Sacré Cœur ☆☆☆☆

Sacré Cœur a fait polémique. Les régies publicitaires de la SNCF et de la RATP ont retiré son affiche au motif qu’elle contrevenait au principe de laïcité. Le maire PS de Marseille a annulé sa projection dans une salle municipale avant que le tribunal administratif, saisi en référé par un élu RN, ne lui enjoigne de le reprogrammer. Le directeur du cinéma municipal de Clichy a démissionné après que son maire l’a forcé à le programmer.

On comprend mal une telle foire d’empoigne. Sa première conséquence aura été de donner au film une visibilité « providentielle » (sic) qu’il n’aurait jamais eue sans elle. Il approche la barre des 500.000 spectateurs, un box office inespéré pour ce genre de documentaire. Autre conséquence : sans ce parfum de soufre qui a excité ma curiosité, je ne serais jamais allé le voir.

Ce qu’il faut bien appeler un phénomène appelle deux séries de remarques.

La première est purement cinématographique. Le film ne vaut pas bezef. Son sujet est la dévotion au cœur sacré du Christ, qui trouve son origine dans deux épisodes de l’évangile selon Saint-Jean et qui fut popularisée par les révélations à la fin du XVIIe siècle de sainte Marguerite-Marie, une visitandine de Paray-le-Monial. Le documentaire essaie péniblement de reconstituer quelques scènes sans parole de la Passion ainsi que des révélations de Marguerite-Marie dans une lumière qui oscille entre les pubs de parfum et Franco Zefirelli.
Entre ces scènes sont intercalées des interviews, face caméra avec des prêtres et des théologiens. Leur contenu est très pauvre. Là où on attendait des informations sur l’histoire et la théologie du Sacré-Cœur, on n’a droit qu’à de mièvres bondieuseries répétitives sur l’amour infini du Christ.
Enfin, troisième strate, une demi-douzaine de témoignages édifiants sont rassemblés, de simples croyants, dont la vie a été bouleversée par la rencontre du Sacré-Cœur : un jeune homme en fauteuil roulant atteint de la myopathie de Duchenne, une ancienne joueuse de football de l’OL frappée par la grâce, un habitant du 9.3. devenu éducateur spécialisé, un percussionniste franco-mexicain en mal d’identité…

La seconde est politique. Sacré Cœur justifie-t-il l’émoi qu’il a suscité ? Certainement pas. C’est un documentaire religieux, produit et distribué par une société de production qui n’en est pas à son coup d’essai. J’avais déjà eu l’occasion de dire ici tout le mal que je pensais d’un de ses précédents documentaires, Libres, sur la vie monastique. Certes, le film a été financé par Canal Plus, propriété du groupe Bolloré. Certes aussi, les médias du groupe Bolloré (CNews, Europe 1, Le Journal du dimanche) en ont fait la publicité. mais cela ne suffit pas à faire de ce documentaire médiocre un instrument de propagande d’extrême droite. « Catho » ne rime pas nécessairement avec « facho ».

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Arco ★☆☆☆

Arco est un garçonnet de dix ans. Il vit au trentième siècle  sur la planète Terre dans des jardins suspendus au sommet de mâts vertigineux. À cette époque lointaine, la civilisation  humaine maîtrise le pouvoir de voyager dans le temps grâce à une cape magique et à un diamant qui fend la lumière. À l’insu de ses parents qui le lui avaient interdit, Arco remonte le temps jusqu’en 2075. Une fillette de son âge, Iris, est témoin de sa chute et le recueille tandis qu’un trio de chasseurs sont à sa poursuite. Iris va l’aider à retrouver le diamant qu’il a perdu et à retourner chez lui.

Projeté à Cannes en mai, Cristal du long métrage à Annecy en juin, Arco est arrivé en octobre sur les écrans précédé d’une réputation louangeuse. Il la mérite. Les thèmes qu’il traite – l’écologie, l’amitié, la solitude… – sont majeurs. Sa technique en 2D, avec ses couleurs pop qui rappellent Miyazaki, est pleine de poésie.

Arco est un film d’animation à recommander aux enfants dès 7-8 ans. Sans doute les adultes qui les accompagneront ne s’y ennuieront pas et auront eu le sentiment de faire œuvre utile. En revanche, quand bien même la salle où je suis allé le voir était remplie de jeunes adultes, je ne suis pas sûr d’avoir pris la bonne décision en y allant seul, sans l’alibi d’un neveu, d’une filleule ou d’un petit-enfant.

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Une vie ordinaire ★★☆☆

Alexander Kuznetsov a rencontré en 2009 dans un asile au fond de la Sibérie deux jeunes orphelines qui y étaient enfermées alors qu’elles ne souffraient d’aucune maladie psychiatrique. Il leur a consacré un premier film en 2010 sur leur incarcération puis un second en 2016 sur leur libération. Il leur en consacre un troisième aujourd’hui sur leur retour à une vie « ordinaire » : comment profiteront-elles désormais de leur liberté si durement acquise ?

Le résultat est terriblement ennuyeux. La vie ordinaire de ces femmes ordinaires est banalement ordinaire : elles se marient et ont beaucoup d’enfants. D’ailleurs telle était sans surprise leur aspiration : un travail, un toit, un époux, des bambins…

L’une comme l’autre cochent scrupuleusement toutes les cases de ce programme fixé d’avance. Ioulia travaille dans une cantine. Elle rencontre un alcoolique repenti unijambiste, qui partage avec elle la même passion pour l’haltérophilie. Elle l’épouse et a vite deux garçons blondinets. Katia, plus frivole, est « nail artist ». Elle met plus de temps à se caser et à trouver un studio. Mais elle finit elle aussi par se marier et par donner naissance à un fils.

Sous nos yeux consternés, les deux jeunes filles se transforment en matrones poutinistes. Elles défilent le 9 mai pour commémorer la victoire soviétique de 1945, honorer la mémoire des disparus et exhorter leurs fils à suivre leur chemin et devenir à leur tour des soldats de la Glorieuse Russie. Sans la moindre hésitation, elles soutiennent le parti de Vladimir Poutine Russie unie qui garantit à leurs yeux l’ordre et la stabilité.

On imagine la consternation du réalisateur qui les suit depuis si longtemps et qui rêvait sans doute pour elles d’un destin plus flamboyant. Le résultat de leur évolution est d’une insondable tristesse – aussi grande que celle que distillent les immeubles sans âme de Krasnoïarsk et les bords de l’Ienisseï. Grâce à ce documentaire, on touche du doigt comment un pouvoir liberticide s’ancre lentement dans une société et en devient l’horizon indépassable.

Une vie ordinaire est un documentaire à la fois très ennuyeux par ce qu’il montre et terriblement éclairant par ce qu’il révèle.

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Imago ★★☆☆

Déni Oumar Pitsaev est né en 1986 en Tchétchénie. Il a grandi à Grozny puis à Saint-Petersbourg avant de venir en France poursuivre ses études. Sa mère et son père sont séparés. Elle vit à Bruxelles, lui en Russie.
Sa mère lui a fait cadeau d’un lopin de terre en Pankussi, sur le versant géorgien du Caucase. Déni Oumar Pitsaev s’y rend avec l’intention peut-être d’y construire une maison et d’y prendre femme, ainsi que toute sa famille l’y exhorte. Une équipe de cinéma l’y accompagne.

Imago est un documentaire autobiographique qui filme un retour au pays natal. On pense à Césaire bien sûr. La référence est écrasante. On pense aussi à Didier Eribon et à son Retour à Reims. Le thème n’est pas nouveau, dans la littérature comme au cinéma. Il connaît d’ailleurs ces temps ci en France une popularité étonnante avec Partir un jour ou Connemara que j’avais beaucoup aimés l’un et l’autre.

Ce retour au pays natal est pour le réalisateur l’occasion de revoir sa mère et son père, séparément car elle refuse tout contact avec lui. Ces deux rencontres scandent le film et le divise par son milieu. La seconde aurait gagné à être plus brève. Car même si elle est l’occasion de solder un passé qui ne passe pas, notamment chez le fils le sentiment persistant d’avoir été abandonné par son père en pleine guerre à Grozny, elle tourne au règlement de comptes familial auquel le spectateur ne se sent pas légitime à participer.

À tort ou à raison, j’ai imaginé dans Imago un secret dont la révélation serait sans cesse repoussée : celui de l’homosexualité de son héros qui, si elle venait à se savoir, horrifierait cette société très patriarcale et ruinerait définitivement les projets de mariage qu’elle avait commencé à fourbir pour son fils prodigue. Je ne sais pas si cette lecture est pertinente ou pas. Toujours est-il que le film n’en dit rien et se termine sans lever cette hypothèque : est-ce le signe que je me suis complètement trompé ? ou bien au contraire que cette interprétation était juste mais que le réalisateur a fort finement estimé bon de laisser la question en suspens ?

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The Chronology of Water ★☆☆☆

Lidia Yuknavitch et sa sœur aînée ont été élevées par un père abusif. Leur mère, alcoolique, ne les a pas protégées. Lidia s’est sauvée par le sport d’abord, pratiquant la natation en compétition, puis par l’écriture qui l’a libérée de ses addictions à l’alcool et à la drogue. Son autobiographie, publiée en 2013, a connu un vif succès.

Kirsten Stewart, devenue célèbre grâce à la saga Twilight, convertie au cinéma d’auteur avec Olivier Assayas (Sils Maria, Personal Shopper), Pablo Larrain (Spencer) ou David Cronenberg (Les Crimes du futur) a décidé de l’adapter. C’est son premier passage derrière la caméra. On comprend pourquoi cette féministe engagée s’est passionnée pour ce témoignage intime et ce qu’elle y a trouvé : la description, volontairement crue, d’un corps féminin qui grandit et qui souffre, de ses humeurs, de ses blessures, de ses grossesses….

Après beaucoup de tâtonnements (elle dit avoir rédigé pas moins de 500 versions du scénario !), Kirsten Stewart a opté pour une narration éclatée, kaléidoscopique où la vie de Lidia nous est racontée par morceaux. Le procédé est moins radical qu’il n’en a l’air ; car la chronologie de la vie de Lidia est globalement respectée. Mais il donne au film un air « arty » de clips vidéo qui devient vite lassant et répétitif. D’autant que le film – sorti en France sous son titre américain alors que le livre avait été traduit « La Mécanique des fluides » – dure inutilement plus de deux heures.

Sans doute la star a-t-elle envisagé d’interpréter elle-même le rôle titre. Elle a eu la lucidité d’y renoncer et d’en confier le soin à Imogen Poots, impeccable.

The Chronology of Water est un livre et un film éprouvants. Il y a quelques mois, sur un sujet très proche, j’avais été enthousiasmé par Sorry, Baby. Je reproche à The Chronology of Water sa radicalité, comme si personne n’avait osé dire à la réalisatrice et co-productrice toute-puissante que ses partis pris desservaient l’œuvre. D’ailleurs, le film, sorti le mois dernier, n’a pas trouvé son public.

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L’Invasion ★★☆☆

On ne présente plus Sergei Loznitsa, né en 1964 en Biélorussie soviétique, installé à Berlin depuis 2011, dont la filmographie alterne des documentaires (Maïdan, Babi Yar) et des fictions (Dans la brume, Une femme douce). Le 5 novembre dernier sortait sur les écrans en France Deux procureurs dont j’ai dit le plus grand bien. Trois semaines plus tôt sortait ce documentaire consacré à la vie quotidienne en Ukraine depuis février 2022 et le déclenchement des hostilités russes.

Loznitsa utilise le même procédé que celui qu’il avait déjà employé pour raconter Maïdan : une succession de courtes scènes filmées sans commentaires et montées sans transitions. La première scène est l’enterrement de quatre soldats dans une église orthodoxe. Elle se répètera deux fois, signe que la mort et le deuil font désormais partie du quotidien des Ukrainiens. La guerre, on ne la verra pas directement. Mais on en constatera les stigmates, dans les immeubles écroulés où les secouristes s’affairent pour exhumer des victimes, dans les paysages urbains défoncés, dans ces zones minées et patiemment déminées, dans le corps des anciens combattants mutilés qui suivent une douloureuse rééducation….

Mais si Loznitsa filme la mort, il filme surtout la vie : des mariages, des naissances dans une maternité, des fêtes joyeuses, des enfants à l’école… On ne voit aucune figure officielle. Quand Loznitsa s’approche d’une cérémonie présidée par Zelensky, il ne montrera pas le chef de guerre en treillis, sa caméra préférant s’attarder sur un militaire chargé du service d’ordre qui flirte avec une accorte spectatrice.

De l’invasion proprement dite, de sa chronologie, de ses modalités, on ne dira rien. C’est le (gros) angle mort du film. Loznitsa refuse d’expliquer. Il veut montrer. Mais est-ce suffisant ? En quoi sa démonstration serait-elle moins puissante si elle s’accompagnait de quelques éléments de contextualisation ? On peine à ne pas reprocher au réalisateur son radicalisme qui nous prive de quelques éclaircissements utiles – par exemple sur la localisation des scènes qu’il filme.

Pourrait-on reprocher à ce documentaire de faire œuvre de propagande ? Sans doute. Loznitsa est manifestement en empathie avec ceux qu’ils filment et qui sont les victimes d’une guerre d’agression lancée par un voisin impérialiste. Comment l’en blâmer ? Une scène, une seule, est ambiguë : celle filmée dans une librairie qui rassemble des livres d’occasion dont on comprend bientôt qu’il s’agit d’ouvrages russes voués au pilon (suite à un oukase du gouvernement ? ou parce que leurs lecteurs s’en sont spontanément débarrassés ?).

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La Vie de château, mon enfance à Versailles ★★★☆

Violette a huit ans. Ses deux parents viennent de mourir dans des circonstances dramatiques qui s’éclairciront progressivement. Elle est confiée aux soins de Régis, son oncle, agent d’entretien au château de Versailles dans le parc duquel lui est dévolu un logement de fonction insalubre. Les premiers contacts entre la nièce et son oncle sont glaciaux ; mais progressivement la pupille de la Nation et le géant bougon et sale s’apprivoisent et deviennent inséparables.

La Vie de château est d’abord un moyen-métrage qui reçoit le prix du Jury à Annecy en 2019. C’est ensuite une mini-série en six épisodes montée pour France 2 en 2024. C’est enfin un long-métrage dont la sortie a été programmée pour coïncider avec les vacances de la Toussaint. Je l’ai vu avec retard, dans une salle improbable, à un horaire impossible… et je me suis régalé !

Certes, je vous conseillerais de ne pas voir ce film seul mais plutôt d’y aller en compagnie d’un filleul, d’une petite-fille ou d’une nièce, histoire de vous donner une contenance. Histoire aussi de lui faire découvrir un petit bijou.

Un petit bijou d’humanité qui met souvent la larme à l’œil avec des recettes très simples, très efficaces et pas du tout galvaudées. La Vie de château parle surtout de famille : la famille que l’on n’a plus et qui nous manque (Violette et le deuil de ses parents), la famille qu’on a encore et qui ne nous manque pas (Régis et le vieux contentieux qui l’oppose àson père), la famille qu’on se crée (Violette et Régis, Régis et Olga)…

La Vie de château se déroule dans le Château de Versailles, dans son parc et dans ses communs. C’est un décor enchanté pour la jeune orpheline où elle se perd, au risque d’y croiser le fantôme de Louis XIV – dont vous réussirez sans doute à reconnaître la voix à nulle autre pareille. Quant à celles de Frédéric Pierrot et d’Anne Alvaro, aurez-vous besoin comme moi du générique pour les identifier ?

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Soundtrack to a Coup d’Etat ★★☆☆

Soundtrack to a Coup d’Etat est un documentaire passionnant sur l’indépendance du Congo en juillet 1960 et l’assassinat de Lumumba en janvier 1961. Il est l’œuvre d’un documentariste belge Johan Grimonprez qui s’est plongé dans les archives musicales de l’époque. L’originalité de ce film, sur un sujet déjà bien documenté, qu’il s’agisse du film de Raoul Peck sorti en 2000 ou du livre de Ludo De Witte sorti en 2000 lui aussi, est de l’aborder par le prisme de la musique.

Johan Grimonprez fait revivre la musique de l’époque et montre le rôle qu’ont joué des personnalités telles que Louis Armstrong, désigné ambassadeur du jazz et envoyé au Congo pour une série de concerts, Dizzie Gillepsie, Thelonious Monk, Nina Simone, Abbey Lincoln, Max Roach…

Cet apport musical donne à ce documentaire un chic fou et une apparence joyeuse et ludique. Il bénéficie en plus du soin tout particulier apporté au montage et aux intertitres qui confèrent une remarquable intelligibilité à un récit qui, sans eux, aurait semblé bien confus.

Car le Congo en 1960 est un sacré nid de crabes où se joue, entre les États-Unis d’Eisenhower et des frères Dulles (John est secrétaire d’Etat, Allen directeur de la CIA) et l’URSS de Khrouchtchev, un épisode de la Guerre froide. Le départ des Belges fait craindre aux Occidentaux que le Congo passe dans le camp soviétique. Assimilant à tort l’anticolonialisme de Lumumba à du communisme, ils vont comploter à sa perte, encourager la sécession du Katanga et favoriser l’ascension de Joseph-Désiré Mobutu.

Le documentaire, diffusé en avril sur Arte avant sa sortie en salles, est exigeant. Il dure 2h30. Sa durée, sa densité auraient mieux convenu à une diffusion TV en (trois ?) épisodes. Mais il dépasse et de beaucoup le tout-venant télévisuel par l’ambition de sa démarche, la solidité de sa documentation et la qualité de sa réalisation.

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Un poète ★★★☆

Oscar Restrepo est un loser magnifique. Ce quinquagénaire disgracieux, dépressif et suicidaire, a tout raté dans sa vie. Il se dit poète, a certes dans sa jeunesse publié deux recueils, mais n’a plus rien publié depuis. Il a eu une fille d’un premier mariage ; mais, après son divorce, il est retourné vivre chez sa mère vieillissante et n’a plus guère de contact avec sa fille qui est en passe d’entrer à l’Université. Il trouve dans l’alcool une échappatoire à son mal-être. Sans emploi, il consent, sous la pression de sa famille, à donner des cours dans un lycée. Il y rencontre une jeune élève issue d’un milieu très pauvre qui se révèle être une grande poétesse cachée.

Un poète nous vient de Colombie. Son action se déroule à Medellin. Elle pourrait se dérouler n’importe où dans le monde car son sujet est universel. Son héros est truculent. Il s’agit d’un acteur amateur, d’un enseignant casté par hasard par le réalisateur Simon Mesa Soto. Il ressemble à un gnome ridicule.

Un poète aurait pu se contenter de regarder son héros se débattre dans sa vie quotidienne : avec sa fille qui ne veut plus le voir, avec sa famille qu’épuisent ses foucades, avec ses collègues poètes qui peinent à cacher leur mépris, avec ses élèves enfin que son enseignement pour le moins hétérodoxe déconcerte. Mais Un poète fait mieux : dans sa seconde moitié, il raconte une histoire, celle de la relation entre Oscar et Yurlady, cette élève douée sur laquelle il projette ses espoirs de poète raté. Cette histoire qui aurait pu être un épisode parmi d’autres de la vie quotidienne du héros prend un tour et une importance inattendus. Elle est surprenante, drôle et dramatique à la fois. Elle interroge les rapports de classe, les rapports de genre.

Cheminant sur la crête entre drame et comédie, Un poète est un film original comme on en voit rarement, subtil et attachant.

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On Falling ★★☆☆

Aurora (Joana Santos) est portugaise. Elle travaille en Ecosse dans une immense plateforme de distribution. Sa scannette au poing, elle arpente inlassablement les allées de l’entrepôt pour y trouver les produits qui doivent être expédiés. Sa productivité et la moindre de ses haltes sont contrôlées à distance. Le soir, Aurora regagne la colocation anonyme qu’elle partage avec d’autres travailleurs immigrés comme elle.

On Falling pourrait être un documentaire sur l’aliénation au travail. C’est une oeuvre de fiction. Son statut ambigu m’a rappelé le livre de Joseph Ponthus au succès amplifié par la disparition précoce de son auteur, À la ligne, et un documentaire sorti en salles en 2013 qui instruisait le procès du travail en abattoir, Entrée du personnel.

Mieux encore qu’un documentaire à charge l’aurait montré, On Falling raconte le quotidien des employés des grandes entreprises de logistique : les cadences débilitantes, la surveillance permanente, la solitude…. Il le fait sans sombrer dans la caricature comme parfois les films de Ken Loach auxquels On Falling fait penser : ici il n’y a pas de « méchant » patron ni de « gentil » travailleur. Le management est aimable et compréhensif. Aurora a le droit de quitter la réunion à laquelle elle est pourtant tenue d’assister. Si elle n’obtient pas une autorisation d’absence pour aller passer un entretien d’embauche, car elle en a fait la demande trop tardivement, elle pourra sans préjudice, le matin même, feindre d’être malade. Mais cette tutelle cauteleuse est peut-être plus terrifiante encore que le serait une direction caricaturalement abusive : ainsi de la barre de chocolat paternaliste offerte à Aurora pour ses bons résultats.

Le scénario multiplie les non-dits. On ne saura rien des motifs qui ont poussé Aurora à venir travailler en Ecosse. On ne saura rien non plus de ses attaches au Portugal, de sa famille, de ses amis qu’elle y a laissés. On comprend qu’elle tire le diable par la queue et qu’une dépense imprévue suffit à mettre l’équilibre de son budget en péril. Dans sa colocation, elle essaie timidement de retrouver un peu de la chaleur humaine qui lui fait si douloureusement défaut. Elle y fait la connaissance d’un autre travailleur immigré comme elle, venu de Pologne. La romance qui se noue, avant de se dénouer bien vite dans un plan muet que je n’oublierai pas de sitôt, est déchirante.

Certes, on pourra reprocher à On Falling son minimalisme. Cinq fois, six fois, sept fois, la même scène se répète. Mais cette répétition a un sens : comme dans le livre de Ponthus, elle nous fait ressentir l’abrutissement causé par la répétition sempiternelle des mêmes gestes au travail.

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