Rural ★★☆☆ / Pédale rurale ★★☆☆ / Un été à la ferme ★★☆☆

Hasard du calendrier ou heureuse coïncidence : arrivent sur les écrans simultanément ces trois documentaires ainsi que la ressortie de la trilogie que Raymond Depardon a consacrée au monde paysan (L’Approche sorti en 2001, Le Quotidien en 2005 et La Vie moderne en 2008). Ils ont en commun de nous dire quelque chose de la ruralité et de la façon dont elle est filmée aujourd’hui.

À la lecture du Mag, le magazine hebdomadaire du Monde, j’ai appris le week-end dernier ce qu’était l’urban gaze, un concept forgé par la journaliste Emma Conquet : « cousin éloigné du male gaze, qui décrit la tendance des cinéastes masculins à sexualiser les personnages féminins, l’urban gaze est le produit d’une industrie centralisée à Paris, composée de professionnels majoritairement issus de la bourgeoisie et du monde intellectuel ».

Le concept peut s’articuler à deux voire à trois niveaux. D’abord, l’objet filmé : le cinéma filme la ville mieux qu’il filme la campagne. Elle a longtemps constitué un angle mort dans sa prétention encyclopédique à filmer la vie telle qu’elle est. La vie, oui, pourrait-on objecter aux cinéastes de la Nouvelle Vague et à leurs héritiers…. mais la vie en ville !

Ensuite l’identité de ceux qui filment : le cinéma est l’œuvre de citadins qui, même quand ils s’aventurent au-delà du périphérique, portent un regard biaisé car situé sur l’objet qu’ils filment. On retrouve ici les analyses marxisantes d’un Bob Grams qui, dans  Bourgeois Gaze. La domination de classe au cinéma, adresse au monde du cinéma la même question que celle que lançaient irrespectueusement les soixante-huitards à leurs maîtres : d’où parlez-vous ?

Troisième niveau de lecture postérieur aux deux premiers, au double constat d’une ruralité rarement filmée et filmée du point de vue de la ville : la dimension programmatique, à la fois artistique et politique. Il faut filmer le monde rural. Et il faut le filmer autrement. On a commencé à le faire depuis une vingtaine d’années – et, ici encore, Depardon fait figure de pionnier avec sa trilogie Profils paysans. On le fait dans des fictions, comme Petit Paysan, Au nom de la terre ou Vingt Dieux, dans des documentaires comme La Ferme des Bertrand, qui rencontrent un succès à la sociologie étonnante. Ces films-là cartonnent…. à la campagne, auprès de spectateurs qui semblaient avoir délaissé le cinéma. Rien au fond que de très logique : les spectateurs aiment à se voir.

Les trois documentaires qui sont sortis la semaine dernière et cette semaine reflètent cette richesse. Ils traitent des mêmes sujets – l’agriculture, la ruralité… –  dans une forme documentaire très classique et assez proche (comme en atteste la ressemblance de leurs affiches) mais en choisissant trois angles d’approche très différents.

Rural d’Edouard Brégeon, le réalisateur d’Au nom de la terre, est le mieux distribué. Il se focalise sur la figure de Jérôme Bayle, un agriculteur du Volvestre pyrénéen devenu le leader charismatique du mouvement des agriculteurs en janvier 2024 et vainqueur surprise des élections à la chambre d’agriculture de Haute-Garonne en janvier 2025. À vouloir trop embrasser, Rural mal étreint les deux sujets qu’il s’est donné pour mission de traiter : on n’apprend pas grand-chose sur le mouvement de protestation, ses origines, ses revendications, sa restructuration et pas grand chose non plus sur Jérôme Bayle, dont on apprend que son père s’est suicidé – comme celui d’Edouard Brégeon – et qu’on voit commencer à transmettre son savoir-faire au fils d’une voisine, mais dont la personnalité nous reste opaque.

Les deux autres documentaires sortis les 4 mars et 25 février sont plus confidentiels. Pédale rurale parle moins d’agriculture que de ruralité. Il se focalise sur Benoît, un personnage queer qui s’est installé à la campagne, dans un Eden iliastrique. Antoine Vazquez, queer revendiqué lui aussi, le filme amoureusement. Il passe à côté du vrai sujet de son film : la préparation par Benoît et par quelques amis LGBTQIA+ de la Gay Pride dans les rues d’un petit village du Nontronnais qui n’était pas habitué à un spectacle aussi décoiffant. C’est l’occasion de faire la radioscopie d’une « homophobie ordinaire » qui gangrène encore les campagnes et qui se manifeste de diverses façons.

Un été à la ferme nous emmène dans le Nord de la France, dans l’Avesnois. On y voit un fermier et ses deux fils, Paul et Germain, pré-adolescents d’une dizaine d’années. Leurs jeux ont l’innocence enfantine des premières bêtises mais posent déjà la question fort sérieuse de leur formation et de leur préparation à une succession qui se fera peut-être un jour. Un été à la ferme pose une question politique intéressante : s’agit-il d’un documentaire de droite – alors que Pédale rurale serait un documentaire de gauche et Rural revendiquerait une forme d’apolitisme hors des partis et des syndicats constitués ? Peut-on y voir une exaltation de la France qui travaille, de la France qui se lève tôt et de la terre qui, on le sait depuis Pétain et Berl, elle, ne ment pas ?

La bande-annonce de Rural
La bande-annonce de Pédale rurale
La bande-annonce d’Un été à la ferme

Is This Thing On? ★☆☆☆

Après vingt-six ans de mariage, Alex (Will Arnett) et Tess (Laura Dern) décident de divorcer. Ils l’annoncent à leurs deux enfants, à leurs parents, à leurs amis. Rongé par le chagrin, désormais installé seul dans un petit appartement new yorkais, Alex monte par hasard sur une scène de stand-by et y trouve un exutoire à son mal-être. Ancienne joueuse de volley professionnelle, qui a sacrifié sa carrière pour élever ses enfants, Tess aimerait préparer l’équipe nationale américaine aux prochains JO.

Passé à la postérité pour son rôle dans la trilogie Very Bad Trip, la star Bradley Cooper est passée, comme Clint Eastwood, Kevin Costenr et quelques autres, derrière la caméra pour réaliser A Star is Born en 2018 et Maestro en 2023. Aucun de ces deux films ne m’avait convaincu. Tel est le cas aussi hélas de cet Is This Thing On? intraduisible (« on jette l’éponge ? » ou bien « est-ce que notre relation existe encore ? » est la question que se posent Alex et Tess dans la première scène du film).

Bradley Cooper – qui joue un rôle secondaire – laisse le rôle d’Alex à Will Arnett. Suis-je le seul à trouver qu’Arnett et Cooper se ressemblent étonnamment au point parfois de semer le doute sur l’identité de l’acteur qui interprète le personnage ?

J’adresse à ce film trois reproches.
Le premier est son montage qui se pique de modernité, coupe certaines scènes avant leur fin, en filme d’autres avant qu’elles aient réellement commencé.
Les deux autres sont plus substantiels.

L’un est de ne pas trouver très crédible ce quinquagénaire qui monte sur scène et y raconte ses déboires domestiques. On me rétorquera que l’histoire est inspirée de faits réels : la vie du footballeur britannique John Bishop devenu acteur de stand-up à succès après une première carrière dans les stades.

L’autre est d’être une énième comédie du remariage, avec ses rebondissements attendus : séparation, réconciliation, etc. En son milieu on y voit une scène exceptionnelle qui constitue l’axe du film. Elle est à la fois drolatique et malaisante. Je n’en dirai pas plus à son sujet. Mais je n’irai pas jusqu’à vous conseiller d’aller voir le film pour elle.

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Rue Málaga ★☆☆☆

Maria Angeles fait partie de ces Espagnols tangérois. Elle y est née. Elle y a vécu toute sa vie – comme la propre grand-mère de la réalisatrice Maryam Touzani (Adam, Le Bleu du caftan). Depuis la mort de son époux, elle vit seule dans le bel appartement de la rue Málaga où elle a toutes ses habitudes. Mais sa fille, madrilène et divorcée, qui en a hérité, souhaite le mettre en vente. Maria Angeles accepte dans un premier temps de se plier à ses exigences ; mais ne supportant pas la maison de retraite où sa fille l’a placée, elle décide bientôt de revenir à la rue Málaga en cachette.

On avait vu en 2021 sortir en salles plusieurs films sur le grand âge :  Tout s’est bien passéFallingSupernovaThe Father… Leur concomitance tenait peut-être au hasard. Ou peut-être nous disait-elle quelque chose sur l’état du cinéma et de la société qui mériterait une plus fine analyse : quel regard le cinéma porte-t-il sur les vieux ? quelle place occupent-ils dans la société ?

Rue Málaga a pour héroïne une « vieille » comme on aimerait en voir plus souvent : une presque octogénaire parfaitement ingambe, en pleine capacité de ses moyens intellectuels et d’une élégance soignée qui n’est pas exempte d’un soupçon de coquetterie. Elle est interprétée par la grande Carmen Maura, égérie de la movida, muse d’Almodovar et interprète de ses plus grands films  : Volver (2005), Femmes au bord de la crise de nerfs (1988), La Loi du désir (1986)…

Le scénario est étonnant. Il commence par un renoncement et un déménagement : Maria Angeles accepte sans mot dire, tout en la maudissant in petto, la décision de sa fille qui lui brise le cœur et lui refuse ce qu’elle avait de plus cher : vivre jusqu’à sa mort dans son appartement. Mais, par une machination soigneusement ourdie, dont on peut légitimement interroger la crédibilité, le scénario lui offre au bout d’une demi-heure la possibilité de réintégrer ses murs. La manière dont elle financera sa réinstallation et le rachat de son mobilier auprès d’un antiquaire, moins cupide qu’il n’en a l’air mais plus Cupidon qu’on ne l’aurait imaginé, est tout aussi peu crédible. On n’en dira pas plus pour ne pas gâcher le plaisir de la découvrir.

On pourra certes dire avec Elle que Rue Málaga est « charmant et drôle », avec Les Echos qu’il est « émouvant et cocasse ». On pourra aimer l’exotisme de ses décors, ce bout d’Espagne où tout le monde parle espagnol, délocalisé à l’extrême pointe du Maroc. On pourra enfin souligner que Rue Málaga brise un tabou : filmer la sexualité des seniors,  leurs peaux ridées, leurs fleurs de cimetières, leurs bourrelets disgracieux… Pour autant, on serait bien généreux d’y voir une quelconque audace ni même une grande originalité. Carmen Maura, aussi talentueuse soit-elle, coche avec un peu trop de systématisme toutes les cases de la grand-mère idéale pour être autre chose qu’un archétype.

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Au-delà de Katmandou ★☆☆☆

Deux sœurs, Jamuna et Anmuna, vivent à Katmandou loin de leur famille. Jamuna est sur le point de partir étudier au Japon pendant de longues années. Avant son départ, elles retournent une dernière fois chez leurs vieux parents, dans la montagne. Elles y retrouvent leurs deux sœurs qui ont pris des chemins de vie différents. Les deux parents et les quatre sœurs montent tous ensemble vers les sommets pour y récolter le yarsagumba, un champignon-chenille qui se vend à prix d’or.

Les occasions sont rares de voir des films népalais. L’an dernier, on se souvient de Pooja, Sir, un polar féministe très semblable aux films indiens dont on est plus familier. Cette année, à l’autre bout du Népal, ce film-ci nous entraîne sur les contreforts de l’Himalaya à plus de cinq mille mètres d’altitude.

Est-ce une fiction ou un documentaire ? L’ambiguïté n’est jamais levée. Sans doute un peu des deux. Le sujet est sacrément exotique. J’ignorais tout de la récolte du yarsagumba et ai naturellement été transporté par les images à couper le souffle des hautes cimes himalayennes.

Mais de belles images ne suffisent pas à faire un bon film. Au-delà de Katmandou pèche par son scénario trop faiblard qui ne réussit pas à maintenir l’attention pendant l’heure et demie que dure ce trek trop long.

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Le Son des souvenirs ★★☆☆

Lionel (Paul Mescal) a été bercé pendant toute son enfance au Kentucky par le son des ballades interprétées par ses parents. Il poursuit des études de musique en 1917 à Boston. Il y rencontre David, un autre étudiant en musicologie. Entre les deux jeunes hommes, c’est le coup de foudre, interrompu par la Première Guerre mondiale et le départ de David pour l’Europe. Trois ans plus tard, Lionel et David se retrouvent pour un long voyage hivernal dans le Maine où ils collectent des chants folkloriques.

Le Son des souvenirs avait fait forte impression à Cannes mais en était reparti bredouille. Il est porté par deux des acteurs les plus bankables du moment : Josh O’Connor, découvert avec la saison 3 de The Crown dans le rôle du jeune prince Charles, tête d’affiche de Challengers, Rebuilding et The Mastermind, qu’on retrouvera dans le prochain Spielberg en juin prochain et Paul Mescal (Aftersun, Sans jamais nous connaître, Gladiator II, Hamnet….).

The History of Sound souffre de la comparaison avec Brockeback Mountain : même romance gay entravée, mêmes grands espaces américains sauvages et vierges, mêmes époques reculées, même nostalgie de la vie qu’on aurait pu avoir si on avait eu le courage d’assumer ses sentiments et si on avait vécu à une autre époque…

Brockeback Mountain avait eu un succès éclatant. Il le devait à ses qualités intrinsèques. Il le devait aussi à l’aura tragique de Heath Ledger, qui s’était suicidé deux ans plus tard. Il le devait peut-être surtout à son époque : celle où l’homosexualité a définitivement cessé d’être taboue en Occident et où l’union des personnes de même sexe y a progressivement été légalisée.

Le Son des souvenirs n’a plus cette actualité-là. Il ne résonne plus avec notre époque comme Brockeback Mountain l’avait fait. Il déploie d’autres qualités pour nous séduire. La parfaite interprétation de ses deux acteurs principaux – qui éclipsent tous les seconds rôles. Le sujet qui le sous-tend – l’ethnomusicologie – qui donne à la B.O. une saveur surannée. Sa langueur revendiquée – le film dure plus de deux heures – et son rythme pépère avec une fin qui n’en finit pas et qui risque de venir à bout des spectateurs les moins patients.

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Les Immortelles ☆☆☆☆

Nous sommes à Nice en 1992. Charlotte (Lena Garrel) et Liza (Louza Aura), lycéennes en terminale, ont dix sept ans et sont inséparables. Elles ont un rêve : monter à Paris et y créer leur duo de musique, sur le modèle des Rita Mitsouko qu’elles adulent. Mais la mort frappe, laissant Charlotte inconsolable.

Les Immortelles se voudrait une ode à l’amitié, à celle qui unit pour la vie deux adolescentes qui se font l’une à l’autre le serment de rester à jamais les meilleures amies du monde. Le film joue sur la corde de la nostalgie en prenant pour cadre la Côte d’Azur au début des années 90. Son esthétique s’en ressent, ses couleurs vives (voir l’affiche), sa musique pop.

Mais hélas, rien ne fonctionne dans Les Immortelles, un film coupé en deux par le drame qui en constitue l’épicentre. Sa première partie raconte niaisement une amitié fusionnelle sur le mode « Hi hi hi ! Le prof de gym est trop sexy !! ». Sa seconde n’a plus rien de niaiseux. On y bascule dans un laborieux travail de deuil et ses étapes obligées (dépression, TDS…) dont on connaît par avance l’issue bisounours.

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Orwell: 2+2=5 ★☆☆☆

Le réalisateur haïtien Raoul Peck (Lumumba, I am not uour Negro, Le Jeune Karl Marx) revisite 1984, l’œuvre prophétique de George Orwell, et en souligne la brûlante actualité.

Son documentaire dure deux heures remplies à ras bord. Il comporte deux parties entrelacées.
La première est une évocation de la vie d’Eric Blair alias George Orwell et de ses dernières années durant lesquelles, affaibli par la tuberculose, il rédige 1984 avant de mourir à quarante-six ans. Cette évocation est accompagnée en voix off d’écrits d’Orwell. Elle est complétée d’extraits des adaptations cinématographiques de 1984, celle de 1956 et celle de 1984 que j’avais vue adolescent et qui m’avait tellement marqué avec John Hurt et Richard Burton (et la musique d’Eurythmics !).

La seconde est un collage hétéroclite d’images d’actualité, de Donald Trump, de Vladimir Poutine, de Giorgia Meloni, de Gaza détruite par les bombes israéliennes, de l’Ukraine ravagée par les frappes russes, des défilés militaires sur la place Rouge à Moscou, devant la Cité interdite à Pékin ou à Pyongyang devant le Leader Suprême Kim Jong-un.

Le résultat met mal à l’aise. On y apprend sans doute beaucoup sur la vie d’Orwell, sur son éducation dans « la couche inférieure de la classe moyenne supérieure » (sic), des cinq années qu’il a passées dans la police impériale en Birmanie, de sa participation à la Guerre d’Espagne, de sa collaboration avec la BBC, du décès prématuré de son épouse, de l’amour qu’il vouait à son fils adoptif, Richard, de sa maladie débilitante contre laquelle il se bat tandis qu’il mène à terme la rédaction de 1984 six mois avant sa mort.

Mais on est étouffé par la voix off sentencieuse d’Eric Ruf, l’ancien administrateur général de la Comédie-Française, par la musique édifiante d’Alexeï Aïgui et surtout par le flux d’images montées à la façon d’un clip vidéo.
Emporté par son militantisme, Raoul Peck oublie toute nuance, par exemple lorsqu’il estime que « l’usage légal de la force » serait l’euphémisme utilisé pour cacher des violences policières ou « l’antisémitisme » un « terme instrumentalisé pour faire taire toute critique de l’action militaire d’Israël ».
Sans doute 1984 était-il prophétique, notamment sur la corruption du langage que connaissent nos sociétés contemporaines. Orwell avait imaginé une novlangue imposée par le bien mal-nommé ministère de la Vérité d’un pouvoir dictatorial et intrusif : « 2+2 = 5 », « la guerre, c’est la paix », « la liberté, c’est l’esclavage », « l’ignorance, c’est la force »…

Mais de là à affirmer que nous vivons aujourd’hui dans la dictature prophétisée par Orwell en 1949, il y a un pas qu’il faut se garder de franchir. Nous avons la chance de vivre en démocratie, de jouir de la liberté d’expression. Nous jouissons même du droit de dire, contre toute raison, que nous sommes sous la botte de dictateurs. Soyons-en toujours conscients !

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Woman and Child ★★★☆

Veuve dans la quarantaine, Mahnaz élève avec sa mère et sa sœur cadette, son fils et sa fille. Elle entretient en secret une liaison avec Hamid, un séduisant ambulancier. Les deux amants souhaitent régulariser leur situation.

Le cinéma iranien est décidément d’une étonnante richesse. La Palme d’or attribuée l’an dernier au film de Jafar Pahani, Un simple accident, en atteste. Mais l’arbre, pahanien, ne doit pas cacher la forêt, iranienne. Derrière lui se dresse une foule de réalisateurs remarquables. Le plus connu est sans doute Ashgar Fahradi : c’est son film exceptionnel, Une séparation, qui en 2011 a donné au cinéma iranien une notoriété qu’il n’avait jamais eue jusqu’alors aussi grande que fût la réputation des Kiarostami, Makhmalbaf ou Ghobadi. S’ensuivit une décennie prodigieuse marquée par une exceptionnelle vitalité avec des réalisateurs aussi remarquables que Mohammad Rassoulof (Un homme intègre, Le diable n’existe pas, Les Graines du figuier sauvage), Ali Abbassi (Les Nuits de Mashhad), Mani Haghighi (Les Ombres persanes, Pig) Ahmad Bahrami et son diptyque The WastelandThe Wastetown ou précisément Saeed Roustaee  (La Loi de Téhéran, Leila et ses frères), le réalisateur de Woman and Child.

La réussite de ce cinéma tient à la combinaison de deux facteurs.
Le premier est conjoncturel : ce cinéma nous confronte à une société patriarcale régie par un pouvoir théocratique qui étouffe les citoyens et au premier chef les femmes. Les cinéastes iraniens, souvent au péril de leur vie, s’emploient courageusement à la dénoncer. Jafar Pahani, qui joue au chat et à la souris avec le régime qui l’embastille régulièrement, est devenu leur porte-drapeau.
Le second est structurel : ces films brillent par l’inventivité et la richesse de leur scénario.

C’est le cas tout particulièrement de ce Woman and Child, au titre pourtant bien pauvret. À la lecture de son résumé et au visionnage de sa bande-annonce, on pense que son histoire se résumera aux amours contrariées de Mahnaz et de Hamid et se conclura peut-être (ou peut-être pas) par leur mariage. Mais après une demi-heure, le film prend une direction que rien ne laissait imaginer.

En résulte (Woman and Child dure plus de deux heures) une suite quasi-ininterrompue de rebondissements qui nous tiennent en haleine au risque de nous donner le tournis. Son héroïne, admirablement interprétée par Parinaz Izadyar, qu’on avait déjà vue dans La Loi de Téhéran et dans Pig, n’est pas d’une pièce : si on compatit à son chagrin, sa dérive nous glace. Un petit bémol sur la scène finale qui n’était certes pas prévisible mais qui n’était pas inéluctable comme les bonnes fins doivent l’être.

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Le Mystérieux Regard du flamant rose ★☆☆☆

Au début des années 80, dans un village perdu du nord du Chili, un cabaret animé par quelques travestis aux noms d’oiseaux (Aigle, Lionne, Boa, Flamant rose….) accueille un public de miséreux. Lidia, une gamine de onze ans, y est recueillie. Un mal terrible s’est répandu. La rumeur dit qu’il se transmet par un simple regard.

Le Mystérieux regard du flamant rose est le premier long métrage d’un jeune réalisateur chilien de trente ans à peine. Sélectionné à Cannes, il y a remporté le prix « Un certain regard ». Neuf mois plus tard, il arrive sur les écrans français accompagné de critiques louangeuses. Libération évoque un « récit d’initiation à la lisière du merveilleux », Télérama un « film unique en son genre », Les Inrocks « un film hautement recommandé à ceux et celles qui aiment les films qui sortent des sentiers battus ».

Peut-être n’aimé-je pas assez les films qui sortent des sentiers battus ? J’ai trouvé que sous le couvert d’un faux exotisme, pas si exotique que ça (les hauts plateaux désertiques latino-américains ont déjà été souvent filmés), Le Mystérieux Regard du flamant rose ne proposait rien de bien nouveau. On me dira certes, qu’outre son décor, il s’inscrit à l’intersection de plusieurs genres : le film LGBT stigmatisant l’homophobie bas du front et glorifiant la solidarité sororale qui unit les travestis du cabaret de Maman Boa, le western avec son ambiance Far West et ses pistolets fumants, le coming-of-age movie envisagé du point de vue de la jeune Lidia, le film fantastique… La belle affaire ! Cette richesse indéniable ne suffit pas à insuffler un peu d’énergie à ce film exsangue, trop long de vingt minutes, sans rythme et sans enjeu.

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Un monde fragile et merveilleux ★☆☆☆

Nino et Yasmina sont nés le même jour, à la même heure, dans la même maternité beyrouthine sous les bombes. Elèves à la même école, ils sont inséparables. Mais le divorce des parents de Yasmina et la mort brutale de ceux de Nino les éloignent. Ils se retrouvent par hasard vingt ans plus tard. Mais quel avenir un couple amoureux peut-il avoir au Liban aujourd’hui ?

Cyril Aris avait monté le film de Mounia Akl Costa Bravo Lebanon et en avait réalisé le making-off Danser sur un volcan, sur la difficulté de réaliser un film au Liban de nos jours. Les rôles ont permuté : Mounia Akl est passée devant la caméra que tient désormais Cyril Aris.

Le titre de ce film est ambitieux. Son sujet l’est doublement. Il s’agit à la fois de raconter une grande histoire d’amour sur trente années et de dresser en arrière-plan le portrait du Liban contemporain, un pays si attachant et un Etat si failli.

On a scrupule à avoir la dent dure avec ce film attachant. Mais hélas force est de constater que son double pari n’est qu’en partie tenu. L’histoire d’amour façon Jeux d’enfants avec le couple Canet-Cotillard de deux ravissants bambins qui, devenus adultes, retrouvent leur complicité enfantine n’est qu’à moitié réussie faute peut-être d’alchimie entre les deux comédiens principaux. Quant au portrait du Liban déchiré, c’est devenu un tel lieu commun avec Journal intime du Liban, Le Quatrième Mur, Sous le ciel d’Alice ou précisément Danser sur un volcan du même Cyril Aris, qu’on y a l’impression de faire du sur-place sans y rien apprendre.

La bande-annonce