Les Mystères de Barcelone ★★☆☆

Sebastià Comas, un journaliste morphinomane (Roger Casamajor), enquête à Barcelone en 1912 sur la mystérieuse disparition de jeunes enfants. Le chef de la police (Sergi Lopez) a mis sous les verrous une guérisseuse (Nora Navas) qui clame son innocence. Mais Comas, aidé d’Amèlia, une prostituée (Bruna Cusí), est sur une autre piste qui compromet la haute bourgeoisie de la ville.

Les Mystères de Barcelone a obtenu cinq Gaudí début 2021 dont celui du meilleur film. Les Gaudí (ou Gaudis ?) sont décernés chaque année depuis 2009 à Barcelone par l’Académie du cinéma catalan. Un prix est décerné au meilleur film en langue catalane – catégorie dans laquelle concourait Les Mystères… – et un autre au meilleur film en langue non catalane – dont je me demande s’il s’agit exclusivement du castillan ou s’il peut s’agir d’une autre langue…. sachant qu’un troisième prix est décerné au meilleur film européen… laissant ouverte la question de savoir si le prix du meilleur film en langue non catalane peut être décerné à un film non européen…. Bref
Il y aurait à écrire un article sur ce prix et sur ceux distribués dans d’autres régions d’un Etat fédéral ou semi-fédéral (je pense aux Prix Jutra/Iris au Québec… mais il en existe sûrement d’autres). Ont-ils été créés en réaction aux prix décernés dans la capitale ? S’en distinguent-ils uniquement par la langue ? Sont-ils l’occasion de l’expression de revendications sécessionnistes ou indépendantistes ?

Mais revenons aux Mystères... – une traduction maligne qui, de La Vampira de Barcelona, un titre intraduisible (la vampire de Barcelone ? la vampiresse de Barcelone ?), fait un clin d’oeil au roman-feuilleton d’Eugène Sue bien connu de ce côté-ci des Pyrénées, .
Sa bande-annonce m’avait mis l’eau à la bouche. Le sujet me semblait intéressant : une plongée dans les bas-fonds de la métropole catalane en plein essor (elle était déjà, l’héroïne du chef d’oeuvre d’Eduardo Mendoza La Ville des prodiges qui enjambait cette époque). Et son traitement visuel encore plus, qui, comme Blancanieves, un autre film espagnol (ou catalan ?), jongle avec les effets visuels, le noir et blanc et la couleur, les décors dessinés et les ombres chinoises.

J’avoue une pointe de déception. Les Mystères… se complaît vite dans une ambiance glauque et manichéenne, mettant face à face des bourgeois dépravés et pédophiles et des gueux faméliques. Le film, interdit aux moins de douze ans avec avertissement, est éprouvant et je comprends l’écoeurement des spectateurs qui ont quitté la salle en cours de route.
Quant au traitement visuel expressionniste, on s’en lasse vite.

Si Les Mystères… s’achève par un plan sublime, il accumule trop de noirceurs pour ne pas friser l’overdose.

La bande-annonce

Sans filtre ★☆☆☆

Carl (Harris Dickinson) et Yaya (Charlbi Dean brutalement décédée en août dernier à trente-deux ans à peine) sont mannequins et influenceurs. Ils participent à une croisière sur un yacht de luxe avec quelques milliardaires désœuvrés – un Russe enrichi dans le commerce d’engrais agricole, des Britanniques marchands d’armes, une Allemande paraplégique…. – et une troupe d’hôtesses, de stewards et de femmes de chambre souriants et serviles. Le commandant du yacht (Woody Harrelson), en état éthylique avancé, refuse de sortir de sa cabine. Après bien des émotions, quelques naufragés échouent sur une île déserte où s’instaure un nouvel ordre social différent de celui qui prévalait à bord.

Cinq ans après avoir décroché une première Palme d’Or en 2017 avec The Square, Ruben Östlund en décroche une seconde avec son film suivant. Seuls Bille August et Michael Haneke avaient avant lui réussi consécutivement un tel doublé. Une telle gloire devrait immédiatement ouvrir à l’encore jeune réalisateur suédois le panthéon du cinéma. Y mérite-t-il sa place ?

Je n’en suis pas si sûr.
On salue chez lui son cinéma transgressif, qui se moque des codes empesés du politiquement correct et fait souffler un vent de liberté salvateur dans une époque corsetée par le wokisme ou le féminisme. The Square était une satire de l’art contemporain, de ses engouements factices, de ses oeuvres creuses et surcotées. Sans filtre – curieuse traduction de Triangle of Sadness… dont il faut reconnaître qu’il s’agissait d’un curieux titre – se moque tout azimuts des influenceurs narcissiques obsédés par leur propre image, des capitalistes malhonnêtement enrichis qui ne savent plus que faire de leur argent et même des pauvres frustrés en quête d’une revanche sociale.

Le problème de ce cinéma là est qu’il est moins transgressif qu’il n’en a l’air.
D’une part parce que Sans filtre vient juste après The Square et que l’effet de surprise face à un nouveau réalisateur qu’on découvrait alors – même s’il en était déjà à son cinquième film après notamment Happy Sweden et Snow Therapy – ne joue plus.
D’autre part parce que Ruben Östlund n’est pas le premier réalisateur à creuser le sillon de la satire acide et anarchique : Luis Bunuel (dans Le Charme discret de la bourgeoisie), Marco Ferreri (dans La Grande Bouffe), les Monty Python (Le Sens de la vie) s’y étaient essayé avant lui avec au moins autant de talent. Sans doute ces films-là ont-ils plus d’une quarantaine d’années ; mais cela n’ôte rien à leur efficacité.

Sans filtre souffre d’un autre défaut : sa construction. Il s’agit de trois histoires collées bout à bout, dont le scénario ne cache d’ailleurs pas la juxtaposition en les introduisant chacun par un carton. On voit d’abord Carl et Yaya dans un restaurant de luxe se disputer l’addition qui, si elle a le mérite de poser la question des codes genrés de nos vies quotidiennes (pourquoi l’homme au restaurant paie-t-il presque toujours  la note ?) le fait dans une scène étendue jusqu’au malaise.
On embarque ensuite à bord de ce yacht luxueux piloté par un commandant alcoolique et marxiste et peuplé de passagers caricaturaux. La séquence culmine dans une tempête apocalyptique où les passagers rivalisent en jets de vomis et torrents de caca tandis que le soûlographe échange des slogans marxistes-léninistes avec un ancien directeur de sovkhoze converti au capitalisme.
Le troisième épisode se déroule sur une île déserte. On y perd de vue encore un peu plus nos deux héros définitivement ravalés au statut de personnages secondaires. Il est difficile d’en dire plus de ce renversement des hiérarchies sans déflorer le sujet, sinon pour évoquer la fin, un peu paresseuse, d’une intrigue que le scénariste semblait bien en peine de conclure.

Le film dure près de deux heures trente (The Square durait déjà deux heures vingt). Je mentirais en disant que j’ai regardé ma montre. Pour autant, je ne suis pas convaincu qu’il ait eu besoin de durer si longtemps pour nous faire comprendre son propos.

La bande-annonce

Chronique d’une liaison passagère ★★☆☆

La quarantaine déjà bien entamée, Simon (Vincent Macaigne) et Charlotte (Sandrine Kiberlain) se rencontrent, se plaisent et s’aiment. Simon est marié, père de famille, maladroit et timide. Charlotte se remet d’une pénible séparation et ne souhaite plus s’attacher. Aussi décident-ils de placer leur liaison sous le signe de la légèreté. Sauront-ils se tenir aux limites qu’ils se sont fixées ?

Avant d’aller voir Chronique d’une liaison passagère, je savais par avance à quoi m’en tenir. Après l’avoir vu, je ne sais plus qu’en penser….

Avec Emmanuel Mouret, qui signe ici son onzième long-métrage, on est en effet en terrain de connaissance. On sait que le réalisateur de Vénus et Fleur, Mademoiselle de Jonquières, Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait nous livrera un film intellectualisant et élégant sur les jeux de l’amour. On a souvent dit de lui qu’il était le successeur de Rohmer. C’est surtout sa filiation avec Woody Allen qui frappe. Cette Chronique… a des airs de Manhattan : Paris y remplace New York. Sandrine Kiberlain ressemble à Diane Keaton : elle a la même démarche, la même légèreté et joue au badminton aussi mal que Keaton jouait au tennis. Quant à Vincent Macaigne, il fait penser à tous ces acteurs alléniens à qui le maître a confié le soin de l’incarner à l’écran : il récite les textes que Mouret a écrits et que Mouret aurait pu aussi bien déclamer lui-même.

On pourrait faire bien des critiques à ce film.
Une critique marxiste : Chronique… peint des bourgeois aisés qui fréquentent les musées et les cinémas (on les voit au Petit Palais et à l’Escurial… ce qui, de mon point de vue, est une marque de goût) et ne dit rien de leur travail (on apprend que Simon pratique l’haptonomie mais on ne saura rien du métier de Charlotte) ni de leur aliénation.
Une critique féministe : Chronique… est un film d’homme qui fantasme l’adultère, en minimise la charge et sous-estime l’investissement émotionnel qu’y mettent les femmes – sans parler de la douleur qu’il cause aux femmes trompées (l’épouse de Simon est la grande absente du film). D’ailleurs la référence à Woody Allen, sur qui pèsent de graves soupçons de violences sexuelles, aurait dû nous alerter. Il faudrait prescrire à Emmanuel Mouret une bonne cure de « déconstruction » pour lui éviter de mettre dans la bouche de son héroïne des paroles telles que « On va boire un verre ou deux mais je ressens une envie irrésistible de faire l’amour avec toi » qui ne reflètent pas la psyché féminine mais sont l’expression des pires fantasmes masculins #MeToo.

Deux autres critiques moins caricaturales peuvent lui être adressées
La première concerne le tour que prend son scénario avec l’apparition d’un troisième personnage interprété par l’étonnante Georgia Scalliet. Outre que son irruption ne soit guère crédible (on imagine mal le couple si sage formé par nos deux héros ressortir aux pratiques que le scénario leur prête), on aurait aimé que l’histoire de Simon et Charlotte se dénoue sans l’intervention d’un tiers.
La seconde vise la « morale » du film, bien convenue et bien prévisible : l’amour ne peut jamais rester léger longtemps. Cette morale-là apparaît dans un plan qui frappe par sa laideur et sa maladresse : la caméra d’Emmanuel Mouret, jusqu’alors si badine, zoome brusquement sur le dos tétanisé de Charlotte lorsque Simon lui parle d’amour. Tout le paradoxe de cette morale est qu’elle contredit voire annule le principe sur lequel tout le film semblait construit.

Cet amoncellement de critiques signifie-t-il que le film ne m’ait pas plu ?
Non – et ce n’est pas le moindre des paradoxes
Je suis trop caricaturalement le produit d’un milieu pour ne pas me reconnaître dans les personnages d’Emmanuel Mouret, dans leurs goûts et leurs inclinations. Si la violence et les mensonges des personnages de Claire Denis étaient si éloignés de moi et m’ont tant rebuté dans Avec amour et acharnement, je me reconnais plus volontiers – ou j’aspire plus volontiers à me reconnaître – dans la façon d’être de Simon et de Charlotte, dans leur élégance, leur délicatesse et leur désir contrarié de légèreté.

La bande-annonce

Marcel ! ★☆☆☆

Une gamine d’une douzaine d’années est élevée par sa mère, une artiste de rue qui montre plus d’affection à son chien Marcel qu’à sa propre fille. L’enfant cherche auprès de ses grands-parents l’amour que sa mère lui refuse.

Jasmine Trinca est une star en Italie. Elle vient d’y remporter quasiment coup sur coup deux David de la meilleure actrice, l’équivalent de nos Césars, pour ses interprétations dans Fortunata et dans Pour toujours – qui ne m’avaient ni l’un ni l’autre enthousiasmé.
Elle passe pour la première fois derrière la caméra dans un film dédié à ses parents dont elle avoue elle-même la part d’autobiographie qu’il contient. Elle s’était fait la main avec ses deux actrices en 2020 dans un court-métrage, Being Mom.

Marcel ! hélas déroule l’histoire assez convenue d’une relation toxique mère-fille. Le manque criant d’amour de cette gamine veut à tout prix nous émouvoir. Le refus quasi-pathologique de cette mère de donner à sa fille l’attention qu’elle mendie voudrait se nimber d’un mystère bien vite éventé.

Ce fade brouet est sauvé de la faillite par le jeu de ses deux héroïnes : la toujours excellente Alba Rohrwacher et la jeune révélation Maayane Conti.

La bande-annonce

Un été comme ça ★☆☆☆

Léonie, Gaëlle et Eugénie sont trois jeunes femmes « hypersexuelles ». Leurs sexologues les ont convaincues de suivre un programme. Pendant vingt-six jours, elles acceptent de s’isoler dans une luxueuse résidence avec une clinicienne et un travailleur social.

Un été comme ça est un film qui nous vient du Québec. On en retrouve avec bonheur l’accent savoureux de ses habitants, la splendeur de ses étés glorieux, la fraîcheur de ses lacs et cette façon unique qu’avait déjà Denys Arcand dans Le Déclin de l’empire américain de parler de sexualité. Une façon à la fois très crue et très pudique : on ne voit rien mais on dit tout. Sacré gageure pour la commission de classification qui a dû longuement hésiter entre une interdiction aux moins de douze ou aux moins de seize : Un été comme ça est par excellence le film pour lequel la création d’une interdiction aux moins de quatorze ans s’avèrerait pertinente.

Léonie, Gaëlle et Eugénie souffrent donc de troubles sexuels. Léonie ne trouve le plaisir que dans la souffrance et l’humiliation : Gaëlle se vend au plus offrant ; Eugénie ne s’est jamais remise de l’inceste qu’elle a subi. La « thérapie » qu’elles vont suivre avec Octavia et Sami est tout sauf intrusive. Il s’agit moins de les « soigner » que de leur offrir la possibilité de se reconstruire grâce à une vie saine.

Le cinéma aime filmer les thérapies de groupe. J’avais adoré Le Dernier pour la route avec François Cluzet et Mélanie Thierry en alcooliques repentants. On se souvient de La Tête haute autour d’un jeune adolescent placé par la PJJ ou du très réussi Hors normes avec Vincent Cassel et Réda Kateb. Il y a quelques mois à peine est passé inaperçu le pourtant excellent La Mif, aux frontières du documentaire et de la fiction, qui racontait le quotidien d’un foyer suisse pour mineurs isolés. Et je ne peux pas achever cette trop longue énumération sans mentionner les deux héroïnes de La fête est finie ou celui de La Prière qui trouvait la voie de la rédemption dans une communauté religieuse.

Un été comme ça interroge intelligemment la notion de « troubles sexuels » : qu’est-ce qu’une sexualité « normale » ? qu’est-ce que par conséquent une sexualité anormale ? Si aucune normalité ne peut être définie, cela implique-t-il que rien ne soit anormal ?
Son défaut est d’y apporter une réponse un peu simpliste : les troubles de la sexualité seraient le reflet d’un manque d’estime, d’un manque de respect de soi. Il lui faut plus de deux heures à arriver à cette conclusion, qui est d’ailleurs déjà posée dès le début du séjour des trois patientes.

La bande-annonce

140km à l’ouest du paradis ★☆☆☆

La jeune documentariste française Céline Rouzet a sans doute dû relever bien des défis, que sa caméra a la pudeur de ne pas évoquer, pour aller au fin fond de la Papouasie Nouvelle Guinée filmer une tribu papoue prise au piège de la modernité. Sur ses Hautes terres, Exxon Mobil, avec la complicité de la classe politique corrompue, l’a privée de ses terres en lui promettant une pluie d’or qui n’est jamais venue.

Néo-colonialisme, racisme larvé, disneylandisation des peuples premiers, exploitation intensive des ressources naturelles : le terrain de Céline Rouzet rassemble jusqu’à la caricature les tares de la modernité orgueilleuse. La journaliste aurait pu verser dans le manifeste écologiste et anticolonialiste qu’on s’attendait à voir après en avoir vu la bande-annonce et en avoir lu le pitch. Elle a la retenue de ne pas le faire.

Son documentaire laisse paradoxalement un goût de trop peu. C’est un comble avec un sujet aussi riche tourné sous des latitudes aussi exotiques. Il existe, ai-je appris, une trilogie d’anthologie filmée dans la même région par un couple d’anthropologues australiens dans les 80ies : First Contact Joe Leahy’s Neighbours Black Harvest. J’imagine qu’elle fait la joie de quelques passionnés qui s’en enquillent les trois volets lors d’interminables projections en plein air à Couthures-sur-Garonne ou Arles-sur-Tech ! Je ne l’ai pas vue et découvrais ici pour la première fois un documentaire tourné dans un pays aussi lointain.

Aussi ai-je été frustré de ne pas plus en découvrir. Céline Rouzet a réussi à se faire accepter de ses hôtes qui lui ont offert un toit. Mais elle n’a rien trouvé à filmer sinon une attente émolliente, rythmée par les tentatives vaines d’un des membres du clan d’aller chaque jour devant la base-vie d’ExxonMobil en essayant sans succès d’y faire prévaloir ses droits. On a vite compris qu’il s’était fait rouler. Mais une fois cet amer constat dressé, 140km à l’ouet du paradis ne trouve plus rien à dire…

La bande-annonce

L’Ombre de Goya ★★☆☆

Le documentariste espagnol José Luis López-Linares, met face à face deux géants : le peintre Francisco de Goya (1746-1828) et l’écrivain Jean-Claude Carrière (1931-2021).

L’œuvre de Goya aurait mérité à elle seule un documentaire. Il fut, entre Velazquez deux siècles plus tôt et Picasso un siècle plus tard, le plus grand peintre espagnol, dont l’oeuvre documente une des périodes les plus troubles de l’histoire de la péninsule et frappe par sa modernité.

L’idée de génie de José Luis López-Linares – qui nous avait déjà guidé dans les salles du Prado à la découverte du Jardin des délices de Jérôme Bosch – est de nous faire découvrir cette œuvre avec Jean-Claude Carrière. Carrière était un homme aux mille talents, écrivain, scénariste, metteur en scène et à la culture encyclopédique, qui entretenait avec l’Espagne une relation particulière. Il fut longtemps le plus proche collaborateur de Luis Buñuel, dont il signa le scénario de pas moins de six films : Le Journal d’une femme de chambre, Belle de jour, Le Charme discret de la bourgeoisie

À près de quatre-vingt-dix ans, Carrière entreprend pour ce documentaire son dernier voyage en Espagne. Il en a conscience. Appuyé sur une canne, la démarche hésitante, il est au crépuscule de sa vie. Mais il n’a rien perdu de sa lucidité ni de son intelligence. Sa voix grave est toujours aussi élégante, sa scansion toujours aussi majestueuse. Avec son immense culture et cet éclair d’ironie dans son regard qui ne le quitte pas, il nous raconte, sans jamais en rajouter, les chefs-d’œuvre que l’oeil de la caméra caresse : Le Portrait de la duchesse d’Alba, Le sommeil de la raison produit des monstres, Les Majas nue et vêtue, Saturne dévorant un de ses fils et Tres de Mayo bien sûr.

L’Ombre de Goya ne révolutionne pas le genre. Sa sortie en salles ne se serait pas justifiée si les documentaires n’y drainaient désormais un public que les fictions peinent à séduire. Mais il nous fait passer un moment agréable et nous donne le sentiment éphémère d’être plus intelligent et plus sensible que nous ne sommes.

La bande-annonce

Les Enfants des autres ★★★☆

Rachel (Virginie Efira) rencontre Ali (Roschdy Zem) à un cours de guitare. Elle est enseignante, quadragénaire, sans enfant ; il travaille dans le design automobile, a peut-être une dizaine d’années de plus qu’elle et une petite fille de quatre ans et demi, Leïla, dont il partage la garde avec son ex-femme (Chiara Mastroianni).
Rachel tombe très vite amoureuse d’Ali. Elle éprouve tout autant de sentiments pour Leïla sur laquelle son statut précaire lui interdit pourtant de revendiquer aucun droit. Saura-telle se faire accepter d’elle ?

[Attention : cette critique contient des spoilers]
La bande-annonce des Enfants des autres ne m’avait pas donné envie de le voir. J’imaginais déjà un film à thèse, comme ceux qu’on projetait jadis en première partie de soirée aux Dossiers de l’écran le mardi soir sur Antenne 2 dans les années 70. Il aurait introduit un débat intitulé : « Les belles-mères et les enfants des autres » où auraient été appelés à témoigner une belle-mère qui, après avoir sacrifié de longues années à l’éducation des enfants de son conjoint, en aurait été brutalement séparée après leur rupture, une mère biologique rappelant les droits du sang, un père coincé entre deux légitimités qu’il n’oserait pas départager et un avocat ou un journaliste appelant à l’urgence de réformer le Code civil.

Certes, Les Enfants des autres n’évite pas ce moralisme un peu balourd. Il le fait d’autant moins qu’il se sent obligé d’ajouter au rôle de la belle-mère sacrifiée celui de l’enseignante militante : on y voit Virgnie Efira batailler dans un conseil de classe pour sauver un Dylan (sic) du déclassement en classe spécialisée. Cette scène-là annonce la dernière du film qui ressemble à une pub pour l’Education nationale : « Chère Sylvie, enseignante en collège, tu as quarante-cinq ans, ton mec t’a plantée, tu n’as pas réussi à faire un enfant, mais tu n’as pas tout à fait raté ta vie : Dylan/Kevin s’en est sorti ! ».

Mais – et c’est tout le paradoxe de cette dernière scène – Les Enfants des autres m’a arraché des larmes malgré son moralisme pachydermique.

Il le doit d’abord à ses acteurs. Virginie Efira au premier chef qui réussit miraculeusement (à la différence d’Isabelle Huppert) à envahir les écrans sans se répéter ni me lasser. Elle est parfaitement juste dans ce rôle profondément sympathique de la quadragénaire nullipare en mal d’enfants, loin des personnages hystériques écrits par Christine Angot ou des égocentriques adulescents à la FabCaro qui sont tellement à la mode dans le cinéma français. Virginie Efira est une tête d’affiche ; mais ce n’est pas une star inaccessible comme l’était Deneuve ou Adjani. C’est la copine ou la sœur qu’on aimerait avoir, la girl next door avec qui on aimerait prendre un thé ou faire les boutiques.
Mais il n’y a pas qu’elle. Roschdy Zem est lui aussi parfait. Il trimballe de film en film la même dégaine avec sa veste en jeans trop serrée et ses pieds en canard. Mais il est lui aussi très juste et, ce qui ne gâte rien, Rebecca Zlotowski laisse sensuellement sa caméra traîner sur ses fesses – alors qu’elle filme la nudité de Virginie Efira sur un mode comique pas du tout sensuel (la scène du balcon) qui lui va très bien.
Mention spéciale à Chiara Mastroianni qui en trois scènes seulement revisite la figure de la mère et évite le manichéisme dans lequel on l’aurait spontanément enfermée.

Rebecca Zlotowski (Une fille facile, Planétarium, Grand Central, Belle Epine) est une cinéaste confirmée. Elle sait y faire. Elle dirige avec beaucoup de maîtrise ses acteurs. Elle sait susciter grâce à eux une émotion qui a eu tôt fait de lever mes réticences. Le scénario y est pour beaucoup qui nous entraîne gentiment, quitte à un détour vacancier par la Camargue, du début vers la fin dans un récit dont la paisible linéarité m’a reposé des complexes flashbacks dont chaque film aujourd’hui se sent obligé d’être lesté. Reste une minuscule réticence sur ce scénario : le revirement d’Ali que j’ai trouvé trop abrupt.

La bande-annonce

Mi iubita mon amour ★★☆☆

Avant son mariage, Jeanne (Noémie Merlant) part avec trois amies en Roumanie enterrer sa vie de jeune fille. À une station-service, leur voiture leur est volée. Les jeunes filles sont recueillies par Nino, un jeune Gitan, et par sa famille qui accepte de les héberger. Entre Jeanne et Nino naît une attirance trouble.

Noémie Merlant est une étoile montante du cinéma français. Elle a été nommée aux Césars en 2017 pour Le ciel attendra et en 2020 pour Portrait de la jeune fille en feu. On l’a vu dans Les Olympiades, un des tout meilleurs films de l’année dernière. Elle crevait l’écran dans A Good Man où elle interprétait une femme transgenre.

À l’instar de Luàna Bajrami, une autre actrice dans le vent, qui a tourné son premier film au Kosovo, Noémie Merlant a embarqué une bande de copines et une équipe technique minimaliste pour le village natal de son amoureux, Gimi Covaci, en Roumanie. On imagine la part d’autobiographie que ce récit comprend, cette histoire d’amour improbable entre une Française pur jus et un Gitan qui partage sa vie entre Paris et la Roumanie.

On est touchés de partager cette intimité-là. On en est aussi vaguement gênés, craignant de commettre une intrusion dans un cercle où nous n’avons pas été invités. Ce malaise culmine dans la (très belle) scène de sexe qui réunit les deux amoureux : quand on sait que les deux acteurs sont (ou ont été ?) en couple, on se demande où commence le cinéma, où s’arrête le voyeurisme.

On pourra trouver l’intrigue un peu courte, construite autour d’un principe simpliste et bien-pensant : « il faut aller au-delà de ses préjugés ». On sent aussi que le scénario ne sait pas comment se dépêtrer de l’intrigue qu’il a nouée : Jeanne renoncera-t-elle à son mariage pour le beau Nino ? Mais on se laisse emporter par l’élan de vie qu’insuffle Noémie Merlant à son film et à ses acteurs.

La bande-annonce

Goodnight Soldier ★★☆☆

Au Kurdistan irakien, Ziné et Avdal sont les deux enfants de deux familles déchirées par une haine atavique. Mais Ziné et Avdal s’aiment et rien ne pourra empêcher leur mariage.

À lire le pitch du dernier film de Hiner Saleem, on pourrait imaginer une adaptation plus ou moins kitsch de Roméo et Juliette au Kurdistan. Mais ce serait méconnaître le talent de ce réalisateur franco-kurde qui, depuis plus de vingt ans, nous sert des films lumineux et drôles.

[Attention : cette critique contient des spoilers]
Le scénario de Goodnight Soldier pourrait laisser penser que le film a pour enjeu – et aura pour dénouement – le mariage des amoureux. Il n’en est rien. Vaincre l’hostilité de leurs deux familles n’est que le premier obstacle qui se dresse sur la route des deux tourtereaux et qu’ils franchiront d’ailleurs rapidement. Ils devront en affronter deux autres. Le premier est la guerre qui oppose les peshmergas à l’Etat islamique pour la reconquête des territoires conquis par Daesh. Avdal y participe courageusement au point d’y risquer sa vie quelques jours avant son mariage.

Il survivra à l’escarmouche qui aurait pu lui être fatale. Mais, si l’opération chirurgicale qu’il subit lui rend l’usage de ses jambes, elle le laisse impuissant. C’est le troisième obstacle que Ziné et Avdal doivent franchir. Et ce n’est pas le moindre. Car la société kurde est sacrément machiste et n’accepte pas que la femme soit autonome (Ziné caresse le projet de travailler) ni que le mari soit diminué.

Puisque j’ai déjà largement défloré l’intrigue, je peux en raconter le dénouement. Tout se finit bien. Avdal tombe miraculeusement enceinte (on comprend qu’elle le doit aux baisers échangés par les deux amants avant l’accident d’Avdal) et les époux, qui avaient frôlé la séparation, se retrouvent dans la joie de cette miraculeuse nouvelle. Ce dénouement est attendrissant et il faut être un peu pisse-vinaigre comme moi pour y trouver à redire. Il ne dépare pas avec un film dont le ton est plus léger que dramatique. Mais il a le tort de désamorcer un propos qui, sans lui, aurait eu plus de force.

La bande-annonce