Hélène Trésore Transnationale ★★☆☆

Connaissiez-vous Hélène Hazera ? Née garçon en 1952 dans une famille de la grande bourgeoisie du 16e arrondissement, à une encablure de la Cinémathèque où elle fait son éducation, elle échoue au concours d’entrée de l’Idhec, fait sa transition, tapine à Pigalle avant d’entrer à Libération en 1978. Militante anarchiste et situationniste, elle milite au FHAR (Front homosexuel d’action révolutionnaire) puis aux Gazolines et à Act-up où, séropositive, elle crée une section trans. Après son départ de Libération, Laure Adler la recrute chez France Culture où elle anime pendant quinze ans Chanson Boum une émission hebdomadaire consacrée à la variété francophone.

Un tel destin méritait amplement un documentaire. D’autant que le personnage, gouailleur et malicieux, portant beau ses trois-quarts de siècle malgré les effets d’une lipodystrophie, un effet collatéral de la trithérapie, qui la défigure, scintille de mille feux devant la caméra, à cause de l’extravagance de ses parures et du feu crépitant de ses saillies.

Hélas, le montage de ce documentaire est bien pataud qui ne donne guère de relief à une vie qui pourtant n’en manquait pas. Judith Abitbol veut à tout prix se mettre en scène alors qu’elle aurait mieux fait de s’effacer : que nous importe qu’elle ait décidé de quitter Paris pour Dieppe ? quel est l’intérêt de ses plans filmés au téléphone de plages de galets et de falaises crayeuses ?

La bande-annonce

Polvo serán ★★☆☆

Claudia (Angela Molina qu’on vient de voir dans Cosmos) est une grande actrice de théâtre atteinte d’un glioblastome incurable. Sentant venir sa fin prochaine, elle a décidé d’aller en Suisse pour s’y donner la mort. Son compagnon, Flavio, a décidé de l’accompagner. Claudia et Flavio doivent annoncer la nouvelle à leurs trois enfants.

Des films sur la fin de vie et l’euthanasie passive, on en a déjà vu beaucoup. J’ai gardé un souvenir poignant de Quelques heures de printemps (2012) avec Vincent Lindon et Hélène Vincent car c’était peut-être la première fois que je voyais ce thème traité à l’écran avec une telle frontalité. D’autres films ont suivi : Blackbird avec Susan Sarandon, L’Ordre des médecins avec Jérémie Renier, Tout s’est bien passé adapté d’un récit autobiographique d’Emmanuèle Bernheim, La Chambre d’à côté d’Almodovar.

Polvo Seran – un titre qui s’inspire d’un verset bien connu de la Genèse : « Porque polvo eres y al polvo volverás » (« Car tu es poussière et tu retourneras à la poussière ») – tient les promesses de son titre. Ses dernières images documentent avec une précision morbide la crémation d’un cercueil et la collecte des cendres du défunt. On en ressort passablement secoué.

Le réalisateur Carlos Marques-Marcet fait un pari culotté : le recours à la comédie musicale. Qui connaît mon adoration inconditionnelle pour La La Land et pour Les Parapluies de Cherbourg sait mon inclination pour ce genre cinématographique. Mais son utilisation se justifie à trois conditions : que la musique en vaille la peine, que la chorégraphie soit parfaite, que les scènes musicales ne se réduisent pas à des intermèdes mais servent à faire avancer l’action. Pas sûr que ces trois conditions, et en tous cas la troisième, soient remplies…

Polvo Seran compte trois parties. Les deux premières se déroulent en Espagne sous un beau soleil printanier dans la belle maison de Claudia et de Flavio et dans le jardin qui l’entoure. Ils y ont réuni leurs trois enfants : la sœur benjamine qui est la seule à vivre près de ses parents et assume la charge mentale de leur bien-être, la sœur aînée, mariée et mère de famille qui vit loin d’eux, s’est déchargée sur sa benjamine du soin de leur garde tout en lui reprochant paradoxalement la proximité dont elle jouit et enfin l’unique garçon dont on comprend qu’il s’est expatrié au Chili et qu’un vieux contentieux (lié à son homosexualité ?) l’oppose à son père. Cette réunion familiale a pour prétexte le mariage de Claudia et de Flavio qui vivaient jusqu’alors en concubinage ; mais sa raison d’être est l’annonce de la décision de Claudia et celle, tout aussi dramatique, de Flavio qui a décidé de se donner la mort en même temps qu’elle.
La troisième partie se déroule en Suisse, sous la neige.

Cette troisième partie quasi-documentaire est la plus perturbante. Peut-être le scénariste aurait-il dû se concentrer sur elle. Le film tel qu’il est construit marche sur deux pieds déséquilibrés : la bruyante assemblée familiale des deux premières parties espagnoles vs. l’épilogue suisse.

La bande-annonce

L’Heure de la libération a sonné ★☆☆☆

De 1964 à 1976, la région du Dhofar, à l’ouest du sultanat d’Oman, fut le théâtre d’une guerre civile. Elle opposa le régime du sultan Qabous, soutenu par le Royaume-Uni, les États-Unis, l’Iran du Shah et la Jordanie, à un mouvement de libération nationale d’obédience maoïste.
Jeune réalisatrice libanaise, formée à l’ethnologie en France, Heiny Srour réussit à rassembler les fonds nécessaires pour monter une expédition et se rendre à pied, sous les bombardements de la Royal Air Force, dans les camps du PFLOAG (Popular Front for the Liberation of Oman and the Arabian Gulf). Elle en ramena un témoignage unique qui sortit sur les écrans en novembre 1974 et qui, restauré, ressort en salles en avril 2026.

Ce documentaire a valeur historique. Il témoigne d’une page de l’histoire oubliée, d’une guerre de libération populaire au cœur de la péninsule arabique, à la frontière avec le Yémen du Sud, où venait de s’installer en 1970 un régime communiste. Le film proprement dit, qui dépasse à peine une heure, compte deux parties. Dans la première, qui se veut très pédagogique, il contextualise la guerre du Dhofar, évoque la colonisation britannique à Oman, le pouvoir féodal du sultan Saïd, son renversement par son fils et l’accession d’Oman et des autres Etats du Golfe à une « indépendance de papier » sous la férule britanno-américaine.

La seconde est la plus intéressante. Elle contient les images ramenées par Heiny Srour des camps de la guérilla. On y voit les combattants en armes, les enfants eux aussi en uniforme dans une vaste école de tentes, une ferme-pilote…

Aucune distance critique n’est prise dans ce film qui ressemble à un tract propagandiste en faveur de la guérilla. Certains aspects de son action sont certes remarquables : le refus du tribalisme, la promotion des femmes qu’on voit, les cheveux courts, la tête dévoilée, porter les armes comme les hommes. D’autres sont plus critiquables comme ces enfants qui dès leur plus jeune âge sont enrégimentés dans les rangs du mouvement.

Le documentaire ne nous dit pas que la guérilla a rendu les armes deux ans plus tard, défaite par la coalition des forces omanaises et occidentales, victime de ses divisions entre ceux qui prônaient la négociation avec Mascate et ceux qui revendiquaient la lutte à mort, fragilisée surtout par la politique d’ouverture du sultan Qabous qui, avec les dividendes du choc pétrolier de 1973, a conduit son pays sur la voie de la prospérité et l’a sorti de l’arriération dans laquelle son père l’avait laissé croupir.

La bande-annonce

Rétrospective Raymond Depardon cinéaste : Depardon et l’Afrique ★☆☆☆

Les Films du losange ressort en quatre cycles l’intégralité des vingt-et-un films de Raymond Depardon. Le premier cycle en octobre 2025 s’intitulait « Depardon Citoyen » et rassemblait les films politiques de Depardon sur la police, la justice, la santé (ainsi de San Clemente). J’ai rendu compte du deuxième « Depardon photographe » avec, fait rare, quatre étoiles, et une critique dithyrambique. Le troisième, « Depardon paysan », projetait en mars 2026 la trilogie Profils paysans tournée dans les années 2000. « Depardon et l’Afrique » est le quatrième et dernier cycle. Il rassemble quatre films dont la sortie s’étale sur près de vingt ans.

Empty Quarter (1985) suit une femme que le cinéaste rencontre à Djibouti (on apprendra dans Afriques : comment ça va avec la douleur ? que ces scènes ont été filmées dans un hôtel de Mogadiscio qui rappelle celui où Frédéric Mitterrand tournait quelques années plus tôt Lettres d’amour en Somalie) et qui l’accompagne dans son voyage jusqu’en Egypte à travers la Corne de l’Afrique

La Captive du désert (1990) est inspiré, sans jamais la mentionner explicitement ni la contextualiser, de l’enlèvement d’une Française, Françoise Claustre, au Tibesti dans les années 70.

Afriques : comment ça va avec la douleur ? (1996) est un long documentaire de presque trois heures sur le voyage effectué par Raymond Depardon en Afrique depuis son extrémité méridionale au cap de Bonne-Espérance jusqu’à Alexandrie, via l’Angola, le Rwanda – où éclate le génocide quelques semaines seulement après son premier passage et où il retourne quelques semaines plus tard pour une plongée dantesque dans la prison de Kigali – en Ethiopie, au Soudan et en Egypte où se terminait déjà le voyage d’Empty Quarter.

Un homme sans l’Occident (2003) est l’adaptation d’un ouvrage écrit en 1935 par un officier méhariste, Diego Brosset, qui avait tenté de se glisser dans la peau d’un jeune chasseur nomade.

Autant j’adore le travail de photographe de Raymond Depardon et les documentaires wisemaniens qu’il a tournés en France, autant ses films africains me laissent plus sceptique. Il y est moins rigoureux. Il s’y autorise plus de longueurs, plus d’abstraction, plus de poésie, au motif, contestable, que le continent africain nous y inviterait. Pourquoi ne pas utiliser en Afrique la même précision adamantine qu’il manifeste lorsqu’il dissèque les grandes institutions françaises, la prison, l’hôpital, le tribunal ?

Un bon exemple est, dans Afriques : comment ça va avec la douleur ? son passage à la prison de Kigali fin 1996 après le génocide où s’entassent des prisonniers hutus accusés d’avoir prêté la main au massacre d’un million de Tutsis. Utilisant sa caméra comme un bouclier, Raymond Depardon marche dans la cour du pénitencier, entouré d’une foule dense et menaçante. Il tend longuement le micro à une ancienne enseignante hutue qui se dit victime d’une injustice. On aurait aimé qu’il aille plus loin dans cette enquête, comme il l’avait fait en France dans 12 jours par exemple, qu’il donne la parole à la direction de la prison, aux juges, aux survivants…. Mais dans Afriques, une étape chasse l’autre. Depardon ne prend pas le temps de s’arrêter.

La bande-annonce de la rétrospective Raymond Depardon cinéaste

Alice au pays des colons ★★☆☆

Contrairement à ce que son titre annonce, Alice au pays des colons ne s’intéresse pas à une mais à deux histoires. Elles ont en commun de se dérouler dans la Cisjordanie occupée dont la colonisation rampante est invisibilisée par l’effroi provoqué par les massacres du 7-octobre et par le siège de Gaza.
La première concerne Alice Kisiya, une Palestinienne qui se bat pour récupérer la terre de ses ancêtres, aujourd’hui occupée par des colons israéliens près de Bethléem. La seconde, dont on peut légitimement se demander si le réalisateur a eu raison de l’inclure, concerne Alaa Nasr, un Palestinien qui, près de Naplouse, s’entête à construire une maison à un jet de pierre des colonies.

La situation d’Alice Kisiya a été largement médiatisée. C’est d’ailleurs une stratégie sciemment menée par cette jeune femme polyglotte, chrétienne, de mère française, de nationalité israélienne, qui a hérité de ses ancêtres une terre sur laquelle son père avait construit un restaurant et une maison qui ont été plusieurs fois détruits au gré des jugements contradictoires rendus par les tribunaux sur son droit de propriété. C’est cette large médiatisation qui a conduit le journal français en ligne Blast à s’y intéresser et à missionner en Cisjordanie un reporter – auquel la police israélienne demande s’il ne possède pas la nationalité palestinienne compte tenu de son patronyme arabe – qui a incidemment été mis en contact avec Alla Nasr.

Alice au pays des colons a le mérite de filmer longuement le face-à-face épuisant entre deux parties inconciliables qui revendiquent l’une et l’autre la propriété d’une même terre. Alice Kisiya déploie une tactique de harcèlement aux portes de la colonie, y organise un sit-in, y rameute des supporters, israéliens et étrangers, juifs et arabes, chrétiens et musulmans, notamment deux jeunes Israéliens qui sont les seuls dans tout le documentaire à prôner ouvertement la  destruction d’Israël et à dire, sans rire : « nous ne venons pas d’une société fasciste ; nous venons d’une société pire, d’une société libérale » (sic).

Alice Kisiya invoque des titres anciens et des décisions de justice rendues en sa faveur. Les colons eux s’abritent derrière l’armée et la police israéliennes qui se fondent sur une législation d’exception qui leur permet de créer des « zones militaires fermées » et de décider discrétionnairement qui a le droit d’y vivre.

Les deux parties se font face, s’insultent, se braquent les unes contre les autres, en évitant soigneusement d’en venir aux mains pour ne pas être accusées de violence. Elles brandissent leurs téléphones portables pour documenter toute dérive et, simultanément, pour les prévenir. Après des heures épuisantes d’escalade vociférante, l’armée israélienne et ses jeunes conscrits et conscrites viennent les séparer pacifiquement. On s’étonne que cet interminable face-à-face n’ait jamais dégénéré, qu’un coup ne soit pas parti, qu’un homicide involontaire n’ait jamais été commis.

Le documentaire est partisan. Il prend fait et cause pour l’héroïne, si jeune, si charmante, si courageuse dans son combat. Des colons israéliens patibulaires, on ne voit que quelques silhouettes menaçantes, le fusil d’assaut en bandoulière. On aurait aimé que le micro leur soit tendu pour entendre leur point de vue.

La bande annonce affirme : « Le film que le cinéma ne veut pas vous montrer ». Il y a quelques semaines, les défenseurs de Holding Liat tenaient le même discours victimaire et criaient à la censure. Je l’ai vu dans une petite salle archi-comble du Quartier Latin, fait suffisamment rare pour être relevé. Ce public militant a longuement applaudi.

Un carton à la fin du film nous a appris que la Cour suprême a rendu un arrêt favorable à Alice en juin 2025, que les colons ont été expulsés mais que la réinstallation de la famille Kisiya est retardée par leurs raids et leurs destructions – une image filmée par un téléphone portable les montre jetant à bas une croix chrétienne, écho à la récente actualité d’un soldat de Tsahal vandalisant une statue de Jésus au sud-Liban.

La bande-annonce

The Criminals ★★☆☆

Un obus de la Seconde Guerre mondiale est découvert sur un chantier dans le centre de Londres. Le quartier est évacué. Les démineurs sont appelés. Pendant ce temps, des braqueurs s’introduisent dans le sous-sol d’un immeuble d’habitation, forent le mur de la cave et pénètrent dans la chambre forte de la banque mitoyenne.

David Mackenzie est un réalisateur écossais qui a déjà réalisé plusieurs films réussis : Perfect Sense (2012) une dystopie prémonitoire sur une pandémie planétaire, Les Poings contre les murs (2013) sur un adolescent emprisonné dans un centre de redressement, Comancheria (2016) un polar doublé d’un western filmé aux confins du Texas. Il avait eu la main moins heureuse avec Outlaw King (2022), un film d’aventure historique.

David MacKenzie aime filmer les beaux gosses : Chris Pine dans Outlaw King et dans Comancheria, Aaron Taylor-Johnson, pressenti pour devenir le prochain James Bond, dans Outlaw King également et dans The Criminals, dont le titre original, Fuze, a plus de sens que son insipide traduction. L’affiche testostéronée du film – qui montre Big Ben qu’on ne verra pas une fois dans le film et qui est plongée dans la pénombre alors que tout le film se déroule en plein midi – en témoigne.

J’ai bien failli passer à côté de ce film dont je ne croyais pas qu’il méritait le détour. Je me disais que je finirais bien par le voir un jour dans un avion, avec des sous-titres vietnamiens ou paraguayens. J’imaginais par avance ce qu’il réserverait : un braquage comme on en a déjà vu treize à la douzaine.

J’étais bien scrogneugneu et avais sous-estimé ce film, bien mieux troussé que je l’imaginais. C’est du bon travail, bien écrit, bien filmé, bien joué. Il m’a tenu en haleine jusqu’au bout – même si le dernier tiers a le tort de sortir du périmètre où l’action se déroulait jusqu’alors. Certes, il faut être prêt à accepter des rebondissements qui ne sont pas tous crédibles. Mais si l’on accepte de débrancher quelques neurones, ceux qui nous restent prendront un plaisir total à ce divertissement réussi.

La bande-annonce

Michael ★☆☆☆

Après Bob Marley, après Elton John, après Elvis Presley, après Bob Dylan, après Freddy Mercury, après Amy Winehouse, après Ray Charles, il était inévitable que Michael Jackson ait droit à son biopic.

Celui-ci respecte scrupuleusement les règles du genre. Il ne s’autorise pas un seul pas de côté. Il raconte l’ascension d’un jeune gamin issu d’une famille modeste d’une ville industrielle de l’Indiana qui, grâce à son talent immense, à force de travail et en dépit d’un père toxique qui veut l’empêcher de voler de ses propres ailes, réussit à devenir une star planétaire.

Aucun sujet polémique n’est traité ni même effleuré. Le film s’arrête en 1988 alors que Michael Jackson est au sommet de sa gloire. Ni ses agressions sexuelles sur mineurs dont il sera ensuite accusé, ni ses addictions médicamenteuses qui causeront sa mort ne sont abordées. Pour autant, le film évoque sa première rhinoplastie en 1979 à vingt-et-un ans (Michael était complexé par son nez) et son vitiligo qu’il soignera en blanchissant sa peau.

Michael est un long clip vidéo. Il réjouira les fans de Michael Jackson et tous ceux qui, comme moi, ont grandi dans les années 80 (je me souviens de ma fascination, l’été de mes treize ans, chez mon correspondant anglais devant le clip Thriller diffusé sur MTV) ou qui ont assisté au concert du Parc des Princes en juin 1988. Ils y retrouveront les musiques diablement dansantes de Billie Jean, Beat It, Bad… Ils passeront deux heures sans regarder leur montre. Quant aux autres…

La bande-annonce

Sorda ★★★☆

Angela est sourde (sorda en espagnol). Elle est en couple avec Hector qui, lui, est entendant. Angela attend un enfant. Elle appréhende sa naissance : sera-t-il sourd ou entendant ? saura-t-elle l’élever malgré son handicap ?

Sorda est un film qui sort de l’ordinaire. Sorda est un film extraordinaire. Il nourrit l’ambition rare de nous faire pénétrer et comprendre un autre univers : celui de la surdité ou, pour être politiquement correct, de la déficience auditive. Pour ce faire, un soin tout particulier a été apporté au son – avec une étonnante surprise dans la dernière partie du film que j’aurais tort de spoiler. Le film est par ailleurs accompagné de sous-titres pour sourds et malentendants (STSME), une technique d’affichage qui se met ici au service non seulement des malentendants mais aussi des entendants en leur permettant de comprendre les paroles signées et non vocalisées.

Sans doute la situation des personnes malentendantes avait-elle déjà été traitée à l’écran. Je pense au récent documentaire français Elle entend pas la moto, au film japonais La Beauté du geste sur une boxeuse sourde, à Sound of Metal sur un batteur qui perd l’ouïe et, il y a une quarantaine d’années, à un film qui avait remporté un succès étonnant et dont les plus âgés se souviendront sans doute, Les Enfants du silence avec William Hurt. Pour autant Sorda n’en est pas moins original et novateur.

Il pose, à travers son personnage principal, des questions que notre société, composée quasi-exclusivement d’entendants et organisée pour eux, ne se pose guère : comment vivre au quotidien avec ce handicap ? comment élever un bébé sans, par exemple, entendre ses pleurs ? Angela ne sait pas si Ona, son enfant, sera sourde au pas. Le suspense dure un moment car le diagnostic intra utero est impossible et celui qui est posé à la naissance n’est pas catégorique. Je le divulgâche : Ona est entendante. C’est un soulagement unanime bien sûr ; mais un soulagement teinté d’amertume pour Angela. Car l’audition parfaite de son bébé risque de l’éloigner d’elle.

La naissance d’un enfant entendant dans un couple mixte rebat les cartes. Hector et Angela formaient à deux un couple fusionnel. Hector signe à la perfection et communique fluidement avec sa femme. En société il prend soin de ne pas répondre à sa place et, quand il parle avec d’autres, de signer pour qu’elle comprenne mieux. Mais, quand l’enfant paraît, le couple fusionnel doit s’inventer de nouvelles règles. Il y a d’abord, dans les premières semaines, cette hypothèque sur la surdité éventuelle d’Ona que Angela ressent comme une injure : serait-il si terrible que son enfant lui ressemble ? est-ce un tel soulagement pour son père et pour ses grands-parents qu’elle soit entendante ? Il y a ensuite avec Ona qui appartient au monde des entendants et commence à babiller, un fossé qui se creuse : avec son père, avec ses grands-parents, à la crèche, Ona parlera une langue que Angela, qui voudrait lui apprendre la langue des signes pour dialoguer avec elle, comprend mal.

Une vie commune avec son conjoint, avec leur fille, est-elle possible ? ou le seul avenir de Angela est-il dans la compagnie de malentendants comme elle ? C’est la question, peut-être trop binaire, que pose le film. Heureusement, la réponse qu’il y apporte est autrement subtile.

La bande-annonce

Caravane ★★☆☆

Ester élève seule son fils David, déficient mental. Elle passe des vacances avec lui et des amis en Italie dans une luxueuse villa. Mais la situation dégénère et Ester prend avec David la clé des champs. Leur chemin croise celui de Zuza, une auto-stoppeuse aux cheveux roses.

Caravane est un film tchèque tourné en Italie par une réalisatrice qui a, comme le personnage du film, élevé un fils handicapé. C’est un film qui raconte une situation poignante : celle d’un parent, d’autant plus sollicité qu’il élève seul son enfant lourdement handicapé. Cette situation hypothèque sa vie, ne lui laisse pas un seul instant de répit, lui interdit toute vie sociale ou amoureuse.

C’est précisément la situation dans laquelle s’est retrouvée Ester. On ignore tout d’elle, de son passé. A-t-elle un emploi ? David a-t-il un père ? On ne le saura pas. L’histoire reste collée au présent répétitif d’Ester dont le principal défi est d’éviter que David se mette dans une situation dangereuse ou embarrassante.

Le duo aurait pu être étouffant. Le scénario de Caravane a la bonne idée d’adjoindre à Ester et David un troisième personnage : une punkette aux cheveux roses. Zuza n’a pas d’œillères. Elle prend la vie comme elle vient. Elle s’attache à Ester et à David pendant quelques jours. On se demande si une relation sexuelle se nouera avec David qui, au grand dam de sa mère, développe les pulsions sexuelles de tout adolescent de son âge. Le scénario a la bonne idée d’éviter cette direction trop téléphonée.

Caravane a un seul défaut. Il sort un an après Mon inséparable où Laure Calamy, avec la gouaille et l’énergie qu’on lui connaît, jouait le même rôle de mère d’un enfant handicapé.

La bande-annonce

Dao ★☆☆☆

Gloria (Katy Correa) est au mitan de sa vie. Son père est mort deux ans plus tôt et, avec ses frères et sœurs, elle retourne dans son village natal, en Guinée Bissau, lui rendre l’hommage que la tradition exige. Parallèlement, toute sa famille se réunit en banlieue parisienne, près de Mantes, pour le mariage de Nour (D’Johé Kouadio), sa fille.

Sélectionné à Berlin, Dao est encensé par la critique. Le Monde lui consacrait mercredi dernier une pleine page. Libération, L’Obs, L’Humanité sont au diapason. Les Cahiers du cinéma est le plus extatique : « On ressort des trois heures cinq de Dao dans un état second, un peu sonné, tant les scènes de réunion, de danse ou de rituels du nouveau film d’Alain Gomis filent et défilent à la manière d’un vaste souffle emportant tout sur son passage. »

Je crains hélas de ne pas partager un tel enthousiasme. Je n’ai pas aimé Dao dont les trois heures douze m’ont semblé horriblement longues. J’en ai trouvé la construction paresseuse, qui nous montre alternativement, dans un balancement vite monotone, le lent déroulement des deux cérémonies. Que nous dit ce balancement ? qu’on peut être Africain en France sans renier ses racines ? La belle histoire ! Ce message, ô combien légitime, n’a-t-il pas déjà été mille fois raconté, chez Rachid Bouchareb (Little Senegal), chez Nakache & Toledano (Samba) ou chez Thomas Gilou (Black micmac) ? fallait-il trois heures pour nous le répéter ?

Inutilement lesté d’une musique de jazz certes superbe sans aucun rapport avec ce qui est filmé, Dao baigne dans la bien-pensance. Dao est féministe en mettant en avant le rôle des femmes et en ayant la lucidité de dénoncer les discriminations dont elles sont encore victimes en Guinée-Bissau. Il est anti-colonialiste lors d’une excursion touristique au fort de Cacheu qui porte encore les stigmates de la traite négrière. Ile se paie même le luxe de battre en brèche l’homophobie latente de quelques participants du mariage. On peut certes se féliciter que de si nobles idéaux traversent ce film. Mais on a aussi le droit de les trouver à la longue bien gluants.

La bande-annonce