Adieu monde cruel ★★★☆

Otto Vidal (Milo Machado-Graner, l’enfant malvoyant d’Anatomie d’une chute) a quatorze ans. Elève de troisième d’un collège d’une petite ville de Normandie, il est la tête de Turc de ses camarades. Poussé à bout, il décide de se suicider. Il écrit une lettre d’adieu, la photocopie en cinquante exemplaires, la poste à tous les élèves de son collège avant de se jeter du haut d’un pont. L’instinct de survie est toutefois le plus fort. Douché mais indemne, Otto regrette son geste. Mais c’est trop tard : le courrier a déjà été levé et distribué.
Otto se cache dans un pensionnat désaffecté. Une jeune collégienne, Léna (Jane Beever), l’y débusque et le prend sous sa coupe. Elle le loge dans une chambre vide de la pension de famille que tient sa mère, le ravitaille, le choie. Les deux adolescents s’attachent l’un à l’autre et rêvent de disparaître.

Félix de Givry est un réalisateur étonnant. Après des études à Sciences Po, il travaille avec Olivier Assayas et se voit confier le premier rôle d’Eden de Mia Hansen-Løve. Avec son ami Ugo Bienvenu, le réalisateur d’Arco, il crée une société de production. Adieu monde cruel est son premier long métrage.

Il se présente, dès son générique, comme un hommage appuyé à la Nouvelle Vague. Lisieux y ressemble à Thiers où Truffaut tournait en 1975 L’Argent de poche. La voix off est celle de Françoise Lebrun, l’héroïne aujourd’hui octogénaire de La Maman et la Putain. La musique très présente d’Arnaud Toulon, césarisée pour celle d’Arco, rappelle celles de Georges Delerue.

L’intemporalité, l’hommage un peu trop appuyé à un cinéma qu’on pourrait juger désuet, la voix off omniprésente, les fondus au noir pourraient être malvenus. Mais Adieu monde cruel réussit son pari audacieux. Il réussit à nous embarquer dans une histoire pas toujours très crédible mais d’un romantisme fou.

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La Vie d’une femme ★★★★

Gabrielle (Léa Drucker) a cinquante-cinq ans. Elle est chef du service de chirurgie maxillo-faciale d’un grand hôpital parisien. Elle est tout entière happée par son travail et a choisi de tout lui sacrifier. Mariée à Henri (Charles Berling), elle a accepté d’élever les deux enfants qu’il a eus d’un premier mariage mais a refusé d’en avoir. Elle doit également veiller sur sa mère (Marie-Christine Barrault) dont les capacités neurocognitives déclinent rapidement. Dans son travail, Gabrielle, fidèlement secondée par Kamyar (Laurent Capelluto) est sur tous les fronts : la réduction des budgets et des équipes, la défaillance des matériels, les urgences, une mission de coopération en Ukraine… Une écrivaine (Mélanie Thierry) a demandé à être accueillie dans le service pour y nourrir son prochain livre.

La Vie d’une femme était sélectionné en compétition officielle à Cannes et en ai reparti bredouille. C’est pour moi une grande injustice. Il faut dire que la concurrence était rude avec des films aussi saisissants que Fjord, que Minotaure ou que Notre salut. Pour autant, Léa Drucker aurait mérité haut-la-main le prix d’interprétation féminine attribué à Virginie Efira et Tao Okamoto, pour leur rôle dans Soudain, de Ryusuke Hamaguchi. J’espère que les César ne l’oublieront pas.

Car Léa Drucker nous livre une interprétation sidérante d’une femme impressionnante. Gabrielle n’est pas une femme « puissante » pour reprendre le vocabulaire éculé à la mode. C’est peut-être une femme qui exerce une « position de puissance » et qui gagne bien sa vie – je tremble par avance du reproche classiste qui pourrait être adressé à ce film de s’intéresser à la vie d’une grande bourgeoise parisienne et de se désintéresser du sort des classes laborieuses. Mais Gabrielle n’en est pas pour autant une femme « puissante ». C’est une femme au milieu de la cinquantaine, en pleine ménopause, qui a consacré toute sa vie à son travail et qui se demande si ça en valait la peine, qui est en train de perdre sa mère et a autant de mal à l’assumer qu’à le vivre, qui remet en cause sa vie de couple bien plan-plan et ses orientations sexuelles.

Tout est juste dans ce film délicat et intimiste : la vie professionnelle qui nous construit et nous détruit en même temps, la relation vampirique à la mère, la vie de couple et son rassurant train-train, la sexualité et ses troubles… Tout est profondément émouvant, surtout si on a cinquante-cinq ans, et même si on est un homme.

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Rose ★★★★

Rose est née femme. Les nécessités de la vie l’ont conduite à se travestir. Après avoir combattu pendant dix ans sous l’uniforme, elle a usurpé l’identité d’un frère d’armes, mort au combat, est revenue dans le village de celui-ci et a réclamé son héritage. Pour conforter sa position, Rose est même allée jusqu’à épouser la fille d’un riche paysan.

Nous vient d’Allemagne un film tranchant comme l’acier. Il a été filmé en noir et blanc dans les splendides montagnes du Harz en Saxe. Il est illustré d’une voix off qui lui donne une dimension quasiment mythologique.

Rose est inspiré de plusieurs histoires vraies. Il convoque une riche cinématographie, les thèmes de l’usurpation d’identité et du travestissement ayant été souvent utilisés. Le premier film auquel Rose m’a fait penser est Le Retour de Martin Guerre, qui m’avait tellement impressionné quand je l’avais vu encore enfant. Il partage avec lui la même ambiance : il se déroule dans une petite communauté rurale coupée du monde. Il partage également avec lui une dimension essentielle du récit : le rôle que joue le conjoint, dupe de l’imposture et en même temps complice.

J’ai pensé également à d’autres films plus récents et moins connus. Dans Albert Nobbs, Glenn Close interprétait le rôle d’une Irlandaise qui se travestissait pour échapper à la misère et prendre un emploi de majordome. Dans The Danish Girl, Eddi Redmayne (nommé aux Oscars pour ce rôle) jouait un homme qui lentement, avec le soutien de son épouse, assumait sa part de féminité. Dans Nos années folles, Pierre Deladongchamps se travestissait, là encore avec la complicité de sa femme, pour échapper à la conscription et à la Première Guerre mondiale. Enfin, le héros hermaphrodite d’Un jour fille refusait le genre féminin qui lui avait été assigné à sa naissance, prenait femme avant d’être arrêté et jugé. J’avais beaucoup aimé ce dernier film qui se passait, comme Rose, au XVIIIe siècle mais dans la France urbaine et pas dans l’Allemagne rurale.

Rose impressionne par la simplicité linéaire de son récit qui emprunte à la forme du conte. La voix off de Marisa Growaldt y contribue amplement. Dans sa première moitié, j’ai chipoté sur le choix de l’actrice Sandra Hüller que je ne trouvais pas crédible : trop petite, hanches trop larges, voix trop haut perchée, sans la moindre trace de pilosité. Mais l’actrice, qui porte le film sur ses épaules, est d’une incroyable maîtrise. Elle réussit dans la même image à nous glacer et à nous attendrir. On ne racontera pas la fin du film ; mais on pourra en dire qu’on en gardera longtemps le souvenir traumatisant.

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Salvation ★★★☆

De nos jours peut-être, au fin fond de l’Anatolie, deux clans s’affrontent. Les Hazaran regroupés autour d’un piton rocheux ont, à la demande de l’État turc, participé à la lutte contre les « terroristes » et s’estiment bien mal payés en retour. Car les Bezari, qui possèdent les champs mis en valeur plus bas dans la vallée par les Hazaran, souhaitent les en expulser. Le leader des Hazaran, le cheikh Ferit, redoute l’escalade et appelle ses partisans à la modération ; mais le propre frère du cheikh, hanté par d’inquiétantes visions nocturnes, fomente une révolte.

Il y a trois ans était sorti en France, après sa projection à Cannes l’année précédente dans la section Un certain regard, Burning Days du turc Emin Alper. Ce polar poisseux ne m’avait qu’à moitié convaincu. En voyant la bande annonce de Salvation, j’ai eu l’impression que son réalisateur avait tourné le même film : mêmes décors anatoliens austères et impressionnants, même ambiance étouffante, mêmes enjeux…

Pour autant, s’il a le même parfum (et si donc il faut vivement le recommander à ceux qui ont vu et aimé Burning Days), Salvation m’a semblé beaucoup plus intéressant. Raison pour le recommander à tous ceux qui n’ont pas vu Burning Days…. et à ceux qui l’ont vu et qui ne l’ont pas aimé. Bref….

Salvation en effet ne se limite pas à évoquer la Turquie et ses âpres guerres de clans (le scénario est inspiré d’une histoire vraie qui s’est déroulée dans le sud-est du pays en 2009). Il touche à l’universel. Il rappelle les tragédies grecques – un comble pour un film turc ! Il évoque comment naît une révolte puis une guerre causée par des hommes qu’aveuglent la peur et la superstition.

Et il y réussit parfaitement. Salvation prend le temps – il dure deux heures – de laisser monter la tension. Quasiment sans sortir du village – le film aurait, selon moi, eu plus de puissance encore si, comme dans Le Rivage des Syrtes, il n’avait jamais montré les Bezari et les avait seulement décrits comme une menace lointaine et peut-être fantasmée – il accumule au fur et à mesure toutes les pièces menant l’intrigue à sa conclusion inéluctable.

Une scène m’a particulièrement impressionné. Elle se situe aux deux tiers du film environ (attention spoiler). Elle montre comment le cheikh Ferit perd le pouvoir et comment son frère Mesut le lui prend. Tout se joue en une seule séquence pendant laquelle l’autorité du cheikh ploie tandis que celle de son frère croît en jouant sur les peurs et les haines de ses coreligionnaires.

Comment le film aurait-il dû se finir ? Certes, sa dernière image est marquante voire inoubliable. Mais je me demande si Salvation n’aurait pas eu plus de force encore s’il s’était arrêté cinq minutes plus tôt, à la fin de la harangue exaltée de Mesut.

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L’Écologie des sentiments ★★★☆

Félix (Andranic Manet) est un jeune homme lunaire qui travaille dans l’hôtel tenu par son père (Alexandre Steiger). C’est dans ce petit hôtel parisien que descend Lola (Salomé Rose Stein), une jeune activiste engagée pour la cause animale, venue au Salon de l’agriculture pour y mener avec Abraham (Abraham Wapler) une action coup de poing.

L’Écologie des sentiments fait partie de ces petits films sortis en catimini au cœur de l’été dans un circuit de salles confidentiel. C’est le premier film d’un membre de la géniale troupe des Chiens de Navarre, Alexandre Steiger, aujourd’hui quinquagénaire, qu’on a vu régulièrement dans un tas de petits films français sans lui avoir prêté l’attention qu’il méritait : L’Ordre et la Morale, Eiffel, Oranges sanguines, Queen of Montreuil….

Le récit qu’il raconte pourrait sembler à la fois suranné, loufoque et futile. Suranné : l’hôtel sans âge dirigé par le père de Félix, avec ses papiers peints impersonnels. Loufoque : l’opération commando menée par un trio d’activistes animalistes au Salon de l’agriculture. Futile : les émois de Félix devant la jolie Lola qui l’attire et l’impressionne en même temps.

Une de mes meilleures amies a trouvé que ce film était férocement dépourvu d’intérêt. Elle me l’avait fermement déconseillé. Elle apprendra peut-être, à la lecture de ce billet, que je ne l’ai pas écoutée. J’en suis désolé…. et ravi ! Car, sans pouvoir en expliquer objectivement les raisons, j’ai été follement séduit par ce petit film de rien du tout. Par le charme de ses deux acteurs principaux : par Andranic Manet qu’on avait déjà vu dans Mes provinciales ou La Récréation de juillet, une sorte de Jacques Tati jeune, qui réussit la gageure d’être simultanément agoraphobe et claustrophobe, et par la révélation Salomé Rose Stein, pétillante, que je n’avais jamais vue nulle part.

Le cinéma a ceci de merveilleux et d’inattendu que, même si on a vu des milliers de films, même si on finit par connaître ses goûts et ses dégoûts, on réussit encore parfois, on réussit même assez souvent, à être étonné, à succomber au charme d’un film qu’on n’attendait pas – ou à être cruellement déçu d’un film qu’on attendait. Le cinéma nous réserve encore mille surprises. Merci à lui !

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Fjord ★★★★

Une famille s’installe dans un fjord retiré de Norvège. Mihai (Sebastian Stan, acteur roumano-américain abonné aux blockbusters et remarqué en jeune Donald Trump dans The Apprentice) est roumain et trouve vite un emploi d’informaticien à la mairie. Lisbet (Renate Reinsve, actrice principale de Julie (en 12 chapitres), Valeur sentimentale) est norvégienne et travaille à la maison de retraite de la ville. Le couple évangéliste a cinq enfants qu’il élève dans une discipline stricte. Un jour, une enseignante remarque des traces de contusions sur l’épaule d’Elia, la fille aînée du couple. Elle alerte l’Aide sociale à l’enfance qui met en œuvre, dans l’intérêt des enfants, un protocole implacable. Les parents sont interrogés par la police, les cinq enfants placés en famille d’accueil dans l’attente du procès.

Fjord arrive sur les écrans auréolé de la Palme d’or qu’il a reçue à Cannes. La concurrence cette année était rude avec des films aussi marquants que Notre salut, Minotaure ou Une vie de femme. Mais Cristian Mungiu n’a pas volé sa seconde Palme. Il avait eu la première en 2007 avec 4 mois, 3 semaines et 2 jours, un film coup de poing qui m’avait durablement marqué. Ses films suivants étaient tout aussi dérangeants : Au-delà des collines, Baccalauréat dans mon Top10 de l’année 2016, R.M.N. Cristian Mungiu a le don de se saisir de dilemmes moraux et d’en tirer des films bouleversants et jamais simplistes.

Fjord repose d’abord sur une question : les enfants de Mihai et de Lisbet ont-ils été les victimes de violences corporelles ou psychologiques ? À supposer ce mystère résolu, deux séries de questions se posent. La première : quelles sont les limites indépassables d’une éducation stricte ? violences corporelles ? violences psychologiques ? punitions ? endoctrinement ? La seconde : la puissance publique a-t-elle le droit de se mêler de l’éducation des enfants ? si oui, dans quelles limites a-t-elle le droit de le faire ? doit-elle ordonner leur placement au premier doute ? doit-elle donner une confiance absolue à la parole des enfants ?

Fjord ne donne pas de réponses simples à ces questions compliquées. L’aurait-il fait qu’il aurait perdu beaucoup de sa qualité. Il n’en demeure pas moins qu’on prend vite parti pour la famille contre l’Etat, qu’on estime qu’elle n’a fait subir aux enfants aucune violence excessive, qu’elle avait le droit de les éduquer dans les valeurs qui étaient les siennes, que l’Etat a surréagi en les séparant de leurs enfants.

En sortant de la salle, fort de mes préjugés, une pensée m’a fait douter. Comment aurais-je réagi si cette famille d’évangélistes roumains avaient été des islamistes algériens ? Aurais-je estimé qu’elle avait le droit d’élever ses enfants, en France – ou en Norvège – dans les valeurs qui étaient les siennes, en leur interdisant comme le font Mihail et Lisbet le téléphone portable ou les réseaux sociaux et en leur imposant chaque soir de longues séances de prière ? aurais-je estimé la réaction de l’Aide sociale à l’enfance disproportionnée ?

Cette réflexion en a entraîné une autre : pourquoi Mungiu a-t-il choisi de camper une famille de Roumains évangélistes plutôt qu’une famille d’Algériens islamistes. La réponse est évidente : c’est parce qu’il est lui-même roumain et qu’il s’est inspiré d’une histoire vraie qui s’est déroulée en Norvège il y a une dizaine d’années et qui avait précisément mis en cause un couple roumano-norvégien et ses cinq enfants. Mais, à supposer qu’il ait choisi de camper une famille d’Algériens islamistes, son effet aurait été beaucoup moins subtil. En France en tous cas, il aurait divisé les spectateurs en deux camps : ceux, plutôt à gauche, favorables à la famille et à son droit à élever ses enfants selon ses valeurs et ceux, plutôt à droite, inquiets de la menace que fait peser le séparatisme islamiste sur la cohésion de la société français, qui auraient désapprouvé ce mode d’éducation.

Fjord est pour nous, aujourd’hui, spectateur français, un film diablement stimulant. Qu’on soit des farouches défenseurs de l’intégration républicaine et de la laïcité ou au contraire des humanistes sensibles aux différences culturelles, des tenants de l’Etat libéral qui considèrent que l’Etat n’a pas à s’ingérer dans la sphère privée ou au contraire des défenseurs de l’Etat interventionniste qui tiennent que l’Etat a le devoir de défendre les plus faibles, notamment les enfants, Fjord prend systématiquement à contre-pied nos préjugés.

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Les Matins merveilleux ★★★☆

Charlie (India Hair), la trentaine, vient de perdre sa grand-mère, qui l’a élevée après la mort de sa mère emportée dans la fleur de l’âge par un cancer du sein fulgurant. Pour exécuter ses volontés, elle gagne Cavalière, dans le sud de la France, près de Toulon, pour y restituer à Titou (Eric Cantona) un lot de vieux vinyles trouvés dans l’héritage. Sur place, Charlie fait la connaissance de Marina (Raya Martigny).

Les Matins merveilleux est un petit film français qui ne paie pas de mine et qui m’a ravi. Ce n’est pas un film sur le deuil, comme le début de son pitch pourrait le laisser augurer, la mort de la grand-mère de Charlie ne servant que de prétexte à une intrigue qui se déploie bientôt près de la Méditerranée à une encâblure des îles d’Hyères.

Son histoire peut sembler trop prévisible : on voit venir, gros comme un camion, que Charlie découvrira que Titou est en fait le père dont sa mère ne lui avait jamais révélé l’identité. Mais fort heureusement, le scénario évite cette révélation trop téléphonée et prend une autre direction que je n’avais pas imaginée.

J’ai été enthousiasmé par ce film, projeté à Cannes hors compétition, pour deux raisons. La première est la prestation d’India Hair, qu’on voit régulièrement depuis une dizaine d’années. Elle fut nommée deux fois au César du meilleur espoir féminin : en 2013 pour Camille redouble et en 2021 pour Poissonsexe ; mais, à presque quarante ans, elle a désormais sauté la case de la jeune première prometteuse pour devenir une actrice installée au centre du cinéma français et en haut de ses affiches : Mandibules, Trois amies, Les Barbares… Elle n’est que bienveillance dans ces Matins merveilleux, toujours positive, toujours aimable, au point qu’on se demande si elle ne va pas verser dans l’excès de bonnes manières. C’est la fille avec qui on adorerait passer la soirée, la journée et pourquoi pas les vacances tant la vie semble simple et sans complication auprès d’elle.

La seconde est Raya Martigny, top model transgenre qui a grandi à La Réunion et dont le 1m92 a arpenté les catwalks avant de passer devant la caméra. Iel est d’une beauté folle et surtout d’un naturel désarmant dans cette histoire où sa transidentité n’est jamais questionnée, semble aller de soi pour tous ceux qui évoluent autour d’elle, qu’il s’agisse de son ancien petit ami qui aimerait tant renouer avec elle ou de Charlie qui découvre auprès d’elle une nouvelle vie.

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Sur la route d’Omaha ★★★☆

Un matin qui n’a rien de beau, un père réveille ses deux enfants, Emma, neuf ans et Charlie, six ans et quitte sa maison lourdement hypothéquée et la Californie. Avec leur chien Rex, la famille s’embarque dans un cabriolet hors d’âge pour un long voyage vers une destination inconnue.

Sur la route d’Omaha, traduction pataude du titre original plus sobre, Omaha, semble accumuler tous les clichés du road movie américain : paysages à couper le souffle, arrêts aux stations-service, musique sursignifiante…

Il fait le pari audacieux de l’anti-héroïsme et de l’anti-spectaculaire. Rien de particulier ne se déroule durant ce long road trip. Mais son apparente banalité laisse bien des questions ouvertes. Que cache ce père mutique ? L’immense désarroi provoqué par la disparition de sa femme ? Une paupérisation qui le laisse sans un rond ? Une violence enfouie qui va se retourner peut-être contre ses propres enfants ? Que comprend sa petite fille, si intelligente, si sensible, des tourments de son père ?

Le film, sur la corde raide, réussit le pari minimaliste de ne rien expliquer avant son tout dernier carton qui laisse le spectateur abasourdi. Il a l’intelligence de le faire dans un format très bref, une heure vingt-trois seulement, et serait devenu vite ennuyeux s’il avait été plus long.

Sur la route d’Omaha ne paie pas de mine. C’est en apparence un petit film comme on en a déjà vu si souvent, furieusement indie, de ceux dont Sundance fait son miel. Mais par sa forme et par son fond, c’est un film qui laissera en moi une trace durable.

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De la Comédie-Française ★★★☆

C’est le grand jour pour Nina Cardi (Pauline Clément), une jeune sociétaire de la Comédie-Française. Le jour de la première de sa première mise en scène au Français. Elle s’est attaquée à un monument : Macbeth de Shakespeare. Et, à trois heures du rideau, tout semble se liguer contre elle : Pauline a perdu son badge, l’actrice principale en galère à Brest doit être remplacée au pied levé, les éclairages ne sont pas réglés, les acteurs sont tétanisés par le trac…

Je suis allé voir avec quelques réticences ce film. J’imaginais déjà son scénario prévisible : une succession de galères s’enchaînant tambour battant avant que le rideau ne se lève et que la magie du théâtre opère dans un happy end fédérateur. Mes craintes étaient renforcées par la lecture de quelques critiques sanglantes, écrites notamment par une amie férue de théâtre qui tente depuis des années de me convertir à un art auquel je reste obstinément sourd. En entrant dans la salle de cinéma hier après-midi, mon inquiétude a encore augmenté : elle était pleine de retraités grabataires en déambulateur, accompagnés de leurs enfants (sexagénaires) qui pensaient sans doute qu’un film sur la Comédie-Française constituerait pour leurs vieux parents une stimulante distraction dominicale.

J’ai vite ravalé mes a priori sarcastiques devant un film pétillant qui m’a fait rire du début à la fin et dont la séquence sentimentale a même réussi à faire perler une larme. Il est l’œuvre des deux co-réalisateurs de la pastille humoristique Broute diffusé de 2018 à 2022 sur Canal + qu’on n’attendait pas sur ce terrain là. Mais leur humour fait mouche et la présence de Pauline Clément, qui avait participé à la création de Broute, fait des étincelles. C’est sur elle que repose le film tout entier qui la voit courir dans tous les sens pour régler les problèmes qui lui pleuvent sur la tête.

La totalité du casting est interprété par des sociétaires de la Comédie-Française qui jouent non seulement le rôle des acteurs – Laurent Stocker fait un Macbeth vaniteux à souhait – mais aussi celui du gardien (Guillaume Galienne), du régisseur (l’immense Christian Hecq), de l’ouvreur (Sefa Yeboah), de la maquilleuse (Sephora Pondi)… et même celui de la ministre de la culture (Françoise Gillard). Le film est également l’occasion de visiter les coulisses du théâtre, le tournage ramassé en trois semaines ayant bénéficié d’une fermeture exceptionnelle pour travaux.

Télérama a bien raison d’y voir « la comédie française de l’été », Prix du public et Prix spécial du jury au dernier Festival de l’Alpe d’Huez, qui séduira tous les publics, avec ou sans déambulateur.

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Blue Heron ★★★★

Une famille hongroise de quatre enfants déménage sur l’île de Vancouver en Colombie-Britannique à la fin des années 90. Le fils aîné, Jeremy, présente de graves troubles du comportement. Rétif à toute autorité, il se met constamment en danger et menace sa famille qui essaie tant bien que mal de mener une vie ordinaire. Sasha, huit ans, la seule fille de la fratrie, observe sans toujours la comprendre cette situation.

Nous vient de l’Ouest canadien anglophone ce film hors normes aux frontières du documentaire et de la fiction. La réalisatrice Sophy Romvari a puisé dans son histoire familiale. Elle aussi était d’origine hongroise. Elle aussi a grandi auprès d’un frère schizophrène et dangereux.

Blue Heron est son premier long métrage. Il a été sélectionné à Locarno l’an dernier avant de faire le tour des festivals internationaux et d’arriver enfin en France. J’ai eu la chance d’assister à son avant-première au MK2 Beaubourg avec une longue séance de questions, un journaliste pugnace, une traductrice enthousiaste et une réalisatrice d’une rare justesse.

Son film est un bijou auquel, fait rare, je donne quatre étoiles. Il m’a rappelé Il faut qu’on parle de Kevin, un de mes plus grands chocs littéraire et cinématographique des vingt dernières années. Car comme lui, il met en scène un enfant nocif et des parents déchirés. Déchirés entre la crainte légitime que cette enfant suscite et l’impératif viscéral et social de lui prêter assistance.

Comment aimer un enfant mal-aimable ? Que faire face à un fils qu’on n’arrive pas à éduquer ? Faut-il l’aimer encore plus ? a-t-on le droit de l’aimer moins ? L’éloignement est-il une solution acceptable, qui permettra peut-être que sa santé et la situation s’améliorent, mais qui signe à court terme la défaite de l’éducation parentale ?

Le film se déroule dans le cocon familial. Il est de plus en plus irrespirable, même s’il prend souvent le large le long des côtes sauvages de l’océan Pacifique. Arrivé aux deux tiers du film, on menace d’étouffer. C’est là que la réalisatrice a eu une idée de génie. Je n’en parlerai pas…. mais suis bien obligé d’en parler ! Le scénario prend une tout autre dimension. On se dit que le procédé est un peu facile, que cette bifurcation est la solution paresseuse à son manque d’inspiration et à son incapacité à mener l’histoire à son terme. On a furieusement envie de revenir là où on en était pour savoir comment l’histoire se dénoue : qu’adviendra-t-il de Jeremy ?

C’est alors que la réalisatrice a une seconde idée de génie. Elle va nous ramener à la fin des années 90 dans la maison de Jeremy, de Sasha et de leurs parents. Mais elle va le faire en utilisant un procédé étonnant, défiant toutes les lois de la raison… et pour autant parfaitement efficace.

Ces deux idées de génie méritent bien quatre étoiles. D’autant qu’elles sont au service de l’histoire et n’en constituent pas des appendices inutiles. Quand le générique de fin s’affiche, un silence grave et recueilli accueille les dernières informations qu’on vient d’apprendre. Il faut un moment pour les encaisser jusqu’à ce que les applaudissements éclatent et saluent cette jeune réalisatrice jet-laggée, si modeste et si douée.

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