La Frappe ★★☆☆

Enzo et sa soeur Carla ont eu une enfance cabossée. Alors qu’ils entrent péniblement dans la vie adulte, qu’Enzo a une petite amie, que Carla entre à la fac, leur père (Bastien Bouillon) sort de prison. Enzo l’accueille à bras ouverts ; Carlo au contraire refuse de le revoir. Un passé longtemps tu ressurgit.

La Frappe traite d’un sujet douloureux, que la bande-annonce divulgâche malheureusement, alors que le film ne le révèle que progressivement : quel héritage un père abusif laisse-t-il à ses enfants ? Enzo, trop tôt sevré de l’amour de ses parents, est en demande. Sa sœur, plus lucide que lui, sait ce que ce manque cache. La violence se transmet et Enzo en fera la douloureuse expérience.

Le sujet est servi par une interprétation hors pair. Bastien Bouillon fait ici la démonstration de la richesse de son talent : il excelle non seulement dans les rôles de gentil gars (comme on le verra la semaine prochaine dans Histoires de la nuit par exemple) mais sait aussi déployer un jeu ambigu dans les rôles de sale type comme ici. Il est accompagné de deux révélations. Bravo à la directrice de casting pour avoir déniché Diego Murcia et Romane Fringelli, pépites de talent brut.

Hélas ces deux qualités là sont pénalisées par deux défauts rédhibitoires. Le premier est une caméra qui a décidé à tout prix de filmer les corps au plus près. Au risque de la myopie. Le premier plan, à fleur de peau, annonce la couleur. La suite est à l’avenant. Conséquence : le spectateur passe le film à reculer dans son siège et à régler ses lunettes de vieux presbyte.

Autre défaut : le tempo trop mou d’un film qui ne dure qu’une heure quarante cinq mais qui semble pourtant bien long faute de rebondissements.

La bande-annonce

Salvation ★★★☆

De nos jours peut-être, au fin fond de l’Anatolie, deux clans s’affrontent. Les Hazaran regroupés autour d’un piton rocheux ont, à la demande de l’État turc, participé à la lutte contre les « terroristes » et s’estiment bien mal payés en retour. Car les Bezari, qui possèdent les champs mis en valeur plus bas dans la vallée par les Hazaran, souhaitent les en expulser. Le leader des Hazaran, le cheikh Ferit, redoute l’escalade et appelle ses partisans à la modération ; mais le propre frère du cheikh, hanté par d’inquiétantes visions nocturnes, fomente une révolte.

Il y a trois ans était sorti en France, après sa projection à Cannes l’année précédente dans la section Un certain regard, Burning Days du turc Emin Alper. Ce polar poisseux ne m’avait qu’à moitié convaincu. En voyant la bande annonce de Salvation, j’ai eu l’impression que son réalisateur avait tourné le même film : mêmes décors anatoliens austères et impressionnants, même ambiance étouffante, mêmes enjeux…

Pour autant, s’il a le même parfum (et si donc il faut vivement le recommander à ceux qui ont vu et aimé Burning Days), Salvation m’a semblé beaucoup plus intéressant. Raison pour le recommander à tous ceux qui n’ont pas vu Burning Days…. et à ceux qui l’ont vu et qui ne l’ont pas aimé. Bref….

Salvation en effet ne se limite pas à évoquer la Turquie et ses âpres guerres de clans (le scénario est inspiré d’une histoire vraie qui s’est déroulée dans le sud-est du pays en 2009). Il touche à l’universel. Il rappelle les tragédies grecques – un comble pour un film turc ! Il évoque comment naît une révolte puis une guerre causée par des hommes qu’aveuglent la peur et la superstition.

Et il y réussit parfaitement. Salvation prend le temps – il dure deux heures – de laisser monter la tension. Quasiment sans sortir du village – le film aurait, selon moi, eu plus de puissance encore si, comme dans Le Rivage des Syrtes, il n’avait jamais montré les Bezari et les avait seulement décrits comme une menace lointaine et peut-être fantasmée – il accumule au fur et à mesure toutes les pièces menant l’intrigue à sa conclusion inéluctable.

Une scène m’a particulièrement impressionné. Elle se situe aux deux tiers du film environ (attention spoiler). Elle montre comment le cheikh Ferit perd le pouvoir et comment son frère Mesut le lui prend. Tout se joue en une seule séquence pendant laquelle l’autorité du cheikh ploie tandis que celle de son frère croît en jouant sur les peurs et les haines de ses coreligionnaires.

Comment le film aurait-il dû se finir ? Certes, sa dernière image est marquante voire inoubliable. Mais je me demande si Salvation n’aurait pas eu plus de force encore s’il s’était arrêté cinq minutes plus tôt, à la fin de la harangue exaltée de Mesut.

La bande-annonce

Trois adieux ★★★☆

Marta (Alba Rohrwacher) est prof de sport dans un lycée romain ; Antonio (Elio Germano) est un chef qui vient d’ouvrir son restaurant. Marta et Antonio sont en couple depuis sept ans mais Antonio claque la porte après une bête dispute. Marta a du mal à encaisser la séparation. Sa santé s’en ressent.

Je me souviens du choc que j’ai ressenti devant Ma vie sans moi et The Secret Life of Words, les deux films, tournés avec Sarah Polley, qui ont lancé la carrière d’Isabel Coixet, une jeune réalisatrice espagnole hyperdouée. Les hasards de la vie m’ont conduit via son compagnon, l’Américain Reed Brody, à la rencontrer et même, privilège rare, à jouer un petit rôle dans sa dernière série, Quelqu’un devrait interdire les dimanches après-midi.

Aussi n’aurais-je raté pour rien au monde l’avant-première de son dernier film. Isabel et Reed étaient là et Isabel a présenté le film avec l’ironie et l’intelligence mordantes qui la caractérisent, loin des formules embarrassées dont la plupart des producteurs nous infligent dans ce genre d’exercices.

Trois adieux est l’adaptation du tout dernier recueil de nouvelles de l’écrivaine sarde Michela Murgia. Le cancer du rein qui l’a emportée à l’été 2023 l’avait empêchée de voir sa publication. Le recueil s’intitulait Tre Ciotole, ce qui je crois signifie littéralement « trois bols ». Isabel Coixet a choisi un autre titre pour la version internationale de son film. « Trois adieux » évoque les trois étapes du détachement progressif de Marta.

Isabel Coixet était menacée par un écueil : celui de filmer Rome – qui l’a déjà été si souvent par d’immenses réalisateurs (Fellini, Scola, Moretti, Sorrentino…) – comme une carte postale avec ses passages obligés devant le Colisée et la Piazza Navona. Elle l’évite en s’attachant à des détails : une statue de madone enchâssée dans un mur, un vieux barista penché sur sa Cimbali…

Si Ma vie sans toi, qui racontait une histoire similaire, était dramatique et poignant, Trois adieux est plus apaisé. C’est un film léger, gracieux, zen oserais-je dire. La responsabilité en revient à Alba Rohrwacher, qui décidément est l’une des actrices les plus convaincantes du moment. Elle réussit à être en même temps grave et légère. Elio Germano (Berlinguer, la grande ambitionSuburraAlaskaAmerica Latina…) sexy en diable, lui donne la réplique et n’a pas un rôle facile. Un coup de chapeau aux seconds rôles, avec le seul regret de les voir trop peu : Galatea Bellugi, dont on avait déjà noté dans Cinque Secondi que l’italien était son autre langue maternelle, et Francesco Carril.

La bande-annonce

La Fille Condor ★☆☆☆

Ana est une jeune orpheline recueillie par Clara, la sage-femme d’un petit village quechua perdu sur l’Altiplano. Excellente chanteuse dont les mélodies accompagnent les accouchements, Ana accompagne depuis toujours Clara chez les parturientes, l’assiste durant leur travail et se destine à prendre sa succession. Mais, sous l’influence d’une amie plus dévergondée qu’elle, elle se laisse fasciner par les lumières de la ville et s’enfuit à Cochabamba. La communauté, frappée par une succession de catastrophes, demande alors à Clara de partir à sa recherche et de la ramener.

Rares sont les films qui nous viennent de Bolivie. Je crois même n’en avoir jamais vu, même si en cherchant bien, on en trouverait certainement : Le Sang du condor (1969), Chuquiago (1977), La Nation clandestine (1989)… Aussi, par curiosité pour ce merveilleux petit pays andin, où notre ami Olivier nous a accueillis en 2003 et où il est aujourd’hui le talentueux ambassadeur de France, je suis allé voir ce petit film sorti dans quelques rares salles parisiennes au cœur de l’été.

J’y ai certes (re)vu les paysages somptueux de l’Altiplano. J’y ai certes entendu les intonations déconcertantes du quechua. Mais au-delà de ce parfum d’exotisme, je n’ai pas été touché par cette histoire d’émancipation, trop sage et trop cousue de fil blanc, cherchant le juste équilibre entre l’affirmation de soi et la fidélité à ses racines.

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The Dog Stars ★☆☆☆

En 2035, dans une Amérique post-apocalyptique dévastée par un virus meurtrier, seules quelques poches d’humanité survivent en guerre les unes contre les autres L’une d’elles occupe un aérodrome perdu aux fins fonds du Colorado. Deux hommes y vivent. Hig (Jacob Elordi sexy à souhait) est un mécano débrouillard, hanté par la mort de son épouse. Bangley (Josh Brolin) est un ex-Marine aguerri. Quel avenir peuvent-ils espérer ?

On a déjà vu bien des films post-apocalyptiques. Hig et son chien en rappellent beaucoup, à commencer par Will Smith dans I am a Legend. Le genre semble essoré et on ne voit pas très bien ce que l’immense Sir Ridley Scott  (Alien, Blade Runner, Thelma et Louise, Gladiator, etc.) est allé chercher dans le best-seller de Peter Heller.

Pas grand-chose sinon la réitération de situations, de personnages et de scènes qu’on a déjà vus mille fois sans déplaisir. Des paysages à couper le souffle façon Jeremiah Johnson ? Check. L’alliance d’un gentil au grand cœur prêt à tendre la main et d’un dur-à-cuire à la gâchette facile ? Check. Le veuf éperdu qui renaîtra à l’amour dans les bras d’une donzelle plus jeune (Margaret Quilley en improbables débardeur et mini-short) ? Check.  L’hostilité de hordes sauvages façon Mad Max ou Assaut ? Check. Une séquence complètement hors sujet avec son lot de méchants déjantés et cannibales ? Check.

The Dog Stars coche laborieusement toutes les cases du survival. Le même film aurait été tourné, à la virgule près, il y a vingt ans – avec Robert Pattinson et Russell Crowe dans les rôles principaux. Si l’on est de bonne humeur, on goûtera ce spectacle régressif. Sinon….

La bande-annonce

L’Inconnue ★★☆☆

David Zimmerman (Niels Schneider, méconnaissable sous une barbe christique, vingt kilos en moins) est un artiste qui marche sur les pas de son père en photographiant la lente urbanisation de la banlieue parisienne. Volontiers asocial, il cède à la pression de ses amis pour les accompagner à une fête mexicaine délirante où il accepte le cachet offert par un inconnu et retrouve, dans la foule, Eva, une actrice allemande, qu’il avait croisée quelques jours plus tôt lors d’une réception (Léa Seydoux, qui relève de couches, vingt kilos en plus). Après avoir fait l’amour sans un mot avec elle dans un sous-sol glauque, David vit la plus incroyable des expériences : il se réveille dans le corps de la jeune femme. Epouvanté, paniqué, il part à sa recherche.

Arthur Harari est l’un des réalisateurs les plus intéressants de sa génération. Il forme avec Justine Triet, dont il a co-écrit le scénario d’Anatomie d’une chute, un power couple français. L’Inconnue est son troisième long métrage après Diamant noir (avec Niels Schneider déjà dans le rôle principal) et Onoda, qui avaient légitimement fait parler d’eux. Arthur Harari adapte ici la bande dessinée qu’il a co-écrite avec Lucas, son frère cadet. Le cinéma est chez les Harari une affaire de famille puisque Tom, le frère aîné, est le chef opérateur des films d’Arthur.

L’Inconnue peut désorienter. Parce que son sujet dépasse l’entendement : l’échange de corps (l’expression américaine, body swap, est plus parlante encore), s’il est devenu un sous-genre cinématographique, relève, à ce jour tout du moins, de la science-fiction. Parce que le scénario cherche moins à expliquer les causes de ce curieux phénomène qu’à en montrer les conséquences et laisse bien des questions irrésolues. Bref, on peut n’y rien comprendre et sortir de la salle deux heures vingt plus tard passablement agacé.

Mais c’est précisément son approche naturaliste qui rend L’Inconnue intéressant. Un phénomène fantastique y est décrit sans artifice, ses conséquences sont froidement analysées, sans utiliser les ficelles du cinéma fantastique ou de la comédie. On ne verra dans L’Inconnue aucune puissance surnaturelle à l’œuvre ni aucun quiproquo loufoque. On se posera simplement une question vertigineuse : que ferions-nous si un beau (!) matin, nous nous retrouvions dans un autre corps ? Il se trouve que les deux principaux protagonistes franchissent la barrière des genres. On aurait pu penser que la question du transgenrisme soit plus creusée : que ressent-on non seulement quand on change de corps, mais au surplus quand on change de genre ? Elle ne l’est pas. tant mieux – tellement elle est devenue galvaudée dans le cinéma contemporain – ou tant pis – elle soulève des questions passionnantes.

Toute la seconde partie du film – après que l’histoire s’est lestée d’un troisième personnage dont je ne dirai rien – oblige le spectateur à une gymnastique intellectuelle compliquée et stimulante : qui est dans le corps de qui ? Le jeu est amusant, mais finit par lasser, d’autant que le film on l’a dit est d’une durée hors normes. Certes, il nous offre dans sa dernière ligne droite, une échappée belle, près de chez Julien Gracq, à Ingrandes-sur-Loire, loin de la pluie et de la brume hivernales dans lesquelles le film se déroulait jusqu’alors. Mais ce soleil printanier ne résonne pas avec le tour tragique que prend le scénario.

La bande-annonce

Bombonera ★☆☆☆

Enzo (Soufiane Guerrab) est un ancien joueur de football qui a mal tourné. Il vit de petites combines, de paris truqués, sur le dos de joueurs qu’il prétend épauler. Dans un tournoi de football de rue, il repère Lisa (Emma Boumali), une talentueuse joueuse de quatorze ans à peine. Il y voit aussitôt un investissement prometteur et va se rapprocher de la mère de l’adolescente (Vimala Pons) pour la persuader de lui confier la carrière de sa fille.

Après un documentaire sur le football de rue tourné en 2016, le réalisateur Syrine Boulanouar traite le même sujet, cette fois-ci sous l’angle de la fiction. Elle multiplie les séquences filmées au ras du bitume qui transcendent la virtuosité des joueurs : dribbles, petits ponts, feintes…

Le problème est que ces séquences deviennent vite répétitives. L’autre problème est qu’elles sont censées venir en appui d’un scénario faiblard qui accumule les poncifs et qui est construit autour de deux enjeux dont on connaît par avance le dénouement : l’équipe de la Hess où Laura a été sélectionnée remportera-t-elle le tournoi ? le pas si méchant Enzo finira-t-il par avouer à Laura et à sa mère son trouble passé ?

Le dernier problème est le choix de la jeune actrice qui interprète Lisa. Certes, Emma Boumali est une bonne actrice débordante d’énergie. Mais c’est une exécrable footballeuse et le chef opérateur ne réussit pas à nous faire croire en son talent.

La bande-annonce

Paradise ★★☆☆

Paradise a pour héros deux jeunes hommes, à peine sortis de l’enfance que rien a priori ne semble relier.
D’un côté, au Ghana, Kojo qui grandit sans mère aux côtés de son père, un pêcheur. De l’autre, au Québec, Antoine qui grandit sans père aux côtés de sa mère, laquelle a noué une relation avec un capitaine américain au long cours.

Paradise est un film québécois à la construction originale. Comme son affiche renversante (!) le montre, comme son pitch l’annonce, il est tout entier construit autour de l’imbrication de deux histoires a priori sans lien entre elles.

Il ne faut rien dire de ce lien. Sa découverte, au mitan du film, est sacrément étonnante. Rien ne me l’avait laissé deviner. Vous surprendra-t-elle autant qu’elle m’a surpris ?

Ce lien ouvre sur un autre film : celui précisément où les chemins de Kojo et d’Antoine vont se croiser. Le film avait le choix entre plusieurs options. Celle qu’il choisit n’est pas la plus crédible. Elle n’est pas non plus la plus réussie.

(Attention spoiler)
Paradise creuse une question sacrément contemporaine : celle de nos solitudes immenses, de la façon de les combattre et de la crédulité déconcertante qu’on peut alors manifester.

Le sujet est fascinant. Il prête à rire alors qu’il est diablement sérieux. Anne Deneuchatel, la victime de l’arnaque au « faux Brad Pitt », en a fait les frais. Je serais curieux de lire le livre qu’elle a tiré de cette rocambolesque histoire. Comment fonctionnent les « brouteurs » ? quel public visent-ils ? quels ressorts actionnent-ils ? quel est leur taux de succès et d’échec ? comment leurs victimes tombent-elles sous leur emprise ? se relèvent-elles de leur désillusions après avoir compris qu’elles ont été flouées ? ont-elles des recours juridiques ?

En 2023, Armel Hostiou avait raconté dans Le Vrai du faux comment il était allé au Congo sur la piste de l’homme qui avait usurpé son identité pour créer un faux compte Facebook. Colin Niel avait dans Seules les bêtes, un livre chorale à la construction savamment sophistiquée, utilisé un tel personnage. J’avais beaucoup aimé l’adaptation que Dominik Moll en avait tirée. Paradise traite le sujet moins sous l’angle du thriller que sur celui du drame grec presqu’élégiaque. Pas sûr que ce parti pris poétique soit le meilleur angle pour traiter cette question passionnante.

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Dégel ★☆☆☆

Inès a neuf ans. Ses parents sont partis à Séville à l’Exposition universelle où, cette année-là, le pavillon chilien expose un morceau d’iceberg. Inès a été confiée à la garde de ses grands-parents qui possèdent un hôtel dans une station de ski dans les Andes chiliennes qu’ils s’apprêtent à vendre. L’hôtel accueille une délégation de skieurs allemands de haut niveau venus skier dans l’hémisphère sud pendant l’hiver austral. Inès, que le personnel de l’hôtel a prise sous sa protection, se lie d’amitié avec une jeune skieuse, Hanna, que ses camarades ont prise en grippe. Jusqu’au jour où Hanna disparaît mystérieusement…

Projeté à Cannes dans la section Un certain regard, Dégel est le deuxième volet d’un triptyque commencé en 2022 avec Chili 1976, qui mettait en scène les dilemmes moraux de la grande bourgeoisie pendant la dictature. Ce film-ci croise la petite histoire avec la grande : celle de l’histoire du Chili et de l’impossible anamnèse des années de dictature. Les cadavres des disparus retrouvés six pieds sous terre, la glace qui fond, découvrant ce qui était trop longtemps resté enseveli sous elle, Hanna disparue dans la montagne et qu’on retrouvera peut-être au dégel : la métaphore est lourdement soulignée. Trop peut-être.

Dégel m’a rappelé L’Engloutie, un film français sorti l’hiver dernier : mêmes décors neigeux, même mystérieuse disparition, même plongée dépaysante dans l’histoire (même si Dégel se déroule en 1992 au Chili alors que L’Engloutie se déroulait en 1900 dans les Alpes briançonnaises). Sa jeune héroïne m’a rappelé l’enfant de Crias Cuervos, ses cheveux noir corbeau, sa coupe au bol et le regard plein d’interrogations qu’elle porte sur un monde, enfermé dans ses non-dits, qu’elle ne comprend pas.

Dégel a certes des qualités. C’est un film sur la dictature et ses lourds non-dits, sur la perte de l’innocence, sur l’impossibilité de tout comprendre. Mais il réussit si bien à nous désorienter, dans son récit cotonneux, qu’il finit par nous perdre.

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La Fin d’Oak Street ★☆☆☆

La famille Platt vit dans une banlieue américaine middle classe semblable à tant d’autres. Le père (Ewan McGregor) vient de perdre son mari et livre des pizzas en cachette de sa femme. La mère (Anne Hathaway) écrit en cachette de son mari une séparation qu’elle n’a pas le courage d’exécuter. Leurs deux enfants adolescents vivent dans la crainte du divorce de leurs parents.
C’est cette famille banale d’une banlieue banale qui va vivre une histoire incroyable : tout le quartier va être projeté dans le temps, des centaines de millions d’années en arrière, à l’époque des dinosaures.

Faut-il prendre ce blockbuster américain, sorti au cœur de l’été, qui a subi de plein fouet la concurrence de L’Odyssée et de Spider Man, au premier ou au second degré ?

Au premier degré, c’est un film familial – même si certaines scènes particulièrement sanglantes ont entraîné son classement PG13 aux Etats-Unis. Il a le parfum des films Amblin des années 80. D’ailleurs son action se situe en 1982, l’année même de la sortie d’E.T. et il est produit par J.J. Abrams, qui réclame l’héritage de Steven Spielberg. Ses effets spéciaux sont parfaitement léchés. Ses héros sont de ceux dans lesquels chacun.e pourra se reconnaître. Et son happy end prévisible rachètera les jump scares (littéralement sursaut de terreur) que son scénario rebondissant provoque.

Y a-t-il un second degré ? C’est le moins qu’on pouvait attendre d’un réalisateur aussi affûté que David Robert Mitchell, qui en 2014 avec It Follows avait dynamité les codes du film d’horreur, avait ensuite signé en 2018 le curieux Under the Silver Lake avant de connaître une longue traversée du désert. La Fin d’Oak Street dynamite-t-il les codes du film de dinosaures ? Pas sûr. Certes on peut, en cherchant bien, trouver ici ou là quelques clins d’œil transgressifs : ainsi de cette scène loufoque où nos deux héros tombent nez à nez, si j’ose dire, avec deux dinosaures… en plein coït. Ainsi aussi de la mort de l’un des personnages principaux dont on se dit qu’elle bat en brèche l’un des principes non écrits de Hollywood.

Mais hélas, ces rares audaces ne sauvent pas ce film banal de sa médiocrité. On tourne gentiment en rond pendant une heure trente jusqu’à ce que le scénariste, son parcmètre étant presque épuisé, décide de rendre les armes. Les dinosaures de Jurassic Park peuvent dormir sur leurs deux oreilles. Leur ère n’est pas encore achevée.

La bande-annonce