Hamnet ★★★☆

Dans un petit village du centre de l’Angleterre, entouré d’une épaisse forêt, le fils d’un gantier endetté (Paul Mescal) se lie avec Agnes (Jessie Buckley) la fille des propriétaires aux garçons desquels il donne des cours de latin. Contre l’avis de leurs parents respectifs, le couple se marie. Il a bientôt trois enfants : une fille aînée, Susanna, et deux jumeaux, Judith et Hamnet.

Hamnet, c’est d’abord un roman à succès de Maggie O’Farrell, publié en 2020. L’écrivaine nord-irlandaise y avance une proposition qui a fait frémir d’effroi les plus éminents bardolâtres : le grand Will aurait puisé l’inspiration de Hamlet en 1603 dans le chagrin causé par la mort de son fils, dont on sait simplement qu’il se prénommait Hamnet (un boulanger, ami du couple, portait le même prénom) et qu’il est mort à onze ans en 1596 peut-être de la peste bubonique.

Le roman a inspiré Chloé Zhao qui a co-écrit avec Maggie O’Farrell le scénario de son adaptation. La réalisatrice chinoise, révélée par The Rider en 2017, a atteint la célébrité avec Nomadland, meilleur film et meilleure réalisation aux Oscars 2021. Golden Globe du meilleur film dramatique et de la meilleure actrice, Hamnet est nommé huit fois aux Oscars.

Autant dire que sa sortie en France était attendue avec impatience et que je me suis glissé avec délice hier soir  dans l’immense salle 1 de l’UGC Ciné Cité des Halles, remplie à craquer d’un public étonnamment juvénile et où j’ai eu le plaisir de retrouver par hasard mon fils aîné (comment ne pas se féliciter, en ces temps où il est de bon goût de se plaindre de tout, de l’engouement auprès du jeune public d’un film en costumes sur la genèse d’une pièce de théâtre vieille de cinq siècles ?).

Hélas, pendant une bonne partie du film, c’est la déception qui l’a emporté. Certes, les images de la campagne anglaise et de ses sombres sous-bois sont magnifiques. Certes, la musique de Max Richter, qu’on a déjà pourtant si souvent entendue (The Last of Us, Miss Sloane, Ad Astra, Bridgerton, The Crown, Black Mirror, Peaky Blinders, The Leftovers…) est envoûtante. Certes le jeu enflammé de Jesse Buckley en sorcière chthonienne mérite la pluie de récompenses qui s’abat sur elle. Certes enfin, l’agonie du fils d’Agnes a de quoi arracher des sanglots aux âmes les moins sensibles. Mais, à mon goût, cette histoire, aussi dramatique soit-elle, n’avait rien d’exceptionnel. Ma critique était presque déjà rédigée : j’allais bille en tête pourfendre du « sous-Malick » (référence au grand réalisateur américain qui aime bien, lui aussi, caresser de sa caméra les épis de blé en friche) et pouvoir m’enorgueillir de ne pas suivre le flot bêlant des admirateurs transis de ce film passable.

Oui… mais….

… c’est là que commence la dernière demi-heure. Elle se déroule à Londres, loin de Stratford-upon-Avon où jusque là nous étions cantonnés. À Londres où William Shakespeare – dont le patronyme est prononcé pour la première fois par son beau-frère à ce moment-là du film – est parti se noyer dans le travail, oublier son chagrin et écrire l’œuvre dramatique la plus riche, la plus féconde, la plus puissante jamais conçue. À Londres où vient pour la première fois Agnes, intriguée par la pièce qui va s’y donner, qu’a écrite son mari et qui porte le prénom de son fils si douloureusement arraché à sa chair.

On connaît tous Hamlet et son intrigue. Et on sait, comme Agnes lorsqu’elle en découvre les premières scènes, qu’elle n’a rien à voir avec la mort d’un gamin fauché à onze ans par la peste bubonique. Pourtant, sous les yeux ébaubis d’Agnes, des correspondances se tissent entre sa propre histoire et ce roi danois empoisonné par l’amant de sa femme. Agnes comprend, et nous avec elle, que l’indifférence apparente de William, son éloignement cachaient en fait un insondable chagrin qu’il a combattu en accouchant d’une oeuvre cathartique.

Un film qui me semblait jusqu’alors banal, noyé dans une esthétique envahissante, lesté de sentiments trop lourds à porter, m’est alors apparu pour ce qu’il est : une réflexion d’une rare profondeur sur le couple, la p/maternité, la mort, le deuil, la filiation et la création artistique.

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Les Lumières de New York ★★☆☆

Voilà plusieurs années que Lu (Chang Chen, acteur fétiche de Wong Kar Wai) vit à New York. il est livreur de plats à domicile, soumis à des cadences d’enfer pour satisfaire son patron et ses clients. Sa femme et sa fille s’apprêtent enfin à le rejoindre après plusieurs années de séparation.
C’est hélas précisément le moment où les coups du sort s’abattent sur Lu. Son vélo lui est volé. Les clés de l’appartement dans lequel il s’apprête à emménager lui sont reprises car la caution et le loyer qu’il vient de régler ont été détournés.

Les Lumières de New York – dont le titre original, Lucky Lu, est autrement plus subtil – a pour héros un travailleur chinois immigré à New York, loin de sa famille, soumis à des conditions de vie harassantes qu’un moindre grain de sable suffit à faire dérailler. Il rappelle d’autres figures cinématographiques fameuses : les héros du Voleur de Bicyclette et de L’Histoire de Souleymane. La concurrence est rude face à des chefs d’œuvre aussi marquants et aussi admirés. Elle condamne par avance ce petit film, œuvre d’un réalisateur canadien d’origine chinoise dont c’est le premier long métrage.

On se souvient de la clé de la réussite de L’Histoire de Souleymane : une course contre la montre haletante filmée caméra à l’épaule, au plus près de Souleymane, pendant la journée qui précède son audition à l’Ofpra où il espère décrocher un titre de réfugié.

On pourrait croire, à voir sa première partie, que Les Lumières de New York va suivre la même recette et raconter comment Lu s’organise pour accueillir sa femme et sa fille, dont l’arrivée est imminente, en récupérant son vélo et/ou son appartement. Mais le scénario prend une autre voie. Au risque de trop en révéler, on peut dire que la famille de Lu arrive au mitan du film.
Autre différence de taille avec L’Histoire de Souleymane : la caméra est immobile et filme Lu en plan large alors que celle du film de Boris Lojkine collait à son héros et nous faisait partager son anxiété grandissante. Le rythme du film s’en ressent. Sa fin peut désorienter. Elle m’a laissé sur ma faim (!) ; mais à la réflexion je la trouve très belle.

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Le Retour du projectionniste ★★☆☆

Le Retour du projectionniste se déroule dans les monts Talych, au sud de l’Azerbaïdjan, près de la frontière iranienne. Samid, un sexagénaire dévasté par la mort accidentelle de son fils deux ans plus tôt, s’est mis en tête de restaurer un antique projecteur soviétique et de diffuser des vieux films dans la salle des fêtes du village, comme au temps jadis. Il s’adjoint Ayaz, un jeune étudiant passionné de cinéma, qui bricole des films d’animation à la Gondry avec son téléphone portable.

La nostalgie des salles de cinéma d’antan, le désarroi devant leur fermeture est un sujet qui a inspiré beaucoup d’œuvres de fiction ou de documentaires. On pense bien sûr à Cinema Paradiso, que j’avais vu en projection officielle à Cannes en 1989 (il faut bien frimer de temps en temps) ou à Splendor d’Ettore Scola, contemporain du film de Giuseppe Tornatore, dont il reproduisait la même recette avec beaucoup moins de talent. Sortis en 2019, l’excellent Kabullywood racontait les tentatives de quatre jeunes cinéphiles de rouvrir un cinéma dans la capitale afghane et Talking about Trees mettait en scène quatre vieux cinéphiles soudanais projetant des films à travers le pays.

Le Retour du projectionniste reprend cette recette bien connue. Il le fait dans un cadre bien particulier et rarement filmé : l’Azerbaïdjan, qui n’est guère connu pour sa production cinématographique. Il en filme les collines, les montagnes et la capitale au modernisme anachronique dont on découvre la skyline – occasion pour moi de saluer notre courageuse ambassadrice à Bakou qui ne doit pas y avoir la vie facile. S’agit-il d’un documentaire ? d’une fiction ? Le doute est permis et il est stimulant.

Le Retour du projectionniste est un film modeste. C’est ce qui en fait le prix. C’est aussi ce qui en pose les limites. Ses rebondissements et sa conclusion sont sans surprises. On savait déjà, en le commençant, comment il se terminerait. Il a l’élégance de ne durer qu’une heure vingt à peine.

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Amour apocalypse ★★☆☆

Adam (Patrick Hivon, acteur fétiche de Mona Chokri avec qui il a notamment tourné Babysitter et La Femme de mon frère) a quarante cinq ans. Eco-anxieux, il mène une vie d’un insondable ennui dans une petite ville québécoise coincé entre son vieux père et son meilleur ami en surpoids. Il est le propriétaire d’un chenil où il emploie une assistante rebelle à la hiérarchie et saute-au-paf. Pour soigner sa dépression, Adam s’achète une lampe bronzante. En appelant la helpline, il tombe sur Tina (PIper Perabo), une téléopératrice particulièrement aidante.

Amour apocalypse nous vient du Québec. Ses dialogues, leur vocabulaire savoureux et l’accent des acteurs, qui se comprennent d’autant mieux qu’ils sont sous-titrés, constituent déjà a priori un atout solide. Mais ce n’est pas le seul.

Amour Apocalypse traite sur le mode de la comédie de la fin du monde et de la peur qu’elle inspire. Life of Chuck l’an dernier ou Melancholia en 2011, peut-être l’un des plus beaux films que j’aie jamais vus, en avait déjà traité sur des modes radicalement différents. L’éco-anxiété est un sujet d’actualité. Elle concerne, dit-on, une part inquiétante des jeunes. Greta Thunberg est leur gourou. Elle repose hélas sur des faits bien réels : le dérèglement climatique que quelques fous s’entêtent à nier, en dépit des données objectives de la science. Elle prospère, comme dans le personnage d’Adam, sur un vieux fond dépressif.

Mais Amour Apocalypse n’a pas le culot d’aller jusqu’au bout de sa loufoquerie. Même si la situation est rocambolesque – sous une tempête de fin du monde, Adam roule jusqu’en Ontario pour sauver Tina de l’apocalypse – le film emprunte les chemins balisés de la RomCom et nous offre le récit cousu de fil blanc d’un coup de foudre entravé et de son prévisible dénouement.

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Sans pitié ★☆☆☆

Deux jeunes frères, Ryan et Dario, sont élevés par leur mère dans un camp de forains. Dario est kidnappé. Il disparaît pendant quelques jours.
Vingt ans passent. Dario (Adam Bessa héros taiseux des Fantômes), dont on comprend qu’il s’est exilé au Canada, revient enterrer sa mère. Ryan n’a jamais quitté le camp de forains et vit désormais de petits trafics. Dario reconnaît l’un de ses agresseurs. L’heure de la vengeance a-t-elle sonné ?

Mes deux fils sont allés voir Sans pitié avant moi. Ils ne l’ont pas aimé. J’ai voulu me faire ma propre opinion. Aurais-je mieux fait de les écouter ?
Tout n’est pas à jeter dans ce premier film. Il vaut par son cadre : un non-lieu coincé entre une autoroute et un pont de chemin de fer qui enjambe la Meuse entre Liège et Maastricht. Il vaut aussi par son ambiance poisseuse qui rappelle James Gray et ses traumas familiaux jamais refermés.

Mais son intrigue passablement alambiquée – je ne suis pas sûr d’avoir compris qui est qui – ne vaut pas tripette et condamne ce petit film, mal distribué, à tomber rapidement dans l’oubli.

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Tout va bien ★★☆☆

Le documentariste Thomas Ellis est revenu dans sa ville natale et y a filmé entre 2022 et 2024 une poignée de mineurs non accompagnés (MNA) que l’Aide sociale à l’enfance des Bouches-du-Rhône accompagne dans leurs parcours d’intégration. Il s’est attaché à cinq d’entre eux : Aminata, une jeune Guinéenne qui a fui un mariage arrangé et qui commence des études d’aide soignante, Abdoulaye et Tidiane, deux frères sénégalais, Khalil, un Algérien dont la piètre maîtrise du français complique l’intégration, Junior, un Sénégalais qui rêve de devenir star de foot mais qui doit revoir ses ambitions à la baisse.

Le documentaire commence par un long plan muet et aquatique à la signification confuse. On imagine, sans en être certain, qu’il s’agit d’images de noyades auxquelles ces immigrés ont peut-être survécu en traversant la Méditerranée. On n’y reviendra pas, le documentaire ayant pris le parti de ne pas interroger ses protagonistes sur la manière dont ils sont arrivés en France.

Le documentaire, comme son titre le claironne, se veut positif. Son titre pourrait être une antiphrase : même si les jeunes assurent au téléphone à leurs parents,  restés au pays, que « tout va bien », leur vie en France n’est pas facile. Mais le message du film se veut optimiste. Comme Thomas Ellis l’a raconté lors des dizaines d’avant-premières organisées partout en France l’automne dernier, ciblant les collèges et les lycées, il a voulu se focaliser sur « des parcours d’intégration réussis ».

Faut-il lui en faire le reproche ? Faut-il regretter que, parmi les jeunes que Thomas Ellis a suivis, il ne nous ait pas montré ceux dont l’intégration a échoué, ceux qui ont été renvoyés dans leur pays d’origine, ceux qui ont triché sur leur âge pour obtenir une protection à laquelle ils n’avaient pas droit ?

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Le Mage du Kremlin ★★★☆

Un essayiste américain de passage à Moscou (Jeffrey Wright) est invité dans la luxueuse datcha de Vadim Baranov (Paul Dano) sur lequel il vient de rédiger un article. L’ancien conseiller de Vladimir Poutine lui raconte  la Russie des années 90, la succession de Boris Eltsine et les fondements du nouvel ordre poutinien : la « démocratie souveraine » et la « verticale du pouvoir ».

Le livre de Giuliano da Empoli avait obtenu un tel succès à sa sortie en 2022 que son adaptation à l’écran était inévitable. C’est Olivier Assayas qui s’en est chargé dans une superproduction hollywoodienne dans la veine de ses précédents Carlos et Cuban Network. Le casting est rutilant,  avec un Jude Law décidément bluffant (il était déjà méconnaissable en Henri VIII dans Le Jeu de la reine) et un budget conséquent de 23 millions d’euros, malgré les difficultés qu’a eues semble-t-il la production à le boucler. Revers de la médaille : le film est en anglais alors qu’il aurait été beaucoup plus convaincant en russe.

Je n’avais pas adoré le livre. Je lui reprochais – ce que je reproche d’ailleurs au film – une introduction laborieuse : je ne vois pas ce qu’apporte le fait que l’histoire soit racontée du point de vue d’un journaliste américain. Je lui reprochais également les inutiles digressions sur la vie privée de Baranov et sur le couple qu’il forme avec Ksenia. Je fais d’ailleurs le même reproche au film et au personnage interprété par Alicia Vikander qui s’intègre mal au reste du récit à mon avis.

Pour autant, j’ai été enthousiasmé par le film d’Assayas, par son énergie, par son intelligence. Il restitue parfaitement, je crois, l’ambiance des années 90 de la Russie d’Eltsine, le vent de liberté qui y souffla, le scandaleux enrichissement de quelques oligarques ingénieux et opportunistes et, parallèlement, l’aspiration du plus grand nombre à un retour à l’ordre qu’a parfaitement compris Poutine. C’est cette seconde partie qui constitue la meilleure du film. Dès que Poutine apparaît, le film change de dimension. Jude Law incarne un animal politique redoutable, qui veut laver son pays de l’humiliation subie en 1989 et lui redonner sa puissance, quitte à se faire l’ingénieur du chaos.

Le film dure plus de deux heures trente. C’est une durée bien longue qui risque d’en effrayer plus d’un. Elle ne m’a pas du tout pesé. Et, sans la voix melliflue de Paul Dano qui m’a bien vite porté sur les nerfs, j’en aurais demandé encore.

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Mr. Nobody Against Putin ★★☆☆

Pavel Talankin est un Russe ordinaire. Il travaille dans le lycée d’une petite ville de l’Oural où il a été scolarisé. Chargé de l’animation culturelle et des captations vidéo, il assiste à partir de 2022 à la militarisation de l’éducation. Il s’en émeut, manifeste son désaccord par des actions qui auraient pu le conduire en prison (il décroche le drapeau russe du fronton de l’école, remplace la lettre Z collée aux carreaux par la lettre X de soutien aux réfugiés ukrainiens) et opte finalement pour une autre stratégie. Il fera benoîtement son travail, enregistrera les cérémonies organisées au lycée…. et les montera, avec la complicité d’un producteur danois, dans un film qui témoignera de la dérive totalitaire du régime. La réalisation de ce film aura pour Pavel Talankin un prix : son ostracisme définitif de Russie.

Le cinéma peut changer la vie. Il peut changer la vie de ceux qui le regardent. Mais, plus radicalement encore, il peut changer la vie de ceux qui le fabriquent. Certains films nécessitent pour être réalisés un sacré courage. Celui-ci en fait partie et force, pour ce seul motif, notre admiration et justifie les applaudissements spontanés qui ont fusé après sa dernière image.

Qui parmi nous aurait fait preuve d’un tel courage dans sa situation ? Qui, face à un régime dont il désapprouve les pratiques, aurait préféré à la lâche collaboration, la révolte, le sacrifice et l’exil ? Qui aurait accepté de quitter son pays, sa famille, son travail, sans espoir de retour, et de connaître un exil anonyme dans un pays étranger (Pavel Talankin vit désormais en République tchèque), avec la menace permanente d’une action de représailles sur soi ou sur ses proches ?

Ce documentaire à charge se fonde sur un pari sympathique de modestie et d’humour qui rappelle dans la forme ceux de Michael Moore (que diable est devenu le réalisateur de Fahrenheit 9/11 ?). Pavel Talankin est un « Mr Nobody », un monsieur tout-le-monde, habitant ordinaire d’une ville ordinaire. Il en a conscience, ne se pousse pas du col, ne s’érige pas en héros.

Une fois posé le cadre de son film et en avoir salué le courage indéniable, on est toutefois bien obligé d’en faire une critique cinématographique. Et hélas, il n’y a pas grand-chose à en dire. Car Pavel Talankin n’a pas grand-chose à filmer sinon des scènes répétitives de discours officiels, de défilés au pas de l’oie qui témoignent du bourrage de crâne et de la militarisation de la société russe. Les passages les plus saillants sont ceux où il s’attache à des personnages pour incarner des situations : une lycéenne au sourire triste dont le frère sera tué sur le front ukrainien, un professeur d’histoire à la lippe arrogante qui s’est fait le héraut du poutinisme. C’est la principale limite de ce documentaire que je me sens bien mesquin de ne pas couvrir d’étoiles.

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Furcy, né libre ★★★☆

Le journaliste Mohammed Aïssaoui lui avait consacré un livre en 2010 couronné par le prix Renaudot de l’essai. Abd al Malik, un rappeur passé derrière la caméra, l’adapte dans le second de ses films, après Qu’Allah bénisse la France, sorti en 2015, tiré de son autobiographie dans laquelle il évoquait son intégration et son rapport, modéré et tolérant, à l’Islam.

Les deux films, aussi différents soient-ils, par leur sujet, par leur cadre, par leur forme, défendent les mêmes valeurs : la dignité humaine, la liberté, l’égalité et la fraternité.

Furcy (Makita Samba découvert dans Les Olympiades) est un esclave né en 1786 sur l’Île Bourbon, l’actuelle île de la Réunion. À la mort de sa mère en 1817, il découvre dans ses papiers l’acte d’affranchissement dont elle avait fait l’objet une trentaine d’années plus tôt mais qui n’avait jamais été exécuté. S’estimant libre, Furcy assigne en justice son maître Joseph Lory (Vincent Macaigne haïssable à souhait). Sa requête est rejetée. Le procureur Boucher (Romain Duris, aux antipodes des rôles de jeunots espiègles auxquels il était abonné) prend fait et cause pour Furcy et fait, sans succès, appel, avant d’être lui-même rappelé à l’ordre par sa hiérarchie.

S’ouvre alors la deuxième partie du film qui s’étirera pendant plus d’une vingtaine d’années et verra Furcy vieillir au point de se couvrir de cheveux blancs. Réduit en esclavage, Furcy est envoyé à Maurice où il travaille dans une propriété des Lory. Ses conditions de vie sont épouvantables. Il manque mourir d’épuisement et de privations et est sauvé par un cyclone qui met en faillite l’exploitation. Il devient confiseur et finit même grâce à une erreur d’enregistrement au moment de son arrivée sur l’île par être affranchi par les Britanniques qui gouvernent Maurice. C’est pour lui l’occasion de renouer avec le procureur Boucher qui entretemps a obtenu la cassation de son procès et le rejugement de son affaire devant la cour royale de Paris (dont le président est interprété par François Sureau !)

Le procès se tient à Paris en 1845. C’est la troisième et dernière partie du film. Il s’engage sur des bases juridiques radicalement différentes – ce qui m’aurait interrogé si j’avais mieux maîtrisé le droit civil dont je ne suis pas spécialiste. L’acte d’affranchissement de sa mère, postérieur à la naissance de Furcy n’est plus en cause. C’est sur deux autres arguments que se fondent le requérant et son avocat, Boucher qui a quitté la magistrature. Le premier est l’origine de Madeleine, la mère de Furcy, qui est née à Chandernagor où, invoque maître Boucher, l’esclavage n’a été étendu par aucune loi française, empêchant ainsi que celle-ci soit légalement regardée comme esclave. Le deuxième, qui s’avèrera déterminant, est le séjour de Madeleine en France et l’applicabilité d’un principe posé dès 1315 dans un édit royal selon lequel « le sol de la France affranchit l’esclave qui le touche ». Selon cette branche du raisonnement, à supposer même que Madeleine ait pu être réduite en esclavage à Chandernagor, son séjour en France l’aurait affranchie et par conséquent ses enfants seraient nés libres.

On l’aura compris à la lecture des longs développements qui précèdent : j’ai pris un vrai plaisir à suivre les raisonnements très juridiques de ce film. Au double motif que je connais un peu le droit en général et très mal le droit civil en particulier. Mais les qualités du film ne se réduisent pas à ses subtils raisonnements juridiques. Furcy – dont le sous-titre m’avait semblé pendant sa première partie inexact mais qui s’éclaire dans sa dernière – est un film historique qui dépeint la société coloniale outre-mer, rarement montrée à l’écran – sinon dans Ni chaînes ni maîtres qui se déroule à Maurice – et le racisme assumé qui y prospérait. C’est un film humaniste qui condamne l’esclavage et exalte le combat des esclaves pour la reconnaissance de leur liberté et de leur humanité.

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Pile ou face ★☆☆☆

Rosa (Nadia Teresziewicz), une Française mal mariée à un riche héritier italien, tue son mari et s’enfuit avec Santino (Alessandro Borghi), un séduisant cowboy. La tête de Santino, accusé à tort du crime du mari de Rosa, est mise à prix. Se lance à sa poursuite la troupe américaine du Wild West Show de passage en Italie sous la direction du célèbre Buffalo Bill (John C. Reilly).

Alessio Rigo de Righi et Matteo Zoppis, deux co-réalisateurs américano-italiens, amis d’enfance, venus du documentaire, avaient signé en 2021  La Légende du roi crabe. Leur premier film m’avait laissé sur le bord du chemin. Ils récidivent avec un film en costumes, comme le précédent, qui se déroule dans la dernière décennie du XIXe siècle et qui joue avec les codes du western spaghetti.

Pile ou face est porté par la fougue de sa tête d’affiche. La pétulante Nadia Teresziewicz creuse lentement son sillon, en France et hors de France, aussi à l’aise à manier le pistolet qu’à parler l’italien, l’anglais et le français. Son personnage rappelle ceux de BB ou de Claudia Cardinale dans Les Pétroleuses.

C’est hélas à mes yeux le seul atout de ce film qui, comme La Légende du roi crabe m’a une fois encore perdu en cours de route faute de proposer un point de vue sinon celui désormais trop souvent rabâché de l’émancipation d’une femme du patriarcat qui l’oppresse.

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