Bricks ★☆☆☆

La crise des subprimes en Espagne filmée de trois points de vue. Une usine de briques condamnée à détruire sa production faute de réussir à l’écouler. Une Équatorienne et sa fille menacée d’expulsion qui réussit, grâce à la solidarité des membres de la Plateforme des victimes du crédit, à obtenir l’annulation de sa dette immobilière. Les tentatives désespérées du maire d’une nouvelle ville, construite en plein boom économique mais quasi désaffectée suite à la crise, de lui donner un semblant de vie.

Quentin Ravelli est sociologue au CNRS. Après une thèse sur l’industrie pharmaceutique soutenue en 2012, il s’est intéressé à l’Espagne plongée en pleine crise économique. De ses recherches il a tiré un livre Les Briques rouges. Dettes, logement et luttes sociales en Espagne, et un film Bricks.

La double démarche de ce chercheur en sciences humaines était stimulante. Elle ne convainc pas. Car le documentaire qu’il nous livre ne se distingue pas de la foule de ceux qui inondent nos écrans au risque de l’embolie. Alors que le jeune docteur avait probablement une foultitude de connaissances à nous faire partager sur la crise hypothécaire, ses origines, ses manifestations, ses éventuels remèdes, il ne nous en dit rien, satisfaisant à la sacro-sainte posture de l’enquête silencieuse, se contentant de filmer sans rien expliquer. Quel contraste par rapport aux documentaires américains Inside Job ou Capitalism: A love story qui, eux, se donnaient la peine d’expliquer les ressorts de la crise de 2008.

Le titre nous laisse penser que le documentariste va utiliser la métaphore de la brique pour nous raconter la crise. Belle idée hélas à demie exploitée. Ce n’est guère que le tiers de Bricks qui est consacré aux briques. Encore en parle-t-il sans en dire un mot puisque les plans tournés dans une usine de briques de Castille sont silencieux. On suit la fabrication des briques… et leur mise au rebut. Belles images filmées avec une paradoxale poésie et habillées dans une musique originale. Mais aucune explication sur ce dysfonctionnement absurde d’un capitalisme cul par dessus tête.

La bande-annonce

Brooklyn Yiddish ★★☆☆

Dans la communauté juive orthodoxe de Brooklyn, Menashe vient de perdre sa femme. Il ne peut conserver la garde de son fils, Ruben, confié à la famille de son beau-frère, tant qu’il ne s’est pas remarié. Il s’insurge contre cette loi inique et obtient du rabbin le droit de passer une semaine avec son fils.

Quel bon titre ! Brooklyn Yiddish résume tout en deux mots : un film qui se déroule à Brooklyn et dont les dialogues sont en yiddish. Curieux quartier new-yorkais qui, sous la caméra de Joshua Z. Weinstein (un patronyme dur à porter par les temps qui courent), apparaît d’une étonnante homogénéité culturelle. Curieux idiome aux accents gutturaux, mélange d’allemand, de polonais, de slave.

Pour autant, il ne s’agit pas de radiographier une communauté. Comme Amos Gitai dans Kaddosh, le réalisateur resserre son attention sur un homme. Menashe est un sympathique loser. Ce gros nounours attendrissant – on dirait Gergory Gadebois avec papillotes et tsitsit – vit seul dans un appartement crasseux et exerce un petit boulot de manutentionnaire dans une épicerie du quartier dirigée par un patron sadique. Nulle héroïsation sous la caméra de Joshua Weinstein : Menashe n’est ni sympathique ni antipathique, ni rebelle, ni zélote. Il n’entend pas rompre avec sa communauté. Il n’a qu’un désir : se rapprocher de son fils qu’il voit grandir sous un toit étranger et mal-aimant. Il y parviendra sans tambour ni trompette jusqu’à une conclusion qui laisse les options ouvertes.

Brooklyn Yiddish n’a au fond qu’un seul défaut paradoxal : sa modestie qui le prive du souffle et de l’émotion qui m’auraient volontiers emporté.

La bande-annonce

Kingsman : Le Cercle d’or ★☆☆☆

Eggsy (Taron Eggerton), le jeune Londonien sorti du ruisseau par l’élégant Harry Hart (Colin Forth), lui a succédé au sein de Kingsman, un club britannique très secret chargé de défendre la paix dans le monde.
Mais depuis sa base secrète, la machiavélique Poppy Adams (Julianne Moore) a conçu un plan monstrueux. Pour l’arrêter, Kingsman devra se rapprocher de ses cousins d’Amérique.

Kingsman, la suite. Le premier opus était rafraichissant : une parodie de James Bond chorégraphiée comme un wu xia pan. Son succès a entraîné, hélas, le lancement d’une suite. Mais les ingrédients qui avaient contribué au succès du premier film ne fonctionnent plus dans le deuxième. Il reposait sur un ressort simple : le choc de deux cultures, celle très Saville Row de Colin Firth avec celle, plus cockney, de Taron Egerton. Il utilisait une recette qui a fait ses preuves : le recrutement d’un nouvel agent et les différentes épreuves initiatiques qu’il doit franchir.

Rien de tel n’est possible dans le deuxième tome. Taron Egerton a déjà été recruté. La kaïra de banlieue s’est déjà transformée en élégant 007 – et s’est même fiancée avec une bombissime princesse suédoise. Pour faire fonctionner le scénario, il faut trouver autre chose. Le réalisateur est allé le chercher au fond du Cambodge (suscitant le courroux du royaume khmer et la censure du film dans ce pays) avec une méchante hors pair : Julianne Moore s’en donne à cœur joie dans le rôle d’une baronne de la drogue affublée de quelques gadgets aussi high tech que meurtriers (des dogues cybernétiques, un hachoir géant, une pandémie mondiale… et Elton John dans son propre rôle). Chacune de ses apparitions est hilarante. Mais cela ne suffit pas à maintenir l’intérêt pendant plus de deux heures.

Kingsman 2 a coûté cent millions de dollars. Il en a rapporté trois fois plus. Une suite est déjà prévue. Hélas.

La bande-annonce

Tous les rêves du monde ★★☆☆

Pamela a vingt ans. Et, avec Paul Nizan, elle pense certainement que ce n’est pas le plus bel âge de la vie. Elle vient de rater pour la seconde fois son baccalauréat. Elle échoue à l’examen du permis de conduire. Et sa vie sentimentale est un désert.

Pamela est une Portugaise de la seconde génération. Elle conserve avec le pays de ses parents, sa langue, sa culture, un lien privilégié. Comme chaque été, elle se rend en famille dans le village natal de ses parents.

La communauté portugaise en France ne fait guère parler d’elle. Pourtant elle est l’une des plus nombreuses, de loin la première communauté étrangère européenne et devancée de justesse par les communautés algérienne et marocaine. Rare sont les films qui en parlent. On peine à en trouver un autre que La Cage dorée, cette histoire de concierges qui hésitaient, l’âge de la retraite venue, à retourner au Portugal.

Laurence Ferreira Barbosa a un patronyme hérité de son grand père paternel. Pourtant cette Portugaise de la troisième génération a perdu tout lien avec ses origines : elle ne parle pas le portugais et n’a plus d’attache au Portugal. C’est après une longue traversée du désert (son dernier film, un demi-succès, remonte à 2008) que cette réalisatrice dont le premier film Les Gens normaux n’ont rien d’exceptionnel lui valut une renommée éphémère, eut l’idée d’exploiter cette veine.

Pour ce faire, elle choisit une jeune femme de vingt ans. Double originalité. Ce n’est pas une adolescente qui découvre les premiers émois de l’amour – comme l’était Rose, l’héroïne franco-polonaise de Crache Cœur. Deuxièmement, si elle a un visage d’ange, elle a vingt kilos de trop – qu’elle porte d’ailleurs avec une belle joliesse.

Le problème de Tous les rêves du monde – outre son titre passablement niais – est que sa réalisatrice n’utilise pas ce potentiel dramatique. Pendant le premier tiers du film, Pamela galère à Paris. Pendant le deuxième, elle part au Portugal. Changement de décor : village alangui sous le soleil méridional, travaux des champs, soirées dansantes… et une amie franco-portugaise comme Pamela qui connaît bien des mésaventures. Troisième tiers : retour à Paris. C’est tout. C’est charmant. Mais c’est peu.

La bande-annonce

Sans adieu ★☆☆☆

Dans les monts du Forez dont il est originaire, le photographe Christophe Agou, décédé en 2015, avait filmé quelques paysans dans l’intention d’en faire un film. La monteuse Virginie Danglades a achevé son œuvre.

Sans adieu est un film qui est tout sauf charmant. Les monts du Forez et les paysans qui les peuplent ne sont pas filmés avec joliesse. Au contraire. Les paysages sont gris, pluvieux. La caméra de Christophe Agou se concentre sur les intérieurs où ses interlocuteurs sont filmés dans leurs environnements de bric-à-brac qui font plus souvent penser à des cavernes qu’à des chalets suisses.

C’est que le réalisateur s’est intéressé aux plus modestes de ses voisins. Ceux dont la vie tangente avec la misère et dont on se dit qu’en milieu urbain ils seraient voués à une inéluctable clochardisation. Ainsi de Claudette qui devient l’héroïne du film. Cette vieille femme vit seule dans une ferme en ruines avec un chien et quelques canards. Elle fait sa toilette à l’évier et dort dans une voiture à l’abandon garée dans sa cour qu’elle dispute à ses canards. Avec une inépuisable énergie, elle engueule la terre entière : son chien dont elle confessera à la fin du film que sa perte l’a bouleversée, son assistante sociale qui tente tant bien que mal de la conseiller, son banquier, etc.

Il y a aussi Jean-Clément l’éleveur, dont les vaches touchées par l’encéphalite spongiforme bovine doivent partir à l’abattoir. Et Jean le vigneron qui peine à se remettre du décès de son frère.

Ces hommes et ces femmes forment une population pittoresque, à mille lieux de celle qui nous entoure, dans nos vies parisiennes de CSP+. Raymond Depardon en avait fait les héros de sa trilogie Profils paysans. Ils nous renvoient quarante ans en arrière, au temps des vacances chez des cousins ardéchois avec des aïeuls qui piquaient et ne sentaient pas toujours très bon, qui nous racontaient leurs vies pendant la première guerre mondiale. On pensait cette population éteinte. Elle est sans doute sur le point de l’être. Mais elle ne l’est pas encore tout à fait.

La bande-annonce

Le Sens de la fête ★★★☆

Max est traiteur. Sa spécialité : l’organisation des mariages. Mais les années passant, la lassitude s’est installée. Et le mariage de Pierre et Héléna, organisé dans un splendide château du XVIIème siècle, pourrait être la goutte d’eau qui fait déborder le vase.

J’ai tardé à aller voir le dernier film des Toledano/Nakache. Non que je n’ai pas aimé leurs précédents succès : Je préfère qu’on reste amis, Intouchables et même Samba qui me méritait pas les mauvaises critiques qui l’ont accueilli. Mais parce que j’avais l’impression, après avoir vu la bande-annonce, que le film ne me surprendrait pas.

Et c’est vrai : Le Sens de la fête n’est pas surprenant. Comme annoncé, il s’agit de suivre, l’espace d’une nuit, un mariage filmé depuis ses coulisses, dont les héros ne seraient pas les mariés et leurs convives mais les organisateurs de la fête, toutes ces petites mains invisibles qui s’activent en coulisses pour garantir sa réussite.

Sauf que. Sauf que Toledano/Nakache font mouche. Pas tant dans l’écriture du scénario qui suit son long cours tranquille que dans celle des dialogues aux petits oignons et dans la direction d’acteurs tous impeccables. Le cinéma français, dans sa diversité d’âges et de talents, s’est donné rendez-vous : les valeurs confirmées (Jean-Pierre Rouve en photographe narcissique, Gilles Lellouche en DJ allumé, Hélène Vincent en belle-maman fofolle), les valeurs montantes (Vincent Macaigne en prof de français dépressif, Benjamin Larvenhe en marié prétentieux, Eye Haidara en chef de rang énervée).

Tous ces seconds rôles gravitent autour de Jean-Pierre Bacri. Lui donner le premier rôle était un pari audacieux. Bacri est bien sûr une valeur connue et confirmée. Mais sa présence au cœur du film – et de son affiche qui n’est pas sans rappeler celle de La Grande Bellezza – lui donne une identité qui ne va pas de soi : ne va-t-elle pas dissuader les jeunes spectateurs sans pour autant convaincre les vieux qui l’ont trop vu ? Pour autant, on ne peut que se féliciter que les réalisateurs n’aient pas cédé à la facilité de confier le rôle principal à un acteur plus bankable. Car Bacri, tout en étant toujours le même, est au sommet de son art : on ne l’a jamais vu aussi bougon, aussi fatigué, aussi attendrissant.

La bande-annonce

Corps et âme ★★★☆

Maria et Endre travaillent dans la même entreprise. Ils partagent chaque nuit le même rêve.

Le motif de ce film hongrois est intrigant. Sa bande annonce ne l’est pas moins. On y voit un cerf et une biche chercher de la nourriture dans une forêt enneigée. On y voit ensuite un homme et une femme dans un abattoir industriel. Il en est le directeur. Elle vient d’y être embauchée. Il a un bras paralysé. Elle se montre extrêmement distante et on comprendra qu’elle souffre d’autisme, qui se manifeste par une hypermnésie et une phobie du contact humain. Ce qui les rapproche : un rêve commun, chaque nuit recommencé.

J’avoue avoir été décontenancé par la bande-annonce de Corps et âme. Je doutais du potentiel de l’intrigue. Je redoutais de voir l’histoire, écrite d’avance, du rapprochement inéluctable de deux écorchés par la vie : le manchot et l’autiste.

Mes craintes n’ont pas entièrement été surmontées. Corps et âme ne nous réserve pas de surprise. Il déroule, comme nous l’escomptions, l’histoire d’un couple qui se forme. Mais il le fait avec tant de délicatesse – délicatesse dans l’interprétation parfaite des deux acteurs principaux, délicatesse des sentiments qu’ils ressentent l’un pour l’autre, délicatesse dans leur façon de les exprimer – que je me suis laissé séduire sans me méfier.

La bande-annonce

Au revoir là-haut ★★★☆

L’avant-veille de l’armistice, Édouard Péricourt (Nahuel Perez Biscayart) et Albert Maillard (Albert Dupontel) manquent mourir au front lors d’un assaut suicidaire décidé par un lieutenant irresponsable (Laurent Lafitte). Le drame rapproche les deux troufions. Le premier, dessinateur et sculpteur de génie parti à la guerre pour fuir un père autoritaire, a tout le bas du visage emporté par une blessure d’obus. Le second, ex-comptable en rupture de ban, lui voue une indéfectible admiration et accepte de lui prêter main forte dans une escroquerie aux monuments aux morts.

Pari réussi pour Albert Dupontel. Le best-seller de Pierre Lemaître, Prix Goncourt 2013, était pain béni pour le cinéma. Déjà à sa sortie, je m’étais amusé à imaginer le casting de son adaptation. Dans le rôle d’Édouard, j’imaginais le flamboyant Louis Garrel. Dans celui d’Albert un brave bougre comme Clovis Cornillac ou Gregory Gadebois. Dans celui du père d’Édouard j’aurais bien vu Philippe Noiret – s’il avait été encore en vie. Dans celui de sa sœur, Sandrine Kiberlain ou Emmanuelle Devos. Dans celui de la bonne – dont Albert tombera amoureux – Charlotte Le Bon.

Aussi pertinentes que fussent mes suggestions, j’avais raté l’essentiel : Albert Dupontel. Tant dans le rôle d’Albert qu’en tant que réalisateur, sa présence a la force de l’évidence. Cet acteur hors norme d’une débordante énergie, ce réalisateur et d’un poignant humanisme s’imposait pour adapter Pierre Lemaître. Il avait beaucoup à y perdre : Au revoir là-haut fut un tel succès de librairie que son adaptation cinématographique était condamnée à la réussite.

Il n’a pas lésiné sur les moyens reconstituant avec luxe les batailles de la Première guerre mondiale (la scène d’ouverture n’a rien à envier à Un long dimanche de fiançailles ou à Cheval de guerre) et le Paris des années folles. On retrouve derrière la caméra la même ironie grinçante que dans le roman, la même galerie de personnages tous plus truculents les uns que les autres et surtout le rythme trépidant du récit qu’on ne lâchait pas durant plus de cinq cent pages et qui nous tient en haleine pendant près de deux heures de rang. Seul bémol : je me souvenais d’un dénouement terriblement cinématographique où tous les fils de l’histoire, tous les personnages se retrouvaient alors que Dupontel a fait le choix discutable de l’éclater au risque de l’affadir.

La bande-annonce

Pour le réconfort ★☆☆☆

Pascal et Pauline sont frère et sœur. Lui vit à Mexico, elle à New York, loin du domaine familial dans l’Orléanais. Ils y reviennent pour le vendre. Un couple d’amis, Emmanuel et Laure, d’origine plus modeste, est sur les rangs.

Pour le réconfort arrive sur nos écrans précédé d’une réputation flatteuse que la bande-annonce relaie et amplifie. « La naissance d’un cinéaste engagé » (L’Express). « Une bouffée d’air frais salutaire » (Vanity Fair). « La claque radicale de Cannes » (Paris Match). Cette réputation doit beaucoup à son réalisateur, Vincent Macaigne, qui faisait encore la couverture de Télérama il y a quelques semaines et qui incarne à lui seul la Nouvelle nouvelle vague du cinéma français.

S’inspirant très librement de La Cerisaie – dont on se souvient (ou pas) qu’elle voit s’affronter dans la Russie tsariste un propriétaire foncier désargenté contraint de céder sa cerisaie bien-aimée au fils d’un moujik qui a l’intention de la raser pour la lotir – Macaigne réalise un film sur la lutte des classes et l’héritage. D’un côté Pascal et Pauline incarnent la classe des possédants, celle des enfants nés avec un héritage, qui peuvent se permettre de courir le monde sans se soucier des fins de mois difficiles. Au contraire Emmanuel et Maure incarnent la France d’en bas, celle qui n’est forte d’aucun héritage et qui a dû bâtir son patrimoine par son seul travail.

Macaigne y insiste : il ne s’agit pas de désigner un gentil et un méchant, un vainqueur et un vaincu. Il aimerait nous montrer que la saine colère d’Emmanuel et Laure a parfois des relents populistes et que le mépris de classes affiché par Pascal et Pauline n’est pas uniment récusable.

Durant le débat qui s’est déroulé hier après-midi, à la fin du film, au MK2 Hautefeuille (oui ! je sais ! il ne porte plus ce nom ! mais il me faudra bien dix ans à m’habituer au nouveau), avec Vincent Macaigne – aussi incapable de se coiffer et de terminer ses phrases dans la vie réelle qu’à l’écran – un vieux monsieur de quatre-vingt deux ans s’est offusqué : « Je suis furieux d’avoir dépense dix euros pour ce film où les personnages passent leur temps à s’insulter en hurlant comme s’il leur était impossible de dialoguer calmement » plongeant, par son intervention, la salle dans un silence embarrassé. La vérité m’oblige à dire que je ne suis pas loin de partager l’opinion de ce vieux monsieur.

Je mesure parfaitement le potentiel cinématographique et sociologique d’une adaptation contemporaine de La Cerisaie (ou du Guépard qui, tout bien considéré, raconte la même histoire), qui mettrait face à face la France d’en haut et La France d’en bas. Mais je trouve inutilement hystérisant la façon dont Macaigne le met en scène.

La bande-annonce

Leçon de classes ★★★☆

En 1983, Bratislava dans l’ex-Tchécoslovaquie vit encore à l’heure soviétique. Maria Drazdechova utilise le pouvoir qu’elle tient de son emploi de professeure pour extorquer des parents d’élèves des faveurs.

Les cinémas de l’est de l’Europe dessinent une géographie subtile. De Roumanie et de Bulgarie nous viennent des films qui décrivent sans concession la dureté du post-communisme : Taxi Sofia, Baccalauréat, Sieranevada, Illégitime… Les films qui nous viennent de l’ancienne Tchécoslovaquie traitent plus volontiers le passé communiste. J’avais beaucoup aimé Sur la ligne dont l’héroïne était une jeune athlète tchèque qui, en 1984, fut obligée de se doper pour espérer décrocher sa qualification à des Jeux olympiques que le bloc de l’Est finalement boycotta.

L’action de Učiteľka (traduit en anglais fidèlement The Teacher et dont la traduction française brille, pour une fois, par sa subtilité) se déroule durant l’époque communiste. Mais au fond, elle est de tous les temps. Elle décrit une relation de pouvoir : entre une enseignante qui abuse de son autorité et des parents d’élèves qui s’y soumettent pour ne pas compromettre l’éducation de leurs enfants.

Le sujet est oppressant. Il l’est parce que le personnage de Maria Drazdechova n’est pas spontanément antipathique. Elle sollicite des petits services véniels des parents d’élève, quand ce n’est pas eux qui les lui proposent spontanément : un gâteau, une mise en pli, une course en taxi les jours de mauvais temps. Le sujet est d’autant plus oppressant qu’on la voit maltraiter des enfants : ceux dont les parents refusent de se plier à ce qu’elle considère elle comme un échange de bons procédés mais qui constitue en fait un odieux chantage.

Le montage du film est particulièrement savant. D’un côté la réunion des parents qui se divisent sur la façon de réagir à la conduite de cette enseignante, dont les fonctions de présidente de la cellule du parti la protègent. De l’autre, par une série de flashbacks, le rappel de son comportement particulièrement sadique à l’égard de tel ou tel élève.

Le film se conclut magistralement. Assez classiquement, trois cartons exposent le parcours ultérieur des trois jeunes souffre-douleur de Maria Drazdechova. Puis un plan glaçant filme une salle de classe en 1991 où le portrait de Václav Havel a remplacé celui de Gustáv Husák. Je vous laisse le découvrir.

La bande-annonce