Le Dernier Vice-roi des Indes ★★★☆

Lord Mountbatten fut le dernier vice-roi des Indes. Il prit ses fonction à Delhi en mars 1947 alors que Londres avait déjà décidé d’octroyer aux Indes leur indépendance. Mais il incomba à cet arrière-petit-fils de la reine Victoria la délicate mission d’assurer le retrait pacifique de l’ancienne puissance coloniale. Les Musulmans, minoritaires au sein de l’Empire, exigeaient la création d’un État séparé. Les Hindous y étaient violemment hostiles.

Le Dernier vice-roi des Indes est bâti sur un faux suspense. On sait en effet que, le 15 août 1947, naquirent deux États : l’Inde et le Pakistan. On sait aussi que cette scission provoqua d’immenses et sanglants mouvements de population, les Hindous fuyant les territoires octroyés au Pakistan et les Musulmans ceux dévolus à l’Inde. On sait enfin que la méfiance et l’hostilité ont longtemps prévalu et prévalent encore entre les deux frères ennemis du sous-continent indien.

Mais ne faisons pas à ce somptueux film historique le reproche de ne pas avoir une qualité qu’il ne revendique pas. Il ne cherche pas à étonner le spectateur mais plutôt à mettre en images une histoire bien connue. Gurinder Chadha le réalise avec une application qui frise parfois l’académisme et qui caricature la réalité historique quand elle fait du dernier vice-roi la victime impuissante des milieux conservateurs britanniques et de la CIA.

Hugh Bonneville incarne Lord Mountbatten avec la même componction bienveillante que celle dont il faisait preuve dans le rôle de Lord Crawley de Downton Abbey. Les acteurs choisis pour incarner Gandhi, Nehru et Jinnah sont outrancièrement grimés pour ressembler le plus possible à leurs illustres modèles. Et la romance qui réunit deux employés du palais, un majordome hindou et une demoiselle de compagnie musulmane, fleure trop son Roméo et Juliette bollywoodien pour convaincre.

Doit nous retenir le point de vue depuis lequel ce film se place – et le carton, inspiré du post-colonialisme le plus radical, qui l’introduit : « History is written by the victors ». Le Dernier vice-roi des Indes est l’œuvre d’une réalisatrice britannique d’origine indienne dont les films se situent à la confluence de ses deux cultures : Joue-la comme Beckham (2002) est un immense succès public qui relate les difficultés d’intégration dune jeune Anglo-indienne et Bride and Prejudice (2004) un remake réjouissant, à la sauce bollywoodienne, du célèbre roman de Jane Austen. Gurinder Chadha n’était donc pas la plus mal placée pour se faire l’historienne de l’indépendance sans être suspectée d’embrasser le point de vue de l’ancienne puissance coloniale ou de la nouvelle majorité hindoue.

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Creepy ★☆☆☆

Creepy s’ouvre par un court préambule qui explique comment l’inspecteur Takakura doit quitter la police après avoir laissé échapper un dangereux psychopathe qui sera abattu non sans avoir au préalable assassiné un otage. On retrouve l’ex-inspecteur, devenu professeur de criminologie, quelques années plus tard, installé avec sa femme dans un petit pavillon de banlieue.
Tandis qu’un ancien collègue lui demande de l’aider à élucider une vieille affaire, sa femme se rapproche de leur voisin au comportement inquiétant.

Kiyoshi Kurosawa est la nouvelle coqueluche du cinéma japonais. Pour être plus précis, il est la nouvelle coqueluche française du cinéma japonais. Au point d’avoir tourné en France même son dernier film, Le Secret de la chambre noire, dont Kurosawa lui-même admet volontiers les limites.

Le prolixe réalisateur revient au pays et à ses premières armes. Sur le modèle de Cure (1997), le film qui l’avait rendu célèbre, il tourne un film d’horreur sur un tueur en série.

Je m’y suis profondément ennuyé.
D’abord en raison de sa durée inutilement étirée : deux heures et dix minutes.
Ensuite par la faute de son faux suspens : il ne fait aucun doute que le mystérieux auteur des crimes irrésolus sur lesquels Takakura enquête sera précisément l’horrible voisin au sourire sardonique qui tourne mielleusement autour de sa fragile épouse.
Mon intérêt aurait pu être ranimé par le dernier tiers du film qui nous fait pénétrer dans l’antre du monstre. mais ce qu’on y découvre est à la fois tellement horrible et tellement prévisible que je me suis rendormi jusqu’au générique final.

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Voyage of Time ☆☆☆☆

« Le passé, le présent, le futur ». Rien de moins…

Terrence Malick voit grand. Trop peut-être. Voyage of Time que les producteurs français ont sous-titré, pour des motifs qui m’échappent, Au fil de la vie a l’ambition insensée de raconter l’histoire du monde depuis sa création. Docu écolo pour Disney Channel ? Pas vraiment. Terrence Malick ne s’abaisse pas à faire œuvre de pédagogue. On n’apprendra rien avec Voyage of Time : rien sur l’histoire de la Terre, son passé, son présent et encore moins son futur.

Car, hélas, Terrence Malick vise plus haut. Il veut réaliser un hymne beethovénien à la vie, une œuvre à la saisissante beauté et au puissant message panthéiste. Des images à la beauté confondante, une musique symphonique envahissante, la voix éthérée de Cate Blanchett (ou celle de Brad Pitt dans la version IMAX) qui ânonne des commentaires aussi creux que vains (« After all those years, what does that mean to be us? »).

Comme une mouche devant une lampe à lave, on peut lentement se laisser hypnotiser. On peut aussi s’endormir. Alternativement, on peut se foutre en rogne. Ou encore aller voir un autre film.

D’ailleurs les distributeurs ont opté sur une stratégie de diffusion insolite. Le film a été diffusé en « séance unique » le jeudi 4 mai à 20 heures. Il ne faut jamais dire jamais : la séance soi-disant unique a été dupliquée le jeudi 29 juin (voir l’affiche ci-contre). Pourquoi un tel choix ? Mystère…

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Kemtiyu Cheikh Anta ★★☆☆

Cheikh Anta Diop (1923-1986) fut l’un des esprits les plus brillants de son temps. Doué d’une intelligence exceptionnelle, ce Sénégalais reçut en France une double formation scientifique – auprès de Frédéric Jolliot-Curie –  et philosophique – auprès de Gaston Bachelard. Son premier ouvrage, « Nations nègres et cultures  » fit polémique à sa parution en 1954 : il y défendait la thèse de la négritude des premiers pharaons.

Documentaliste engagé, William Ousmane Mbaye raconte sa vie. Kemtiyu – en wolof le pays des hommes noirs ou la Négritie – a été diffusé en novembre 2016 sur TV5 Monde. Il a été parallèlement programmé dans quelques cinémas devant une audience clairsemée mais politiquement engagée.

La thèse de Cheikh Anta Diop suscite de vives polémiques. Qu’on y adhère ou qu’on la combatte, elle ne laisse pas indifférent.
En les plaçant à l’origine de la première civilisation de l’humanité, elle redonne une légitimité et une fierté aux populations noires que l’Histoire du monde – depuis Hegel jusqu’au discours de Dakar de Nicolas Sarkozy en juillet 2007 – a reléguées aux marges du monde.
Elle n’en repose pas moins sur des bases scientifiques fragiles. Si la génétique et la paléontologie corroborent la thèse de l’origine africaine de l’homme moderne, les arguments linguistiques développés par Cheik Anta Diop, notamment les similitudes entre l’égyptien ancien et le wolof ont depuis été remis en cause.

Les partisans et les opposant des thèses de Cheikh Anta Diop ont les uns et les autres le défaut de placer le débat sur le terrain de la race. Foncièrement antiracistes, ses partisans survalorisent paradoxalement la « race » noire ou kémite et dénoncent le soi-disant complot qui aurait depuis Champollion conduit à nier les racines nègres de l’Egypte pharaonique. Ses opposants, dont ils seraient exagéré de croire qu’ils aient fomenté un complot, sont eux prisonniers d’une vision européocentriste de l’Égypte qui n’est pas toujours exempte d’un racisme inavoué.

Au-delà de cette indépassable polémique, Kemtiyu a le mérite de redonner la parole à Cheikh Anta Diop à travers les archives de sa vie et les témoignages de ses proches. On découvre un véritable Pic de la Mirandole africain, qu’aucun domaine du savoir ne laissait indifférent. On découvre aussi un homme politique engagé toute sa vie durant contre le pouvoir de Léopold Sedar Senghor. Hélas ! Senghor, le président-poète, jouit au regard de la postérité de l’image, largement usurpée, d’un grand démocrate. Du coup, dans l’imaginaire occidental, incapable de reconnaître leur rôle à un trop grand nombre de héros africains, Cheikh Anta Diop n’a pas de place.

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K.O. ★☆☆☆

Antoine Leconte (Laurent Lafitte) travaille à la télévision. Cynique et dominateur, il exerce sur ses collaborateurs comme sur ses proches une autorité implacable. Un animateur qu’il a évincé le blesse à bout portant. À sa sortie de l’hôpital, Antoine Leconte ne reconnaît plus son environnement.

N’est pas M. Night Shyamalan ou David Fincher qui veut. Sans doute Fabrice Gobert peut-il s’enorgueillir d’être l’auteur des Revenants, l’une des plus excitantes séries françaises qui soutient sans faillir la comparaison avec ses cousins d’outre-Atlantique. Sans doute son premier film Simon Werner a disparu, enquête kaléidoscopique autour de la disparition d’un lycéen, réussissait-il à exciter l’intérêt. Mais son second déçoit.

Il déçoit parce qu’il frustre. Il frustre du plaisir qu’on croyait y prendre durant toute la première heure. Une première heure tendue par la résolution d’un mystère : que s’est-il passé ? Pourquoi un patron de chaîne se retrouve-t-il du jour au lendemain à remplacer Miss Météo ? On imagine toutes sortes de scénarios : immense complot comme dans The Game, dédoublement de personnalité comme dans Fight Club, hallucination post-mortem comme dans Sixième sens ? La clé de l’énigme, révélée à l’ultime seconde, est, si je l’ai bien comprise, d’une étonnante pauvreté. Avec elle, tout le film s’effondre, comme un château de cartes, laissant le spectateur à sa frustration et, pire, à son humiliation : tout ça pour ça…

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Kóblic ★★★☆

Tómas Kóblic est – comme son nom ne l’indique pas – pilote dans l’armée argentine sous la dictature. À l’époque les opposants politiques étaient jetés dans la mer depuis un avion. Refusant d’obéir à ces ordres iniques, Kóblic se réfugie chez un ami dans une petite ville de province. Mais sa présence suscite les soupçons du chef de la police locale.

Le cinéma argentin n’en finit pas de ressasser les années de la dictature. Sans remonter jusqu’à L’Histoire officielle (1985), Kamchatka (2002), Buenos Aires 1977 (2006), Dans ses yeux (2009), L’Œil invisible (2010), Enfance clandestine (2011), El Clan (2015) constituent chacun à leur façon des témoignages de la trace laissée par la dictature dans la psyché collective : un enfant qui voit ses parents disparaître, un joueur de football torturé dans un centre de rétention, le souvenir d’un crime sordide dont l’auteur n’a pas été identifié, une enseignante prise au piège de ses compromissions, une famille en apparence ordinaire qui mène un commerce criminel… Il y aurait un article à écrire sur ces films et, à travers eux, comme Henry Rousso l’avait fait sur la France de Vichy depuis 1945, sur l’Argentine de la dictature après 1983.

Kóblic vient enrichir cette liste déjà longue. Il le fait avec autant de talent que les films que je viens de rappeler et que j’ai tous aimés. Le mérite en revient au premier chef à Ricard Darin, le plus célèbre des acteurs argentins (il fut excellent dans Truman et dans Les Nouveaux sauvages). Son personnage est taillé dans l’étoffe qui fait les héros. Caricatural ? Peut-être. Mais caricatural comme le sont les tragédies grecques et les westerns américains. Son face-à-face avec le shériff local, ripoux répugnant, est d’anthologie. Et son coup de foudre pour une jolie autochtone, loin de verser dans la « bluette » comme lui en fait le reproche la critique du Figaro, a le goût exaltant des amours impossibles.

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Sans pitié ★☆☆☆

Un caïd est en prison. Il prend sous son aile un jeune codétenu qui y a été infiltré par la police. Mais le caïd a vent de la manœuvre. Plutôt que de démasquer la taupe, il en fait son bras droit à sa sortie de prison.

Difficile de présenter la complexe mécanique de Sans pitié sans en dévoiler une partie de l’horlogerie. Les cinq lignes du résumé que je viens d’en faire en révèlent déjà une bonne moitié. Mais, amateurs des intrigues à double fond et allergiques aux spoilers, soyez rassurés : il en reste encore une bonne moitié à découvrir.

J’adore les films compliqués. Les films qui exigent du spectateur une attention de chaque instant. Les films dont tous les détails comptent. Les films qui nous mènent en bateau avant de nous laisser estomaqués devant leur révélation finale. L’Arnaqueur (1961) de Robert Rossen ou Engrenages (1987) de David Mamet constituent pour moi les modèles indépassable de ces films à double fond. Usual suspects (1995) mérite aussi sa place dans ce panthéon. Mêlant à son tour l’arnaque au crime, Martin Scorsese réalisait en 2006 un polar nerveux, Les Inflitrés, inspiré d’un film hong-kongais Internal Affairs.

Ce sont exactement les mêmes recettes qu’un réalisateur coréen, dont c’est le premier film sorti en Occident, utilise. C’est ce qui fait sa qualité. C’est ce qui m’inspire certaines réserves et, au final, une seule étoile.

Car, les amateurs du genre – et j’en suis – en auront pour leur argent. Jae-Ho, le caïd au rire sardonique, et Hyun-su, le jeune flic surdoué, se livrent au jeu du chat et de la souris sans qu’on sache, jusqu’à la dernière séance, qui des deux deux arnaquera l’autre. La situation se complique par les interventions d’un troisième protagoniste : l’inspectrice de police Cheon qui pilote Hyun-su avec une mâle détermination et un cynisme consommé.

Pour autant, le plaisir qu’on prend à regarder ce film laisse étonnamment peu de traces. Sans pitié s’oublie (très) vite, ce qui est le signe des mauvais crus. Parce que les recettes qu’ils utilisent sont éculés. Parce que ses rebondissements sont trop nombreux et finalement trop artificiels pour marquer vraiment.

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Le Caire confidentiel ★☆☆☆

Au Caire, en janvier 2011, une chanteuse est assassinée dans un hôtel de luxe. L’inspecteur Noureddine mène l’enquête.

Un film noir arabe. Le Caire confidentiel, c’est L.A. Confidential à la sauce égyptienne. Tous les ingrédients sont réunis : un crime sordide dans un monde interlope, des élites corrompues, des jolies pépés, un détective taiseux… Le cinéma américain a filmé mille et une fois de telles intrigues et en a fait quelques chefs d’œuvres inoubliables.

Le seul intérêt du film de Tarik Saleh est d’utiliser ces éléments dans un lieu et à une époque où on n’a pas l’habitude de les voir déployer. Le film noir est une façon surprenante de traiter les printemps arabes. Pour documenter la corruption rampante et la soif de démocratie, Le Caire confidentiel n’utilise pas la voie du documentaire mais celle du polar. C’est ce qui donne à ce film tout son sel. Mais le sel ne suffit pas à faire un plat. Et faute d’ingrédients suffisamment roboratifs, Le Caire confidentiel se résume à n’être qu’une simple curiosité cinématographique.

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The Last Girl – Celle qui a tous les dons ★★★☆

Une épidémie a dévasté le monde, transformant l’immense majorité de l’humanité en zombies cannibales et laissant une poignée de militaires et de scientifiques tentant de survivre en recherchant un vaccin. Ces derniers placent tous leurs espoirs dans les enfants de la seconde génération, nés de zombies, mais possédant encore à la différence de leurs parents, une intelligence cognitive. La jeune Melanie semble être la plus douée. Mais  son institutrice (Gemma Arterton) et la directrice du programme de recherche (Glenn Close) divergent sur le sort à lui réserver.

Les zombies ont décidément la côte. Après la grosse machinerie hollywoodienne World War Z, après la parodie hilarante Shaun of the Dead, après l’indépassable 28 jours plus tard, après la série à succès Walking Dead, avant le dessin animé Zombillénium, nous vient d’Outre-manche l’adaptation du roman à succès de M. R. Carey Celle qui a tous les dons.

Difficile de faire du neuf avec du vieux. Pourtant The Last Girl y parvient.
Grâce à une idée très maline : créer entre les humains luttant pour la survie et les zombies menaçants une catégorie intermédiaire, celle d’enfants mi-humains mi-zombies. Les premières scènes du film sont à ce titre exceptionnelles qui plongent le spectateur dans un univers incompréhensible. Tant pis pour vous, cher lecteur, qui êtes en train de lire cette critique et qui saurez déjà que ces enfants qu’on réveille au son du clairon, qu’on bâillonne sur une chaise roulante et que l’on conduit dans une salle de classe sont en fait de dangereux carnivores prêts à se ruer vers leur enseignant si son odeur humaine, trop humaine, vient à chatouiller leurs narines.

La suite du film est hélas plus convenue, qui reprend les recettes traditionnelles du genre. The Last Girl emprunte alors les voies bien balisées du survival movie, racontant l’histoire d’une petite bande d’humains désespérés cherchant à zigzaguer entre des zombies qu’un bruit suspect ou une odeur inhabituelle risque de sortir de leur torpeur.

The Last Girl a un dernier atout, à mes yeux décisif : Gemma Arterton. Même en treillis militaire, en pull troué, le maquillage défait et les traits tirés, elle garde ce charme fou et cet accent merveilleusement britannique qui me font chavirer.

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Visages villages ★★★☆

Deux artistes en goguette : Agnès Varda et JR sillonnent la France. Caché derrière ses lunettes noires, il prend des photos dont il fait d’immenses tirages qu’il colle sur les surfaces les plus improbables : un mur de village, une falaise, un amoncellement de containers… Diminuée par l’âge, elle n’a plus vraiment bon pied ni bon œil, mais l’accompagne dans ses déambulations artistiques.

Je connaissais Agnès Varda, pour Cléo de 5 à 7, Sans toit ni loi et Jacquot de Nantes (bouleversant hommage à son mari Jacques Demy). Je ne connaissais pas JR – deux initiales qui pour ma génération évoquent plus Dallas que la photographie contemporaine. Et je me méfiais de ce docu dont le pitch me semblait à la fois trop artificiel – réunir deux artistes susceptibles d’attirer deux générations de spectateurs – et trop flou – les envoyer sur les routes de France sans projet préétabli.

Mes réticences ont été confortées par les premières images du film. Un dialogue se noue entre Agnès Varda et JR. Avec une fausse spontanéité, des paroles très écrites, mais d’une rare niaiserie, sont échangées : il lui parle gentiment comme à une vieille mamie qu’on ménage, elle lui répond avec une malice surjouée sur le mode j’ai-beau-être-vieille-je-ne-suis-pas-encore-gâteuse.

Dernier défaut qui aurait pu être rédhibitoire : les saynètes se succèdent au risque de la répétition, dans le Nord, près de Sisteron, sur les falaises de la Manche, avec à chaque fois, des rencontres, des photos, un collage…

Et pourtant, le charme prend lentement. Sans se pousser du col, JR mène à bien son projet à la fois simple et ambitieux : aller à la rencontre des gens et éveiller en eux une conscience artistique, créer du beau là où on ne l’imagine pas. Et la gentillesse de sa muse, loin d’exaspérer, finit par attendrir. Visages villages est un film sur le regard. Un regard toujours bienveillant sur les gens et les choses. Un regard qui traque le beau et le met en scène. Jusqu’à une scène finale qui nous mène, à notre corps défendant, jusqu’aux bords des larmes.

Qu’on me permette en guise de conclusion ou de post-scriptum une réflexion égocentrique et prétentieuse. Je ne suis pas très sensible au « beau ». Les coups de foudre esthétiques ne sont pas mon genre. J’aime Les Demoiselles d’Avignon ou Carré blanc sur fond blanc non pas pour leur soi-disant beauté, mais pour leur place dans l’histoire de l’art. Aussi je suis d’autant plus étonné de l’émotion que suscitent chez moi des œuvres qui n’appellent pas à ma raison.  D’autant plus étonné et d’autant plus ravi.

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