Corps et âme ★★★☆

Maria et Endre travaillent dans la même entreprise. Ils partagent chaque nuit le même rêve.

Le motif de ce film hongrois est intrigant. Sa bande annonce ne l’est pas moins. On y voit un cerf et une biche chercher de la nourriture dans une forêt enneigée. On y voit ensuite un homme et une femme dans un abattoir industriel. Il en est le directeur. Elle vient d’y être embauchée. Il a un bras paralysé. Elle se montre extrêmement distante et on comprendra qu’elle souffre d’autisme, qui se manifeste par une hypermnésie et une phobie du contact humain. Ce qui les rapproche : un rêve commun, chaque nuit recommencé.

J’avoue avoir été décontenancé par la bande-annonce de Corps et âme. Je doutais du potentiel de l’intrigue. Je redoutais de voir l’histoire, écrite d’avance, du rapprochement inéluctable de deux écorchés par la vie : le manchot et l’autiste.

Mes craintes n’ont pas entièrement été surmontées. Corps et âme ne nous réserve pas de surprise. Il déroule, comme nous l’escomptions, l’histoire d’un couple qui se forme. Mais il le fait avec tant de délicatesse – délicatesse dans l’interprétation parfaite des deux acteurs principaux, délicatesse des sentiments qu’ils ressentent l’un pour l’autre, délicatesse dans leur façon de les exprimer – que je me suis laissé séduire sans me méfier.

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Au revoir là-haut ★★★☆

L’avant-veille de l’armistice, Édouard Péricourt (Nahuel Perez Biscayart) et Albert Maillard (Albert Dupontel) manquent mourir au front lors d’un assaut suicidaire décidé par un lieutenant irresponsable (Laurent Lafitte). Le drame rapproche les deux troufions. Le premier, dessinateur et sculpteur de génie parti à la guerre pour fuir un père autoritaire, a tout le bas du visage emporté par une blessure d’obus. Le second, ex-comptable en rupture de ban, lui voue une indéfectible admiration et accepte de lui prêter main forte dans une escroquerie aux monuments aux morts.

Pari réussi pour Albert Dupontel. Le best-seller de Pierre Lemaître, Prix Goncourt 2013, était pain béni pour le cinéma. Déjà à sa sortie, je m’étais amusé à imaginer le casting de son adaptation. Dans le rôle d’Édouard, j’imaginais le flamboyant Louis Garrel. Dans celui d’Albert un brave bougre comme Clovis Cornillac ou Gregory Gadebois. Dans celui du père d’Édouard j’aurais bien vu Philippe Noiret – s’il avait été encore en vie. Dans celui de sa sœur, Sandrine Kiberlain ou Emmanuelle Devos. Dans celui de la bonne – dont Albert tombera amoureux – Charlotte Le Bon.

Aussi pertinentes que fussent mes suggestions, j’avais raté l’essentiel : Albert Dupontel. Tant dans le rôle d’Albert qu’en tant que réalisateur, sa présence a la force de l’évidence. Cet acteur hors norme d’une débordante énergie, ce réalisateur et d’un poignant humanisme s’imposait pour adapter Pierre Lemaître. Il avait beaucoup à y perdre : Au revoir là-haut fut un tel succès de librairie que son adaptation cinématographique était condamnée à la réussite.

Il n’a pas lésiné sur les moyens reconstituant avec luxe les batailles de la Première guerre mondiale (la scène d’ouverture n’a rien à envier à Un long dimanche de fiançailles ou à Cheval de guerre) et le Paris des années folles. On retrouve derrière la caméra la même ironie grinçante que dans le roman, la même galerie de personnages tous plus truculents les uns que les autres et surtout le rythme trépidant du récit qu’on ne lâchait pas durant plus de cinq cent pages et qui nous tient en haleine pendant près de deux heures de rang. Seul bémol : je me souvenais d’un dénouement terriblement cinématographique où tous les fils de l’histoire, tous les personnages se retrouvaient alors que Dupontel a fait le choix discutable de l’éclater au risque de l’affadir.

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Pour le réconfort ★☆☆☆

Pascal et Pauline sont frère et sœur. Lui vit à Mexico, elle à New York, loin du domaine familial dans l’Orléanais. Ils y reviennent pour le vendre. Un couple d’amis, Emmanuel et Laure, d’origine plus modeste, est sur les rangs.

Pour le réconfort arrive sur nos écrans précédé d’une réputation flatteuse que la bande-annonce relaie et amplifie. « La naissance d’un cinéaste engagé » (L’Express). « Une bouffée d’air frais salutaire » (Vanity Fair). « La claque radicale de Cannes » (Paris Match). Cette réputation doit beaucoup à son réalisateur, Vincent Macaigne, qui faisait encore la couverture de Télérama il y a quelques semaines et qui incarne à lui seul la Nouvelle nouvelle vague du cinéma français.

S’inspirant très librement de La Cerisaie – dont on se souvient (ou pas) qu’elle voit s’affronter dans la Russie tsariste un propriétaire foncier désargenté contraint de céder sa cerisaie bien-aimée au fils d’un moujik qui a l’intention de la raser pour la lotir – Macaigne réalise un film sur la lutte des classes et l’héritage. D’un côté Pascal et Pauline incarnent la classe des possédants, celle des enfants nés avec un héritage, qui peuvent se permettre de courir le monde sans se soucier des fins de mois difficiles. Au contraire Emmanuel et Maure incarnent la France d’en bas, celle qui n’est forte d’aucun héritage et qui a dû bâtir son patrimoine par son seul travail.

Macaigne y insiste : il ne s’agit pas de désigner un gentil et un méchant, un vainqueur et un vaincu. Il aimerait nous montrer que la saine colère d’Emmanuel et Laure a parfois des relents populistes et que le mépris de classes affiché par Pascal et Pauline n’est pas uniment récusable.

Durant le débat qui s’est déroulé hier après-midi, à la fin du film, au MK2 Hautefeuille (oui ! je sais ! il ne porte plus ce nom ! mais il me faudra bien dix ans à m’habituer au nouveau), avec Vincent Macaigne – aussi incapable de se coiffer et de terminer ses phrases dans la vie réelle qu’à l’écran – un vieux monsieur de quatre-vingt deux ans s’est offusqué : « Je suis furieux d’avoir dépense dix euros pour ce film où les personnages passent leur temps à s’insulter en hurlant comme s’il leur était impossible de dialoguer calmement » plongeant, par son intervention, la salle dans un silence embarrassé. La vérité m’oblige à dire que je ne suis pas loin de partager l’opinion de ce vieux monsieur.

Je mesure parfaitement le potentiel cinématographique et sociologique d’une adaptation contemporaine de La Cerisaie (ou du Guépard qui, tout bien considéré, raconte la même histoire), qui mettrait face à face la France d’en haut et La France d’en bas. Mais je trouve inutilement hystérisant la façon dont Macaigne le met en scène.

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Leçon de classes ★★★☆

En 1983, Bratislava dans l’ex-Tchécoslovaquie vit encore à l’heure soviétique. Maria Drazdechova utilise le pouvoir qu’elle tient de son emploi de professeure pour extorquer des parents d’élèves des faveurs.

Les cinémas de l’est de l’Europe dessinent une géographie subtile. De Roumanie et de Bulgarie nous viennent des films qui décrivent sans concession la dureté du post-communisme : Taxi Sofia, Baccalauréat, Sieranevada, Illégitime… Les films qui nous viennent de l’ancienne Tchécoslovaquie traitent plus volontiers le passé communiste. J’avais beaucoup aimé Sur la ligne dont l’héroïne était une jeune athlète tchèque qui, en 1984, fut obligée de se doper pour espérer décrocher sa qualification à des Jeux olympiques que le bloc de l’Est finalement boycotta.

L’action de Učiteľka (traduit en anglais fidèlement The Teacher et dont la traduction française brille, pour une fois, par sa subtilité) se déroule durant l’époque communiste. Mais au fond, elle est de tous les temps. Elle décrit une relation de pouvoir : entre une enseignante qui abuse de son autorité et des parents d’élèves qui s’y soumettent pour ne pas compromettre l’éducation de leurs enfants.

Le sujet est oppressant. Il l’est parce que le personnage de Maria Drazdechova n’est pas spontanément antipathique. Elle sollicite des petits services véniels des parents d’élève, quand ce n’est pas eux qui les lui proposent spontanément : un gâteau, une mise en pli, une course en taxi les jours de mauvais temps. Le sujet est d’autant plus oppressant qu’on la voit maltraiter des enfants : ceux dont les parents refusent de se plier à ce qu’elle considère elle comme un échange de bons procédés mais qui constitue en fait un odieux chantage.

Le montage du film est particulièrement savant. D’un côté la réunion des parents qui se divisent sur la façon de réagir à la conduite de cette enseignante, dont les fonctions de présidente de la cellule du parti la protègent. De l’autre, par une série de flashbacks, le rappel de son comportement particulièrement sadique à l’égard de tel ou tel élève.

Le film se conclut magistralement. Assez classiquement, trois cartons exposent le parcours ultérieur des trois jeunes souffre-douleur de Maria Drazdechova. Puis un plan glaçant filme une salle de classe en 1991 où le portrait de Václav Havel a remplacé celui de Gustáv Husák. Je vous laisse le découvrir.

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Logan Lucky ★★★☆

Les Logan ont la poisse. Jimmy l’aîné (Channing Tatum) aurait pu devenir pro au football américain si une mauvaise blessure au genou ne l’avait définitivement écarté des stades. Clyde le cadet (Adam Driver) a perdu une main en Irak. Mellie la sœur (Riley Keough) s’en sort le moins mal grâce à son emploi de coiffeuse. Pour chasser la malchance et sortir de la galère, le trio décide de réaliser un casse. Ils s’adjoignent les services de Joe Bang (Daniel Craig) un expert en explosif qui purge une peine en prison.

Steven Soderbergh est de retour. Le génial réalisateur américain avait portant annoncé son départ définitif du cinéma il y a quatre ans. Il s’était borné à tourné une série The Knick sur les débuts de la chirurgie hélas abandonnée au bout de sa seconde saison. Le plus jeune lauréat de la Palme d’Or (Sexe, mensonges et vidéo en 1989) a signé quelques uns de mes films préférés : Traffic, Solaris, Contagion

Avec une efficacité inentamée, il reprend la recette éprouvée de la trilogie Ocean Eleven/Twelve/Thirteen : la préparation et l’exécution d’un braquage sophistiqué. Mais si Ocean Eleven se passait dans les palaces de Las Vegas et avait pour héros les mecs les plus sexy de la planète, Lucky Logan prend la direction opposée : l’action se déroule dans l’Amérique profonde, qui vote Trump en écoutant l’hymne national la main sur le cœur, qui emmène ses petites filles à des concours de beauté et qui regarde le week-end des voitures tourner en rond. Et ses héros sont des ploucs, des rednecks, des losers magnifiques qui cherchent à se venger d’une vie qui ne leur a jusqu’alors pas été bien douce.

Soderbergh est suffisamment habile, dans l’écriture de son scénario comme dans sa direction d’acteurs, pour nous tenir en haleine pendant près de deux heures. Son film n’en est pas moins construit sur un hiatus. Ses héros nous sont présentés comme de sympathiques abrutis sudistes – comme George Clooney dans O’Brother – mais la sophistication du plan qu’ils mettent en œuvre ne cadre pas avec leur simplicité bon enfant.

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Des bobines et des hommes ★★☆☆

L’usine Bel Maille est une PME textile installée depuis plus de cinquante ans à Roanne. En 2014, c’est dans ses murs que Olivier Loustau tournait La Fille du patron. Christa Théret y interprétait la fille d’un patron qui se battait courageusement pour la survie de sa petite entreprise.

La réalité a rattrapé la fiction. Alors que se terminait le tournage de La Fille du patron, dont Charlotte Pouch était chargée de réaliser le making of, Bel Maille a été placé en liquidation judiciaire. La jeune réalisatrice a décidé de prendre résidence dans l’usine, d’en filmer le directeur, les employés dans l’attente d’un repreneur hypothétique ou d’une liquidation inéluctable.

La démarche de Charlotte Pouch devrait interroger tous les documentaristes en herbe. Qu’est ce qu’un bon sujet ? Comment savoir, quand on plante sa caméra quelque part, que l’enchaînement des événements aura un potentiel dramatique suffisant ? Elle a eu ici la chance de croiser la route du directeur de Bel maille, Stéphane Ziegler, qui lui a laissé toute liberté de tourner dans l’usine.

Au début du film c’est un héros positif : il promet à ses employés que l’usine dans laquelle ils travaillent depuis des décennies et dont ils sont si fiers ne sera pas délocalisée, que le repreneur conservera leurs emplois. « Ma priorité est d’assurer la pérennité du savoir-faire Bel maille dans son ancrage local ». La formule est répétée ad nauseam. Au point de devenir suspecte. Incompétence ? malversation ? Le personnage devient franchement haïssable lorsqu’il annonce son départ – trahissant la promesse qu’il avait faite de se tenir au côté de ses hommes.

Les employés en sont sidérés. Ils assistent impuissants à l’échec des discussions avec un repreneur tunisien dont les intentions ne sont d’ailleurs pas très claires. Charlotte Pouch et les spectateurs en sont pour leurs frais qui espéraient une grève, quelques violences. Rien de tel ne se produit jusqu’à la liquidation. Mais le film révèle, dans ses ultimes secondes, par deux cartons, ce qui est arrivé au patron voyou. Et ce dénouement, s’ils ne redonnent pas aux fiers ouvriers de Bel maille, leur emploi, leur fait justice.

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Taxi Sofia ★★★☆

Taxi Sofia aura probablement fait grincer les dents des employés de l’office de tourisme de la capitale bulgare. Car ce film, aux frontières du documentaire, donne de Sofia et de ses habitants une image peu amène. Déprimante. Presque sordide.

Le procédé en est simple. Vingt-quatre heures de temps. Six taxis. Leurs chauffeurs aux vies cabossées  conduisent un taxi faute de mieux : un entrepreneur entre deux faillites, un père inconsolable de la mort de son fils, un prof de sport, une universitaire en mal de vengeance, un colosse malhonnête, un prêtre… Leurs passagers composent un tableau déprimant de la sociologie de la Bulgarie : une lycéenne qui se prostitue, un chirurgien qui va s’exiler loin d’un pays qu’il déteste, un couple infidèle, trois jeunes ivres et violents, un prof de philo au bord du suicide, un entrepreneur qui habite à l’étranger et vomit son mépris d’un pays qu’il a pourtant contribué à saboter…

Le taxi, microcosme paradoxal : ouvert vers l’extérieur (il circule partout dans une ville dont, pourtant, on ne verra quasiment rien) et refermé sur lui-même (le temps d’une course, c’est un mini-théâtre où se confrontent le chauffeur et ses passagers). C’est moins Scorcese – le héros de Taxi Driver aurait pu être chauffeur de bus sans que l’intrigue en soit affecté – que les réalisateurs iraniens Abbas Kiarostami (Ten) et Jafar Panahi (Taxi traduit Taxi Téhéran) qui l’ont utilisé. Le Bulgare Stephan Komandarev marche sur leurs pas dans un film qui n’évite pas toujours les défauts des films à sketches (chaque passager est le héros d’un mini-film) et du catalogue sociologique (chaque sketch croque une facette de la société bulgare).

Il en est sauvé par une une caméra nerveuse qui réussit à se glisser dans l’habitacle étroit du taxi et filme en longs plans séquences chaque scène. Il en est sauvé aussi par une construction savante dans laquelle, comme dans les meilleurs films chorales, se croisent et s’entrecroisent les personnages : cet huissier qu’on entrevoit dans la première séquence réapparaît dans la dernière en pigeon malheureux d’un chauffeur malhonnête, ce chirurgien qu’un taxi dépose à l’hôpital pour sa dernière opération avant de quitter la Bulgarie va transplanter le passager malade que le dernier taxi prend en charge.

Taxi Sofia commence très fort. Devant le lycée où il vient de déposer sa fille, Misho prend une passagère qui se maquille et se change en prévision d’un rendez-vous tarifé. Quand Misho s’en offusque – qui craint que sa fille, de quatre ou cinq ans plus jeune, ne prenne un jour le même chemin –  elle lui crache à la figure sa fierté de gagner par le commerce de son corps plus d’argent que lui dans son emploi humiliant. Juste après, Misho rejoint l’usurier qui gonfle le pot-de-vin qu’il réclame pour débloquer le prêt qui permettra à Misho de relancer la société dont il a temporairement suspendu l’activité. La conversation tourne mal. Je ne dévoilerai pas la façon dont elle se conclue. Ces deux scènes coup de poing placent la barre très haut. Trop haut. Le reste du film n’est pas au diapason. Il n’en reste pas moins poignant.

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La Belle et la meute ★★★☆

Mariam est une jeune étudiante venue faire ses études à Tunis. En marge d’une soirée festive, alors qu’elle vient de rencontrer Youssef et flirte avec lui sur la plage, elle est arrêtée par trois policiers et violée. Sûre de ses droits, elle entend déposer plainte. Mais comment espérer obtenir justice de ses propres bourreaux ?

Kaouther Ben Hania tourne son deuxième film. Le premier m’avait enthousiasmé et figurait en bonne place dans mon Top 10 en 2015 : aux frontières du documentaire et de la fiction, Le Challat de Tunis enquêtait sur une rumeur urbaine, celle d’un homme en moto qui balafrait les fesses des jeunes femmes portant une tenue impudique.

Pour son second film, la réalisatrice tunisienne s’est inspirée de faits hélas bien réels. Ils avaient fait grand bruit à l’époque en Tunisie. Un livre au titre choc en avait été tiré : Coupable d’avoir été violée.

Avant que le film commence, on connaît donc son motif (un viol), son ressort (ce viol a été commis par ceux auprès desquels Mariam en est réduite à demander justice) et même son dénouement (la condamnation qui frappera les policiers criminels). Kaouther Ben Hania réussit néanmoins à nous surprendre par une mise en scène époustouflante. À la façon de La Corde ou VictoriaLa Belle et la meute est filmé en plans séquence. Neuf en tout et pour tout. Avec une fluidité telle qu’on ne le réalise pas immédiatement. Le procédé immersif nous glisse au cœur de l’action, nous fait côtoyer au plus près les personnages, nous conduit à réagir avec le même sentiment d’urgence qu’eux aux événements qui se déroulent en temps réel.

La caméra ne quitte pas Mariam al Farjani. Elle est bouleversante. Mignonne comme un cœur durant la toute première séquence qui la voit s’apprêter avec ses amies en prévision de la fête. Puis brutalement, le plan suivant, sans solution de continuité, défigurée par les coups et par la peur. On la suit à l’hôpital où elle essaie d’obtenir un certificat. Au poste de police où une inspectrice semble lui prêter une oreille attentive. À l’hôpital à nouveau pour un examen gynécologique humiliant. Puis de retour au poste.

Ce long parcours kafkaïen nous amène jusqu’aux lueurs de l’aube et se conclut par un plan lumineux.

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Laissez bronzer les cadavres ☆☆☆☆

L’action se déroule dans un village quasi-abandonné, perché au-dessus de la Méditerranée, au cœur de l’été corse. Un couple, qui héberge déjà un romancier alcoolique, a accepté de planquer trois brigands en cavale qui viennent de braquer un convoi et de dérober des lingots d’or. Mais tout se complique avec l’arrivée de l’épouse du romancier, accompagnée de son jeune fils et de sa nounou, puis avec celle de deux policiers en moto.

Il y avait bien des façons d’adapter le tout premier polar de JP Manchette, huis clos efficace qui raconte en temps réel un braquage qui tourne mal. Cattet & Forzani ne choisissent  pas la plus facile. L’intrigue policière n’est pour eux qu’un prétexte à leurs expérimentations. Comme dans le livre, chaque chapitre commence par un plan noir indiquant l’horaire précis. Sauf que Cattet & Forzani s’autorisent des flashback qui déstructurent la linéarité du récit.

C’est l’image qui est la plus travaillée, reproduisant l’esthétique des western spaghettis et du giallo italien (un genre, à la frontière du X et du film d’horreur, qui eut son heure de gloire dans les années 70). Laissez bronzer les cadavres est une accumulation hyper stylisée de plans saisissants de beauté. Pris isolément, chacun est une merveille. Mais montés ensemble, ils ne font guère sens. Si bien qu’après une demie-heure où l’on s’extasie devant tant d’originalité formelle, on s’ennuie ferme et on perd tout intérêt à ce jeu de massacres où s’empilent métronomiquement les cadavres.

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Ouvrir la voix ★★★☆

Ouvrir la voix filme en plan très serré vingt-quatre femmes noires. Elle les interroge sur leur condition doublement minoritaire, les discriminations raciales et sexistes dont elles sont victimes.

Réalisée par Amandine Gay, militante afro-féministe et LGBT, Ouvrir la voix est une œuvre engagée. Son titre sonne comme une double revendication. Il s’agit à la fois de libérer une parole trop longtemps bâillonnée et d’ouvrir une brèche pour inspirer d’autres femmes. Sa forme est austère et sa durée intimidante. Plus de deux heures d’interviews que ne viennent interrompre que de rares séquences où l’on suit ces femmes dans leur vie : l’une est actrice, l’autre se produit dans un cabaret burlesque, la troisième est filmée avec sa compagne dans les rues de Brooklyn.

Très classiquement, Amandine Gay pose une succession de questions auxquelles répondent tour à tour chacune des interviewées. Le procédé n’est pas très novateur. Il n’en est pas moins efficace. Elle interroge ses interlocutrices sur leur première expérience du racisme, qui sonne souvent comme un traumatisme chez des petites filles qui jusqu’alors n’avaient aucune conscience de leur « différence », sur leur parcours scolaire, où elles ont dû se battre contre les préjugés qui les orientaient vers les filières les moins prestigieuses, sur la découverte de leur sexualité face à des partenaires, Noir ou Blanc, qui les réduisaient à des stéréotypes, avant pour certaines d’assumer leur homosexualité, sur leur rapport à la religion, à la maternité.

Le panel convoqué par Amandine Gay est faussement hétérogène. On comprend – même si l’absence de tout indication ne nous facilite pas la tâche – que certaines interviewées sont hyper diplômées ou autodidactes, qu’elles travaillent dans les arts ou dans les services, qu’elles sont nées en Europe ou viennent seulement de s’y installer, qu’elles vivent en France ou en Belgique. Pour autant, elles ont toutes quasiment le même âge et le même discours militant. Leur convergence de vue est soulignée au détriment de tout ce qui pourrait révéler des divergences : conflits de mémoires et d’identités entre les Noires d’origine africaine et les Noires d’origine caribéennes, engagements politiques à gauche, à droite ou ailleurs – dont étrangement il n’est rien dit.

Le discours qu’elles tiennent est anti-raciste bien sûr mais il ne sous-estime pas les préjugés de race : si, évidemment, la race n’a aucun sens d’un point de vue biologique, elle existe hélas encore en tant que représentation sociale et sa réfutation, au nom d’un anti-racisme vertueux, hypothéquerait la lutte contre les discriminations.
Leur discours revendique à la fois l’invisibilité et la visibilité. Elles refusent d’être réduites aux stéréotypes racistes qui s’attachent à la couleur de leur peau et d’être victimes des discriminations qui en sont la conséquence. Elles revendiquent une place à part égale dans une société plurielle qui s’accepterait enfin dans sa diversité.

Utile complément au livre fondateur de Pap Ndiaye La Condition noire, Ouvrir la Voix documente avec intelligence l’un des volets les plus sensibles de notre vivre-ensemble.

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