Cycle Depardon photographe ★★★★

Les Films du losange qui distribue les films de Raymond Depardon ressort l’intégralité de son œuvre en quatre cycles. Le premier, l’automne dernier, s’intitulait « Depardon Citoyen » et rassemblait les films politiques de Depardon sur la police, la justice, la santé. Il m’avait donné l’occasion de voir San Clemente tourné dans un asile psychiatrique vénitien. « Depardon photographe » est le deuxième. Suivront en mars et en avril « Depardon paysan » et « Depardon en Afrique » que j’attends avec impatience.

Ce cycle est le plus intimiste, le plus autobiographique. Il raconte le travail artisanal de Depardon, l’œil rivé à son appareil photo ou à sa caméra. Je me souviens avoir vu Paris à sa sortie à la fin des années 90 et combien il m’avait transporté. J’ai vu aussi Les Habitants qui sera peut-être la toute dernière réalisation de Depardon – il n’a plus rien tourné depuis lors – et qui n’est pas sa meilleure œuvre. Grâce à cette rétrospective, j’ai enfin eu l’occasion de voir en salle Numéros Zéro sur le lancement du Matin de Paris en 1977 et Reporters sur le travail des photographes de l’agence Gamma.

Mais c’est Les Années déclic qui est le plus intéressant. C’est un documentaire très bref, d’une heure huit à peine, que Depardon a réalisé à la va-vite pour les rencontres photographiques d’Arles en 1984. Eclairé par deux projecteurs, il y commente, en temps direct, d’une voix sourde, les photographies qu’il a prises tout au long de sa vie, depuis son enfance en Saône-et-Loire, jusqu’à ses reportages au long cours au Venezuela, au Tchad ou en Tchécoslovaquie. Il raconte comment, sans formation et sans le sou, il est monté à Paris à dix-sept ans, comment il y a trouvé un petit boulot de photographe et comment il s’y est fait une place jusqu’à co-fonder l’agence Gamma en 1966. On voit aussi dans Les Années déclic quelques extraits de ses premiers films : 1974, une partie de campagne – dont la diffusion à l’époque avait été interdite par Giscard – Numéros Zéro, ReportersSan Clemente

Ce qui ressort de cette autobiographie est l’immense modestie de Depardon. Il ne se pose pas en artiste génial ou inspiré. Il raconte un métier en train de se faire, une débrouille permanente qui doit s’arranger des contraintes techniques ou humaines. Depardon ne pratique pas un art ; il exerce un métier. Tout simplement.

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Les Dimanches ★★★☆

Ainara a dix-sept ans. Intimement attirée par la vie monastique, elle hésite à prendre le voile. Mais sa vocation religieuse se heurte à bien des résistances. La société la considère comme une bizarrerie anachronique. Sa famille y voit le risque d’un endoctrinement sectaire.

Ce film est un bijou qui décevra à la fois les bigots qui, à son pitch, escomptaient un film de la même veine que Sacré Cœur, et les laïcards forcenés qui dégainent leurs revolvers dès qu’ils entendent le mot religion. Car Les Dimanches réussit miraculeusement à tenir la balance égale entre les deux extrêmes, celui d’une religiosité pure de tout questionnement et celui d’un sécularisme qui considère toute pratique religieuse comme une dangereuse dérive sectaire.

Comment peut-on devenir religieuse aujourd’hui ? C’est sur un mode presqu’ironique que la question est posée tant elle peut sembler anachronique. Comment diable (!) une jeune adolescente en pleine possession de ses moyens pourrait-elle être attirée de nos jours par une vie de réclusion et de silence entre les quatre murs d’un couvent glacial au milieu de vieilles filles voilées et velues ?

Alors que le lycée se termine, la vie offre tous ses possibles à Ainara : l’université, les études, les voyages, les fêtes… Son père, endetté jusqu’au cou par l’ouverture de son restaurant, sa tante, qui sert à Ainara de mère de substitution depuis la mort de sa génitrice, et sa grand-mère l’incitent à croquer la vie. Ils réagissent très mal quand Ainara s’ouvre à eux de son projet. Certes, en bons Espagnols, ils ont été élevés dans la foi catholique mais ne sont plus guère pratiquants. Ils craignent pour leur fille/nièce/petite-fille chérie qu’elle se fasse embrigader et ne puisse faire machine arrière. Que doivent-ils faire ? la laisser partir au risque de la perdre ou qu’elle se perde ? la retenir contre sa volonté ?

La jeune actrice Blanca Soroa oppose son visage de madone et son épaisse chevelure à la Mona Lisa coupée par une sage raie au milieu à tout le tohu-bohu qui règne autour d’elle. Elle n’entretient pas de relation malsaine au corps ou à la chasteté. Il n’y a chez elle aucun manque à combler, aucun traumatisme à soigner, juste un appel qui se fera peut-être entendre et auquel elle est prête à répondre. C’est peut-être la partie la plus difficile à comprendre pour ceux qui, comme moi, n’ont pas la foi : l’entrée dans les ordres n’est pas une décision souveraine mais la réponse à un appel transcendant.

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À pied d’œuvre ★★★☆

Paul Marquet (Bastien Bouillon, ancien ouvreur au Balzac où il est exceptionnellement revenu pour présenter son film en avant-première) est écrivain. Il aimerait pouvoir vivre de son art. Ses premiers livres ont été bien accueillis ; mais le succès se fait attendre. Après avoir décidé d’abandonner son métier de photographe, une activité salariée, rémunératrice et régulière, Paul doit payer le prix de sa liberté. Séparé de sa femme et de ses deux enfants,  il vit seul dans un sous-sol que lui prête une vieille tante. Pour s’assurer un revenu, il enchaîne les petits boulots éreintants payés une misère.

Le huitième film de Valérie Donzelli (après Rue du conservatoire, L’Amour et les Forêts, Notre dame et quelques autres) est l’adaptation du roman autobiographique de Franck Courtès. Son sujet est profondément original : raconter, à hauteur d’homme, le quotidien banal d’un écrivain qui tire le diable par la queue pour continuer à écrire.

Le si joliment titré À pied d’œuvre – l’œuvre désignant bien entendu aussi bien l’œuvre littéraire encore en gésine que les innombrables petits travaux quotidiens qu’il faudra accomplir – dissèque un système hypercapitaliste inhumain. Il m’a fait penser au petit roman du regretté Joseph Ponthus, À la ligne. L’ubérisation n’a pas de cœur. Elle se borne à mettre en rapport une demande – vous avez besoin de vider votre cave ? de réparer vos toilettes bouchées ? de changer votre lave-linge ? – et une demande – vous êtes pauvre et êtes prêt à tout pour gagner vingt euros.

Le sujet était doublement glissant. Il pouvait donner lieu au portrait exalté du jeune écrivain en artiste christique, prêt à souffrir le martyre pour vivre pleinement son art. Il pouvait aussi conduire à un procès en règle de l’ubérisation et du capitalisme, accusés de tous les maux. Ce double écueil est évité par la mise en scène et par le jeu tout en retenue de Bastien Bouillon.

L’acteur, dont la palette de jeu est étonnamment large (on craignait un temps qu’il ne se cantonne aux rôles de beauf de province qu’il avait incarnés dans Connemara et dans Partir un jour), ne se pose pas en victime. Il a choisi d’être écrivain. Ni plus ni moins. Il n’en a pas honte mais n’en tire nulle gloriole. On le voit d’ailleurs rarement écrire – et c’est à tout bien réfléchir le petit défaut du film. Il accepte les conséquences de sa décision, c’est-à-dire une vie dégradée, moins confortable, moins facile. Y a-t-il une part de masochisme dans sa muette acceptation des tâches les plus viles, les moins bien payées ? jusqu’où aurait-il été prêt à aller avant de dire non ? Autant de questions que le scénario esquive, à tort ou à raison, pour nous proposer une fin plus prévisible.

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La Vie après Siham ★★★☆

Il y a treize ans déjà, Namir Abdel Messeeh nous régalait avec La Vierge, les Coptes et Moi, un documentaire délicieusement ironique où il racontait son retour au berceau familial, dans le delta du Nil. Sa mère, forte en gueule, y jouait un rôle décisif. Après la mort de celle-ci en 2015, il continue sur le même mode son enquête autobiographique donnant cette fois-ci la part belle à son père, veuf inconsolable.

Tout est réussi dans ce petit bijou documentaire qui constitue mon coup de cœur et mon film préféré du mois (de janvier), riche pourtant en pépites : Hamnet, La grazia, Le Mage du Kremlin, Father Mother Sister Brother

Tout est donc réussi.
D’abord l’enquête familiale sur les traces du père et de la mère du réalisateur : son père, né dans les années 30, fut un militant communiste emprisonné sous Nasser et contraint à l’exil, sa mère, de dix ans sa cadette, l’épousa pour se consoler d’un grand chagrin d’amour et le rejoignit en France quelques années plus tard. Pour reconstituer ce passé, Abdel Messeeh a le génie de puiser dans les vieux films de Chahine des scènes qui semblent, comme par miracle, avoir été tournées pour raconter la vie de ses parents. L’effet est kitsch, déroutant, hilarant.

Ensuite une réflexion intime et touchante sur la filiation. Filiation du réalisateur avec son père, un homme taiseux avec lequel le contact n’a jamais été facile, mais qui cachait derrière son silence un profond amour pour sa famille. Filiation du réalisateur avec ses propres enfants, un garçonnet et une fillette que la caméra voit grandir tout au long de la dizaine d’années pendant lesquelles a été tourné ce film.

Enfin, cerise sur le gâteau, une ironie omniprésente, une forme infiniment séduisante et pas du tout surjouée de modestie et d’auto-dépréciation qui rendent l’auteur et son film infiniment aimables.

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L’Âme idéale ★★★☆

Médecin au Havre dans une unité de soins palliatifs, Elsa a hérité de sa mère un don extraordinaire : elle peut voir les morts en peine et les aider à quitter définitivement notre Terre. Mais ce don encombrant a mis à mal sa vie amoureuse. Jusqu’au jour où elle fait la connaissance d’Oscar et entame avec lui une relation passionnée.

La bande-annonce de L’Âme idéale vend la mèche : on y apprend qu’Oscar est mort. Et on pressent déjà ce que le reste du film, privé de ce qui en faisait sans doute le sel, sera : un mélo sirupeux qui se conclura fatalement par le « grand départ » d’Oscar vers un au-delà apaisé. C’était déjà ainsi que se terminait, on s’en souvient Ghost avec Demi Moore et Patrick Swayze.

Oui, mais voilà : le rouge au front, je dois confesser avoir adoré Ghost malgré ses pesantes références eschatologiques ! Vous l’aviez, cher lecteur, déjà pressenti en notant mon penchant coupable pour les comédies musicales genre Les Parapluies de Cherbourg et La La Land : les mélos sirupeux me font fondre.

Aussi, j’ai eu un coup de cœur pour L’Âme idéale, un film qui ne mérite certainement pas les trois étoiles que je lui donne. Pourtant son histoire, j’en ai eu la confirmation, ne réserve aucune surprise : on sait dès le commencement comment elle se terminera.

L’héroïne a le don de voir et de dialoguer avec les morts. La situation pourrait sembler dénuée de toute crédibilité. Combien de fois d’ailleurs dans mes critiques en fais-je le reproche ? Ainsi tout récemment pour Louise. Ici cela ne m’a pas dérangé. Car dès lors que le postulat – aussi peu crédible soit-il comme d’ailleurs dans L’homme qui rétrécit – est posé, le reste de l’histoire s’enchaîne logiquement. Un tel point de départ pourrait donner lieu à des situations comiques. Le scénario d’ailleurs hésite un instant à s’engager dans cette direction. Mais il s’auto-censure et reste dans une veine mélodramatique.

L’Âme idéale n’est pas seulement un mélo. Son sujet invite à une réflexion sur l’attachement, la mort, la séparation. Plus inattendu : l’évolution du personnage d’Elisa invite à une réflexion sur la folie, sur la vie et ce qui en fait le prix.

Son duo d’acteurs est épatant. La Québécoise Magalie Lépine-Blondeau, dont la voix a parfois les mêmes accents graves que celle, envoutante, d’Anna Mouglalis, franchit avec succès l’Atlantique. Jonathan Cohen a presque réussi à me convaincre qu’il est un acteur dramatique. Dommage que ce duo ne laisse pas suffisamment de place aux seconds rôles.

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Rebuilding ★★★☆

Dusty (Josh O’Connor) a tout perdu dans l’incendie qui a ravagé la région : son ranch, dévasté par les flammes, son bétail, revendu à vil prix, et sa confiance en lui. Temporairement relogé dans un mobil home avec d’autres sans-abris aussi paumés que lui, il va tenter lentement de se reconstruire.

Je craignais le pire devant l’affiche du film, scandaleusement photoshoppée, son sujet, dont on voit venir à l’avance tous les rebondissements et le dénouement, et sa bande annonce éhontément romanesque engluée dans une musique envahissante.

Et pourtant je me suis laissé embarquer par ce film qui m’a profondément touché.

La responsabilité en revient à ses deux acteurs principaux. Josh O’Connor qu’on a découvert dans The Crown et qu’on a retrouvé avec bonheur dans le hottissime Challengers. Et Lilly Latorre, la gamine qui joue le rôle de sa fille, dont le visage étonnamment mature contraste avec son jeune âge et la frêle stature d’une enfant de six ou sept ans.

La responsabilité en revient plus encore à la délicatesse de l’écriture de Max Walker-Silverman, réalisateur et scénariste. Tout sonne juste sur ce sujet pourtant minimaliste, où il ne se passe pas grand-chose et qui aurait pu donner lieu à des excès trop mélos. Tout y est infiniment délicat et doux, comme cette famille recomposée autour de Ruby, l’ex-femme de Dusty, et celui dont je me suis longtemps demandé s’il était son frère ou son compagnon. La dernière scène m’a fait pleurer à chaudes larmes, avec ses références pudiques à des éléments antérieurs du récit : la plaque à la mémoire de Théo, la couleur bleue de la peinture du mobil home, les bottes de Callie-Rose, si désireuse de s’identifier à son père….

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La Vie de château, mon enfance à Versailles ★★★☆

Violette a huit ans. Ses deux parents viennent de mourir dans des circonstances dramatiques qui s’éclairciront progressivement. Elle est confiée aux soins de Régis, son oncle, agent d’entretien au château de Versailles dans le parc duquel lui est dévolu un logement de fonction insalubre. Les premiers contacts entre la nièce et son oncle sont glaciaux ; mais progressivement la pupille de la Nation et le géant bougon et sale s’apprivoisent et deviennent inséparables.

La Vie de château est d’abord un moyen-métrage qui reçoit le prix du Jury à Annecy en 2019. C’est ensuite une mini-série en six épisodes montée pour France 2 en 2024. C’est enfin un long-métrage dont la sortie a été programmée pour coïncider avec les vacances de la Toussaint. Je l’ai vu avec retard, dans une salle improbable, à un horaire impossible… et je me suis régalé !

Certes, je vous conseillerais de ne pas voir ce film seul mais plutôt d’y aller en compagnie d’un filleul, d’une petite-fille ou d’une nièce, histoire de vous donner une contenance. Histoire aussi de lui faire découvrir un petit bijou.

Un petit bijou d’humanité qui met souvent la larme à l’œil avec des recettes très simples, très efficaces et pas du tout galvaudées. La Vie de château parle surtout de famille : la famille que l’on n’a plus et qui nous manque (Violette et le deuil de ses parents), la famille qu’on a encore et qui ne nous manque pas (Régis et le vieux contentieux qui l’oppose àson père), la famille qu’on se crée (Violette et Régis, Régis et Olga)…

La Vie de château se déroule dans le Château de Versailles, dans son parc et dans ses communs. C’est un décor enchanté pour la jeune orpheline où elle se perd, au risque d’y croiser le fantôme de Louis XIV – dont vous réussirez sans doute à reconnaître la voix à nulle autre pareille. Quant à celles de Frédéric Pierrot et d’Anne Alvaro, aurez-vous besoin comme moi du générique pour les identifier ?

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Dossier 137 ★★★★

Stéphanie Bertrand (Léa Drucker) travaille à l’IGPN, la « police des polices » chargée d’enquêter sur les fautes reprochées aux agents de police dans l’exercice de leurs fonctions. Le dossier 137 concerne un tir au flash-ball sur un jeune manifestant venu de Saint-Dizier à Paris participer à une manifestation des Gilets-Jaunes sur les Champs-Elysées en décembre 2018.

Dominik Moll est un réalisateur à la carrière originale. Il fait ses études à l’IDHEC (devenue la Fémis) avec Laurent Cantet et Gilles Marchand auxquels le lie une amitié indéfectible. C’est avec ce dernier qu’il co-écrit Harry, un ami qui vous veut du bien, sélectionné à Cannes et succès surprise de l’été 2000. Il lui vaut le César du meilleur réalisateur l’année suivante. Mais son film suivant, Lemming, est un bide. La carrière de Dominik Moll est au point mort. Il lui faut attendre près de vingt ans pour qu’elle prenne un nouveau départ avec La Nuit du 12 qui obtient en 2023 les Césars mérités du meilleur film et de la meilleure réalisation.

Dominik Moll utilise dans Dossier 137 les mêmes recettes que dans La Nuit du 12. Il part d’un fait « divers », un féminicide ici, une violence policière là, et mène l’enquête.

Comme La Nuit du 12, Dossier 137 est un thriller captivant. Il raconte, sans rien nous épargner de ses lenteurs procédurières, mais en en rendant très alerte la présentation grâce à un montage d’une remarquable fluidité, les étapes d’une enquête policière au long cours. C’est l’occasion d’admirer, comme dans La Nuit du 12, le lent et ingrat travail de la police, la patience et la méticulosité qu’il exige.

Comme La Nuit du 12, et peut-être plus encore que lui, Dossier 137 évoque un fait de société. Le mouvement des Gilets-Jaunes lui sert de toile de fond. Il est dessiné avec une grande finesse, sans sombrer dans la caricature. La victime est en effet originaire de Saint-Dizier et le hasard veut que la commandant de police qui mène l’enquête en soit originaire aussi et qu’elle y retourne régulièrement rendre visite à ses vieux parents qui y habitent encore. Ses allers-retours sont l’occasion, en quelques plans silencieux, de montrer cette « France périphérique » qui se sent déclassée, méprisée et marginalisée.

Les violences policières sont au centre du film. Le sujet est clivant. Certains, à l’extrême gauche du spectre, taguent « ACAB » [ACAB : All Cops are Bastards »], oubliant un peu vite l’article 12 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen : « La garantie des droits de l’homme et du citoyen nécessite une force publique : cette force est donc instituée pour l’avantage de tous, et non pour l’utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée. ». D’autres, en réaction, à l’autre extrême, affirment leur « soutien aux FDO » [FDO : Forces de l’ordre]. Pour les premiers, les forces de l’ordre sont l’instrument d’un pouvoir liberticide, usent sans proportion de leur force, au mépris de la liberté d’opinion, de manifestation et d’information. Pour les seconds, les forces de l’ordre sont le rempart fragile d’un ordre menacé dont la patience est poussée à bout par des fauteurs de troubles qui aspirent au chaos et dont les réactions légitimes aux provocations dont ils sont la cible doivent être remises dans leur contexte.

Dossier 137 réussit à rester sur le fil ténu qui risquerait de la faire basculer. Il souligne le rôle nécessaire de la police dans le maintien de l’ordre et de la paix civile. Il glorifie le travail de son inspection chargée de chasser ses moutons noirs, de poser des règles claires et de concourir ainsi à la confiance nécessaire que la police doit inspirer. Mais il montre aussi que certains policiers abusent de leurs pouvoirs, que des syndicats corporatistes les défendent contre toute raison et qu’une hiérarchie trop frileuse les couvre.

Dossier 137 convaincra, je crois, aussi bien les taggeurs ACAB que les abonnés aux pages « je soutiens mes FDO ». Mieux encore, il pourra peut-être les aider à dialoguer et à se comprendre. Et dans notre monde où l’invective se substitue trop souvent au débat, cela n’a pas de prix.

PS : Ma réplique préférée du film : « Si tout le monde pense qu’un autre point de vue que le sien est hostile, comment on tient ensemble ? ». Ma seconde réplique préférée: « Tu connais les faits ? Non ? Alors tais-toi »

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On vous croit ★★★☆

Alice comparaît à Bruxelles au tribunal de la famille et de la jeunesse. Le père de ses enfants, dont elle est séparée depuis plusieurs années, se plaint qu’Alice ne respecte plus la garde partagée et qu’il n’a plus aucun contact avec ses enfants. Alice le lui a interdit. Elle a de bonnes raisons de l’avoir fait. Son fils, Étienne se replie sur lui-même, refuse d’aller à l’école et présente d’inquiétants symptômes pathologiques. Il souffre d’encoprésie, d’incontinence fécale. Il lui a confié que son père l’avait violé durant un week-end qu’il avait passé chez lui.

On vous croit est un film exceptionnel. Exceptionnel par le sujet qu’il traite : l’inceste. Exceptionnel par la façon dont il le traite : une audition, dans le cabinet d’un juge, filmée quasiment en temps réel. Deux plans l’encadrent. Dans le premier, filmé à la manière des frères Dardenne, on voit Alice, sur le quai d’un tramway se battre avec Étienne pour convaincre son fils récalcitrant de la suivre vers une destination dont on comprendra bientôt qu’il s’agit du tribunal que la mère et les deux enfants ne connaissent que trop bien pour y être déjà allés dans toute une série d’instances, pénales ou civiles, qui les opposent au père. On ne dira rien de la dernière.

Entre les deux donc, une seule scène, dont je comprends qu’elle a été filmée avec trois caméras, dans un bureau étonnamment moderne et blanc – qui contraste avec ceux qu’on a l’habitude de voir dans ce genre de films. Face à la juge comparaissent Alice, le père (dont le prénom ne sera jamais dit me semble-t-il), leurs avocats respectifs et un troisième avocat, désigné par le juge pour représenter les intérêts des enfants. Le but de cette rencontre : statuer sur la requête du père qui réclame le droit de rendre visite à ses enfants et décider, dans leur meilleur intérêt, leur placement auprès de leur mère exclusivement, en garde alternée, ou dans une institution.

Plane au-dessus de cette audience l’ombre portée de la plainte déposée au pénal par Alice contre son ex-mari pour agressions sexuelles sur son fils. Entrent donc en conflit la présomption d’innocence dont peut se prévaloir le père et le principe de précaution, pour lui donner un nom, qui interdit de confier la garde de ses enfants à un père peut-être coupable d’inceste.

C’est cette tension que met en scène le film. Son titre en dit peut-être déjà un peu trop, qui semble trancher le débat. Dire « on vous croit » aux enfants ne signifie pas pour autant que le père soit coupable. Leur dire ‘on vous croit », c’est d’abord ne pas leur dire « vous mentez », c’est d’abord accepter de les entendre et de les comprendre, c’est donner a priori une valeur à leur témoignage.

Dans ce procès, toute notre empathie va vers la mère. C’est elle qu’on croit. C’est son désarroi qu’on partage. Ce sont ses excès qu’on excuse car on imagine volontiers qu’on serait soi-même enclin aux mêmes débordements face à la violence infligée à ses propres enfants, face à leur mal-être bien visible, face à la monstruosité alléguée du père, d’autant plus monstrueux qu’on a pu jadis en être amoureuse et partager son intimité, face à l’inertie de la justice…

L’écueil du film, à la fois éthique et cinématographique, aurait consisté à instruire le procès à charge du père, d’en faire le « méchant » face aux « gentils ». On pourrait me dire que cet écueil n’en est pas un et que le père est incontestablement coupable. Ce serait aller un peu vite en besogne. Le même écueil menace la juge qui s’en sort admirablement bien, menant l’audience avec un calme et une maîtrise dignes d’éloges. J’ai beaucoup aimé que cette scène se termine par un long plan silencieux sur elle, restée seule dans son cabinet, désormais confrontée à la responsabilité de juger cette affaire. Lourde responsabilité qui fera, je l’espère, réfléchir ceux qui sont prompts à critiquer à l’emporte pièce les jugements qu’ils désapprouvent.

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Deux procureurs ★★★☆

Dans l’URSS stalinienne, à l’acmé de la Grande Terreur stalinienne qui fit plusieurs millions de victimes, les plaintes des détenus n’étaient pas transmises. L’une d’elles parvient toutefois au jeune procureur Kornev (Aleksandr Kuznetsov), fraîchement émoulu de la faculté de droit, qui se présente à la prison où est détenu son auteur. Il parvient de haute lutte, malgré les obstacles dressés par la direction, à s’entretenir avec lui. Kornev décide immédiatement d’aller à Moscou pour rendre compte au Procureur général, Andreï Vychinski, de ce témoignage déchirant.

Né en 1964 en Biélorussie soviétique, installé à Berlin depuis 2011, Sergei Loznitsa s’est fait connaître en 2013 en Occident par un premier film dont l’action se déroulait durant la Seconde Guerre mondiale. La facture de Dans la brume annonçait celle de ses œuvres suivantes : des plans-séquences interminables, une quasi absence de dialogues, une virtuosité intimidante… Les mêmes recettes étaient utilisées l’année suivante dans Maidan, un documentaire sur la chute du président Ianoukovitch durant l’hiver 2014, dans Une femme douce le portrait d’une héroïne dostoïevskienne dans la Russie post-soviétique et dans Donbass, une évocation en treize plans-séquences de cette région ukrainienne annexée par la Russie, qui y bafoue les droits de l’homme et humilie ses citoyens.

Deux procureurs est l’adaptation très fidèle d’une courte nouvelle de Gueorgui Demidov (1908-1979), emprisonné à la Kolyma en Sibérie en septembre 1938. Le film de Loznitsa n’en a pas la concision – il tangente les deux heures – mais il en a l’âpreté. Il a été tourné l’automne dernier en Lettonie dans une ancienne prison désaffectée. Loznitsa aurait pu filmer des montagnes de cadavres ou des cellules grouillantes de vermine ; il préfère montrer de longs couloirs sinistres, des guichets cadenassés et des gardiens patibulaires.

Son héros est un Juste qui se rebelle contre une Justice dévoyée lorsqu’il découvre qu’elle emprisonne et condamne des innocents et leur arrache des aveux. Mais c’est aussi un naïf qui s’imagine que ces excès de pouvoir sont le fait des chefs locaux et que si Moscou en était informé, ces exactions prendraient fin. Quand il se rend au siège de la Prokuratur, il déambule dans les mêmes escaliers interminables et se heurte à la même bureaucratie bornée que celle à laquelle il s’était heurté la veille en province. Son entretien avec Vychinski, un personnage historique tristement célèbre pour ses réquisitoires impitoyables fait froid dans le dos.

En compétition à Cannes, Deux procureurs en est reparti bredouille. Il y aurait mérité un prix.

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