11 minutes ★★★☆

Une actrice a rendez-vous dans une suite d’hôtel pour passer une audition ; son mari, très jaloux, la traque. Un groupe de bonne sœurs achètent un hot dog ; le vendeur est un ancien professeur qui a eu maille à partir avec la police. Un dealer sillonne Varsovie en moto. Une équipe de SOS Médecins secourt une parturiente séquestrée par un mari violent. Un retraité peint sur les bords de la Vistule. Un jeune homme décide de se venger d’un prêteur sur gages. Une jeune femme promène son chien.

Le dernier film de Jerzy Skolimowski repose sur une mécanique d’une diabolique efficacité. Il filme des fragments d’histoire sans lien apparent entre eux sinon qu’ils se déroulent entre 17h00 et 17h11 à proximité d’un hôtel du centre de Varsovie.

Peu importe du coup qu’ils ne soient pas particulièrement captivants. On se laisse prendre au jeu.
On s’amuse à chercher – et à trouver – des liens entre telle et telle histoire, montées de telle façon que le fil chronologique n’est pas toujours respecté : un flashback d’une ou deux minutes éclaire le comportement du personnage secondaire d’une histoire qui devient le personnage principal d’une autre.
Surtout, on passe plus d’une heure à se demander où tout cela va mener. Car on le sait : ces histoires vont converger. Converger vers quoi ? Un attentat qu’annonce l’ombre menaçante d’un avion qui frôle dangereusement les buildings du centre ville ? On n’en dira pas plus. Même si la conclusion n’est pas aussi excitante qu’on l’aurait aimée, le dispositif malin de ce film suffit à nous tenir en haleine.

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Retour à Forbach ★☆☆☆

Régis Sauder est né à Forbach. Pas dans sa partie la plus chic. Mais « en bas », dans le quartier des houillères, avant que la crise ne frappe, que l’emploi ne se raréfie, que la population, abandonnée à sa rancœur ne cède aux sirènes du Front national, représenté par Florian Philippot, un enfant du cru.

Régis Sauder revient dans la ville de son enfance. On aurait aimé qu’il en fasse la sociologie, qu’il en décrypte les ressorts du vote Front national – comme l’avait fait en 2012 l’excellent Mains brunes sur la ville à Orange et Bollène. Malheureusement, le réalisateur préfère la veine autobiographique. Comme Annie Ernaux dans La Honte, il étudie ses relations à son passé, la difficulté d’assumer ses origines, d’en éprouver sinon de la fierté du moins de la reconnaissance.

Sa démarche gagne peut-être en sincérité. Mais elle perd en intelligence. On est émus de le voir revenir dans sa maison d’enfance, dialoguer avec ses amis poussés en graine, comme on l’est tous, qui avons connu le déracinement, lorsque nous revenons dans la ville de nos origines. Mais la démarche fait long feu.

Plus stimulante aurait été une immersion dans la vie politique locale pour en connaître les ressorts. Sur quoi reposait l’autorité paternaliste des Houillères ? Comment se traduisait-elle politiquement ? Par un vote d’allégeance démocrate-chrétien ou par un vote contestataire communiste ? À quoi a-t-elle laissé place ? Comment le Front national s’est-il implanté et a-t-il prospéré ? Autant de questions qui restent sans réponse.

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La Colère d’un homme patient ★★★☆

Peut-être, cher lecteur, ne faut-il pas vous dévoiler l’histoire trop vite et vous laisser la découvrir.

Elle commence par un braquage filmé en caméra subjective. Un homme attend dans sa voiture ses complices partis braquer une bijouterie. Il démarre sur les chapeaux de roue, est pris en chasse par la police, percute un autre véhicule, est finalement arrêté. Il écope d’une peine de huit années de prison. Sa femme lui rend visite. Le temps passe.

Tandis que sa libération approche, la caméra s’attache aux pas d’Ana, sa femme. Elle tient avec son frère un bar dans un quartier pauvre de Madrid. Un client lui tourne autour, qui n’est pas insensible à son charme et au charme duquel, elle non plus, n’est pas sourde.

Qui est l’homme patient évoqué dans le titre ? Curro, l’ex-taulard sorti de prison avec une soif de vengeance ? Ou José, ce mystérieux client dont on ignore tout des motifs troubles ? On le sait déjà si on a lu les spoilers. On le découvrira seulement à la fin de la moitié du film, la plus excitante précisément grâce à cette interrogation qu’elle suscite.

La seconde n’est pas moins intéressante. Une fois dissipé le mystère de l’identité de l’homme patient, reste la seconde moitié du titre : jusqu’où ira sa colère ? Là encore on n’en dira pas plus. Sinon que le road movie dans lequel s’engagent les deux protagonistes révèlent bien des surprises. Précisément parce qu’ils ne sont pas d’un bloc et que leurs choix sont contingents. Au point peut-être de rendre la scène finale incompréhensible.

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À mon âge je me cache encore pour fumer ★★☆☆

En 1995, à Alger, tandis que la guerre civile gronde, que les islamistes du FIS imposent leurs règles, les femmes vont au hammam. Fatima, la quarantaine, en tient les clés. Samia l’assiste qui rêve au prince charmant. Nadia vient de divorcer et espère enfin jouir de la vie ; mais elle s’attire la rancœur de sa belle-mère, Aicha, et la désapprobation de son amie de fac, Zahia, qui s’est convertie à un islamiste rigoriste.

À mon âge je me cache encore pour fumer est d’abord une pièce de théâtre montée 2009. Son auteure, la dramaturge franco-algérienne Rayhana, interdite de séjour dans son pays natal, a souhaité l’adapter au cinéma.

À mon âge je me cache encore pour fumer fonctionne sur le même procédé que De sas en sas : il s’agit dans les deux cas d’enfermer dans un lieu et un temps uniques une dizaine de femmes pour illustrer un sujet : dans un cas l’oppression faite aux femmes en Algérie pendant la guerre civile, dans l’autre leur rapport douloureux à un mari, un frère, un amant emprisonné.

Pour donner un fil narratif à ce qui, sans lui, se réduirait à une succession de vignettes, Rayhana invente le personnage de Meriem, une jeune femme enceinte qui se réfugie dans le hammam pour échapper à la vindicte de son frère. Cette intrigue donne son sens au film qui se conclue avec la gravité d’une tragédie grecque.

À mon âge je me cache encore pour fumer n’échappe pas toujours aux défauts d’un certain théâtre filmé : dialogues trop écrits, monologues trop longs, action trop statique. Pour autant ces défauts sont éclipsés par la tension qui naît du dispositif du film : tandis que les femmes se lavent et discutent dans le hammam, la menace autour d’elles croît jusqu’à l’explosion finale.

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Glory ★★★☆

Tsanko est cantonnier aux Chemins de fer bulgare. Il vit seul, dans une masure misérable. Sa seule passion : ses lapins. Il est bègue, pas très intelligent, mais il est intègre dans un pays où le système D prévaut. Aussi, quand il trouve sur les rails des liasses de billets de banque, il les apporte sans hésitation aux autorités.
Julia Staykova, l’ambitieuse conseillère de presse du ministère des transports, voit dans ce fait divers inhabituel l’occasion de détourner l’opinion publique d’une fâcheuse affaire de corruption dans laquelle son ministre est impliquée. Elle organise une réception pour honorer le héros et lui remettre une montre.

Ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre. Le cinéma bulgare ressemble au cinéma roumain qui l’a longtemps éclipsé. Comme lui, il décrit au scalpel une société qui nous est à la fois proche et lointaine. Proche par son appartenance à l’Union européenne (l’héroïne se drape dans le drapeau bleu et or pour cacher sa nudité). Lointaine par la dureté des rapports sociaux qui y prévaut aujourd’hui, métissage douloureux de l’héritage communiste et d’un libéralisme sans âme.

Dans leur précédent film, Kristina Grozeva et Petar Valchanov s’étaient attachés aux pas d’un personnage ordinaire confronté à une situation extraordinaire l’obligeant à des choix éthiques : une institutrice condamnée à renier ses principes pour rembourser une dette (The Lesson, 2014). Ici leur drame cornélien louche du côté de la comédie italienne. Tsanko, le cantonnier bègue, rappelle les héros de Scola, Risi ou Comencini. D’ailleurs, on regrette que le titre du film (« Glory » – « Slava » en russe – est la marque de la montre offerte à Tsanko) n’ait pas plus de truculence. On aurait volontiers proposé : La fabuleuse histoire d’un cantonnier chanceux qui ne devint pas millionnaire ou bien Le cantonnier bègue, l’attachée de presse ambitieuse et la montre perdue.

Mais Glory le mal-titré ne se réduit pas à une simple pochade. Les réalisateurs ne se bornent pas à rire de l’honnêteté d’un cantonnier bègue. Leur ambition est plus haute. Ils entendent dénoncer avec un humour grinçant la société bulgare et ses travers. Le principal personnage du film est Julia, l’attachée de presse. Elle incarne à elle seule les paradoxes de certaines élites bulgares : leur modernité (Julia est toujours tirée à quatre épingles), leur ambition (intégrer les standards européens) et leurs défauts (l’usage généralisé de la corruption et le mépris de l’humain).

Le film nous tient en haleine jusqu’à une conclusion qu’on ne révèlera pas. Elle est plus complexe qu’on ne l’imaginait. Plus grave aussi. Bref plus intelligente.

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L’Homme aux mille visages ★★★☆

En 1994, le directeur de la Guardia civil (la police nationale espagnole), accusé de corruption, fuit le pays. L’Homme aux mille visages raconte l’histoire de sa traque et le rôle obscur qu’y joua Francesco Paesa, un ex agent secret.

L’Homme aux mille visages est un film à la croisée de plusieurs genres.

C’est d’abord un film historique qui se situe … en 1995. Pour moi, 1995 n’a rien d’historique. C’était hier. Avant-hier si vous insistez. Alberto Rodriguez filme ce temps-là comme si c’était les années 70. Comme le Carlos de Assayas. Avec des vieilles voitures, des costumes démodés, des postiches ridicules. Et moi de me demander si, en ces temps lointains où je possédais encore une dense chevelure, j’avais une telle dégaine avec mon gros téléphone portable coincé à l’oreille…

C’est ensuite un film d’espionnage qui louche du côté de John Le Carré : La Taupe, Un homme très recherché, Un traître idéal… Avec une intrigue volontairement dense mais toujours lisible, une pléiade de seconds rôles, une narration bien rythmée.

Comme chez Le Carré, mais avec une ironie que le maître britannique n’a jamais eu, c’est enfin un film volontiers grinçant où les personnages se moquent d’eux-mêmes avec un cynisme réjouissant. On s’attache à Luis, le fugitif trop amoureux pour supporter de rester planqué toute sa vie, à Jesús, le pilote de ligne que sa passion des femmes perdra, à Casturelli, l’homme de paille rongé par l’alcoolisme. Et surtout, on se prend de fascination pour Francisco qui cache sous un visage impassible un plan dont je vous laisse découvrir la rouerie aux multiples rebondissements.

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À voix haute ★★★☆

Le concours Eloquentia désigne chaque année le meilleur orateur parmi les étudiants de Paris 8 et les habitants de Seine-Saint-Denis. Une formation y prépare qu’animent un avocat, une dramaturge, un slameur…
Stéphane de Freitas a fondé ce concours et l’a filmé. Diffusé sur YouTube puis sur France 2 l’automne dernier, À voix haute a eu une tel succès que sa sortie en salles a été décidée dans un format légèrement étendu.

Le résultat m’a enthousiasmé.
Bien sûr, j’ai conscience de ses limites – qui me retiennent de lui conférer une quatrième étoile. Il s’agit d’un documentaire très classique qui suit quelques candidats le temps de leur formation jusqu’au concours. Le rythme du récit est scandé par le compte à rebours du jour J et sa dramaturgie chorale utilise les candidats les plus attachants.
Il s’agit aussi d’un documentaire extrêmement bienpensant où la diversité ethnique de ces jeunes, tous formidables, font parfois penser à une publicité Benetton (Laila, la féministe voilée d’origine syrienne, Eddy, le franco-algérien, Franck et El Hadj les Blacks, etc.)

Mais que diable ! Ne soyons pas pisse-vinaigre ! À condition de ne pas être trop scrogneugneu, à condition d’accepter de se laisser entraîner, À voix haute est incroyablement euphorisant. Parce qu’on se laisse prendre par le suspense du concours, affligés par l’échec des uns, réjouis de la qualification des autres. Parce que l’enthousiasme de ces jeunes gens, qui suivent avec une exemplaire assiduité la formation qui leur est proposée, est communicative. Parce qu’enfin on reste pantois devant leur talent, qu’il s’agisse d’Eddy, cet acteur né qui marche chaque jour près de dix kilomètres jusqu’à la petite gare de l’Aisne où un train le conduit à Saint-Denis ou de Souleila Mahiddin dont je vous fiche mon billet qu’on la reverra très bientôt au sommet de l’affiche.

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Bienvenue au Gondwana ★☆☆☆

Le Gondwana est une petite république africaine moins démocratique qu’elle ne se prétend. Sa devise : Loyauté – Allégeance – Prison. Son drapeau : deux hippopotames prêts à gober une couronne sur fond jaune et blanc. Son Président-fondateur décide de briguer un troisième mandat. Un petit groupe d’observateurs occidentaux est mandaté pour donner sa caution à ce processus électoral contestable.

J’attendais beaucoup du premier film de Mamane, le chroniqueur de RFI qui, dans ses chroniques radiophonique hilarantes, a donné une première célébrité à la république très très démocratique du Gondwana.

J’ai été très déçu.

Pourtant, le scénario laissait espérer une critique décapante de l’Afrique corrompue, de ses processus électoraux à la Potemkine et d’une certaine Françafrique pas encore tout à fait éteinte. Le résultat est certes atteint qui n’épargne personne. Ni la brochette représentative d’observateurs occidentaux (une Allemande coincée, une Espagnole pétillante, un Autrichien baroudeur) roulés dans la farine par la fausse convivialité de leurs hôtes africains. Ni les Noirs de la majorité (Junior, le fils du président, qui mène la belle vie à Paris dans un bien mal acquis en attendant de succéder à son père) ou de l’opposition (le personnage du chef de l’opposition, extrait de prison le temps de mener une campagne bidon pour donner l’illusion d’un débat pluraliste, est particulièrement bien croqué) qui servent avec cynisme un régime qu’ils croient inébranlable.

Pour autant le résultat final déçoit pour une raison simple : Bienvenue au Gondwana est une comédie qui ne fait pas rire. Les personnages sont trop caricaturaux pour être crédibles (un Razzie d’honneur à Antoine Duléry qui interprète le chef de la délégation, dont la seule préoccupation est d’exporter au Gondwana les asperges blanches que les agriculteurs de sa circonscription ne parviennent plus à écouler en Europe). Les situations sont trop prévisibles pour surprendre (on voit venir à des kilomètres l’évolution du jeune conseiller juridique que la rencontre d’une belle Gondwanaise va dessiller). Plus grave : aucun gag n’est si drôle, pas même les bouffonneries de Digbeu et Gohou, pour faire rire une salle bien remplie de spectateurs jeunes et blacks frustrés d’une bonne rigolade.

Dans le même registre, on préfèrera sans hésiter Le Crocodile du Botswanga (2013).

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Casanova ☆☆☆☆

J’ai tout détesté dans « Le Casanova de Fellini » : le libertinage triste, le scénario répétitif, les monstres chers à Fellini, le titre narcissique….
Est-ce parce que le film, qui porte à la caricature l’esthétique kitsch des années 70, est passé de mode ? Ou suis-je à ma grande honte hermétique au génie du Maestro ?

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Zona Franca ★☆☆☆

L’extrême sud du Chili, en Patagonie, est une terre ingrate dont les colons ont jadis chassé les habitants pour y exploiter l’or blanc, le mouton, sa viande, son cuir, sa laine.

Le documentariste français Georgi Lazarevski y a planté sa caméra. Loin de tout exotisme, il filme un ancien chercheur d’or, une vigile de supermarché et un syndicaliste. Si Zona Franca est le nom d’un immense centre commercial que fréquentent les touristes venus visiter le détroit de Magellan, il ne le filme guère – faute sans doute d’avoir obtenu de ses propriétaires l’autorisation d’y laisser entrer sa caméra.

Son passage en Patagonie a coïncidé avec l’éclatement d’une grève générale provoquée par la hausse du prix du gaz. Cette coïncidence dessert son projet plus qu’elle ne l’enrichit. Car, en consacrant à cette grève, dont on comprend mal les causes et les enjeux, toute la moitié de son documentaire, Georgi Lazarevski en déséquilibre l’architecture.

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