t-il été appréhendé ? Jugé ? Condamné ? Relâché depuis ? Kaouther Ben Hania mène l’enquête. Elle retrouve Jallel Dridi, qui prétend être le challat et qui, en effet, avait été arrêté en 2003.

Tout n’est pas vrai dans son film.
Le témoignage des femmes balafrées par le challat l’est assurément. En revanche cette mère maquerelle qui commercialise un virginomètre à l’efficacité douteuse est un personnage de fiction. Comme ce jeune islamiste qui conçoit un jeu vidéo inspiré des exploits du challat.

Le machisme le plus primitif semble encore dominer les mentalités en Tunisie. Maman ou putain, la femme n’a pas la maîtrise de son corps. C’est elle qui pêche en l’exposant dans l’espace public et en excitant le regard du mâle.

On rit souvent devant Le Challat de Tunis tant les situations sont excessives tel les efforts déployés par Jallel Dridi pour plonger son virginomètre dans les urines de sa fiancée. Mais le malaise domine face à ce que ce documenteur nous dit de la misère sexuelle qui semble prévaloir dans les rues de Tunisie, printemps arabe ou pas.

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L’Agent immobilier ★☆☆☆

Olivier Tronier (Mathieu Amalric) est agent immobilier. Sa vie est un champ de ruines. Sa femme l’a quitté et sa fille unique s’est éloignée de lui. Sa mère vient de mourir et il doit se résoudre à placer son père alcoolique (Eddy Mitchell) en maison de retraite. Une heureuse nouvelle l’attend à l’ouverture du testament de sa mère : elle lui lègue un immeuble d’habitation en plein Paris dont la vente pourrait résoudre tous ses tracas financiers. Mais l’immeuble est une ruine et une dernière locataire coriace refuse de quitter les lieux.

Arte mène une politique ambitieuse en matière de séries, soit qu’elle en achète à l’étranger (Borgen, Top of the Lake, Peaky Blinders, Il Miracolo…), soit qu’elle les produise elle-même en France (Ainsi soient-ils, P’tit Quinquin, 3 x Manon, Au service de la France…).

L’Agent immobilier vient de sortir précédé d’une critique élogieuse. Il est l’oeuvre d’un duo de réalisateurs israéliens remarqués pour leur premier long en 2007, Les Méduses, qui mettait en scène une jeune femme en quête de repères à Tel Aviv. L’Agent immobilier est la version masculine, quinquagénaire et parisienne de ce premier film couronné à l’époque par la Caméra d’or au Festival de Cannes.

Le rôle principal est interprété par Mathieu Amalric, un acteur qu’on voit beaucoup (Le Bureau des légendes, J’accuse, Le Grand Bain, Barbara…). Sans contester la qualité de son jeu, j’avoue que son élocution poisseuse et ses yeux exorbités dans un regard de fou censé symboliser l’incomprehension de l’homme moderne face au monde qui l’entoure me tapent sur les nerfs.

L’Agent immobilier est découpé en quatre épisodes de quarante cinq minutes chacun. Le format est original même s’il tend à se répandre. Mais, trop long pour un film, trop court pour une série, il ne convainc pas vraiment. D’autant que le film se traîne qui ni n’émeut ni n’amuse. Une pincée de fantastique s’y glisse via un poisson rouge doté de parole (sic) qui autorise au héros des voyages dans le temps dans les années soixante-dix de son enfance. Quand les fils d’une histoire qu’on a peiné à suivre se renouent au dernier épisode, il est trop tard : la curiosité qu’inspirait cette mini-série s’est déjà évanouie.

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Grégory ★★★☆

Le meurtre sordide du petit Grégory Villemin, quatre ans, le 16 octobre 1984, avait bouleversé la France. La recherche de son assassin allait la tenir en suspens des années durant. Elle connut bien des rebondissements.
Les soupçons se portèrent d’abord sur Bernard Laroche, un cousin des Villemin. Mais le juge Lambert, que l’enquête menée par les gendarmes n’avait pas convaincu, ordonna sa libération. Tandis que la mère de l’enfant, Christine Villemin, était mise en cause, le père, Jean-Marie, ivre de chagrin et assoiffé de vengeance, assassinait de sang froid Bernard Laroche le 29 mars 1985. Après le départ du juge Lambert, un nouveau juge d’instruction reprenait méticuleusement l’enquête et innocentait Christine. Jugé en cour d’assises, Jean-Marie Villemin était condamné en 1993 à cinq ans de prison, une sanction plutôt légère, pour l’assassinat de Bernard Laroche. À ce jour l’assassinat du petit Gregory n’a pas été élucidé.

Le meurtre du petit Grégory a marqué la France des boomers. J’étais au collège, en troisième, et je me souviens de la réprobation causée par cet assassinat et du vif débat qu’il avait suscité sur le rétablissement de la peine de mort, abrogée trois ans plus tôt seulement.

Dans la lignée de Faites entrer l’accusé, la mini-série documentaire de Netflix prend le temps, en cinq épisodes d’une heure de raconter l’affaire. Elle a été réalisée par Gilles Marchand, le scénariste de Harry, un ami qui vous veut du bien et le réalisateur de Qui a tué Bambi ? Elle ne révolutionne pas l’art du documentaire, alternant documents d’époque et interviews des différents témoins (les gendarmes et les policiers qui ont mené l’enquête, les journalistes qui l’ont couverte, les avocats des uns et des autres…). Mais l’affaire a connu de tels rebondissements que le service minimum suffit à rendre sa relation captivante.

L’historien et écrivain Ivan Jablonka avait consacré en 2016 un essai passionnant au meurtre de la jeune Laëtitia Perrais. Partant d’un fait divers sordide, son livre, Laëtitia ou la Fin des hommes, couronné par le prix Médicis, était tout à la fois une enquête policière méticuleuse sur les circonstances du drame, une radioscopie de la France dite périphérique et une réflexion sur les violences faites aux femmes.

Comme l’affaire Laëtitia, l’assassinat du petit Gregory est un fait divers passionnant. Il l’est bien sûr par le voile de mystère qui trente-cinq ans après les faits, continue encore à l’entourer, jouant sur le ressort le plus ancien et le plus efficace de toute intrigue policière : la recherche infructueuse du coupable. Mais il l’est plus encore par ce qu’il nous révèle de l’état d’une société : les dysfonctionnements de la justice, l’emballement des média et surtout, cette France provinciale des années Mitterrand avec ses trognes et ses accents, que je croyais si proche mais qui me semble aujourd’hui si lointaine.

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Fleabag ★★★☆

Londonienne, la trentaine, Fleabag (Phoebe Waller-Bridge) est une célibattante qui dirige seule un café depuis la mort de son associée. Fleabag entretient des relations tumultueuses avec sa sœur aînée et avec son père qui s’est remis en couple avec la marraine de Fleabag après le décès de sa mère.

En 2016 débarquait sur les écrans une mini-série de six épisodes de trente minutes écrite et interprétée par une actrice de stand-up comedy au bagout ébouriffant. le succès fut immédiat et mérité. Il suffit de regarder la première scène pour se laisser séduire. S’adressant face caméra au spectateur en lui livrant ses impressions, l’héroïne y accueille au milieu de la nuit un amant pour une première rencontre torride qui se conclura par…. une sodomie (sic). C’est terriblement drôle, provocateur sans être vulgaire, monté à un tempo d’enfer (si j’ose dire). Bref, on est immédiatement emballé.

Le succès de la première saison fut si éclatant que Phoebe Waller-Bridge se laissa convaincre d’en écrire une seconde. Elle y introduit un nouveau personnage : un prêtre catholique terriblement séduisant. Le rythme pétaradant de la première saison se ralentit ; le propos devient plus grave tandis que se révèle la fêlure laissée dans la psyché de l’héroïne par la mort de son associée Boo.

Fleabag n’existe que pour et par son héroïne. Impossible de ne pas rire à ses pitreries. Impossible de rester insensible aux clins d’oeil qu’elle nous décoche. Impossible de ne pas tomber sous son charme fou, mélange de maladresses ingénues et de prises de position féministes.

Fleabag porte en lui toutefois ses propres limites. Le scénario de ces douze épisodes est une structure bien lâche pour relier entre elles des saynètes qui n’ont guère d’autres points communs que l’identité de leur héroïne. Chaque scène de Fleabag est un bijou ; mais toutes les scènes de Fleabag, mises bout à bout, ne forment pas une oeuvre.

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Hippocrate ★★★☆

On ne chôme pas à l’hôpital Raymond-Poincaré, quelque part en région parisienne. Mais quand un décès inexpliqué condamne à l’isolement l’ensemble des médecins titulaires, la responsabilité du service retombe sur trois jeunes internes, bientôt épaulés par un collègue.

Ce n’est pas la première fois qu’une série se déroule à l’hôpital. On a tous à l’esprit Urgences,  Grey’s Anatomy ou Dr House sans oublier Scrubs ou Nip/ Tuck. Je rajouterais à cette liste de titres archi-célèbre l’injustement méconnu The Knick dont l’action se déroule dans un hôpital new yorkais au début du vingtième siècle.

La série TV médical est un genre typiquement américain qui n’a guère connu d’équivalent en France. Il était normal que Thomas Lilti ouvre la voie. Il avait déjà réalisé un film éponyme en 2014, grand succès critique et public (800.000 entrées en France). Le passage au format long produit par Canal + n’était pas sans logique pour un sujet qui se prêtait volontiers à un traitement dans la durée.

On y plonge dans l’atmosphère unique de l’hôpital avec ses bruits et ses odeurs, ses médecins débordés, ses aides soignants dévoués, ses patients résignés… Est-ce parce qu’on le voit au temps du coronavirus ? On a plus souvent qu’à son tour la larme à l’oeil et le cœur au bord des lèvres.

Hippocrate est une série politique qui décrit un hôpital public à bout de souffle, sans personnel, sans moyen, obligé de confier à des internes des responsabilités exorbitantes ou de faire revenir au service des médecins retraités (attachant Jackie Berroyer). Mais Hippocrate est avant tout une série profondément humaine, qui prend le temps de creuser des personnages plus complexes que la silhouette à laquelle les réduisent des films de quatre-vingt-dix minutes : Chloé (Alice Bourgoin), brillante et autoritaire, Alyson (Alice Belaïdi) et Hugo (Zacharie Chasseriaud) à peine sortis de l’enfance, Arben (le toujours excellent Karim Leklou), Franco-Albanais représentatif de tous ces médecins étrangers qui viennent en France exercer leur art.

Et puis, il y a Anne Consigny. Elle interprète le rôle d’une cheffe de service incroyablement compétente et compréhensive. Si d’aventure un AVC me terrassait et si, cher lecteur, vous deviez à cet instant capital me porter secours, notez ma seule instruction : c’est dans son service que je voudrais être hospitalisé.

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D’abord, ils ont tué mon père ★★☆☆

D’abord, ils ont tué mon père est l’adaptation fidèle du livre autobiographique de Loung Ung, déportée avec toute sa famille dans un camp de travail khmer entre 1975 et 1979. Il est l’oeuvre d’Angelina Jolie, la super star hollywoodienne qui entretient une relation particulière avec le Cambodge où elle était allée tourner au début des années 2000 quelques scènes de Tomb Raider : elle y a adopté son premier enfant et a obtenu la double nationalité.

Plein de préjugés, on pouvait craindre le pire et redouter une sorte de Sac de billes à la sauce khmero-hollywoodienne : une histoire manichéenne et mièvre racontée à hauteur d’enfant. Angelina Jolie n’évite pas certains de ces écueils. La campagne khmère est sans doute un peu trop belle, l’herbe des rizières y est trop verte, les couchers de soleil trop somptueux… L’histoire est sans doute trop simplifiée, qui n’explique rien des conditions de l’accès au pouvoir des Khmers rouges en 1975 et de leur chute quatre ans plus tard.

Mais la réalisatrice du remarquable et méconnu Au pays du sang et du miel, sur le conflit fratricide entre Serbes et Bosniaques réussit à éviter d’autres écueils autrement rédhibitoires. Premièrement, elle tourne son film au Cambodge, avec des acteurs khmers, qui s’expriment en khmer là où tant de productions super-hollywoodiennes sont d’infâmes gloubi-boulga cosmopolite tournés au Maroc avec des acteurs européens qui s’expriment en – mauvais – anglais. Deuxièmement, elle évite de surligner chaque plan d’une musique envahissante comme on en entend trop souvent. Troisièmement, elle accepte de suivre un scénario assez pauvre, sans twists, ni rebondissements ; un scénario qui s’étire sur plus de deux heures et se donne le temps de nous faire ressentir de l’intérieur l’ennui mortel que l’inanition, l’endoctrinement idéologique et un travail harassant peuvent provoquer chez des populations emprisonnées.

D’abord, j’ai tué mon père n’est pas sorti en salles. Il a été directement diffusé sur Netflix en 2017.

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Le Bureau des légendes – saison 5 ★★★☆

Me voilà bien embêté : comment commencer, en en résumant le contenu comme je le fais traditionnellement , ma critique de la saison 5 du Bureau des légendes sans en dévoiler les ressorts ? Les initiés comprendront mon dilemme.

Tout le monde a entendu parler du Bureau des légendes, cette série produite par Canal plus et réalisée par Eric Rochant. Ceux qui en ont vu les quatre premières saisons, en 2015, en 2016, en 2017 et en 2018, savent déjà tout des aventures de Malotru (Mathieu Kassovitz), de Phénomène (Marina Loiseau), de Marie-Jeanne (Florence Loiret-Caille), orphelins depuis la saison 3 de Jean-Pierre Darroussin et rejoints à la saison 4 par Mathieu Amalric et à la 5 par Louis Garrel. Les autres n’ignorent pas que la série raconte les aventures d’espions français « sous légende » obligés à vivre dans le mensonge pour mener à bien les missions d’infiltration qui leur sont confiées.

Les saisons précédentes nous avaient déjà fait voyager en Iran, en Syrie, en Russie – où Guillaume Debailly alias Paul Lefebvre alias Malotru s’est retrouvé à l’ultime épisode de la saison 4 en bien périlleuse posture. La saison 5 est tout aussi cosmopolite qui nous fait visiter l’Égypte, le Yemen et le Cambodge. Le problème est que ces sauts de puce sont décousus. Là où les précédentes saisons étaient authentiquement géopolitiques, la dernière a le défaut d’être touristique.

On sent les responsables de la série hésiter depuis qu’Eric Rochant a annoncé son départ : la cinquième saison sera-t-elle la dernière ? faut-il en boucler les arcs narratifs dans un ultime épilogue ? ou en ouvrir de nouveaux pour préparer, si le succès l’appelle, les saisons suivantes ? Du coup, la cinquième saison, le cul entre deux chaises, fait un peu les deux à la fois, sacrifiant quelques personnages secondaires (dont on taira les noms sauf à se faire accuser de spoiler), ouvrant à d’autres un avenir prometteur… Un regret : la quasi-absence de Sara Giraudeau qui a cédé le devant de la scène à Florence Loiret-Caille.

Eric Rochant, donc, a quitté le navire. Il a laissé la direction des deux derniers épisodes à Jacques Audiard, sans doute l’un des tout meilleurs réalisateurs français contemporains sinon LE meilleur (Sur mes lèvres, De battre mon cœur s’est arrêté, Un prophète, Dheepan…). La France entière – ou du moins celle qui a la chance d’être abonnée à Canal – retenait son souffle lundi soir avant de les découvrir en exclusivité. Quelle ne fut sa déception ! Il suffit de lire les commentaires assassins sur les réseaux « pas si sociaux » pour s’en convaincre. Il faut dire que Rochant lui avait un peu savonné la planche en bouclant l’intrigue à la fin de l’épisode 8. Il ne restait plus à Audiard qu’à signer un long coda élégiaque, où les frontières entre la réalité et le rêve se dissipent dans l’esprit des principaux protagonistes durablement traumatisés par les 48 épisodes précédents. C’est beau comme un Requiem, sauf qu’on aimait le Bureau pour ses accents symphoniques.

PS : Une erreur subtile s’est glissée dans cette critique. L’avez-vous dépistée ?

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Kalifat ★★★☆

Pervin vit à Raqqah en Syrie avec son bébé et son mari qui a rejoint les rangs de l’État islamique. Désillusionnée, elle veut rentrer en Suède.
Pendant ce temps, à Stockholm, Sulle, une jeune lycéenne en pleine crise d’adolescence, se laisse endoctriner et prépare son départ pour Raqqa.
Le lien entre les deux jeunes femmes ? Ibbe, un terroriste sous couverture qui prépare sur le sol suédois un attentat, et Fatima, une policière coriace en conflit avec sa hiérarchie.

La radicalisation est un thème à la mode – même si la défaite de Daech fait lentement perdre à ce sujet sa brûlante actualité. Il a constitué la matière d’un grand nombre de films ces dernières années dont j’ai systématiquement fait la critique : La Désintégration, Made in France, Les Cowboys, Le ciel attendra, Mon cher enfant, Exfiltrés, Le Jeune Ahmed, L’Adieu à la nuit

J’écrivais dans l’une d’elles l’an dernier :
« Il y a deux façons de filmer la radicalisation. La première, « à l’américaine » prend le parti assumé de l’action, reconstituant (dans les sables marocains) les tentatives d’infiltration de courageux Occidentaux pour démanteler des filières jihadistes. (…) La seconde, « à la française » est plus psychologique : elle s’intéresse moins aux jihadistes syriens qu’aux effets que leur message produit en France (…). Si l’on était pédant, on dirait que cette dichotomie reproduit le débat qui oppose Gilles Kepel et Olivier Roy sur les racines de la radicalisation. Le premier – dont on retrouve les prémisses dans le cinéma « américain » – considère que l’enjeu est politique voire civilisationnel. Le second au contraire considère que la radicalisation est avant tout un processus individuel, une forme de « nihilisme générationnel ». »

Le pari réussi de Kalifat, une série suédoise en huit épisodes de cinquante-deux minutes, est de s’inscrire précisément à l’intersection de ces deux tendances. Elle décrit comment la radicalisation s’opère et nous fait ressentir l’impuissance d’un père face à un enfant qui lui échappe. Avec plus d’efficacité encore, elle entretient un suspense complexe et rebondissant.

On touche du doigt avec Kalifat la supériorité structurelle de la série sur le film. Car, en plus de six heures, qu’on peut découper à loisir, confinement oblige, l’intrigue se complique, les personnages s’épaississent (et je ne parle pas ici des spectateurs, vautrés sur leur sofa, qui prennent des kilos). Même si le scénario n’est pas toujours très crédible, il est sacrément bien huilé et nous aspire vers une conclusion implacable. À la fin du dernier épisode, l’action se clôt. C’est suffisamment rare pour être salué, certains scénaristes ayant la fâcheuse tendance, dans l’espoir de signer une saison suivante, de laisser l’intrigue en suspens. Pour autant, je lis ici ou là qu’une saison 2 de Kalifat serait à l’étude, succès de la première saison oblige.

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