Juliet, Naked ★☆☆☆

Annie (Rose Byrne), la trentaine bien entamée, s’ennuie à Sandcliff, une ville côtière d’Angleterre (le film a été tourné à Ramsgate) où elle a repris, à la mort de son père, la direction du petit musée d’histoire. Elle est en couple avec Duncan, un professeur d’université qui nourrit une passion obsessionnelle pour un chanteur pop des années quatre-vingt-dix, disparu sans laisser de trace après un unique album, Tucker Crowe (Ethan Hawke).

Juliet, Naked commence bien en nous plongeant immédiatement dans l’ambiance de ces films britanniques si attachants, au point qu’on sente sur ses doigts la marque graisseuse d’un fish and chips : un bord de mer battu par le vent, une héroïne sympathique affublée d’un compagnon gentiment braque… Le film est inspiré d’un roman récent de Nick Hornby, dont on a apprécié les précédents et les adaptations qu’en a fait le cinéma : Carton jaune, High Fidelity, About a Boy… Tous les ingrédients d’une excellente comédie romantique semblent réunis façon Love Actually, Bridget Jones ou Coup de foudre à Notting Hill.

Hélas, le plaisir escompté n’est pas au rendez-vous. Moitié parce qu’il était déjà éventé avant d’être consommé : l’adaptation de Jesse Peretz, qui filme en 2018 comme on l’aurait fait vingt ans plus tôt, est violemment dépourvue d’originalité au point de nous faire rapidement perdre tout intérêt pour l’histoire. Moitié à cause d’Ethan Hawke qui campe sans conviction un Salinger de la musique pop, obligé d’affronter son public après des décennies d’anonymat. Ce come back tardif est pour lui l’occasion de faire face à ses responsabilité de père vis à vis des cinq enfants qu’il a eus de quatre mères différentes. Le film, qu’on imaginait centré sur le couple formé par Annie et Duncan, prend une tout autre direction.

Bref, je reproche à la fois à Juliet, Naked de raconter paresseusement l’histoire qu’il annonce et d’en raconter une autre. Tel est le privilège du critique qui est refusé à l’auteur : la schizophrénie.

La bande-annonce

Un merveilleux couple ★★★☆

Jeune couple aimant, Malte et Liv sont en vacances aux Baléares quand ils sont violemment agressés par trois jeunes. Malte prend un coup de couteau et, impuissant, assiste au viol de Liv.
Deux ans passent pendant lesquels le couple de jeunes enseignants panse lentement ses plaies. Malte fait de la boxe pour retrouver confiance en lui ; Liv termine une psychanalyse. La vie semble reprendre ses droits.
Mais, un jour, Malte croit reconnaître dans la rue le violeur de Liv. Que va-t-il faire ? Le suivre ? L’aborder ? Se venger ? Appeler la police ?

Si Un merveilleux couple touche une corde si sensible c’est qu’il nous confronte tous à une situation à la fois terrifiante et réaliste. Comment réagirions-nous à un viol ? Un viol qu’on aurait soi-même subi ? ou un viol sur notre partenaire auquel on aurait assisté sans pouvoir l’empêcher ?

La première scène du film qui décrit ce film est perturbante. Pourtant, elle n’y met aucune complaisance. On pense à Funny Games de Hanneke, le sadisme du réalisateur en moins. La seconde décrit la vie ordinaire d’un couple apparemment sans histoire dans une grande ville allemande. Tout sonne juste dans cette description du quotidien banal de Malte et de Liv dont le spectateur sait désormais le traumatisme qui les leste et qu’ils essaient de résorber.

La rencontre de Liv et de l’auteur du viol ouvre l’horizon des possibles. Le scénario pouvait choisir plusieurs directions : nous faire douter sur l’identité du violeur ? ou engager une véritable enquête policière pour le retrouver après avoir perdu sa trace. Il préfère se focaliser sur la psychologie de Malte : va-t-il partager avec Liv sa découverte ? ou la garder pour lui ? va-t-il traquer le coupable pour se venger ? pour s’expliquer ? pour lui pardonner ? ou va-t-il se rendre à la police pour le dénoncer ?

Un merveilleux couple s’enrichit d’un troisième caractère : le violeur lui-même qui n’est pas réduit à une simple silhouette mais qui – et c’est au fond logique – a sa propre psychologie. Est-il un être maléfique imperméable au remords ? ou au contraire se repend-il d’un acte criminel, peut-être commis sous l’effet de l’alcool et de la drogue, et cherche-t-il à reprendre le cours d’une vie normale ?

On n’en dira pas plus. On regrettera peut-être que les options choisies par le scénariste culminent dans un épilogue pas vraiment crédible. Mais ce bémol n’affectera pas l’intérêt et le plaisir qu’on aura pris à ce film bouleversant.

La bande-annonce

Free Solo ★★★☆

L’escalade en solo intégral (« free solo ») est une technique d’alpinisme dans laquelle le grimpeur n’utilise aucune technique d’assurance.
Né en 1985, Axel Honnold est un des grimpeurs professionnels les plus célèbres au monde. Il a gravi en solo intégral plusieurs voies parmi les plus dangereuses au monde.
En 2017, il s’attaque à El Capitan dans le parc de Yosemite, une paroi verticale de neuf cent mètres de haut.
Jimmy Chin, un grimpeur professionnel lui aussi, le réalisateur de Meru, un documentaire Netflix, l’a filmé. Oscar 2019 du meilleur documentaire, diffusé sur National Geographic, il est inédit en salles.

Free Solo raconte une ascension époustouflante. Il le fait avec des images à couper le souffle. On imagine qu’elles ont été tournées par des drones avant d’apprendre qu’ils sont interdits dans le parc national de Yosemite. Ces images vertigineuses ont été tournées soit par des professionnels encordés, soit par des mini-caméras disséminées tout le long du parcours, soit par un hélicoptère à très haute altitude avec un zoom surpuissant.

Mais Free Solo n’est pas seulement l’histoire d’une ascension. C’est aussi le portrait d’un homme étonnant. Axel Honnold ne paie pas de mine. Il n’a pas la carrure d’un surhomme ou la musculature d’un bodybuilder. Sec comme une trique, il n’a pas non plus une technique qui défie les lois de la gravité, comme Patrick Edlinger, la star des années quatre vingts qui se suspendait aux parois verticales des calanques de Cassis par l’auriculaire.

Axel Honnold n’en est pas moins un homme hors du commun dont les ascensions trompe-la-mort nous laissent le souffle court et les mains moites. Un scanner révèle un complexe amygdalien original qui inhibe le circuit de la peur. Des tests de QI signalent une intelligence hors du commun qui lui permet une analyse fine du risque.
Le père d’Axel Honnold était, selon sa mère, affecté du syndrome d’Asperger. Axel lui-même était enfant d’une grande timidité. C’est cette timidité d’ailleurs qui l’a poussé très jeune vers la pratique solitaire de l’escalade.

La caméra, qui se fait indiscrète sans jamais être impudique, suit Axel dans sa vie quotidienne. Elle nous fait vivre au jour le jour sa vie de couple avec la charmante Sanni McCandless, une Californienne aussi belle que saine. Le couple est attendrissant : Axel est tout entier tendu vers la pratique de son art. Sanni l’adore et l’appuie. Mais cet amour le déconcentre autant qu’il l’épanouit.

On comprend à la fin de ce documentaire enthousiasmant que Axel Honnold aura révélé deux défis : la montagne et l’Autre.

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