Le Jardin zen ★★☆☆

Le mari de Yoriko a quitté le domicile conjugal après l’accident nucléaire de Fukushima. Mère d’un adolescent devenu adulte parti vivre sa vie à l’autre bout du Japon, Yoriko s’est installée dans une routine dont chaque détail lui est dicté par les règles de la secte à laquelle elle a adhéré.
Son train-train quotidien est remis en cause par le brusque retour de son mari, atteint d’un cancer en phase terminale, puis par celui de son fils qui lui présente sa fiancée.

Le Jardin zen est un film étonnant. Il hésite entre plusieurs genres. Il emprunte parfois à la comédie grinçante mais semble plutôt loucher du côté du thriller : on se demande si Yoriko ne va pas chercher à se débarrasser de son mari et on cherche avec elle le meilleur moyen de parvenir à ses fins. Il s’agit aussi peut-être d’un film de société sur les mouvements sectaires, le désespoir qui conduit leurs membres à y adhérer, les inquiétantes dérives qu’ils accréditent.

Tout bien considéré, Le Jardin zen relève plus banalement du drame intimiste. Yoriko en est l’héroïne solitaire, autour de laquelle l’histoire s’organise, qu’on appréhende exclusivement de son point de vue. Elle est interprétée par l’excellente Mariko Tsutsui, déjà tête d’affiche chez Kōji Fukada (L’Infirmière, Harmonium) qui réussit dans le même plan à être simultanément pathétique et effrayante. Le Jardin zen raconte la folie dans laquelle elle menace de sombrer à force de solitude et contre laquelle elle tente de se prémunir en réglant chaque détail de sa vie. Son ultime scène rappelle celle qui clôt Un amor.

La bande-annonce

La Pie voleuse ★★☆☆

Maria (Ariane Ascaride) a un cœur gros comme ça. Aide à domicile, elle se dévoue corps et âme pour les personnes âgées qui l’emploient. Elle est en adoration devant son petit-fils, un jeune prodige du piano. Pour qu’il ait son propre instrument et reçoive des cours particuliers, elle a pris l’habitude d’abuser de la faiblesse de ses employeurs, qui lui vouent une confiance aveugle.

« Manière de Pagnol Marxiste » (l’expression, excellente, est de Jacques Mandelbaum dans Le Monde), Robert Guédiguian est de retour avec un film moins ambitieux que les deux précédents – Twist à Bamako, une reconstitution de l’Afrique des années soixante, et Et la fête continue ! un film choral ayant pour toile de fond la victoire de la liste conduite par Michèle Rubirola aux élections municipales de Marseille en 2020. Comme tant d’autres avant lui, il a été tourné à l’Estaque, avec la même bande d’acteurs fidèles : sa femme, Ariane Ascaride, plus solaire que jamais, ses fidèles compères, Jean-Pierre Darroussin, Gérard Meylan, Jacques Boudet (décédé en juillet dernier) sans oublier les recrues plus jeunes, Lola Naymark, Grégoire Leprince-Ringuet, Robinson Stévenin. Manque à l’appel Anaïs Demoustier, pour qui le rôle de Jennifer, la fille de Maria, était taillé sur mesure. Je suis le premier à le regretter. Mais je suis aussi le premier à me féliciter qu’elle ait été remplacée par la rayonnante Marilou Aussilloux qui crève l’écran.

La bande-annonce a failli me faire fuir. Avec mon fils aîné, qui a l’esprit presque aussi mal tourné que moi, nous nous en sommes copieusement moqués. On dirait un medley des anciens films de Guédiguian ou un clip tourné en son hommage pour le César ou la Palme d’or d’honneur qu’il finira bien par recevoir. Tous les rebondissements d’un scénario prévisible y sont dévoilés : 1. Les petits larcins de Maria vont lui attirer des problèmes mais 2. Ses victimes refuseront de porter plainte et 3. Le petit-fils de Maria, avec le soutien de sa grand-mère, sera brillamment reçu au Conservatoire.

Si La Pie voleuse n’avait pas été projeté tout près de chez moi suivi d’un débat en présence de Robert Guédiguian en personne, je crois que, rebuté par cette bande-annonce caricaturale, j’aurais, pour la première fois depuis Marius et Jeannette (1997), fait l’impasse.

Ai-je bien fait de faire taire mes préventions ? Oui
Oui pour Robert Guédiguian, qu’il était fascinant de voir et d’écouter. La fougue, l’enthousiasme de ce septuagénaire, dont je ne partage pourtant pas les convictions, sont communicatifs. On aimerait à son âge avoir encore autant d’énergie et autant d’humanité.
Oui aussi pour le film qui, certes, n’innove pas par rapport à tous les précédents de Guédiguian, dont le scénario ne s’éloigne guère de celui qu’on présageait et qui enfin n’atteint pas les sommets inégalés des Neiges du Kilimandjaro, à mon sens son meilleur (même s’il sollicite le même poème de Victor Hugo une fois encore), mais qui néanmoins nous donne le plaisir rare d’une histoire simple et belle sous la chaude lumière de Marseille.

La bande-annonce

Shimoni ★★☆☆

La trentaine bien entamée, Geoffrey a fini de purger la  longue peine à laquelle il avait été condamné pour un crime commis dans la capitale. À sa sortie de prison, son oncle le ramène à Shimoni, le village du sud du pays où il a grandi. Le curé a accepté de le prendre à son service en cachant au reste de la population son passé. Ancien professeur d’anglais, Geoffrey se voit ravalé au statut de garçon de ferme.
Un beau jour, Geoffrey fait une rencontre qui fait remonter en lui un passé longtemps enfoui.

Le Kenya n’est pas un grand pays de cinéma. Si on exclut Out of Africa, on serait bien en peine de citer un film qui y ait été réalisé. En cherchant bien, on se souviendra peut-être de Rafiki et du parfum de scandale dont cette comédie girly et lesbienne fut entourée à sa sortie en 2018.

Comme Rafiki hélas, Shimoni ne cède pas à l’exotisme et ne nous montre rien de ce pays où j’ai vécu, jeune, ingambe et chevelu, trois des plus belles années de ma vie. L’histoire qu’il raconte pourrait se dérouler n’importe où.

C’est une histoire sinistre dont les ressorts se dévoilent lentement. Le scénario de Shimoni est en effet suspendu à deux énigmes : quel crime Geoffrey a-t-il commis ? quel traumatisme a-t-il subi dans son enfance qui explique peut-être ses pulsions criminelles ? Il réussit à ne pas les élucider trop tôt pour maintenir le spectateur en haleine ; mais elles sont trop transparentes pour être vraiment stimulantes.

Geoffrey se voit au surplus dénier le droit de retrouver une place dans la société alors qu’il a purgé sa peine. De ce point de vue, les personnages du prêtre qui le recueille, de la villageoise débonnaire qui travaille avec lui et de la jeune voisine qui s’est entichée de lui et qui aimerait bien le voir sortir de sa mélancolie sont particulièrement intéressants : ils incarnent, chacun avec sa part d’ambiguïté, les réactions archétypales d’un groupe humain face à ses brebis galeuses.

Shimoni dresse le portrait d’un homme brisé, rongé par la culpabilité et par ses démons intérieurs. Sa conclusion est sinistre. Un film mainstream n’aurait pas eu une telle audace.

La bande-annonce

Slocum et moi ★★★☆

Au début des années cinquante, François grandit dans un pavillon de banlieue banal, près de Paris, au bord de la Marne. Il n’a quasiment plus de lien avec son père biologique et a reporté tout son amour filial sur son beau-père, un homme taiseux au passe-temps original : il s’est mis en tête de reconstruire dans son jardin le voilier du célèbre navigateur américain Joshua Slocum qui entreprit à la fin du dix-neuvième siècle le premier tour du monde en solitaire à la voile.

Âgé aujourd’hui de quatre-vingt cinq ans, Jean-François Laguionie est une légende de l’animation française. Loin des grosses productions animées hollywoodiennes, il a su imposer sa patte. Son graphisme est aéré ; il utilise des tons pastel ; il dessine à la main. On devine le graphite charbonneux de ses crayons sur ses planches.

Laguionie a longtemps raconté des récits d’aventures qui puisaient leur inspiration dans les romans de Jules Verne ou de Robert Louis Stevenson qui ont hanté son enfance et celle de bien des gamins du siècle dernier. Ses dernières oeuvres, l’âge venant, deviennent plus intimistes : Louise en hiver (2016) racontait, sans parole, le crépuscule d’une vieille femme solitaire. Slocum et moi est ouvertement autobiographique, où le réalisateur se met lui-même en scène, sous les traits de son jeune héros, âgé d’une dizaine d’années au début des années cinquante.

Slocum et moi raconte sans effets de manche un voyage intérieur. Sans quitter les bords de la Marne, ses héros font le tour du monde par procuration en se laissant emporter par le carnet de bord de Joshua Slocum.
C’est aussi un hommage mélancolique du réalisateur à son père biologique (on reconnaît la voix si reconnaissable de Gregory Gadebois) et à sa mère, à l’éducation aimante qu’ils lui ont prodiguée et à un temps aujourd’hui disparu, celui des bus à plateforme et des 2CV.

La bande-annonce

Personne n’y comprend rien ★★☆☆

Le lundi 6 janvier s’ouvrait devant le tribunal judiciaire de Paris le procès du financement libyen de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007. Le surlendemain sortait en salles ce documentaire. Son titre lance un pari : rendre intelligibles des faits matériellement établis dont la stratégie de défense du principal accusé consiste à affirmer qu’on n’y comprend rien.

Le pari est réussi. Grâce à une narration très pédagogique, on comprend le pacte faustien qui se met en place à partir de 2005 entre le ministre de l’intérieur de Jacques Chirac, bientôt candidat à sa succession, et le Guide libyen. Nicolas Sarkozy et son entourage chercheront à profiter de sa proverbiale prodigalité. En échange ils lui font miroiter l’amnistie d’Abdallah Senoussi, le beau-frère de Kadhafi, principal accusé de l’attentat contre le DC-10 d’UTA abattu par un missile libyen en 1989. Et une fois installé à l’Elysée, Nicolas Sarkozy réhabilitera le dictateur en l’invitant en grande pompe à Paris. Cela n’empêchera pas la France de Sarkozy de lâcher son encombrant créditeur, de prendre parti après les Printemps arabes pour l’opposition libyenne, d’accélérer la chute du dictateur et de provoquer sa mort en octobre 2011.

Le documentaire dresse un réquisitoire implacable. L’enquête menée par Fabrice Arfi et Karl Laske ne laisse guère la place au doute. La défense déployée par Nicolas Sarkozy convainc moins qu’elle ne prête à rire, souvent tournée en ridicule par un montage qui ne la ménage pas.

Le documentaire, comme le débat passionnant qui l’a suivi hier soir à l’Espace Saint-Michel, laisse toutefois un malaise. Sans doute démontre-t-il le rôle vital des médias dans nos démocraties. Il démontre aussi, si besoin en était, par son existence même, que la France est loin d’avoir glissé dans la dictature.

SI malaise il y a, c’est sur le rôle de la Justice. Mediapart est un média pas un juge. Il mène une enquête et a le mérite de révéler au public des faits graves qui sans lui seraient restés méconnus.. Mais Mediapart préjuge pour nous une affaire qu’il appartient à la Justice, et à elle seule, de trancher. La Justice le fera en respectant les droits de la défense et la présomption d’innocence. Rien de tel chez Médiapart. Certes, un carton au début du film, un autre à la fin rappellent ce principe cardinal de notre État de droit. Mais on sent un peu trop la pression des avocats soucieux de se prémunir contre toute poursuite judiciaire derrière cette mention prudente. Un juge d’instruction instruit à charge et à décharge. On ne sent guère chez Mediapart le souci d’une telle impartialité.

La bande-annonce

Jouer avec le feu ★★☆☆

Depuis la mort de sa femme, Pierre (Vincent Lindon) essaie bon an mal an de concilier son travail à la SNCF et l’éducation de ses deux fils aujourd’hui adultes. Le cadet, Louis (Stefan Crépon, découvert en informaticien geek dans Le Bureau des légendes), brillant étudiant en classe prépa au lycée Fabert, rêve de poursuivre ses études à la Sorbonne. L’aîné, Félix (Benjamin Voisin, César du meilleur espoir masculin 2022 pour Illusions perdues), se cherche. Il sèche les cours de son IUT, délaisse ses entraînements de football et fréquente un groupuscule d’extrême-droite.

Jouer avec le feu est l’adaptation de Ce qu’il faut de nuit, le roman de Laurent Petitmangin, un de mes coups de cœur de la rentrée littéraire 2020. Son titre, sa bande annonce nous entraînent dans une fausse direction. On pourrait penser qu’il s’agit d’un film sur l’extrême-droite, sur l’embrigadement d’un de ses membres, sur la manière dont il se déroule et sur la façon de s’en prémunir à la façon de Un Français ou de Chez nous. Mais le vrai sujet du film est ailleurs : il est, comme son affiche le montre, dans la relation triangulaire entre un père et ses deux fils.

Vincent Lindon est sur le devant. D’abord, parce qu’il est l’acteur le plus connu des trois, celui qui attirera les spectatrices qui en sont les plus enamourées – et repoussera peut-être les spectateurs exaspérés par ses tics et/ou ses opinions politiques tranchées. Ensuite parce que le film interroge l’amour paternel. J’y reviendrai. Mais il ne faut pas oublier la relation qui unit les deux frères, soudés par la mort de leur mère, excellemment interprétés par deux des plus remarquables jeunes pousses du cinéma français.

Un père ne doit-il jamais s’arrêter de s’inquiéter pour son enfant au risque de l’empêcher de prendre son autonomie ? Comment peut-il lui éviter de prendre une mauvaise voie ? Doit-il faire appel à son intelligence pour l’en dissuader ou à la contrainte pour le lui interdire ? L’amour paternel lui fait-il devoir de soutenir son fils inconditionnellement ou, si celui-ci franchit les limites de l’acceptable, a-t-il le droit ou le devoir de s’en désolidariser ? Autant de questions qui touchent au plus profond les hommes – et les femmes aussi peut-être – qui, comme moi, ont des enfants de l’âge de ceux du film.

Autant ces questions sont vertigineuses, autant la façon dont le film essaie d’y répondre m’aura laissé sur ma faim. Les acteurs ne sont pas à blâmer ; mais leur direction est sujette à caution, qui les filme constamment au bord de l’explosion. Et le défaut de Vincent Lindon est précisément d’être constamment au bord de l’explosion.

Le film se termine par une ellipse saisissante. Je ne me souviens plus si le livre était construit de la même façon. Le temps qu’un plan se termine, le suivant se déroule un ou deux ans plus tard. On ne dira pas ce qui s’est passé entretemps et qu’on comprend vite. C’est l’occasion pour Vincent Lindon de prononcer un sentencieux monologue (réquisitoire ou plaidoyer ?) qui, un peu comme dans les fables de La Fontaine, éclaire la signification du film. On peut applaudir à sa lucidité ; on peut aussi pinailler sur sa grandiloquence.

La bande-annonce

Un parfait inconnu ★☆☆☆

Un parfait inconnu (Timothée Chalamet) débarque à New York début 1961, muni de sa seule guitare. Il dit s’appeler Bob Dylan et venir du Minnesota. Il rend visite à son idole, Woody Guthrie, hospitalisé dans le New Jersey. À son chevet, il fait la connaissance de Pete Seeger (Edward Norton) qui le prend sous sa coupe et lui ouvre les portes de Greenwich Village. Sa route croisera celle de Joan Baez (Monica Barbaro) avec laquelle il aura une liaison orageuse. Bob Dylan acquiert vite une célébrité qui l’embarrasse.

Encore un biopic, soupire-t-on ! Celui-ci joue autant sur la célébrité du héros dont il raconte quatre années de la vie depuis son arrivée à New York début 1961 jusqu’à la rupture radicale de style qu’il s’autorise en 1965 à Newport en troquant sa vieille guitare acoustique pour une guitare électrique, que sur la célébrité de son interprète, Timothée Chalamet, icône gender fluid d’une nouvelle virilité détestéronée.

Mon (gros) problème face à ce film est que je n’aime pas Bob Dylan…. et que je n’aime guère plus Timothée Chalamet. Ma confession rend très subjectives les lignes assassines qui vont suivre et devrait inciter ceux (et celles) qui aiment Dylan et/ou Chalamet à ne pas renoncer à voir ce biopic sur la seule foi de mon avis.

Tout m’y a semblé lourdingue. À commencer par la façon dont Chalamet s’est glissé dans la peau de ce personnage ou plutôt dont il s’est glissé dans ses habits, car tout chez lui semble passer plus que par le jeu, inexistant, par les costumes. Dès la première image, on le voit, la guitare jetée sur l’épaule, le velours scrupuleusement élimé aux coutures, la casquette gavroche vissée sur la tête, le jean effrangé juste au dessus des santiags. Tout sonne si juste dans cette photo de mode qu’elle sonne horriblement faux !

Si certains biopics laissent trop peu de place aux œuvres de l’artiste dont ils racontent la vie, celui-ci verse dans l’excès inverse. On entend un nombre incroyable de chansons de Bob Dylan. Je trouve – au risque de me faire lyncher par beaucoup – qu’elles se ressemblent toutes. On a l’impression que le scénariste s’est creusé la tête pour trouver une histoire à raconter qui ait un écho avec leurs paroles. On a surtout celle désagréable d’être devant un juke-box déréglé et de se faire refourguer un long clip vidéo alors qu’on a payé pour voir un film.

On ne sait pas d’où vient Bob Dylan. On ne sait pas où il va. Il se contente d’être là, uniquement obnubilé par sa guitare dont il tire les mêmes accords répétitifs, et par les textes qu’il gribouille à toute heure du jour et de la nuit. Son personnage est décidément un goujat. Quelques femmes croisent sa route, qu’il embrasse avec la fougue d’un chicon trop tôt fauché. La malheureuse Elle Fanning est condamnée, malgré sa joliesse, à répéter en boucle la même scène où ses yeux s’embuent face à son amoureux qui la fuit. Le rôle de Monica Barbaro, qui chante divinement bien (est-elle doublée ou est-ce elle qu’on entend ?) aurait pu être plus complexe mais échoue à donner un sens à cette complexité. Ne parlons pas de la malheureuse Laura Kariuki, condamnée à un rôle de figuration.

Quant au scénario, lui aussi fait du sur-place. Raconte-t-il la tentative (ratée) de Bob Dylan d’abandonner la musique folk pour le rock’n roll et de « devenir électrique », pour reprendre le titre intraduisible de l’ouvrage Dylan Goes Electric d’Elijah Wald ? Ou bien celle d’un homme ordinaire qui vit mal sa soudaine célébrité et qui entretiendrait le rêve secret de demeurer « un parfait inconnu », comme le titre du film de James Mangold nous le laisse lourdement augurer ? Les deux sans doute….

La bande-annonce

Voyage à Gaza ★★☆☆

Le jeune cinéaste franco-italien Piero Usberti a effectué deux séjours à Gaza en 2018. Il en a ramené un documentaire qui aurait ressemblé à un album de vacances si sa destination avait été plus touristique.

Piero Usberti est pro-palestinien et ne s’en cache pas. La Palestine a, selon lui, été victime d’une entreprise de colonisation condamnée par le droit international. Ses habitants en ont été chassés en 1948. Des centaines de milliers de réfugiés se sont amassés dans l’étroite bande de Gaza, transformée en prison à ciel ouvert. Israël au nord, l’Egypte au sud, en verrouillent la sortie. S’ils manifestent au pied du mur de séparation et défient les consignes de l’armée d’occupation, ils deviennent les cibles des snipers israéliens et peuvent tomber sous leurs balles comme le journaliste Yasser Mourtaja assassiné en avril 2018.
Les habitants de Gaza souffrent d’une autre oppression : celle qu’exerce le Hamas qui entrave leur liberté d’expression et voile les femmes.

C’est cette réalité qu’il décrit dans ce court documentaire (1h07 à peine) dont le montage a été achevé une semaine avant le 7 octobre 2023, les raids sanglants du Hamas en Israël et l’invasion israélienne de la bande de Gaza. On y voit un espace confiné, surpeuplé, une courte bande de terre coincée entre la mer et les barbelés (la bande de Gaza s’étire sur 40km de long et une dizaine de km de large). Les Gazaouis que Piero Usberti a rencontrés étouffent. Ils rêvent d’exil – et on apprendra à la fin du documentaire que la plupart de ceux qui témoignent ont réussi à partir en Italie, en Belgique, en Égypte.

Voyage à Gaza m’a fait penser à un autre film italien sorti fin décembre : Le Déluge. Un tel rapprochement peut sembler bien audacieux d’autant que les deux films n’ont rien à voir : l’un évoque les derniers mois de Louis XVI avant son exécution, l’autre le siège dont sont victimes les habitants de la bande de Gaza. Mais dans les deux cas sont évoqués des sujets hautement polémiques : l’exécution du Roi par les Révolutionnaires en 1793, l’impossible vivre-ensemble israélo-palestinien aujourd’hui. Les deux films prennent le parti du « faible », de l’opprimé : le Roi et sa famille emprisonnés dans des conditions indignes, les Gazaouis emprisonnés eux aussi dans des conditions presque aussi indignes. Ce parti pris déplaira à ceux qui estiment, à tort ou à raison, que la Révolution française ou le sionisme sont des entreprises politiques utiles et bénéfiques. Mais, il séduira ceux qui, acceptant de mettre de côté leurs préjugés, entendent se ranger du côté des plus faibles.

La bande-annonce

Dracula (1931) ★★★☆ / Nosferatu, fantôme de la nuit (1979) ★★★☆

La sortie du Nosferatu de Robert Eggers – pour lequel j’ai eu la main lourde – a donné l’occasion à la Filmothèque du Quartier latin de reprogrammer les films mythiques qui l’avaient inspiré. On sait en effet – ou on ne sait pas – que le Nosferatu de Murnau, dont les films de Werner Herzog et de Robert Eggers sont des remake revendiqués, est une adaptation fidèle du roman de Bram Stoker écrit en 1897 dont le réalisateur allemand n’avait pas obtenu les droits en 1922 à la différence de Tod Browning en 1931 aux Etats-Unis.

Je n’ai pas eu le temps de retourner voir le chef d’oeuvre de Murnau – dont j’ai dit que le film de Eggers reprenait (trop) scrupuleusement le scénario. Mais le visionnage de ces deux autres films, presqu’aussi célèbres, montre que le reproche vaut pour tous les films qui se sont inspirés du roman de Bram Stoker.
Tous ont pour héros le même personnage terrifiant, le comte Dracula.
Tous lui donnent les mêmes caractéristiques. Ce vampire se nourrit du sang de ses victimes, dont il fait ses disciples fanatisés ; il vit dans un cercueil ; il peut emprunter la forme d’une chauve-souris ou d’un loup ; il fuit la lumière du jour ; son image ne se reflète pas dans les miroirs ; un crucifix, des hosties consacrées ou l’ail paralysent ses pouvoirs.
Tous respectent scrupuleusement l’histoire qui se déroule successivement dans deux lieux bien distincts. Le premier est le château de Dracula en Transylvanie où un jeune clerc de notaire est missionné par son cabinet pour y conclure une vente. L’approche du château du comte, la sourde oreille donnée aux avertissements des paysans, la première rencontre avec ce personnage terrifiant constituent à mon sens les parties les plus impressionnantes du film. Je trouve que le récit s’affadit quand l’action se transporte à Londres (Dracula) ou à Wismar (Nosferatu) après que Dracula y aura été emmené par bateau dans son cercueil, accompagné d’une nuée de rats qui contamineront la ville.

Si les ressemblances sont nombreuses, il existe aussi bien sûr entre ces quatre films des différences. Chacun est marqué par l’époque de son tournage. Les effets spéciaux du film de Tod Browning nous semblent aujourd’hui délicieusement artisanaux. Les couleurs du film de Werner Herzog rappellent le pire des années 70. Robert Eggers, pape autoproclamé de l’elevated horror y a retrouvé des thèmes et des images qui résonnent avec ses premiers films (The LighthouseThe Nothman).

La différence la plus marquante est le traitement du personnage principal. Bela Lugosi a immortalisé – si on ose dire – Dracula. Pourtant, à la revoir un siècle plus tard, on ne peut que trouver sa performance inutilement outrée. Venu du muet, l’acteur d’origine hongroise campe un monstre d’opérette, en frac et cravate blanche, aux mimiques caricaturales. Le parti pris par Murnau – et par Herzog et Eggers – après lui est très différent : Nosferatu n’a rien de l’élégance de Bela Lugosi. Vêtu de haillons, le crâne rasé, les ongles démesurément longs, il tient plus de Mr Hyde que de Dr Jekyll. Au point d’ailleurs de rendre peu crédible le dîner qu’il partage avec son hôte lorsqu’il l’accueille en Transylvanie.

Reste que Dracula constitue, depuis plus d’un siècle, un personnage d’anthologie, né de l’imagination fertile d’un romancier irlandais (mes amis de la Fondation irlandaise balaient d’un revers de main le fait qu’il ait vécu avant que l’Irlande devienne indépendante) et devenu, par la grâce du septième art, l’une des figures les plus emblématiques de l’imaginaire populaire.

La bande-annonce de « Dracula »
La bande-annonce de « Nosferatu, fantôme de la nuit »

Tout ira bien ★★☆☆

Angie et Pat ont la soixantaine. À force de travail, elles se sont bâti une situation confortable et vivent dans un logement spacieux d’un quartier cossu de Hong Kong. Elles n’ont pas eu d’enfant mais chérissent leur neveu et leur nièce dont elles accompagnent les débuts difficiles dans leurs vies d’adultes : Victor est conducteur Uber et souhaiterait se marier, Fanny, que ses tantes ont hébergée pendant son lycée, s’est elle mariée très jeune et étouffe avec son mari et ses deux enfants en bas âge dans un logement trop exigu.
Pat meurt brutalement intestat. C’est son frère, Shing, et ses enfants, Victor et Fanny qui, en vertu de la loi hong-kongaise, héritent de ses biens. Vont-ils chasser Angie de l’appartement où elle vivait avec Pat ?

Ainsi présenté, Tout ira bien pourrait passer pour un film poussif sur les discriminations subies par les couples homosexuels à la mort d’un des deux conjoints. Même si tel est le thème du film, son traitement est autrement plus subtil. Ray Yeung, réalisateur engagé pour la cause LGBT (on lui doit Un printemps à Hong Kong qui traitait de la difficulté de deux sexagénaires à vivre à visage découvert leur homosexualité), raconte cette histoire avec une délicatesse tout asiatique. La façon de (ne pas) filmer la mort de Pat est par exemple admirable.

Tout ira bien aurait pu être manichéen : auraient pu s’opposer Angie, veuve courage, écrasée de chagrin par la disparition de l’être cher, et la famille de Pat, homophobe et cupide. Mais, comme dans les films de Renoir, chacun a ses raisons et toutes les raisons sont bonnes. Shing, le frère de Pat, a raté sa vie et n’a pas pu donner à ses enfants l’éducation qu’ils auraient méritée. L’avenir qui leur était interdit leur est soudain ouvert grâce à cet héritage providentiel. La défunte et sa conjointe ne l’auraient-elles pas voulu ainsi ?

Film d’une rare élégance, tout en retenue, Tout ira bien est à la fois tendre et cruel.

La bande-annonce