Etty ★☆☆☆

Russe par sa mère, néerlandaise par son père, Etty Hillesum a grandi à Deventer, une petite ville des Pays-Bas, avant de s’installer à Amsterdam. Étudiante en russe à l’université, elle entretient une liaison avec le propriétaire du logement qu’elle occupe avant de faire la rencontre de Julius Spier, un psycho-chirologue, immigré juif allemand et ancien élève de Jung. Pour la soigner de sa dépression, il l’incite à tenir son Journal. Alors que les lois antisémites se durcissent, Etty Hillesum renonce à un emploi protégé au Conseil juif pour aller travailler dans un camp à Westerbrok en juillet 1942. C’est de là qu’elle est déportée vers Auschwitz où elle meurt en novembre 1943 à l’âge de vingt-neuf ans.
Etty Hillesum est devenue une des figures les plus éminentes de la Shoah après la publication tardive de ses carnets dans les années 80.

Le réalisateur israélien Hagai Levi, auquel on doit BeTipul – qui a inspiré En thérapie – et The Affair, s’est emparé de la vie d’Etty Hillesum pour en faire une mini-série de six épisodes, d’une durée totale de près de six heures. Diffusée en salles depuis le 6 mai, elle est désormais accessible sur la plateforme arte.tv.

Hagai Levi a embrassé un parti audacieux : tourner le dos à la reconstitution historique empesée pour filmer un Amsterdam intemporel, sans ordinateur ni téléphone portable, mais avec ses voitures, ses maisons et ses lieux familiers (la gare centrale, le Rijkmuseum). Ce parti pris vise sans doute à combler le fossé qui nous met à distance des films en costumes, à rendre cet Etty plus contemporain, à nous laisser imaginer que ce qui lui est arrivé pourrait nous arriver aussi peut-être.

Le personnage d’Etty Hillesum, le choix radical qu’elle a fait d’aller au-devant d’une mort certaine alors qu’elle aurait pu se cacher ou se sauver, sa foi brûlante forcent l’admiration. Pour autant cette admiration révérencieuse ne doit pas dicter notre opinion sur cette série. Sans doute présente-t-elle une grande unité, une grande force. Pour autant, son format interroge. Pourquoi six heures là où l’essentiel aurait pu être dit et les mêmes effets atteints en deux ? pourquoi le cinéma pour filmer en champ-contrechamp d’interminables dialogues théâtraux ?

La bande-annonce

À bras-le-corps ★★☆☆

En Suisse, pendant la Seconde Guerre mondiale, Emma (Lila Gueneau) est une jeune fille pauvre employée comme bonne à tout faire dans la famille d’un pasteur (Grégoire Collin). Un journaliste genevois de passage la force et la met enceinte. Pour éviter l’opprobre, Emma n’a d’autre solution que d’accepter la demande en mariage de Paul.

La Suisse n’est hélas pas un grand pays de cinéma. Sauriez-vous me citer un réalisateur de ce pays, à l’exception peut-être de Godard, qui a fait toute sa carrière en France ? Aussi, on accueille les rares films réalisés et tournés dans ce pays pourtant si proche avec une curiosité bienveillante : En première ligne sur la résilience d’une infirmière sous tension, Olga sur une jeune gymnaste ukrainienne,  contrainte à l’exil, Les Conquérantes sur la tardive reconnaissance du droit de vote aux femmes…

À bras-le-corps rappelle d’ailleurs un autre film suisse récent qui n’a guère eu de retentissement : Foudre, sur l’émancipation d’une jeune fille dans une communauté paysanne d’une vallée retirée du Valais au début du vingtième siècle.

C’est une histoire similaire de coming-of-age qui est racontée ici. On en a déjà vu beaucoup. Celle-ci n’aurait guère d’intérêt si ne lui étaient accolées deux autres dimensions historiques. La première est la condition domestique : Emma jouit dans la famille qui l’emploie d’un statut ambigu. Elle est l’employée, la domestique ; mais elle devient la confidente du pasteur qui, tenaillé par le doute existentiel et un alcoolisme rampant, la protège de la mère, laquelle pousse sa candidature au prix de vertu distribué par la paroisse, et l’amie intime de la fille de la famille.

La seconde est la situation bien particulière de la Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale qui n’a réussi, face à l’Allemagne nazie, à maintenir sa neutralité qu’au prix de nombreuses compromissions, notamment sur la traque des Juifs qui tentaient d’y trouver refuge.

La bande-annonce

Mata ★☆☆☆

Mata (Eye Haïdara tendue comme un arc) est un agent de la DGSE qui, en mission au Niger, a failli être tuée dans une prise d’otages et a laissé derrière elle son binôme (Raphaël Personnaz). De retour à Paris, elle est mise à l’écart des négociations censées permettre sa libération. Mata est affectée à la DGSE à la formation d’une jeune et prometteuse recrue (Delphine Japy).

Comme sa bande-annonce nous l’avait laissé miroiter, Mata est un film d’espionnage intense façon Le Bureau des légendes avec son lot de filatures, de courses poursuites et de twists paranos. On y croise des militaires en civil qui, dans des bureaux gris, donnent avec des voix sinistres des ordres comminatoires, des espions du Service Action l’arme au pied et des agents doubles.

Le tout est bien ficelé et jamais ennuyeux. Mais l’histoire s’avère si emberlificotée, si incompréhensible qu’on renonce bientôt à en décrypter les rebondissements trop nombreux. On sort de la salle vaguement déçu avec l’impression pénible d’y avoir perdu son temps.

La bande-annonce

Tout va super ★★☆☆

Elie (Hakim Jelili) a sacrifié sa vie personnelle à sa mère Sylvaine (Noémie Lvovsky). Il croyait être sorti d’affaire quand son oncologue (Camille Chamoux, tête d’affiche avec Jonathan Cohen du précédent film de Patrick Cassir Premières Vacances) lui avait annoncé une rémission et est terrassé d’apprendre une rechute fatale. C’est le moment où, dans une boîte de nuit, il fait la connaissance d’Anaïs (Marie Colomb).

Tout va super contient deux des scènes les plus drôles qu’on ait vues cette année. Seul problème : sa bande-annonce a choisi de les dévoiler. Si bien que les deux principaux atouts du film s’en trouvent éventés et que, par l’odeur alléché, j’ai couru voir ce film en en attendant plus que ce qu’il pouvait donner.

Tout va super souffre du handicap de sortir en salles le même jour que L’Objet du délit, mon coup de cœur de la semaine. Il est sur le même créneau de la comédie française qui traite d’un sujet grave – ici, la mort imminente d’une mère en phase terminale d’un cancer incurable. Quiconque n’ira voir qu’un seul film cette semaine préférera à bon droit celui-ci à celui-là.
Autre rapprochement étonnant : Agnès Jaoui a justement joué il y a deux ans dans Le Dernier des Juifs un personnage quasiment identique à celui interprété par Noémie Lvovsky.

Tout va super contient donc deux scènes hilarantes. La seconde doit beaucoup au génie comique de Rudi Milstein decouvert en régisseur pataud dans Avignon. Je ne sais pas quel conseil donner à ceux que cela intéresse : les voir dans la bande-annonce ou au cinéma pour les découvrir in situ. Le reste de Tout va super se regarde sans déplaisir. Cette réussite doit beaucoup au trio d’acteurs qui porte le film : Hakim Jelili, gros nounours trop gentil, dans un rôle similaire à celui qu’il tenait l’an dernier dans L’amour, c’est surcoté, Noémie Lvovsky et le sourire plein d’ironie tendre qui constitue sa marque de fabrique depuis près de trente ans et la révélation de Marie Colomb, poids plume aux grands yeux clairs et aux dents si blanches qui réussit à sortir des sentiers battus le rôle pourtant essoré de la charmante petite amie.

Mais hélas, le film qui démarre si bien, souffre dans sa seconde partie d’un fatal coup de mou. Il s’octroie un détour long, inutile et prévisible, à Beyrouth (filmé en Grèce) qui casse le rythme d’une comédie qui s’annonçait sans faute.

La bande-annonce

L’Objet du délit ★★★☆

Grâce à un généreux mécène (Patrick Mille odieux comme il sait l’être), une influenceuse célèbre mais étrangère au monde de l’opéra (Claire Chust dans un rôle ingrat) monte Les Noces de Figaro en Provence. L’orchestre est dirigé par un vieux maestro roué (Daniel Auteuil dans un rôle à la Daniel Auteuil), la comtesse est interprétée par une diva vieillissante (Agnès Jaoui dans un rôle à la Agnès Jaoui). Le reste de la distribution rassemble un vieux baryton mozartien (Vincenzo Amato patriarcal à souhait), une mezzo-soprano talentueuse (Eye Haïdara omniprésente sur les écrans ces temps-ci au risque de lasser) et une soprano pistonnée et fébrile (Tiphaine Daviot).

Projeté hors compétition à Cannes, le dernier film d’Agnès Jaoui a bénéficié ces jours-ci d’une exposition impressionnante, dans les salles et dans les médias, au point de faire de l’ombre aux grands films cannois sortis simultanément à leur projection sur la Croisette ces deux dernières semaines : le Salvadori, le Fehradi, le Sorogoyen, l’Almodóvar.

Cette publicité envahissante m’avait rebuté. La bande-annonce, qui dévoile tous les ressorts du film, ne m’avait pas donné envie de voir L’Objet du délit. Je craignais un syndrome Almodóvar: la répétition sans innovation d’une même formule qui avait fait ses preuves. Bref un Sens de la fête bis.

Je sous-évaluais le talent d’Agnès Jaoui, celui des nombreux co-scénaristes dont elle s’est entourée, son sens du rythme, de la réplique qui fait mouche, sa direction d’acteurs. Je sous-évaluais surtout l’intelligence d’un scénario qui ose s’emparer d’un sujet explosif – #MeToo à l’opéra – pour le traiter sans sombrer dans le manichéisme.

Les wokes, le Nouvel Obs en tête, reprochent à L’Objet du délit son aveuglement coupable. Les anti-wokes au contraire l’accusent de verser dans la bien-pensance. Ce feu croisé me réjouit. Il est la preuve que ce film ne verse dans aucun excès, ne cède à aucune facilité mais réussit à rester sur la corde raide du juste milieu. Quelques scènes en portent la trace, comme cette AG sous une toile de tente, où les arguments s’échangent à la volée témoignant du durcissement des positions des uns et des autres, mais aussi de la possibilité toujours bien réelle de dialoguer et de s’écouter.

Dans les films de Jaoui-Bacri comme chez Jean Renoir, chacun a ses raisons. Le miracle est de les faire comprendre au point même de les rendre toutes sympathiques qu’il s’agisse de l’odieux séducteur ou de la féministe hystérique (le mot va-t-il faire scandale ?). L’Objet du délit pose une question connexe qui a beaucoup agité le monde de l’art : comment jouer aujourd’hui des pièces du répertoire portant des valeurs que la morale aujourd’hui ne tolère plus ? Le racisme de Madame Butterfly ? La cruauté misogyne de Norma, de Tosca, de Turandot ?

Il y répond avec une admirable intelligence, sans régler ses comptes, sans lancer d’imprécations, sans tomber non plus dans le relativisme moral et en rappelant clairement ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas, en nous exhortant tous (et toutes !) à faire preuve de retenue, de mesure et d’humanité.

Se rajoute à la jubilation de ces dialogues aussi intelligents que drôles le plaisir d’entendre à sauts et à gambades quelques-uns des passages les plus célèbres des Noces, un des opéras les plus joyeux jamais composés.

La bande-annonce

Cocotte ★★☆☆

Une poule, née dans un élevage industriel, réussit à s’en échapper, prend place dans un camion de transport international et se retrouve en Grèce, dans une taverne au-dessus de la Méditerranée.

L’étonnant réalisateur hongrois  György Pálfi avait réalisé en 2006 un film légitimement interdit aux moins de seize ans, dont j’ai gardé un souvenir traumatisant, Taxidermie. Il semblerait qu’il ait depuis lors réalisé d’autres films, qui n’ont pas trouvé de distributeur en France. Il nous revient vingt ans plus tard avec un film novateur, sinon que le polonais Jerzy Skolimovski avait utilisé la même idée avec un âne dans EO, projeté à Cannes en 2022.

Je n’avais pas particulièrement aimé EO. Je lui reprochais sa lourdeur sentencieuse. C’est précisément ce défaut qu’évite Cocotte, plein d’un humour chaplinesque. On n’y rit pas à gorge déployée ; mais on regarde ce film et ses situations souvent cocasses le sourire aux lèvres. On pense avec admiration au temps qu’a dû passer l’équipe du film pour obtenir de ses « actrices » (huit poules, dûment créditées au générique, ont été utilisées dans le rôle titre) ce que le script exigeait d’elles.

Si on est intellectuel, on pourra penser à la cruauté de l’élevage industriel (la première séquence filmée dans une batterie entièrement automatisée est particulièrement impressionnante) et au drame des migrants et aux trafics qui y sont associés. Mais, sans l’évocation de ce sous-texte sociétal, on pourra au premier degré prendre beaucoup de plaisir au road movie et aux aventures tragico-comiques de ce sympathique gallinacé.

La bande-annonce

Le Virtuose ★★☆☆

Affligé depuis l’enfance d’une hyperacousie lourdement handicapante, Niki (Leo Woodall) a l’oreille absolue. Il forme avec Harry Horowitz (Dustin Hoffman), un vieil accordeur de pianos devenu passablement sourd, un tandem efficace. C’est en réparant son piano que Niki fait la connaissance de Ruthie (Havana Rose Liu), une jeune compositrice prometteuse. Quand Harry est hospitalisé d’urgence, Niki trouve le moyen de régler sa facture d’hôpital en s’acoquinant avec une bande de braqueur de coffres.

Le pitch du Virtuose (un titre bien plus fade que le titre original Tuner) avait de quoi séduire. D’autant que le réalisateur a fait un travail tout particulier sur la bande son, en essayant de nous restituer les bruits déformés perçus par le héros hyperacousique. Un travail qui rappelle celui, particulièrement intéressant, qu’ont réalisé plusieurs films récents tournant autour du thème de la surdité ou de la malentendance : Sorda, Elle entend pas la moto, Sound of Metal

Mais cette dimension-là est bien vite noyée, dans celle, autrement plus banale, d’un thriller lambda avec son lot de gentils (Dustin Hoffman en papy agonisant dans son lit d’hôpital, avec sa femme à son chevet, Havana Rose Liu, en jeune première particulièrement ravissante…) son lot de méchants (une famille de gangsters sans scrupules) et ses rebondissements sans surprise. L’ensemble est honnête et se regarde sans déplaisir mais ne marquera pas durablement les esprits. Deux étoiles est bien généreux ; une aurait suffi si la salle n’avait pas été si délicieusement climatisée en ces temps de canicule.

La bande-annonce

Les Goûteuses d’Hitler ★☆☆☆

Rosa fuit Berlin bombardé en 1943 pour s’installer chez ses beaux-parents en Prusse-Orientale. Son mari, Gregor, parti combattre sur le front russe, y est bientôt porté disparu. Rosa est recrutée avec d’autres femmes du village à la Tanière du loup, le QG ultra-sécurisé d’Adolf Hitler. Son travail : goûter les plats cuisinés pour le Führer afin de s’assurer qu’ils n’ont pas été empoisonnés.

L’histoire vraie de Margot Woelk, qui, à la fin de sa vie, a raconté avoir été, dans sa jeunesse, une goûteuse d’Hitler, a inspiré en 2018 le roman à succès de l’écrivaine italienne Rosella Postorino. Intitulé Le assaggiatrici (littéralement « Les Goûteuses »), ce roman a été traduit en français au singulier « La Goûteuse d’Hitler ». Intitulé à l’identique Le assaggiatrici, le film tourné en allemand est diffusé en France sous un titre au pluriel « Les Goûteuses d’Hitler ».

L’hésitation entre singulier et pluriel vient de la place donnée à Rosa dans l’intrigue. C’est le personnage principal ; mais elle est entourée de six compagnes dont le caractère tranché est brossé à tour de rôle : une mère de famille, une jeune innocente, une Hitlérienne enragée, une séductrice et l’amie la plus proche de Rosa, Elfriede, qui cache un lourd secret.

Même si la Seconde Guerre mondiale a été filmée sous toutes les coutures, elle ne l’avait jamais été sous cet angle-là. Le réalisateur italien Silvio Soldini (dont on avait vu il y a un quart de siècle Pain, Tulipes et Comédie) tenait un sujet en or. Hélas il n’en tire pas grand-chose. On est loin de la tension dramatique de La Zone d’intérêt par exemple. On peine à partager l’angoisse de ces jeunes femmes – dont on se demande si elles se réjouissent de se voir servir deux excellents repas par jour ou ou contraire si elles sont terrifiées à l’idée de mourir empoisonnées. L’idylle contre nature que Rosa noue avec un lieutenant de la SS constitue une diversion mal venue à l’intrigue principale.

La bande-annonce

Father ★★☆☆

Certains spectateurs tiennent à aller voir un film sans en rien savoir. A ceux-là tout particulièrement je déconseille la lecture de ma critique qui évoquera l’événement dramatique qui survient au bout de la première demi-heure : la mort dramatique de Dominika, l’enfant de deux ans à peine de Michal et de Zuzka, que son père n’a pas, comme il en est pourtant persuadé, laissé à la crèche sur le chemin de son travail, mais oublié sur le parking du journal qu’il dirige et où elle s’est déshydratée et a trouvé la mort.

Father est un film slovaque, qui se déroule dans une ville du centre du pays, Nitra, et qui raconte un drame effroyable. Comment peut-on oublier son enfant sur le siège arrière de sa voiture ? Une désinvolture aussi criminelle, aussi inhumaine, choque le sens commun. La psychologie a analysé cette situation et a forgé le concept déculpabilisant de « syndrome du bébé oublié ». Notre cerveau, confronté à une multiplicité de tâches concurrentes, hallucine parfois et s’imagine avoir réalisé des tâches qu’il effectue automatiquement. Ainsi de Michal, particulièrement stressé ce matin-là par une succession d’appels téléphoniques, qui croit avoir déposé sa fille à la crèche alors qu’il n’en a rien fait.

La mise en scène d’une telle affabulation pose un problème délicat au cinéma. Car la caméra montre. Elle nous montre par exemple des flashbacks du personnage du roman et du film d’Emmanuel Carrère, La Moustache, persuadé d’avoir rasé sa moustache. Dans Father, la caméra suit Michal à chaque instant de ce trajet fatidique. S’est-il ou non arrêté à la crèche ? Il en est persuadé. La réalité hélas démontre le contraire. Se pose au réalisateur un défi dont, je trouve, il se sort mal dans ce film : que montrer ?

Le film aurait pu se focaliser sur la mort de Dominka. Il aurait pu, à la Rashomon, prendre en charge plusieurs points de vue, pour en révéler l’atroce simplicité. Mais tel n’est pas le choix de la réalisatrice Tereza Nvotová, venue à Paris le mois dernier présenter son film en avant-première. La mort de Dominika est le sujet de la première partie du film. Ses répercussions sur Michal, foudroyé de chagrin, sur Zuzka, tout aussi effondrée, et sur leur couple sont le sujet de la seconde. Cette partie-là est moins convaincante que la précédente. Car son enjeu est moindre : quelle réaction deux parents peuvent-ils avoir à une mort aussi idiote et aussi affreuse sinon la culpabilisation et l’effondrement ?

Le film essaie sans succès de retrouver de l’intérêt à sa toute fin avec le procès de Michal, poursuivi pour homicide involontaire. Mais là encore, l’enjeu est mince : Michal ayant déjà reçu la plus cruelle des peines avec la mort de sa fille et la culpabilité qui ne le quittera jamais, la question de son éventuel emprisonnement constitue un enjeu bien futile.

Outre cette construction bancale, Father souffre d’un autre défaut. Sa réalisatrice y fait montre d’une ébouriffante dextérité en racontant l’histoire avec des plans-séquences d’une incroyable complexité. La première scène, depuis le footing matinal de Michal jusqu’à la découverte du cadavre de Dominika sur le siège arrière de son 4×4 est filmée en un seul plan. Cette qualité devient un défaut si elle ne se met pas au service de l’histoire. Le recours au plan-séquence aurait été plus convaincant si le sujet s’était focalisé sur la mort de Dominika. Il l’est moins lorsque l’histoire se prolonge quelques semaines, quelques mois plus tard jusqu’au procès de Michal.

La bande-annonce

L’Abandon ★☆☆☆

L’Abandon raconte scrupuleusement, à partir des pièces de l’enquête de police et du procès, les onze jours qui ont précédé le 16 octobre 2020 l’assassinat de Samuel Paty à quelques mètres du collège de Conflans-Sainte-Honorine où il enseignait l’histoire-géographie.

Les faits sont bien connus. Dans le cadre d’un cours d’éducation civique sur la liberté d’expression, le professeur avait projeté les caricatures du prophète publiées par Charlie Hedbo. Il avait signalé à ses élèves de quatrième que ces images pourraient choquer leur sensibilité et avaient invité ceux qui le souhaitaient à détourner le regard ou à sortir brièvement de la classe. Une collégienne décrocheuse, qui n’avait même pas assisté à ce cours, a soutenu à ses parents que les élèves musulmans avaient été discriminés. Son père, ulcéré, relayait l’information mensongère sur les réseaux sociaux avec l’aide d’un faux imam. L’information arrivait aux oreilles d’un islamiste tchétchène qui, après avoir soudoyé des collégiens pour qu’ils lui désignent Samuel Paty, l’a suivi et décapité avant d’être tué par la police.

La sortie du film a provoqué une vive polémique. C’est la critique du Huffington Post qui a mis le feu aux poudres. Elle mérite d’être lue in extenso. Citons ici le paragraphe le plus polémique : « difficile ne pas voir une forme d’opportunisme et de sensationnalisme embarrassant dans cette mise en images express des dernières heures de Samuel Paty. C’est donc un malaise profond qui nous habite une fois la projection du film achevée. Pas à cause de son contenu, mais de tout ce qui l’entoure. Et ce, même si L’Abandon respecte la mémoire et les valeurs professionnelles de Samuel Paty, en plus de parfaitement expliquer la mécanique de mensonge et la cascade d’événements qui ont précipité sa mort le 16 octobre 2020. Comme l’expliquait la production du film, l’idée derrière ce projet était de ne pas laisser s’éteindre la mémoire de Samuel Paty. Une mission tout à fait honorable. Utiliser le cinéma − aussi vite − pour raconter ses derniers jours l’est sans doute un peu moins. »

Ces mots ont suscité des réactions outragées : critiquer L’Abandon, évoquer un « malaise », ce serait salir la mémoire de Samuel Paty, ce serait chercher à son assassin des excuses, ce serait ignorer la menace du salafisme et les défis auxquels l’Éducation nationale est confrontée.

Profondément solidaire de Samuel Paty et de son martyre, défenseur ardent de la laïcité et du vivre-ensemble, inquiet des menaces que font poser sur eux l’islamisme et l’islamophobie, je revendique le droit de critiquer L’Abandon. Pour ce qu’il est : non pas un mausolée à la gloire de Samuel Paty, mais un film tout simplement. On a le droit de critiquer La Passion du Christ de Mel Gibson sans être accusé d’anticatholicisme, La Liste de Schindler sans être accusé d’antisémitisme, De Gaulle qui sortira le mois prochain sans être accusé d’antigaullisme.

Ce film a des qualités. Sa rigueur : il suit scrupuleusement la chronologie des faits. Sa pudeur : il n’y a pas de surenchère misérabiliste, sinon peut-être dans la toute première scène, évitable, où résonne la voix d’outre-tombe du professeur assassiné ou dans celles où on voit sans l’identifier son assassin fomenter son crime dans son appartement. Sa direction d’acteurs : plus qu’Antoine Reinartz, trop univoque dans le rôle de cet enseignant plus-que-parfait, père aimant, enseignant admirable, collègue bienveillant, j’ai particulièrement aimé l’interprétation d’Emmanuelle Bercot dans le rôle de la cheffe d’établissement, tentant tant bien que mal de stopper la polémique et de maintenir la concorde.

Mais il a aussi de nombreux défauts. Le principal – comme le souligne d’ailleurs à bon droit la critique si vertement décriée du Huffington Post – est son titre. Que Samuel Paty ait été abandonné, abandonné par ses proches, par ses collègues, par sa hiérarchie, est une thèse souvent entendue et certainement exacte. Mais le problème est que le film, qui la postule, ne la démontre pas. On voit au contraire autour de Samuel Paty beaucoup de bienveillance et de soutien, notamment de la part de sa cheffe d’établissement qui le défend corps et âme, de la part de ses collègues qui à l’exception d’un ou deux lui manifestent leur solidarité, de la part de la quasi-totalité des parents d’élèves qui reconnaissent volontiers que, contrairement aux allégations mensongères de la collégienne exclue, son comportement n’appelle aucune critique.

L’autre défaut radical à mes yeux de ce film est de vouloir se faire l’étendard d’une cause. L’Abandon est un film-dossier-de-l’écran, un film destiné à accompagner un débat sur « la laïcité en France » ou « la liberté d’expression enseignée au collège » ou, plus tendancieux « l’impossible vivre-ensemble dans une France menacée par l’islamisme ». Vincent Garenq est d’ailleurs familier du genre, qui a réalisé en 2014 L’Enquête sur l’affaire Clearstream et en 2011 Présumé coupable sur l’affaire d’Outreau.

Le problème de ces films est double. Le premier est moral : même si les sujets qu’ils traitent sont importants, leur récupération à des fins commerciales suscite chez moi le même malaise que chez les auteurs de la critique du Huffington Post. Il y a, dans cette démarche, quelque chose de putassier – le mot va choquer – qui me dérange : l’événement a fait le buzz et le film, espèrent ses producteurs, le fera.

Le second est cinématographique. On sait ce qui est arrivé à Samuel Paty. Le film est donc privé de ce qui constitue le moteur essentiel de la plupart des films : le suspense et l’effet de surprise qu’il permet de créer. Privé de cet atout, le film ne peut alors trouver son intérêt que dans une forme radicalement novatrice : c’est ce qui fait le génie du Shoah de Lanzmann qui raconte le génocide juif sans le montrer. Or, en l’espèce, la forme de L’Abandon est des plus ordinaires. Sur le même sujet, le détour par la fiction s’avère autrement plus efficace. On l’a vu avec le remarquable Pas de vagues qui, sur un professeur de collègue accusé par une de ses élèves de harcèlement, ouvre des bifurcations autrement plus intéressantes que L’Abandon qui nous prend en otage dans son récit linéaire.

La bande-annonce