
Le 7 octobre 2023, Liat et Aviv Atzvili, résidents du kibboutz de Nir Oz, proche de la bande de Gaza, sont enlevés avec quelque 250 autres otages par le Hamas et disparaissent. Le documentariste américain Brandon Kramer, apparenté au père de Liat, un binational israélo-américain, prend des nouvelles de son lointain cousin qui s’apprête à venir à Washington sensibiliser les milieux dirigeants à la libération de sa fille. La caméra au poing, il ne le quittera plus.
Le 7-octobre est (aussi) un sujet éminemment cinématographique. L’assaut meurtrier du Hamas, la traque et la mise à mort de plus d’un millier de citoyens israéliens, les prises d’otages et la longue attente de leur libération constituent un matériau exceptionnel dont le cinéma aurait pu s’emparer. Plus de deux ans après les faits, il est étonnant qu’il ne l’ait pas fait plus souvent. Holding Liat est, à ma connaissance, le premier film sorti en France qui traite le sujet (en attendant la sortie de Collapse le 6 mai prochain et celle d’A Letter to David qui n’est toujours pas programmée).
Il le fait sous la forme d’un documentaire. Sa seule existence est incroyable. Comment imaginer que la famille d’un otage ait accepté un tel tournage ? qu’elle ait accepté la présence d’une caméra dans son intimité et dans des moments aussi dramatiques ? Souci de documenter un pan de l’histoire familiale ? narcissisme ? inconscience ?
Le sujet du film pouvait laisser craindre un traitement lacrymal et univoque : une famille attend anxieusement la libération de l’otage, traverse des montagnes russes émotionnelles au fur et à mesure des informations qu’elle reçoit et des espoirs de libération que ces informations nourrissent. Et le tout se termine soit par l’explosion de joie des retrouvailles, soit par l’explosion de tristesse de l’annonce du décès. Mais Holding Liat se révèle autrement plus riche.
Cette richesse, il la doit à la famille de Liat. Ses parents sont des Juifs sionistes ashkénazes du New Jersey, animés par l’idéal sioniste, venus travailler dans un kibboutz au début des années 70 et installés en Israël depuis lors. Le propre oncle de Liat faisait partie de l’équipée sioniste mais a fait demi-tour au bout de deux ans, dégoûté de découvrir que l’État sioniste se construisait sur la base de la négation de l’identité palestinienne, et est retourné en Oregon enseigner l’histoire du Moyen-Orient. Le père de Liat, lui, est resté en Israël ; mais il nourrit une hostilité atavique à l’égard de la droite religieuse et de Benjamin Netanyahou auquel il reproche d’avoir pris prétexte du 7-octobre pour lancer une opération de nettoyage de Gaza et de se désintéresser du sort des otages.
On le voit arpenter les couloirs des lieux de pouvoirs de Washington, y être reçu par des sénateurs et des représentants, participer même à une levée de fonds organisée par les Loubavitch et à la marche du 14 novembre sur le Mall organisée par les Jewish Federations of North America. Il ne partage pas leurs opinions politiques et ne se retient pas de temps en temps de leur apporter la contradiction ; mais il sait que la libération de Liat lui fait devoir de taire ses critiques.
Je recommande chaleureusement ce documentaire à tous, sioniste ou anti-sioniste, pro- ou anti-palestinien. La dignité et la grandeur d’âme de ses protagonistes forcent l’admiration, notamment celles de la mère, taiseuse, mais qui n’en pense pas moins, de Liat, qui tente, sans toujours y parvenir, d’endiguer la colère de son mari. Holding Liat est tout sauf un film de propagande ; mais l’image qu’il donne d’Israël est positive. Il montre que dans ce pays, riche de tant de vagues d’immigration, de tant de sensibilités politiques différentes, le dissensus et l’esprit de nuance ont droit de cité. Il montre qu’on peut être horrifié par les attaques du 7-octobre, qu’on peut même, comme c’est le cas de la famille de Liat, en être la victime, mais qu’on peut pour autant critiquer les représailles massives ordonnées par Netanyahou à Gaza.








