#Female Pleasure ★★☆☆

#Female Pleasure brosse cinq portraits de femmes.
Deborah Feldman a dénoncé l’éducation ultra-orthodoxe qu’elle a reçue dans la communauté juive hassidique de Brooklyn.
Vithika Yadav a créé l’ONG Love Matters qui rend compte des violences sexuelles dont les femmes sont victimes en Inde et promeut des relations entre les sexes plus consensuelles.
Née en Somalie, aujourd’hui installée en Angleterre, Leyla Hussein mène campagne contre les mutilations génitales féminines.
Rokudenashiko est une artiste plasticienne japonaise dont le travail vise à casser le tabou de la représentation du sexe féminin. On la suit durant le procès qui lui est intenté pour obscénité.
Doris Wagner est une ex-moniale allemande qui a quitté les ordres après avoir été violée par son supérieur.

On se tromperait en allant voir #Female Pleasure pour percer – enfin – les mystères de l’orgasme féminin [Laissant entendre que ce film s’adresse aux hommes, la phrase que je viens d’écrire est scandaleusement genrée, me fait remarquer une femme qui m’est proche, qui dénonce pour faire bonne mesure l’emploi du verbe « percer » lequel fait peser le soupçon d’un fantasme de viol]. Il s’agit en revanche, à travers ces cinq portraits de femme, de faire un tour du monde du féminisme et de ses combats.

La caméra de la Suissesse Barbara Muller est bien sage qui filme tour à tour, par courtes séquences de cinq minutes, chacune de ces quadragénaires. Son documentaire montre cinq combats menés par cinq femmes de cultures et d’origines différentes. Elles se battent toutes à leur façon contre la religion, donnant à #Female Pleasure un parfum nettement anti-clérical. On pourrait le critiquer en contestant que le féminisme se réduise à ce seul combat. On pourra au contraire invoquer que, quelle que soit la latitude, il n’y a guère de religions qui ne reproduisent les schémas patriarcaux et n’infériorisent les femmes.

Sans doute les cinq combats ainsi décrits ne sont-ils pas sans lien. Chacune des héroïnes se bat pour la cause des femmes. Il existe clairement, pour utiliser une expression à la mode, une « convergence des luttes ». Mais le documentaire trop kaléidoscopique nous frustre d’une approche plus synthétique.

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Le Fils ★☆☆☆

Dima, le cousin du réalisateur, est mort le 23 mai 2013. Il avait vingt-et-un ans à peine. Il était soldat chez les Spetsnaz, les unités spéciales russes. Il a été tué d’une balle dans la tête lors d’une opération au Daghestan.
Sur les pas de son cousin, Alexander Abaturov, un jeune réalisateur russe formé en France à l’école documentaire de Lussas, filme la formation des Spetsnaz, la discipline de fer à laquelle ils sont soumis, les épreuves qu’ils doivent subir avant de pouvoir coiffer le fameux béret rouge.

Le Fils creuse deux sillons. D’une part, il raconte le vide que laisse dans la vie d’une père et d’une mère la mort brutale d’un fils. On aurait pu imaginer une enquête policière pour reconstituer les conditions exactes de cette mort. On aurait pu imaginer une succession de témoignages face caméra de proches revenant sur les épisodes de la vie du défunt. Mais ce n’est pas le cas. Le documentaire préfère suivre les parents dans leur lent travail de deuil. On les voit présider, la larme à l’œil, un banquet du souvenir, puis inaugurer une statue qui viendra décorer la tombe de leur fils.

D’autre part, Alexander Abaturov filme la formation des Spetsnaz. On ne comprend pas vraiment son point de vue. S’agit-il de dénoncer la brutalité qui règne dans les rangs de l’armée ou le patriotisme qui anime les soldats ? S’agit-il au contraire de glorifier la force et la discipline ? Le propos n’est pas clair. Et Le Fils est trop court – il dure une heure et onze minutes seulement – pour nous apprendre quoi que ce soit sur l’origine sociologique des jeunes militaires, leur motivation idéologique, le contenu pratique et théorique de leur formation ou leur affectation ultérieure.

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Rocketman ★☆☆☆

Elton John, né Reginald Kenneth Dwight en 1947 dans une petite ville du Middlesex, fils unique de Stanley et Sheila Dwight. Sa vie. Son œuvre.

La mode est aux biopics musicaux. L’an passé, Bohemian Rhapsody et A Star is Born ont rencontré un succès étourdissant, tant critique que public : des millions d’entrées, une pluie de récompenses aux Oscars. Sans parler du succès antérieur rencontré en France par les biopics consacré à Edith Piaf, à Dalida ou à Claude François.
La tentation est grande de s’inscrire dans cette veine et de raconter la vie de toutes les gloires, présentes et passées, de la variété contemporaine.

Ce serait pourtant faire un mauvais procès d’adresser le reproche de l’opportunisme à cette biographie d’Elton John dont le projet est ancien. Il remonte au début des années 2000 et a mis beaucoup de temps à se concrétiser à cause des hésitations sur le choix de l’acteur vedette. Le nom de Justin Timberlake avait d’abord circulé. Puis celui de Tom Hardy. C’est finalement Taron Egerton, qui s’était fait connaître pour son rôle dans la franchise Kingsman, qui décroche le pompon – et les lunettes. Il paie de sa personne et de sa voix ; il en sera peut-être récompensé aux prochains Oscars.

C’est hélas le seul atout de Rocketman qui se contente d’enfoncer des portes ouvertes. Sur le fond, on nous sert comme d’habitude la valse à quatre temps : 1. les origines modestes 2. l’ascension et la gloire 3. la chute par la faute de la drogue et d’un manager véreux 4. la rédemption (Elton vire son manager, arrête la drogue et découvre enfin le grand Amour).

Sur la forme, Rocketman ressemble plus à une comédie musicale façon Broadway qu’à un film. Il s’agit de mettre en valeur chacun des grands tubes d’Elton dont la genèse géniale est fantasmée. On se croirait à Broadway pas au cinéma. On le voit hésiter sur les premières mesures de Your Song dans la salle à manger de la maison de ses parents, plaquer les accords de Crocodile Rock au club Troubadour à Los Angeles, jouer en duo Don’t Go Breaking My Heart. Rien ne manque, si ce n’est les funérailles de Lady Di au son de Candle in the Wind et un peu d’authenticité.

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Les plus belles années d’une vie ★★☆☆

Les plus belles années d’une vie est la suite de Un homme et une femme, sorti en 1966, qui valut au jeune Claude Lelouch, âgé de vingt-huit ans à peine la Palme d’or et l’Oscar du meilleur film étranger.
Chabadabada. Sa musique est mondialement célèbre. La citer suffira à vous la mettre dans la tête pour le reste de la journée. Bien que médiocrement doué pour le chant, je l’ai entonné devant un président de la République africain pour lui expliquer le principe de parité qui gouverne depuis 2000 les scrutins de liste en France.

Sans évoquer Un homme et une femme  : Vingt ans déjà, la suite calamiteuse sortie en 1986, on retrouve donc Jean-Louis Duroc (Jean-Louis Trintignant) et Anne Gauthier (Anouk Aimée), le coureur automobile et la scripte, que la perte d’un être aimé avait réunis sur la plage de Deauville. Ils ont bien vieilli. Elle mieux que lui, témoignage probant de l’inégalité des sexes face à la mort, même si Anouk Aimée est de deux ans plus jeune que Jean-Louis Trintignant.

Plus de cinquante ans ont passé. Jean-Louis Duroc a été placé par son fils (on retrouve Antoine Sire, le gamin de Un homme et une femme, qui voulait devenir pompier et qui, en tous cas, a bien fait de ne pas devenir acteur) dans une luxueuse maison de retraite dont la directrice (Marianne Denicourt) est aussi charmante qu’attentionnée. Il a perdu l’usage de ses jambes. La mémoire le quitte.
Anne Gauthier vient lui rendre visite. Duroc ne la reconnaît pas – ou feint de ne pas la reconnaître – et lui parle d’elle qu’il a passionnément aimée. Les deux vieillards rêvent de s’évader dans la 2CV d’Anne une dernière fois à Deauville.

Je nourris depuis toujours une indulgence coupable pour le cinéma de Lelouch. Je dois être la seule personne à avoir écrit du bien de son dernier film Chacun sa vie sorti il y a deux ans. En revanche je reconnais avoir été moins indulgent avec l’équipée indienne de Un + Une.
Les plus belles années d’une vie, dont on peut craindre – ou espérer – qu’il soit le dernier film de Lelouch qui soufflera en octobre ses quatre-vingt-deux bougies, est moins bon que celui-ci mais meilleur que celui-là. Paresseusement, son scénario se contente de mettre face à face deux monstres sacrés : Anouk Aimée, toujours aussi follement séduisante, et Jean-Louis Trintignant, l’œil toujours canaille et la voix toujours aussi envoutante. Coup de chance ! La magie fonctionne et on se laisse émouvoir à leurs retrouvailles.
Réussir à nous passionner pour la discussion de deux petits vieux dans le jardin d’un EHPAD est la preuve définitive du génie de Claude Lelouch.

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Sibyl ★☆☆☆

Vouloir réaliser un film qui soit à la fois une mise en abyme et un jeu de rôles est pour le moins ambitieux. Le choix du titre avec le symbolisme qu’il véhicule ne l’est pas moins. La Sibylle de l’Antiquité prédisait l’avenir à travers des oracles difficiles à décrypter.

Quel est le sujet du nouveau film de Justine Triet?
Sibyl (Virginie Efira) est une psychanalyste qui décide d’abandonner sa clientèle pour (re)devenir romancière. La première scène dans un restaurant japonais où un éditeur lui dresse le portrait caricatural du monde de l’édition laisse augurer d’une comédie réjouissante qui louche du côté de Victoria, le précédent film de Justine Triet où la même Virginie Efira tenait déjà le rôle titre.

Mais Sibyl n’a pas hélas la légèreté de Victoria. Son héroïne est tout aussi paumée ; mais l’égarement de la psychanalyste que joue Virginie Efira dans Sybil n’a pas la drôlerie de celui de l’avocate qu’elle campait dans Victoria.

Sibyl n’a pas de véritable projet rédactionnel. Elle a beau vapoter, l’inspiration lui fait défaut. L’appel téléphonique de Margot (Adèle Exarchopoulos), une jeune actrice en détresse, va la sauver de la page blanche. Margot est enceinte d’Igor (Gaspard Ulliel), l’acteur principal du film sur lequel elle vient d’être engagée dont la réalisatrice, Mika (Sandra Hüller), se trouve être la compagne d’Igor. Vous me suivez ?

Margot est désemparée : annoncera-t-elle ou pas la nouvelle de sa grossesse au père de son enfant ? avortera-t-elle ou pas ? Sa carrière est en jeu car ce tournage est la chance de sa vie.

En violation de toutes les règles déontologiques qui régissent sa profession, Sibyl se nourrit de la crise existentielle de Margot. Le verbatim de ses séances avec Margot, qu’elle enregistre en cachette, devient la substance de son livre. Ce pillage intime va ramener l’ex-psychanalyste à ses angoisses et à ses failles personnelles (rupture avec son grand amour interprété par Niels Schneider, compagnon à la ville de Virginie Efira, décès/suicide de sa mère, maternité chaotique, alcoolisme…) C’est une descente aux Enfers qui pourrait basculer vers un compliqué mais passionnant thriller psychologique.

Le scénario prend une autre direction et nous transporte à Stromboli. Les plus beaux plans du film, sponsorisés par son Office du tourisme, donnent l’irrépressible envie d’y passer ses prochaines vacances. C’est là où se tourne le fameux film où jouent Margot et Igor sous l’œil de plus en plus excédé de Mika.
La production a engagé Sibyl comme médiatrice pour pouvoir gérer les acteurs principaux qui ne s’adressent plus la parole. De conseillère, elle se retrouve même à donner la réplique à Margot puis à diriger une scène d’amour torride sur le pont d’un bateau parce que Mika vient de se jeter à l’eau. Contre toute logique, Sibyl finit même dans les bras d’Igor.

On n’a guère avancé et on continue à se poser la même question : quel est le sujet de ce film qui n’épargne personne, ni Sibyl qui abandonne certains de ses patients et en vampirise d’autres, ni Margot qui confond réalité et fiction et accumule les caprices, ni Mika qui abandonne le tournage sur un coup de déprime ?
Alors que veut elle nous dire ? On n’en saura rien. Sibyl restera sibyllin.

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Le Jeune Ahmed ★★★☆

Ahmed a treize ans. Sous l’influence de l’imam du quartier, qui assume le rôle de père de substitution, Ahmed s’est progressivement radicalisé. Il respecte les prescriptions de sa foi : il fait ses ablutions avec un soin scrupuleux, prie cinq fois par jour aux horaires prescrits, apprend les sourates du Coran dans la langue du prophète, refuse de serrer la main impures de Madame Inès (Myriem Akheddiou), l’éducatrice qui le suit depuis l’enfance. Ahmed a un rêve : suivre le chemin de son cousin, qui est allé mourir au djihad.
Une tentative de meurtre – dont on ne dira rien – le conduit en centre fermé. Ahmed y est pris en main par des éducateurs compréhensifs. Abandonnera-t-il son projet mortifère ?

La radicalisation est décidément un sujet à la mode. C’était le thème principal des Exfiltrés sorti le 6 mars et de L’Adieu à la nuit, sur les écrans depuis le 24 avril. Mais cette fois-ci ce sont les frères Dardenne qui en parlent. Et on ne joue plus dans la même division.

Les frères belges comptent en effet parmi les plus grands réalisateurs contemporains. Chacun de leurs films est sélectionné au Festival de Cannes – Le Jeune Ahmed y a obtenu hier soir le prix mérité de la mise en scène. Tous font l’événement – même si l’honnêteté oblige à reconnaître que les deux derniers sont un chouïa moins bons que les précédents. Ils font partie, avec Haneke, Loach et Kusturica, du club ultra-fermé des réalisateurs ayant décroché deux fois la Palme d’or : en 1999 avec Rosetta et en 2005 avec L’Enfant. Le Gamin au vélo se classe au premier rang de mon Top 10 2011.

Les recettes de cette réussite se retrouvent dans leur neuvième long métrage. Des films brefs sans une once de gras (Le Jeune Ahmed dure 1h24, Le Gamin au vélo durait 1h27, Rosetta 1h30). Des scénarios au cordeau, où chaque élément trouve parfaitement sa place sans pour autant verser dans le minimalisme. Des plans séquence qui ne quittent pas d’un pas leur héros souvent filmé de dos, en mouvement (c’était déjà la marque de fabrique de Rosetta) et qui ne renoncent jamais à un sens maîtrisé du cadrage. Des histoires simples, naturalistes, qui ont pour cadre la Wallonie des réalisateurs et pour héros des gens de peu aux prises avec une vie difficile : la jeune Rosetta qui se bat contre la misère, Lorna, la prostituée albanaise, Cyril, le « gamin au vélo », bouillonnant de colère, Sandra, l’héroïne de Deux jours et une nuit, qui doit convaincre ses collègues d’un geste de solidarité… Et surtout, une profonde humanité. C’est le mot qui revient le plus souvent quand on parle du cinéma des frères Dardenne. La corde est pourtant raide sur laquelle leurs films parviennent miraculeusement à se tenir, qui ne versent ni dans le sentimentalisme ni dans la complaisance.

Ce tombereau d’éloges déversé pourquoi ne pas mettre le maximum d’étoiles au Jeune Ahmed ? À cause du choix de son héros. La faute n’incombe pas tant au jeune Idir Ben Addi mais au casting qui aurait dû, selon moi, lui préférer un acteur plus âgé. Le jeune Ahmed est trop… jeune. Il a encore les traits poupins de l’enfance, la maladresse de ses gestes. On ne l’imagine pas en dangereux terroriste sur la voie du djihad. On ne l’imagine pas non plus s’éveiller aux élans de l’amour au contact de la jolie Louise (Victoria Bluck). Aurait-il eu deux ans de plus, le héros aurait été plus crédible.

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Château Pékin ★☆☆☆

Quand la Chine s’éveillera… elle boira du vin et en produira. À travers trois personnages – un jeune sommelier hongkongais venu faire les vendanges en Bourgogne, une femme d’affaires chinoise enrichie dans le commerce du thé et du tabac désirant créer un vignoble dans le Yunnan, un œnologue bordelais expatrié en Chine où il conseille des exploitants viticoles – Château Pékin documente une lente révolution : l’acculturation de la vigne en Chine et la conversion des Chinois au vin en attendant demain peut-être la conquête du monde par le vin chinois.

Boris Petric est anthropologue. Il est spécialiste des mutations sociales dans l’espace post-soviétique. J’avais lu et aimé l’ouvrage qu’il avait consacré en 2013 au Kirghizstan cocassement intitulé On a mangé nos moutons. J’étais très intéressé par ses travaux au Centre Norbert Elias, une unité mixte de recherches du CNRS et de l’EHESS, où il a créé La Fabrique des écritures, un lieu de création dédié aux nouvelles formes de narration en sciences sociales : documentaires, bandes dessinées, muséographiques…

Bref, Château Pékin m’intéressait doublement. Par son sujet. Et par la façon de le présenter. Je suis hélas resté sur ma faim.

Château Pékin n’est guère original sur la forme. C’est un documentaire d’une heure au format bâtard (trop long pour la télévision, trop court pour le cinéma) qui se borne à suivre ses trois protagonistes. Il contient certes quelques plans impressionnants – ces châteaux bordelais reconstitués de toute pièce dans le Shandong – ou cocasses – cette traductrice chinoise à la peine pour traduire la blague pas drôle d’un viticulteur bourguignon. Mais rien qui ne se distingue du tout-venant télévisuel et qui, surtout, ne laisse deviner la démarche entreprise à La Fabrique des écritures.

Sur le fond, on ressort frustré de ce documentaire trop court. On n’apprend rien sur la culture du vin en Chine, sur les obstacles techniques et culturels auxquels elle se heurte (les sols chinois sont-ils propices à la viticulture ? les techniques viticoles utilisées en France sont-elles transposables à l’identique en Chine ? les consommateurs chinois sont-ils enclins à boire du vin ?), sur ses éventuelles ambitions internationales. C’est en allant fureter sur Internet que j’ai découvert que la structure du repas chinois, avec sa multitude de petits plats servis au centre de la table dans lesquels chaque convive picore, n’était guère propice à la consommation du vin qui s’accommode mieux d’un service à l’assiette. Une information, parmi d’autres, qu’on aurait aimé trouver dans Château Pékin.

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Je vois rouge ★★★☆

Bojina Panayotova est née en Bulgarie. Ses parents ont émigré en France à la chute du Mur alors qu’elle avait huit ans seulement. Elle y a étudié la philosophie à l’École normale supérieure et le cinéma à la Femis. Elle vit aujourd’hui à cheval entre ces deux pays.
Dans Je vois rouge, Bojina Panayotova enquête sur ses parents, rejetons de la nomenklatura bulgare, qu’elle suspecte d’avoir collaboré, sciemment ou pas, avec la police secrète.

Je vois rouge se présente comme un documentaire politique qui prend pour prétexte l’ouverture des archives et la recherche d’un lourd secret de famille pour raconter l’histoire de la Bulgarie contemporaine et de son passé qui ne passe pas. Mais il ne se résume pas à cette seule dimension-là. Car si ce documentaire se déroule en Bulgarie et lève le voile sur les techniques de recrutement – assez rudimentaires – de la police secrète et les accommodements inévitables de la population pour améliorer un quotidien bien austère, l’essentiel n’est pas là.

Le vrai sujet de Je vois rouge est ailleurs. Il interroge l’éthique du filmeur. Bojina a-t-elle le droit de demander des comptes à ses parents ? A-t-elle le droit d’en faire un film ? Son comportement ne reproduit-il pas celui même des communistes qui niaient le droit à la vie privée ?

Utilisant toutes sortes de matériaux (photos de famille, discussions sur Skype filmées en split screen, images volées…), Je vois rouge a pour fil directeur les démarches entreprises par la réalisatrice aux archives bulgares pour y mettre la main sur le dossier de ses parents, parfois avec leur accord, parfois à leur insu. Mais, son intérêt provient moins des découvertes qu’elle y fera – au demeurant bien anodines – que de la confrontation avec ses parents aujourd’hui séparés. Son père, qu’elle ne voit jamais sinon par Skype, s’énerve vite de l’entêtement de sa fille. Sa mère est plus aidante et accepte de déterrer avec elle son passé.

Dans sa quête, Bojina Panayotova, qui n’hésite pas à se mettre en scène, est tour à tour désarmante et horripilante. On partage sa curiosité. On est gêné par son entêtement. Mais, dans tous les cas, on est touché par sa démarche.

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Gloria Bell ★★★☆

Gloria Bell (Julianne Moore) a la cinquantaine bien entamée. Divorcée depuis douze ans, elle vit seule dans une copropriété bruyante. Ses enfants sont grands : son fils (Michael Cera) vient d’avoir un bébé, sa fille (Caren Pistorius) prof de yoga en croque pour un surfeur suédois.
Dans le dancing pour célibataires qu’elle fréquente régulièrement, Gloria rencontre Arnold (John Turturro), un homme divorcé et aimant. Avec lui s’ébauche une belle histoire.

Il y a cinq ans, le réalisateur chilien Sebastian Leilo avait tourné Gloria. Le film avait valu à son actrice principale Paulina Garcia l’Ours d’argent de la meilleure actrice. Julianne Moore le visionna et proposa à son réalisateur d’en produire le remake, le temps pour lui de boucler les deux qu’il avait en chantier, Une femme fantastique (Oscar 2018 du meilleur film étranger) et Désobéissance.

On peut légitimement s’interroger sur l’utilité des remakes. Pourquoi assaisonner à la sauce hollywoodienne une œuvre chilienne ou moldave déjà parfaitement réussie ? N’est ce pas encourager le public américain dans son nombrilisme et son manque de curiosité ? En quoi le remake ajoutera-t-il au film qu’il recopie ? La liste des films français populaires ayant fait l’objet de remakes américains est aussi longue que calamiteuse : Le Dîner de cons, Taxi, Nikita, Le Grand Chemin, Trois hommes et un couffin, Les Visiteurs, La Cage aux folles

Dans cette mesure, le remake de Gloria ne m’était pas spontanément sympathique. Mais c’était oublier le talent de Julianne Moore. La star hollywoodienne, bientôt sexagénaire, est d’une justesse absolue dans un rôle qui ne verse ni dans l’auto-glorification ni dans le misérabilisme. Gloria Bell est une femme de cinquante ans qui ne veut pas renoncer au bonheur. C’est une employée modèle dans la société d’assurances qui l’emploie, aussi dévouée à ses clients qu’à ses collègues. C’est une mère parfaite toujours prête à servir de baby sitter pour son petit-fils ou à prodiguer des conseils à sa fille. C’est une femme aimante à qui pèse la solitude et qui aimerait désespérément vivre une dernière histoire d’amour.

Outre l’énergie contagieuse de son actrice, Gloria Bell a deux autres atouts. Le premier est son scénario qui loin de nous entraîner sur une voie toute tracée nous surprend par son épilogue poignant. Le second est sa B.O. qui réjouira tous les nostalgiques des années disco : Bonnie Tyler, Olivia Newton-John, Paul McCartney et bien sûr la chanson titre de Laura Branigan.

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Les Crevettes pailletées ★★☆☆

Suite aux propos homophobes qu’il a tenus après une défaite, Mathias Le Goff (Nicolas Gob, vu à la télévision dans Un village français et L’Art du crime), vice-champion du monde de natation, est condamné par sa fédération à coacher pendant trois mois une équipe de water-polo gay « Les Crevettes pailletées » en vue des Gay Games de Split.
Le premier contact est rude avec Jean, son capitaine (Alban Lenoir auquel je trouve une troublante ressemblance avec… Édouard Philippe). L’équipe joyeusement hétérogène est plus motivée par faire la fête qu’à se préparer sérieusement. Mais, le temps aidant, dépassant ses préjugés, Mathias va faire cause commune avec ses compagnons de route.

Il y a mille et une raisons d’assassiner Les Crevettes pailletées.
La première est de dénoncer un remake de The Full Monty et du Grand Bain, construit sur le même squelette : un film choral sur une fraternité masculine réunis dans une surprenante équipe (des Chippendales, un ballet de natation synchronisée, une équipe de water polo…). La formule a trop servi. Et on redoute ses prochaines déclinaisons : des féministes qui frappent à la porte de la fédération de lutte gréco-romaine ? des jeunes de banlieue passionnés de bridge ?
La deuxième est de critiquer le simplisme du message. Il s’agit, on l’aura compris, de dénoncer l’homophobie par le rire. Cet hymne à la tolérance et à la différence est loin d’être scandaleux. Au contraire, il devient d’un étonnant et paradoxal conformisme. C’est le comble : Les Crevettes pailletées a des airs de Priscilla, folle du désert politiquement correct.

Mais, foin de ces raisonnements trop subtils. Malgré sa bienséance, ses avalanches de clichés, ses plaisanteries parfois bien lourdes, son tire-larmisme indécent dans sa conclusion. Les Crevettes pailletées a deux qualités définitives. Il touche et fait rire. Que demander de plus ?

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