Édouard, mon pote de droite ★★☆☆

Laurent Cibien et Édouard Philippe ont usé leurs fonds de culotte sur les mêmes bancs d’école. Vingt-cinq ans plus tard, le premier, devenu documentariste, filme la campagne électorale du second, candidat à sa succession à la mairie du Havre en mars 2014.

J’ai moi aussi usé mes fonds de culotte sur les mêmes bancs d’école que le député-maire du Havre. Nous avons obtenu la même année le diplôme de Sciences Po – où Édouard militait chez les jeunes rocardiens – puis l’ENA et le Conseil d’État. Sauf que nos destins ont ensuite divergé : pendant que je passais mes journées au cinéma, Édouard Philippe s’est engagé en politique aux côtés d’Alain Juppé qu’il a secondé dans la création de l’UMP. Conseiller municipal du Havre en 2001, conseiller général en 2008, maire du Havre et président de la communauté d’agglomération en 2010, député de la 7ème circonscription de Seine-Maritime en 2012, Édouard Philippe gravit une à une les marches du pouvoir et deviendra probablement ministre si son mentor remporte la prochaine présidentielle.

Le documentaire de Laurent Cibien s’inscrit, nous dit le réalisateur dans un « travail au long cours sur la fabrique du pouvoir dans la France contemporaine ». Le résultat n’est hélas pas à la hauteur de ce programme ambitieux.

Édouard, mon pote de droite hésite entre deux projets : la description d’une campagne municipale qui réhabiliterait le politique dans ce qu’il a de plus modeste et le portrait d’une « bête » politique, maire aujourd’hui, ministre demain.

La caméra de Laurent Cibien ne cherche pas à piéger son sujet. On est loin des documentaires décapants de Yves Jeuland sur Georges Frêche ou de Stéphane Bron sur Christoph Blocher. Le député-maire y apparaît toujours à son avantage. Sa bonne humeur est insubmersible. Le doute jamais ne l’effleure. Il travaille en musique, sans donner l’impression que cette campagne lui demande un effort ou lui impose un sacrifice. Il ponctue chacune de ses interventions de petites blagues promptes à susciter la sympathie. Est-ce un air qu’il se donne ou le portait fidèle de sa personnalité ? Pour le connaître un peu, je pencherai pour la seconde option.

Laurent Cibien nous parle de la politique : la constitution de la liste municipale, l’organisation des meetings de campagne, la tournée des bureaux de vote le jour du scrutin, la victoire dès le premier tour… Mais à aucun moment ne sont évoqués les sujets de fond : quel projet Édouard Philippe et ses co-lisitiers proposent-ils pour Le Havre ? comment cette campagne s’inscrit-elle dans le contexte national (le nom du président de la République n’est pas prononcée une seule fois) ? Sans doute, comme le dit le député-maire, l’enjeu est-il local : « Il n’y a pas de tramway de gauche ou de tramway de droite ». Sans doute le documentaire de référence de Raymond Depardon 1974, une partie de campagne n’évoquait-il guère plus les sujets de fond de la campagne présidentielle de Valéry Giscard d’Estaing. Pour autant on regrette la superficialité d’un portrait qui reste à la surface d’un homme et de ses convictions.

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Un vrai faussaire ★☆☆☆

Guy Ribes est un faussaire qui, pendant plus de trente ans, a peint des toiles de maîtres. Arrêté, jugé et condamné, il témoigne à visage découvert.

Sa vie avait déjà fait l’objet d’un livre publié l’an passé aux Presses de la Cité (« Autoportrait d’un faussaire »). On y découvrait les arcanes faisandés du marché de l’art, ses entremetteurs véreux, ses experts peu scrupuleux, ses collectionneurs prétentieux. Mais le documentaire a sur le livre l’avantage de nous montrer le faussaire à l’œuvre. D’un talent incroyable, ce stakhanoviste de la peinture réussit à peindre à la manière d’artistes aussi différents que Picasso, Léger ou Matisse. Il ne s’agit pas de reproduction à l’identique, de « faux », mais de « pastiches » amalgamant plusieurs œuvres, plus difficiles à démasquer si le faussaire est doué. Et Guy Ribes l’est plus qu’à son tour.

Le personnage est truculent. On le croirait tout droit sorti d’un film dialogué par Audiard. Le documentariste Jean-Luc Leon s’est laissé fasciner par son sujet, laissant trop tard la parole à d’autres protagonistes : un collectionneur que Ribes a pigeonné, le policier qui l’a arrêté, le procureur qui a demandé sa condamnation… Leurs témoignages, notamment celui du policier, forment d’utiles contrepoints aux affabulations du faussaire. Ainsi, le personnage se dégonfle. L’ogre fascinant, l’artiste surdoué devient un misogyne répugnant, un mythomane pathétique.

Plus grave encore, le sujet est gâché par une réalisation paresseuse. Le documentaire n’est tendu par aucun fil rouge, par aucun suspense. Il s’agit d’une longue interview mise en image qui a défloré son sujet au bout de trente minutes. Rien à voir avec « Merci patron ! » qui construit une histoire d’espionnage drolatique pour dénoncer les pratiques du groupe LVMH ou avec « Le Challat de Tunis » qui créait un suspense haletant autour de la légende urbaine d’un « balafreur » à moto zébrant les fesses des femmes trop court vêtues.

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Chala, une enfance cubaine ★★☆☆

(« Les quatre cent coups » + « Entre les murs »)x Cuba = « Chala ». Soit l’histoire d’un petit Cubain attachant que l’enseignement d’une maîtresse d’école comme on n’en fait plus va sauver.

« Chala » est noyé dans les bons sentiments. Un jeune garçon, la douzaine, de père inconnu, vit avec sa mère, prostituée et toxicomane. Il occupe ses loisirs avec les animaux : des pitbulls entraînés pour des combats de chiens (vous voyez le symbole : la violence et l’enfer du jeu) et des pigeons voyageurs (vous (re)voyez le symbole : la liberté et le désir d’évasion). Dans cet univers de brutes, le seul espoir est à l’école où Chala est l’élève de Carmela. La soixantaine, celle-ci ne vit que pour ses élèves depuis que sa fille a émigré aux États-Unis. On dirait l’instituteur de « Être et avoir ». Pour couronner le tout, Chala est amoureux de sa camarade de classe, la ravissante Yeni dont le père, qui réside à La Havane sans permis de séjour, est menacé d’expulsion.

À ce niveau de bien-pensance, on frise l’asphyxie. Mais on en est sauvé par tout le reste : la qualité de la direction d’acteurs, le rythme et la vitalité du récit, les audaces d’un scénario qui ne mâche pas ses critiques contre l’immobilisme du régime, et la lumière de La Havane.

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Sunset Song ★☆☆☆

Écrit en 1932, le roman de Lewis Grassic Gibbon est un classique. Tout collégien écossais se doit de l’avoir lu comme Voyage au bout de la nuit, Regain ou Les Thibaut dans les collèges français. Terence Davies, vénérable réalisateur septuagénaire, en signe une adaptation qui ne brille pas par son originalité. Des professeurs de littérature paresseux gagneront deux heures de tranquillité en le montrant à leurs jeunes têtes rousses.

Sunset Song a pour héroïne Chris Guthrie, une belle jeune femme dont l’intelligence la prédestine à des études supérieures, si n’étaient un père tyrannique et la Première Guerre mondiale qui menace.

Tout semble réuni pour faire de « Sunset Song » un beau film dans la veine de Tess ou Jude (deux adaptations de Thomas Hardy dont l’action se situe quasiment à la même époque) : un portrait de femme indomptable, des acteurs charismatiques (Peter Mullan qui joue d’un film à l’autre les vieux Écossais au cœur tendre ou les vieux Écossais au cœur de pierre, et la jeune révélation Agyness Deyn), une lumière magnifiant les saisons qui passent… Malheureusement, l’alchimie ne fonctionne pas.  La faute à un matériau définitivement passé de mode ? Ou à un réalisateur trop académique pour surprendre ?

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13 Hours ★★☆☆

Le 11 septembre 2012, des miliciens du groupe Ansar al-Charia proche d’Al-Qaïda, attaquent l’enceinte diplomatique américaine de Benghazi en Libye et tuent l’ambassadeur qui y était en visite. Dans un second temps, ils s’attaquent à un autre site américain en ville, une base secrète de la CIA. Les combats durent toute la nuit. Un livre écrit par le journaliste Mitchell Zuckoff raconte l’assaut du point de vue de six des membres des forces de sécurité.

Pas de publicité mensongère. Les spectateurs de 13 Hours savent à quoi s’en tenir. L’affiche explosive et la présence de Michael Bay derrière la caméra annoncent la musique : un film de guerre, testotéroné et manichéen. Par conséquent, on aurait mauvaise grâce de critiquer le dernier film du réalisateur des Transformers et de Armageddon pour son manque de subtilité.

Michael Bay fait le job et prend son temps pour le faire. 13 Hours dure… deux heures vingt-quatre. Cette durée (excessive ?) lui laisse le temps de définir les personnages : une bande de durs-à-cuire, anciens Marines ou Navy SEALs, vétérans d’Irak, écartelés entre leur vie de famille (ils sont tous mariés et pères de famille) et leur métier rémunérateur mais dangereux.  Elle lui laisse le temps de poser le cadre : la ville de Benghazi, dans l’est de la Libye, où l’État peine à asseoir son autorité face aux milices islamistes. Elle lui laisse le temps enfin de filmer les combats qui s’étirent pendant de longues heures, alternant des déchaînements pyrotechniques et de longues phases d’attente anxieuse.

On sait que les événements de Benghazi ont déclenché une polémique politicienne, Hillary Clinton étant accusée en sa qualité de secrétaire d’État d’avoir sciemment négligé la sécurité diplomatique. Michael Bay – dont le cinéma viril le rapproche plus des républicains que des démocrates – ne cherche pas la polémique et ne creuse pas cette piste. Pour le meilleur et pour le pire, son film reste au premier degré. Dans la veine de Démineurs ou de American Sniper (qui ne méritaient ni l’un ni l’autre le succès qu’ils ont eu), 13 Hours est déjà un film-culte pour les militaires déployés en opérations extérieures.

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East Punk Memories ★☆☆☆

Jeune étudiante aux Arts déco, Lucile Chaufour avait franchi le Mur au début des années 80 pour aller filmer les punks de Budapest. Trente ans plus tard, elle est retournée en Hongrie, a retrouvé les protagonistes de ses vieux films en 16 mm et les a interviewés. Unis hier dans une même exécration du système communiste, ils ont suivi des chemins bien différents. Les uns se sont parfaitement intégrés au système capitaliste, les autres sont restés des marginaux accrochés à leurs rêves nihilistes.

Lucile Chaufour tenait un matériau exceptionnel qui lui permettait de dresser une radioscopie historique de la Hongrie, avant et après la chute du Mur. Ce matériau, elle le gâche par une mise en scène terriblement plate. Avec une régularité métronomique, elle alterne les interviews « face caméra » et les images d’archives. Les interviews sont organisées autour d’une série de questions qui ne ménagent aucune surprise : comment êtes-vous devenu punk ? aviez-vous des motivations politiques ? avez-vous été en butte à l’hostilité du régime ? comment avez-vous vécu la chute du Mur ? quelle vie est la vôtre aujourd’hui ? que signifient aujourd’hui pour vous les valeurs qui étaient les vôtres à l’époque ?

La morale de ce documentaire est désespérante. Les punks d’hier sont devenus des capitalistes cyniques ou des épaves pitoyables. Éloignés les uns des autres dans le cadre asphyxiant où les enferme la documentariste, ils ont perdu l’énergie festive qui embrasait leur jeunesse. Un film sorti en 2012 du documentariste allemand Marten Persiel, Derrière le mur, la Californie racontait l’histoire similaire des skateboarders de Berlin-Est. Si sa conclusion était la même,  sa façon de restituer cette histoire haute en couleur était autrement enlevée.

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Soleil de plomb ★☆☆☆

« Trois décennies.  Deux nations. Un amour ». Sur le papier, Soleil de plomb est terriblement alléchant : trois histoires d’amours impossibles entre un Croate et une Serbe à dix ans d’intervalle. La première à l’été 1991 : la guerre civile dresse l’une contre l’autre des communautés habituées jusqu’alors à vivre ensemble. La deuxième à l’été 2001 : la guerre est finie mais ses stigmates restent bien visibles dans les villes qui peinent à se reconstruire et dans les cœurs qui tardent à se réconcilier. La troisième à l’été 2011 : la Croatie est sur le point d’entrer dans l’Union européenne et les plus jeunes n’ont pas connu la guerre sinon dans les livres d’histoire ; mais les plaies ne sont pas toutes cicatrisées.

Ainsi présenté, Soleil de plomb du Croate Dalibor Matanic pourrait passer pour le grand film sur le conflit en ex-Yougoslavie. Une sorte de Roméo et Juliette serbo-croate. Hélas ce serait lui faire trop d’éloges.

Car il ne s’agit de rien de plus que de trois moyens métrages d’une quarantaine de minutes chacun. Sans doute leur thème est-il le même : il est croate, elle est serbe, mais leur amour est impossible parce que a/ en 1991 leur communauté le proscrit b/ en 2001 le souvenir de leurs morts le leur interdit c/ en 2011 le divorce du Croate, sous la pression de sa communauté qui lui reprochait son union avec une Serbe, l’empêche de renouer les liens. Mais, comme dans tous les films à sketches, la juxtaposition de plusieurs histoires différentes conduit fatalement à les hiérarchiser (la première est ici meilleure que la deuxième elle-même plus inspirée que la troisième).

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Un monstre à mille têtes ★★★☆

Le monstre évoqué par le titre est l’administration mexicaine de la santé, sourde aux besoins des malades, qui laisse le mari de Sonia agoniser sans lui payer le médicament qui soulagerait ses souffrances. Contre ce monstre, Sonia se dresse, comme nous le ferions, en l’inondant de courriers et d’appels téléphoniques, avec la sempiternelle requête qu’elle introduit poliment en s’excusant du dérangement qu’elle cause.

Un beau jour, n’en pouvant plus et voyant la santé de son mari se dégrader rapidement, Sonia se rend au siège de son assurance sociale en compagnie de son fils. Devant un énième refus, tout bascule : elle dégaine son revolver pour obtenir du médecin référent une signature, le prend en otage pour faire pression sur le directeur seul habilité à accorder une dérogation, déboule dans le club de squash huppé où celui-ci a ses habitudes, etc.

Le film ne dure qu’une heure quatorze. Aucun gras, rien de superflu, juste une narration tendue comme une flèche. Une issue que l’on sait dès le début dramatique dont on découvre à la fin qu’elle l’est plus encore qu’on nous l’avait annoncée.

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Quand on a 17 ans ★☆☆☆

Je suis loin de partager l’enthousiaste critique suscitée par le dernier film d’André Téchiné.

Damien et Thomas ont dix-sept ans. Damien est un fils de bonne famille : papa militaire (bien vieux pour être lieutenant… mais, bon, Téchiné n’a pas fait l’IHEDN) et maman médecin de campagne. La situation de Damien est plus compliquée : il est le fils adoptif d’un couple d’agriculteurs installé en montagne à plus d’une heure du lycée.  Aussi lorsque la mère de Thomas est hospitalisée,  la mère de Damien propose d’héberger Thomas chez elle. Le hic : les deux adolescents se détestent autant qu’ils s’attirent.

Le scénario est cosigné par Céline Sciamma (Tomboy, Bande de filles) et on y retrouve le thème qui lui est cher de la confusion des sentiments chez les adolescents. Damien est attiré par Thomas ; mais Thomas n’est pas au clair avec ses désirs. C’est Marianne, la mère, lumineusement interprétée par Sandrine Kiberlain, qui les rapprochera lentement.

Le Monde s’enthousiasme pour ce portrait d’une « adolescence pleine de grâce et de fureur ». Au contraire, j’ai trouvé ce trio peu crédible sinon caricatural. Les éclats de rire gênés de la salle devant certaines scènes particulièrement ratées en témoignent. La description des premières amours adolescentes, homo ou hétéro, est un sujet cinématographique éculé. André Téchiné lui-même l’a déjà traité avec beaucoup plus de succès dans Les Roseaux sauvages.

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Kaili Blues ☆☆☆☆

Kaili Blues a provoqué une polémique dans le petit monde du cinéma. Affligé par le faible nombre de salles qui l’ont programmé, son distributeur a lancé un cri d’alarme. Que le nombre impressionnant de sorties (vingt-et-une cette semaine) condamne à l’invisibilité la plupart des « petits films » relève de l’évidence. Pour autant, Kaili Blues n’est peut-être pas le meilleur ambassadeur d’un cinéma d’art et essai injustement bâillonné.

D’après le synopsis qu’on en lit, le premier film de Bi Gan raconte le périple d’un médecin à la recherche de son neveu. Voilà, dis-je, le résumé qu’on en lit. Car ce qu’on voit est tout autre. Le scénario, totalement incompréhensible, procède par ellipses et flash-back. On y suit un fil, on le délaisse, on y revient. Avec, au milieu du film, un plan séquence de quarante minutes, qui suit le héros à mobylette, tourné par un chef opérateur parkinsonien.

Je suis sorti de la séance doublement en colère. Contre les nombreuses récompenses, injustifiées à mes yeux, que Kaili Blues a récoltées dans les festivals. Et contre ces scénarios chinois, deux semaines après The Assassin, auxquels mon esprit occidental étriqué ne comprend rien.

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