Félicité ★★☆☆

Félicité est une femme forte. Elle gagne sa vie en chantant dans un bar de Kinshasa. Mais quand son fils est victime d’un grave accident de la route, elle doit trouver l’argent exigé pour l’opération qui le sauvera de l’amputation.

Félicité, c’est deux films en un.

C’est d’abord un Rosetta (1999) ou un Ma’Rosa (2016) congolais. Deux films, le premier belge, le second philippin, qui portaient le nom de leur héroïne, à l’instar de Félicité. Une héroïne, présente à chaque plan, qui devait se battre contre la terre entière, la première pour trouver un travail et le garder, la seconde pour réunir l’argent exigé par des policiers corrompus pour relâcher son mari. Comme Rosetta, comme Rosa, Félicité, filmée caméra à l’épaule par Alain Gomis, souvent de dos comme une héroïne dardenienne, déploie une mutique énergie à sauver son fils. Pour y parvenir, ses allers et retours dans Kinshasa sont l’occasion d’une visite kaléidoscopique de cette capitale chaotique.

Alain Gomis aurait pu se borner à tourner ce film-là. Mais l’auteur de L’Afrance et de Aujourd’hui a placé la barre plus haut. Ce premier film ne dure qu’une heure et cède la place à un second, plus poétique, moins linéaire. Ce n’est pas révéler l’issue du premier que d’évoquer la sortie de l’hôpital du fils de Simo et le soudain abattement dans lequel sombre Félicité. Comment en sortira-t-elle ? C’est l’enjeu de cette seconde moitié. Le récit est entrecoupé de longues plages musicales durant lesquelles l’orchestre symphonique kimbanguiste joue la merveilleuse musique d’Arvo Pärt – décidément très utilisé au cinéma sous toutes les latitudes (Knight of Cups, El Club, The Place Beyond the Pines, There Will Be Blood, Gerry…). Félicité, lentement, s’adoucit au contact de Tabu, un voisin dont la force physique n’a d’égale que la douceur de ses sentiments pour la belle chanteuse.

J’ai moins aimé cette seconde partie que la première. Je l’ai trouvé trop longue, moins rythmée, moins cohérente. Pour autant, cette légère déception n’a pas assombri le plaisir pris à ce film qui a largement mérité le Grand Prix du Jury au Festival de Berlin et l’Étalon d’Or au Fespaco de Ouagadougou.

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The Lost City of Z ★★☆☆

Officier de l’armée britannique, méprisé par ses supérieurs en raison de la déchéance de son père, Percy Fawcett est missionné par la Société royale géographique pour cartographier la frontière entre le Brésil et la Bolivie au cœur de la forêt amazonienne.

James Gray est un des réalisateurs les plus intéressants de sa génération. Ses films sont remarquables. Little Odessa, The Yards, La Nuit nous appartient se déroulent dans la banlieue de New York. Avec The Lost City of Z, Gray change de lieu et d’époque. Le titre et l’affiche louchent du côté de Indiana Jones. Mais, The Lost City of Z raconte moins la découverte d’El Dorado que sa quête obsessionnelle. Il emprunte moins à Spielberg qu’à Coppola (Apocalypse Now), Huston (L’Homme qui voulut être roi) ou Herzog (Fitzcarraldo).

Sans doute The Lost City of Z est-il splendidement éclairé par le chef op Darius Khondji. Sans doute les scènes de retour dans l’ennuyeuse Angleterre – qui sont souvent, dans ce genre de films, traités comme des interludes – sont-elles aussi intéressantes que celles qui se déroulent sur le Rio Verde. Sans doute enfin, le final a-t-il la macabre majesté de celui de Apocalypse Now.

Pour autant, l’ensemble de ses composants mis bout à bout ne suffit pas à faire un grand film. Un film qui se démarquerait de ses trop illustres et trop nombreux prédécesseurs qui, dans ce registre-là, celui de l’explorateur parti au bout du monde à la recherche de soi, ont déjà donné tant de chefs d’œuvre.

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Les mauvaises herbes ★★☆☆

Jacques, un acteur de seconde zone, fuyant des créanciers trop pressants, se retrouve dans le nord du Québec en costume de théâtre. Il y croise Simon, un vieil agriculteur sur son motoneige qui accepte de le secourir. Mais la générosité de Simon n’est pas désintéressée : il exige de Jacques qu’il l’assiste dans son commerce de … cannabis.

Ainsi présentée, l’intrigue de ces bien-nommées Mauvaises herbes semble particulièrement peu crédible. Elle fonctionne pourtant étonnamment bien, quelques images suffisant à la planter (si on ose dire). On voit d’abord Jacques jouer le texte d’une pièce qu’un public endormi suit d’un œil distrait, l’autre occupé à textoter. On le voit ensuite semer ses créanciers dans une course poursuite burlesque à travers Montréal. On le retrouve enfin sur une route verglacée de l’hiver canadien, dans sa tenue de petit marquis Louis XV, fuir le double danger de la pègre et de l’hypothermie.

Mais l’intrigue menace de s’arrêter une fois que Jacques et Simon concluent leur pacte gentiment criminel. Pour que l’intrigue avance, il faut introduire un troisième personnage, Francesca, une employée des eaux venue relever les compteurs et découvrant, bien malgré elle, les plantations de cannabis. Le duo se transforme en trio. Et rebelote : il faut encore élargir le cercle pour faire avancer une intrigue qui devient vite répétitive.

Pour tout gâcher, le dernier tiers du film verse dans la guimauve sentimentale, hélas douloureusement prévisible. Reste le plaisir toujours renouvelé des dialogues québecois, qu’on ne comprendrait pas sans l’aide des sous-titres, mais dont la truculence suffit bien involontairement à ravir le spectateur français.

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United States of Love ★☆☆☆

Histoires de femmes.
Malheureuse auprès d’un mari qui ne lui donne plus de plaisir, Agata fantasme sur le curé de sa paroisse. Iza espère pouvoir enfin épouser l’homme marié dont elle est la maîtresse depuis plusieurs années et qui vient de perdre sa femme. Renata, une enseignante proche de la retraite, est secrètement amoureuses de Marzena, la sœur d’Agata, une ancienne reine de beauté qui cherche sans succès à percer dans le mannequinat.

Vous n’avez rien compris à ce résumé trop dense ? Estimez vous heureux. Le film est plus incompréhensible encore qui ne se comprend qu’après coup, une fois bouclées le destin de ces quatre femmes frustrées, animées de pulsions inavouables : séduire un prêtre, épouser un veuf, conquérir le cœur d’une hétérosexuelle…

La construction semble en tous points calquée sur celle de Certaines femmes, le film de Kelly Reichardt sorti en début d’année : soit le portait kaléidoscopique de plusieurs femmes murées dans leur solitudes que relie entre elles un fil narratif ténu. Je lis qu’il s’agirait d’un manifeste féministe. Je trouve au contraire que les femmes n’y ont pas le beau rôle qui courent sans raison après un rêve inatteignable au risque d’y perdre leur dignité.

L’action est censée se dérouler en Pologne en 1990 juste après la Chute du Mur. Pourtant, rien dans la lumière grise et les héroïnes dépressives ne laisse imaginer l’ivresse de liberté qui a saisi la Pologne – sauf à vouloir démontrer que cette soi-disant ivresse était une construction occidentale qui n’a pas eu une once de réalité à l’Est.

United States of Love vaut surtout par l’éclairage et le cadrage : images pâles, sous-saturées, cadrages millimétriques inspirés des natures mortes des peintres hollandais. La chair y est montrée nue, flasque, presque animale : ventres débordants, pénis détumescents, seins vergéturés… C’est pathologiquement beau. C’est surtout foncièrement triste.

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Parfaites ★★★☆

Pendant plus d’un an, le documentariste Jérémie Battaglia a suivi l’équipe canadienne de natation synchronisée dans la phase préparatoire des Jeux olympiques de Rio.

J’ai adoré ce documentaire sorti en catimini dans quelques trop rares salles.
Pour trois raisons.

D’abord pour ses étonnantes images. Jérôme Battaglia vient de la photographie et réussit, comme le montre l’affiche, des plans sous-marins ou aériens d’une étonnante sophistication.

Ensuite pour son euphorisant suspense. Comme tous les films de sport, Parfaites est construit autour d’un enjeu simple. Gagnera ? Gagnera pas ? On prend fait et cause pour la sympathique équipe canadienne. On partage son stress, ses joies, ses déceptions. On admire sa quête sans cesse recommencée d’une perfection absolue. On découvre aussi un sport d’une étonnante exigence, nécessitant les talents de nageuse, de gymnaste et de danseuse. Un sport qui souffre d’être trop souvent réduit à l’image caricaturale qu’il donne : jolies poupées en bikini, trop maquillées, au sourire artificiel.

Enfin pour sa dimension géopolitique. Le Canada est en effet un outsider dans le monde de la natation synchronisée. Il est écrasé par la Russie ou par la Chine qui sélectionnent au berceau les nageuses sur des critères purement physiques. Pour améliorer leur synchronicité, ils identifient des jeunes filles quasi identiques, des « jumelles ». Le Canada n’a pas ce luxe. De cet handicap, il veut faire une force, souhaitant renvoyer l’image d’une équipe nationale diverse et métissée. Courez voir Parfaites pour savoir si ce pari hétérodoxe portera ses fruits.

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Le Serpent aux mille coupures ★★★☆

Trois trafiquants de drogue rencontrent par hasard en pleine nuit un motard blessé qui les abat froidement avant de se réfugier dans une ferme dont il prend les occupants en otage. C’est le début d’une longue traque.

Nous sommes tous les orphelins des polars noirs des années 70-80 qui ont accompagné notre adolescence : Peur sur la ville, Adieu poulet, Le Professionnel … Le genre, à force peut-être d’avoir été visité sous toutes les coutures, est passé de mode.

On appréciera d’autant les réalisations de Éric Valette qui s’inscrit sans vergogne dans cette filiation. Déjà Une affaire d’État en 2009 et La Proie en 2011 révélait la patte d’un réalisateur racé. Le Serpent aux mille coutures, adapté d’un roman de D.O.A. (un auteur français dont le nom de plume fait référence au célèbre polar américain sorti en 1950), est de la même farine.

Les spectateurs un peu bégueules trouveront l’histoire tirée par les cheveux, le dénouement bâclé, la violence superflue voire complaisante (l’interdiction aux moins de seize ans me semble néanmoins bien sévère). Pour ma part, je me suis laissé prendre par cette histoire rondement menée qui se déroule dans les vignobles du Tarn, un lieu inhabituel pour un polar. J’ai été particulièrement impressionné par le jeu de Tomer Sisley (qui ne réussit pas à décoller depuis ses débuts prometteurs dans Largo Winch), de Terence Yin (« plus réussi est le méchant, plus réussi est le film ») et de Erika Sainte (dont j’ai déjà dit dans ma critique de La vie est belge tout le bien dont je pensais). Tout en en reconnaissant volontiers les limites, j’ai aimé ce polar aux allures de western qui aurait mérité une diffusion en salles plus large que celle qui le condamne par avance à un injuste et trop rapide oubli.

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Fantastic Birthday ★☆☆☆

Greta va fêter ses quinze ans. Adolescente mal dans sa peau, elle a l’impression que personne ne la comprend : ni ses parents, ni sa grande sœur, ni ses amis du lycée. Pour lutter contre la solitude, elle se réfugie dans un univers parallèle peuplé de créatures inquiétantes.

Fantastic Birthday est le titre français (sic) de Girl Asleep. J’imagine volontiers le brainstorming des distributeurs français qui ont probablement trouvé que Girl Asleep n’était pas un titre qui attirerait les foules. Ils se creusent la tête. Quinze ans ? L’anniversaire ? Greta et ses amis imaginaires ? Jusqu’à ce que le stagiaire de troisième propose Fantastic Birthday qui a le double mérite de coller au contenu du film et d’avoir ce côté un peu arty.

Pendant son premier tiers, Fantastic Birthday fonctionne. Rosemary Myers stylise l’univers d’une adolescente. Son film ressemble terriblement à ceux de Wes Anderson : des plans millimétrés, des couleurs primaires, des familles gentiment foutraques.
Mais tout se déglingue quand Fantastic Birthday bascule dans le fantastique. Aussi réussis que soient les délires visuels de Greta, ils sont trop sursignifiants pour faire vraiment rêver. Peur de son corps ? peur de sa sexualité ? peur de l’autre ? Autant de peurs à assumer pour que l’adolescente franchisse avec succès l’épreuve initiatique de cet anniversaire festif qu’elle n’avait pas voulu.

Tant mieux pour elle. Tant pis pour le spectateur oublié au bord du chemin.

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Corporate ★★☆☆

Emilie Tesson-Hanssen (Céline Salette) travaille à la DRH d’une grande multinationale. Stéphane Froncart (Lambert Wilson) l’a recrutée dans un but machiavélique : réduire la masse salariale à moindre coût en poussant les salariés surnuméraires à la démission pour éviter le versement de lourdes primes de licenciements.
Ses méthodes trouvent leur limite lorsqu’un employé dépressif se défenestre dans la cour de l’entreprise.

Corporate a pour cadre la steppe managériale du XXIème siècle et son univers impitoya-able. Le cinéma a déjà investi cet univers : Violence des échanges en milieu tempéré, De bon matin (tous deux tournés par le même réalisateur Jean-Marc Moutout), Ressources humaines (qui avait révélé Jalil Lespert) ou même l’exécrable Le Capital de Costa-Gavras avec José Garcia ont peint des salariés acculés par des méthodes de management déshumanisées.

Corporate filme le harcèlement moral, le lean management et ses dérives. Il ne le fait pas sans un certain manichéisme qui nuit parfois à sa crédibilité. Lambert Wilson est trop méchant dans le rôle du directeur sans scrupule, Violaine Fumeau trop vertueuse dans celui de l’inspectrice du travail.

Corporate est sauvé de la caricature par l’excellente interprétation de Céline Salette. La killeuse qu’on découvre au début du film se fendille à la suite du suicide qu’elle a provoqué. Moitié par peur du gendarme, moitié par humanisme, elle se désolidarise de l’idéologie corporate qu’elle était censée promouvoir.

Plusieurs dénouements étaient possibles. Celui choisi m’a un peu déçu. Je l’aurais aimé plus sombre.

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La Vengeresse ★☆☆☆

Face-de-mort, un catcheur devenu sénateur (sic), embauche quatre chasseurs de primes pour retrouver le précieux document qui lui a été volé dans l’incendie du bar des bikers qui lui servent de garde prétorienne. L’un des quatre, Rod Rosse, va se retourner contre son employeur et prendre fait et cause pour Lana, l’auteur du larcin.

Revoilà Bill Plympton et ses films d’animation pour adultes. On reconnaît dès la première planche l’auteur de L’Impitoyable lune de miel et des Mutants de l’espace : couleurs pop, silhouettes déformées (des têtes énormes sur des corps minuscules), dialogues trash.
Dans Revengeance (intraduisible mot-valise), le vieux dessinateur s’est adjoint les services d’un jeune scénariste. Pour la première fois peut-être il raconte une histoire, particulièrement dense pour un film de une heure onze seulement. Une histoire complexe, pleine de rebondissement, qui évoquerait les films noirs des années 40 si elle ne se déroulait dans une Californie bien contemporaine. On pense à Inherent Vice de Paul Thomas Anderson et plus encore à l’esthétique pop de Kill Bill Quentin Tarantino dont Lana la vengeresse, aussi adroite à manier l’arc que Uma Thumrman le sabre, n’a pas pu ne pas s’inspirer.

Pourquoi ne donner qu’une seul étoile à ce dessin animé dont je suis en train de saluer la richesse ? Parce que je ne suis pas entré dans le délire de Bill Plympton. Parce que ses dessins ont cessé de m’intéresser passé le premier étonnement. Parce que son histoire, finalement assez conventionnelle, ne m’a pas captivé. Bref parce que, malgré la brièveté du film, je m’y suis copieusement ennuyé.

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Utu ★☆☆☆

L’action de Utu se déroule en Nouvelle-Zélande pendant les années 1870 durant la colonisation de cet archipel par les Britanniques.

Utu signifie vengeance en maori. Le sujet du film est celui d’une triple vengeance.
Vengeance de Te Wheke, un supplétif de l’armée britannique qui se rebelle contre ses maîtres après le sac de son village, se tatoue le visage, chante des hakas et prend la tête d’une troupe de guérilleros.
Vengeance de Williamson, un colon blanc rendu fou de douleur par l’assassinat de sa femme par les rebelles maoris.
Vengeance du lieutenant Scott, un Néo-Zélandais blanc dont l’histoire personnelle le conduit à se démarquer des méthodes violentes du colonel Elliot, chargé de mater la rébellion.

Sorti en 1983, Utu figure au nombre des 1001 films à voir avant de mourir. Il doit ce statut à sa renommée en Nouvelle-Zélande dont il raconte un pan de l’histoire. Un peu comme La Marseillaise ou Paris brûle-t-il ? dans l’hexagone. Cette célébrité et la curiosité qu’inspire ce petit pays antipodique expliquent que Utu ressorte en salles cette semaine à Paris.

Je dois confesser une grande déception à la découverte de cette pépite méconnue. La faute sans doute à l’époque où il a été tourné. 1983, c’est Le Retour du Jedi, L’Étoffe des héros, Tchao Pantin et Scarface. Des œuvres, je l’admets volontiers, que nous avions en leur temps vues et aimées. Mais des œuvres qui ont mal vieilli. En ces temps là, les films sont longs, lents, horriblement mal éclairés.

Utu ne fait pas exception. Pendant près de deux heures, c’est une succession vite monotone de combats mal filmés. Les paysages grandioses de la Nouvelle Zélande, que Peter Jackson allait rendre mondialement célèbres en en faisant l’arrière-plan du Seigneur des anneaux vingt ans plus tard, sont gris et pluvieux. Même les personnages de Te Wheke, qui retourne contre le colon la violence exercée contre ses compatriotes, ou de Wiremu, qui préfère construire une relation apaisée avec les Britanniques plutôt que de nourrir un combat stérile, n’émeuvent pas.

La bande-annonce