Dreams ★★★☆

Au péril de sa vie, Fernando (Isaac Hernandez), un jeune Mexicain, franchit la frontière américaine et rejoint à San Francisco son amante Jennifer (Jessica Chastain). Le couple vivait jusqu’alors sa brûlante liaison à distance : lui à Mexico où il apprend la danse classique, elle à San Francisco où cette richissime héritière dirige avec l’argent de son père une fondation artistique qui a une antenne au Mexique où elle se rend de temps en temps. Mais, contre l’avis de Jennifer, Fernando veut vivre aux Etats-Unis.

Michel Franco est un réalisateur mexicain dont les précédents films m’ont terriblement secoué. Je ne me suis toujours pas remis de l’épilogue de Después de Lucia. On aurait pu croire avec son film précédent, Memory, où jouait déjà Jessica Chastain, qu’il avait atteint une forme d’apaisement. Mais fort heureusement ce n’est pas le cas. Dreams nous secoue tout autant. Il le fait à la façon unique des films de Michel Franco, avec un effet retard qui se manifeste après le film, lorsqu’on y réfléchit et qu’on remet les éléments du puzzle ensemble.

À ceux qui ne l’ont pas encore vu, il serait criminel de trop en dire. On les invitera donc à se ruer en salles et à ne pas lire les lignes qui suivent. Avec les happy few qui l’ont déjà vu, on peut partager les réflexions qui suivent.

Commençons par ce titre bizarre. À quoi renvoie-t-il ? Ou, pour le dire plus précisément, à quels rêves renvoie-t-il ? Aux rêves de Fernando ? ou à ceux de Jennifer ? Des rêves d’amour ? Car de l’amour, il y en a. Nous y reviendrons. Des rêves d’ailleurs ?

Dreams raconte une histoire d’amour. Se serait-il intitulé « Love », un tel titre aurait eu autant sinon plus de sens. Car il n’y a pas que du sexe entre Fernando et Jennifer. Du sexe, il y en a beaucoup, filmé avec une rare crudité : on ne montera plus un escalier intérieur de la même façon et on imagine ce qu’on ne voit pas d’une dernière scène de sexe traumatisante. Mais la relation entre Jennifer et Fernando ne se résume pas à cela. Ce serait trop facile d’y voir seulement pour elle l’expression d’une libido envahissante et pour lui le moyen d’accéder à une vie meilleure. Il y a de l’amour qui circule entre eux et qui rend leur relation d’autant plus troublante.

Car ce couple est inégalitaire.
Inégalité d’âge. Elle lui rend une bonne vingtaine d’années – même si leur âge précis n’est jamais mentionné (le goujat que je suis est allé vérifier sur Wikipédia l’âge de Jessica Chastain et trouve qu’elle porte très bien ses quarante-huit ans) – s’inscrivant ainsi dans une lignée décidément très contemporaine de femmes mûres en couple avec des hommes plus jeunes qu’elles (Nicole Kidman dans Babygirl, Virginie Efira dans Victoria, Emma Thompson dans Mes rendez-vous avec Léo, Fanny Ardant dans Les Jeunes Amants, Cécile de France dans La Passagère…).
Inégalité d’origine : Fernando vient du Mexique, est entré illégalement aux Etats-Unis et vit sous la menace permanente d’en être expulsé.
Et surtout inégalité de statut : Jennifer est immensément riche alors que Fernando n’a pas le sou. Elle  dépense le PIB du Burundi en toilettes toutes plus époustouflantes les unes que les autres. J’ai passé le film à écarquiller les yeux devant chacune de ses apparitions dans des tailleurs d’une élégance folle, dans des robes de soirée d’une géniale simplicité, chaussée sur des talons vertigineux.

Dreams pose une question : cette relation-là est-elle viable ? L’amour sera-t-il le plus fort ? On sait la réponse que tous les films hollywoodiens sans exception y auraient donné depuis Cendrillon en passant par My Fair Lady et Pretty Woman. Elle aurait été positive. J’y ai d’ailleurs cru moi-même, convaincu de la force du lien qui unit Fernando à Jennifer, et peut-être formaté par les scénarios auxquels Hollywood nous a habitués. Mais, évidemment, rien ne s’est passé comme prévu. Dans son dernier quart d’heure, Dreams bifurque vers autre chose que je n’avais pas prévu. Il y a deux coups de théâtre. Le premier, c’est l’attitude de Fernando, qui n’est guère crédible, qui ne se comprend que si elle caractérise le comportement en dernier recours d’un individu aux abois : le viol, la réclusion, la vengeance. Le second, c’est la réaction de Jennifer, aidée par son frère. Et cette dernière scène quasi muette dans laquelle résonne pour longtemps un cri désespéré de souffrance restera durablement inscrite dans ma mémoire.

La bande-annonce

Baise-en-ville ★★☆☆

Corentin a vingt-cinq ans et vit encore chez ses parents. Il habite Chelles en Seine-et-Marne dans une banlieue pavillonnaire loin de tout. Il a besoin du permis de conduire pour trouver un travail, n’a pas l’argent pour se le payer, cherche un travail pour le financer…. mais n’a pas le permis qui lui permettrait de trouver ledit travail !

Réalisateur, scénariste, acteur de ses films, Martin Jauvat s’était déjà fait remarquer avec son premier long, Grand Paris, sympathique errance périurbaine de deux banlieusards gentiment à l’ouest. Le film, tourné avec deux bouts de ficelle, mal distribué, a bénéficié d’une visibilité inattendue grâce aux excellentes critiques qui l’ont accueilli. Le suivant, Baise-en-ville, se déroule aux mêmes endroits, dans une banlieue anomique, trop proche de Paris pour en éviter l’attraction mais trop lointaine pour en recueillir les dividendes.

Si l’on veut jouer à l’intellectuel de salon, on peut se livrer avec Baise-en-ville à bien des développements sociologiques. Le premier, donc, sur la vie en banlieue, non pas celle dans le 9.3., racisée et violente comme la filme Ladj Ly ou Houda Benyamina, mais celle autrement plus ennuyeuse d’une classe moyenne exténuée par les allers-retours en RER jusqu’à Paris, où il ne se passe rien sinon ces trajets pendulaires et où l’ennui suinte. Le deuxième sur les Tanguy comme Corentin : des adulescents coincés chez leurs parents, à leur corps plus ou moins défendant, qui aimeraient bien quitter le nid familial mais ne le peuvent pas faute d’avoir l’autonomie financière qui le leur permettrait. Le troisième sur les nouveaux codes de la masculinité, le personnage de Corentin, ses maillots de foot, son phrasé hésitant, sa maladresse avec les filles, tranchant avec les deux personnages féminins autrement plus trempés interprétés par Emmanuelle Bercot et Anaïde Rozam autonomes et assumant, elles, une sexualité cash et libre.

Mais ces développements bien prétentieux ne sont peut-être pas de mise devant ce film. Son ambition est de nous distraire. Il y parvient haut la main. Non pas que les péripéties que vit Corentin soient exaltantes. Je pourrais d’ailleurs adresser à Baise-en-ville le reproche que j’adresse si souvent aux scénarios de tant de films : celui d’avoir peut-être une bonne idée mais de ne pas en faire grand-chose. Mais son personnage est si attachant, les saynètes qui s’enchaînent si bien troussées, les situations si drolatiques qu’on aurait bien tort de bouder son plaisir.

La bande-annonce

La Vie après Siham ★★★☆

Il y a treize ans déjà, Namir Abdel Messeeh nous régalait avec La Vierge, les Coptes et Moi, un documentaire délicieusement ironique où il racontait son retour au berceau familial, dans le delta du Nil. Sa mère, forte en gueule, y jouait un rôle décisif. Après la mort de celle-ci en 2015, il continue sur le même mode son enquête autobiographique donnant cette fois-ci la part belle à son père, veuf inconsolable.

Tout est réussi dans ce petit bijou documentaire qui constitue mon coup de cœur et mon film préféré du mois (de janvier), riche pourtant en pépites : Hamnet, La grazia, Le Mage du Kremlin, Father Mother Sister Brother

Tout est donc réussi.
D’abord l’enquête familiale sur les traces du père et de la mère du réalisateur : son père, né dans les années 30, fut un militant communiste emprisonné sous Nasser et contraint à l’exil, sa mère, de dix ans sa cadette, l’épousa pour se consoler d’un grand chagrin d’amour et le rejoignit en France quelques années plus tard. Pour reconstituer ce passé, Abdel Messeeh a le génie de puiser dans les vieux films de Chahine des scènes qui semblent, comme par miracle, avoir été tournées pour raconter la vie de ses parents. L’effet est kitsch, déroutant, hilarant.

Ensuite une réflexion intime et touchante sur la filiation. Filiation du réalisateur avec son père, un homme taiseux avec lequel le contact n’a jamais été facile, mais qui cachait derrière son silence un profond amour pour sa famille. Filiation du réalisateur avec ses propres enfants, un garçonnet et une fillette que la caméra voit grandir tout au long de la dizaine d’années pendant lesquelles a été tourné ce film.

Enfin, cerise sur le gâteau, une ironie omniprésente, une forme infiniment séduisante et pas du tout surjouée de modestie et d’auto-dépréciation qui rendent l’auteur et son film infiniment aimables.

La bande-annonce

Grand Ciel ★★☆☆

Vincent (Damien Bonnard) vient d’être embauché sur un chantier. Sa situation financière précaire, son désir de gagner plus pour offrir un toit à sa compagne et à sa fille le poussent à travailler de nuit et à réclamer plus d’heures. Il est intégré à une brigade chargée de descendre dans les sous-sols du bâtiment et d’y traiter le béton fragilisé par des déformations mystérieuses. Une nuit, un des ouvriers de la brigade disparaît sans laisser de traces : a-t-il abandonné son travail sans prévenir personne ? ou été englouti dans les tréfonds de l’immeuble ?

Damien Bonnard aime décidément chausser les croquenots d’un travailleur du BTP. Après Le Système Victoria – que j’avais franchement détesté – où il dirigeait la construction d’une immense tour dans le quartier de La Défense, le voici, au bas de l’échelle, occupé à celle d’un complexe résidentiel d’avant-garde, Grand Ciel, à proximité de Thionville en Lorraine. Parfois comparé à bon droit à Jean Gabin, il se coule parfaitement dans l’habit de son personnage, taiseux, dur à la tâche. Samir Guesmi lui donne la réplique, qui incarne un autre ouvrier, plus expérimenté et plus à cheval sur les règles de sécurité. Le film s’organise autour de la tension qui naît entre les deux hommes : sont-ils du même côté, de celui des travailleurs attachés à la défense de la sécurité de leurs collègues ? ou, dès lors que Vincent prend du galon, sont-ils condamnés à s’opposer ?

Grand Ciel vaut par sa dimension documentaire. Il nous plonge dans un immense chantier où les ouvriers se relaient jour et nuit. Avec eux, on est dans les ténèbres, dans le froid et la pluie, dans le bruit incessant des marteaux piqueurs et dans la poussière du béton. Grand Ciel est moins heureux quand il ajoute au documentaire ouvrier et au drame social à la Ken Loach une dimension fantastique. [attention spoiler] Les mystérieuses disparitions trouveront en effet leur explication dans les inquiétants phénomènes qui agitent les fondations de l’immeuble en construction. Explication médiocrement convaincante dont on aurait volontiers fait l’économie.

La bande-annonce

La grazia ★★★☆

Mariano De Santis (Toni Servillo) vit les derniers mois de son mandat à la présidence de l’Italie. Cet éminent juriste, immensément respecté, a perdu sa femme et en nourrit un inconsolable chagrin. Il se repose sur sa fille qui travaille à ses côtés au Quirinal. Avant de quitter ses fonctions, il doit encore prendre trois décisions : signer ou pas la loi sur l’euthanasie qui choque ses convictions catholiques, accorder ou pas la grâce à deux meurtriers, un homme qui a abrégé les souffrances de sa femme atteinte d’Alzheimer et une femme qui a assassiné de sang-froid son mari qui la battait.

Paolo Sorrentino est de retour avec son acteur fétiche, Toni Servillo. Voilà de quoi mettre l’eau à la bouche à tous ceux – et ils sont nombreux – qui ont aimé Il Divo (2008), La grande bellezza (2013) ou Silvio et les autres (2018). Certes le grand réalisateur italien avait eu un gros coup de mou avec son dernier film Parthenope, long clip vidéo sur papier glacé co-réalisé par l’office de tourisme de Naples et Esquire. Mais, comme la bande-annonce de La grazia l’avait laissé augurer, il revient en grande forme.

Si on n’y accroche pas ses deux heures treize pourront sembler bien ennuyeuses. Mais je suis vite tombé sous le charme de ce film immobile et en suis ressorti hypnotisé et ravi.

À rebours de l’image qu’on se fait de la vie d’un chef de l’Etat, celle que mène Mariano De Santis est d’un profond ennui. Pas de voyages à l’étranger, de discussions politiques enfiévrées, de dîners officiels, rien que les couloirs silencieux du Quirinal où ce bourreau de travail a arrêté de travailler, laissant à sa fille et à quelques hauts fonctionnaires dévoués les rênes de l’Etat. Son intelligence adamantine lui suffit pour comprendre les dossiers les plus complexes et lui laisse du temps pour se perdre dans ses souvenirs et fumer en cachette de sa fille une cigarette sur la terrasse du Quirinal. Tout au plus s’autorise-t-il une sortie à la Scala où il est ovationné.

J’ai reproché par le passé l’outrance de Sorrentino. Ainsi, je fais partie de ceux, peu nombreux, qui trouvent à redire à La grande bellezza. On retrouve la trace de ce cinéma dans La grazia, par exemple dans sa musique. Mais ici, tout est plus feutré, plus sobre, moins tapageur. L’exercice de l’Etat – pour reprendre le titre d’un film français à mon sens surcoté – y est décrit sinon avec plus de réalisme du moins avec moins d’esbrouffe.

Ce qui m’a particulièrement touché dans La grazia est une forme de réhabilitation discrète du politique. Ce film réhabilite la fonction présidentielle, loin des caricatures qu’on en voit ces temps-ci de l’autre côté de l’Atlantique, une manière de l’exercer élégante, intelligente, soucieuse de l’intérêt général, dénuée de vulgarité et de démagogie.

La bande-annonce

Nuremberg ★☆☆☆

Le procès de Nuremberg est un incroyable matériau cinématographique. Tout y est. Les trois unités : unité de lieu, unité de temps et unité d’action. L’affrontement manichéen du bien et du mal. Le suspense (sauf pour ceux qui connaissent déjà l’issue du procès) : les vingt-deux inculpés nazis seront-ils condamnés à mort ? seront-ils exécutés ? Des personnages hauts en couleurs : Göring, Hess qui feint l’amnésie, Speer qui feint la contrition, les juges américain, britannique, français et soviétique, le gotha de la presse internationale…

On fêtera cette année le quatre-vingtième anniversaire de ce procès hors norme qui jugea les dirigeants de l’Allemagne nazie et jeta les bases encore fragiles du droit pénal international. Y faire retour en ces temps où l’ordre international est secoué et où la loi du plus fort cherche à supplanter la règle de droit n’est pas une si sotte idée.

James Vanderbilt choisit de le faire via un personnage au rôle bien particulier : Douglas Kelley, le psychiatre de l’armée américaine, chargé de s’assurer de la santé mentale des inculpés, de prévenir d’éventuels suicides voire de mener des études pour rechercher si l’inclination au Mal de ses dirigeants ne trouvait pas sa source dans une quelconque tare physique. La suite de sa vie après Nuremberg et les conditions de sa mort sont brièvement évoquées dans le dernier plan du film et auraient mérité de plus amples développements.

Hélas ce parti pris s’avère vite mauvais. La faute en revient largement à Rami Malek qui joue son personnage avec un demi-sourire figé et une insupportable énergie rebondissante. Le film tourne au face-à-face psychologique, façon Le Silence des agneaux, entre un prisonnier manipulateur et l’auxiliaire de justice novice qui menace de tomber dans ses rets. Face à lui se dresse Hermann Göring. Russell Crowe, dont les rares apparitions dans de mauvais blockbusters hollywoodiens servent probablement à payer ses impôts et ses pensions alimentaires, y est impressionnant, tour à tour matois, séducteur et carnassier. Un troisième personnage s’invite à ce duel : le procureur américain Robert Jackson, interprété par Michael Shannon, dont le rôle est de mener l’accusation.

Le problème de ce parti-pris n’est pas tant de travestir les faits. On serait bien en peine de prendre Nuremberg en flagrant délit d’erreur historique. Il est de réduire l’histoire à un affrontement entre trois hommes et d’en psychologiser l’enjeu. Il est aussi de faire du génocide et de son dévoilement le seul enjeu de ce procès alors qu’il y en eut beaucoup d’autres, à commencer par la méfiance grandissante entre les Alliés d’hier, complètement passée sous silence dans le film.

La bande-annonce

Gourou ★★☆☆

Matthieu Vasseur (Pierre Niney qui porte le même nom passe-partout que celui qu’il portait déjà dans les deux films de Yann Gozlan, Un homme idéal et Boîte noire) est le numéro un des coachs français. Autodidacte, il a acquis cette position enviable à force d’abnégation et de volonté. Il est désormais à la tête d’une grosse entreprise très rentable.  Mais il n’y a qu’un pas du Capitole à la roche Tarpéienne. La situation de Coach Matt est menacée par un projet de loi tendant à encadrer la profession de coach et à en sanctionner les dérives sectaires.

La bande-annonce de Gourou m’avait mis l’eau à la bouche. J’attendais ce film avec impatience. J’étais d’autant plus heureux de le voir en avant-première grâce au Club Allociné en présence de Pierre Niney himself, toujours aussi séduisant et rebondissant. La séquence est devenue virale : c’est là où il est tombé par hasard dans les bras de son institutrice de CM1 !

Le film est intelligent. Il évite le piège du manichéisme. Coach Matt n’est pas un gourou malfaisant qui, par appât du gain, plumerait des gogos en leur vendant des conseils de vie frelatés. On pouvait faire confiance à Pierre Niney pour donner à son personnage de l’épaisseur et de l’ambiguïté. Il porte le film sur ses épaules. Et on sait, malgré sa silhouette chétive, combien elles sont puissantes. Pierre Niney est à mon avis l’un des meilleurs sinon le meilleur acteur français de sa génération. Ni Tahar Rahim, ni Karim Leklou, ni Louis Garrel, ni Benjamin Lavernhe, pour excellents qu’ils soient, ne se hissent à son niveau. Le film vaut grâce à lui et à son interprétation survoltée.

En revanche, son intrigue est faiblarde et ses personnages secondaires n’ont pas la même force. Léonie Simaga (mon ancienne étudiante de GLPMC !) campe une sénatrice arc-boutée sur ses principes qui mène une enquête parlementaire comme on n’en a jamais vu – et dans des décors d’un luxe discret que le Palais-Bourbon ou le Palais du Luxembourg ne connaissent pas. Anthony Bajon, malgré son immense talent, se voit réduit au rôle d’un fan détraqué et incontrôlable. Le pire est Marion Barbeau, qui interprète la compagne de Matt : elle est aussi peu crédible lorsqu’elle le défend que lorsqu’elle met en doute sa parole.

La bande-annonce

Hamnet ★★★☆

Dans un petit village du centre de l’Angleterre, entouré d’une épaisse forêt, le fils d’un gantier endetté (Paul Mescal) se lie avec Agnes (Jessie Buckley) la fille des propriétaires aux garçons desquels il donne des cours de latin. Contre l’avis de leurs parents respectifs, le couple se marie. Il a bientôt trois enfants : une fille aînée, Susanna, et deux jumeaux, Judith et Hamnet.

Hamnet, c’est d’abord un roman à succès de Maggie O’Farrell, publié en 2020. L’écrivaine nord-irlandaise y avance une proposition qui a fait frémir d’effroi les plus éminents bardolâtres : le grand Will aurait puisé l’inspiration de Hamlet en 1603 dans le chagrin causé par la mort de son fils, dont on sait simplement qu’il se prénommait Hamnet (un boulanger, ami du couple, portait le même prénom) et qu’il est mort à onze ans en 1596 peut-être de la peste bubonique.

Le roman a inspiré Chloé Zhao qui a co-écrit avec Maggie O’Farrell le scénario de son adaptation. La réalisatrice chinoise, révélée par The Rider en 2017, a atteint la célébrité avec Nomadland, meilleur film et meilleure réalisation aux Oscars 2021. Golden Globe du meilleur film dramatique et de la meilleure actrice, Hamnet est nommé huit fois aux Oscars.

Autant dire que sa sortie en France était attendue avec impatience et que je me suis glissé avec délice hier soir  dans l’immense salle 1 de l’UGC Ciné Cité des Halles, remplie à craquer d’un public étonnamment juvénile et où j’ai eu le plaisir de retrouver par hasard mon fils aîné (comment ne pas se féliciter, en ces temps où il est de bon goût de se plaindre de tout, de l’engouement auprès du jeune public d’un film en costumes sur la genèse d’une pièce de théâtre vieille de cinq siècles ?).

Hélas, pendant une bonne partie du film, c’est la déception qui l’a emporté. Certes, les images de la campagne anglaise et de ses sombres sous-bois sont magnifiques. Certes, la musique de Max Richter, qu’on a déjà pourtant si souvent entendue (The Last of Us, Miss Sloane, Ad Astra, Bridgerton, The Crown, Black Mirror, Peaky Blinders, The Leftovers…) est envoûtante. Certes le jeu enflammé de Jesse Buckley en sorcière chthonienne mérite la pluie de récompenses qui s’abat sur elle. Certes enfin, l’agonie du fils d’Agnes a de quoi arracher des sanglots aux âmes les moins sensibles. Mais, à mon goût, cette histoire, aussi dramatique soit-elle, n’avait rien d’exceptionnel. Ma critique était presque déjà rédigée : j’allais bille en tête pourfendre du « sous-Malick » (référence au grand réalisateur américain qui aime bien, lui aussi, caresser de sa caméra les épis de blé en friche) et pouvoir m’enorgueillir de ne pas suivre le flot bêlant des admirateurs transis de ce film passable.

Oui… mais….

… c’est là que commence la dernière demi-heure. Elle se déroule à Londres, loin de Stratford-upon-Avon où jusque là nous étions cantonnés. À Londres où William Shakespeare – dont le patronyme est prononcé pour la première fois par son beau-frère à ce moment-là du film – est parti se noyer dans le travail, oublier son chagrin et écrire l’œuvre dramatique la plus riche, la plus féconde, la plus puissante jamais conçue. À Londres où vient pour la première fois Agnes, intriguée par la pièce qui va s’y donner, qu’a écrite son mari et qui porte le prénom de son fils si douloureusement arraché à sa chair.

On connaît tous Hamlet et son intrigue. Et on sait, comme Agnes lorsqu’elle en découvre les premières scènes, qu’elle n’a rien à voir avec la mort d’un gamin fauché à onze ans par la peste bubonique. Pourtant, sous les yeux ébaubis d’Agnes, des correspondances se tissent entre sa propre histoire et ce roi danois empoisonné par l’amant de sa femme. Agnes comprend, et nous avec elle, que l’indifférence apparente de William, son éloignement cachaient en fait un insondable chagrin qu’il a combattu en accouchant d’une oeuvre cathartique.

Un film qui me semblait jusqu’alors banal, noyé dans une esthétique envahissante, lesté de sentiments trop lourds à porter, m’est alors apparu pour ce qu’il est : une réflexion d’une rare profondeur sur le couple, la p/maternité, la mort, le deuil, la filiation et la création artistique.

La bande-annonce

Les Lumières de New York ★★☆☆

Voilà plusieurs années que Lu (Chang Chen, acteur fétiche de Wong Kar Wai) vit à New York. il est livreur de plats à domicile, soumis à des cadences d’enfer pour satisfaire son patron et ses clients. Sa femme et sa fille s’apprêtent enfin à le rejoindre après plusieurs années de séparation.
C’est hélas précisément le moment où les coups du sort s’abattent sur Lu. Son vélo lui est volé. Les clés de l’appartement dans lequel il s’apprête à emménager lui sont reprises car la caution et le loyer qu’il vient de régler ont été détournés.

Les Lumières de New York – dont le titre original, Lucky Lu, est autrement plus subtil – a pour héros un travailleur chinois immigré à New York, loin de sa famille, soumis à des conditions de vie harassantes qu’un moindre grain de sable suffit à faire dérailler. Il rappelle d’autres figures cinématographiques fameuses : les héros du Voleur de Bicyclette et de L’Histoire de Souleymane. La concurrence est rude face à des chefs d’œuvre aussi marquants et aussi admirés. Elle condamne par avance ce petit film, œuvre d’un réalisateur canadien d’origine chinoise dont c’est le premier long métrage.

On se souvient de la clé de la réussite de L’Histoire de Souleymane : une course contre la montre haletante filmée caméra à l’épaule, au plus près de Souleymane, pendant la journée qui précède son audition à l’Ofpra où il espère décrocher un titre de réfugié.

On pourrait croire, à voir sa première partie, que Les Lumières de New York va suivre la même recette et raconter comment Lu s’organise pour accueillir sa femme et sa fille, dont l’arrivée est imminente, en récupérant son vélo et/ou son appartement. Mais le scénario prend une autre voie. Au risque de trop en révéler, on peut dire que la famille de Lu arrive au mitan du film.
Autre différence de taille avec L’Histoire de Souleymane : la caméra est immobile et filme Lu en plan large alors que celle du film de Boris Lojkine collait à son héros et nous faisait partager son anxiété grandissante. Le rythme du film s’en ressent. Sa fin peut désorienter. Elle m’a laissé sur ma faim (!) ; mais à la réflexion je la trouve très belle.

La bande-annonce

Le Retour du projectionniste ★★☆☆

Le Retour du projectionniste se déroule dans les monts Talych, au sud de l’Azerbaïdjan, près de la frontière iranienne. Samid, un sexagénaire dévasté par la mort accidentelle de son fils deux ans plus tôt, s’est mis en tête de restaurer un antique projecteur soviétique et de diffuser des vieux films dans la salle des fêtes du village, comme au temps jadis. Il s’adjoint Ayaz, un jeune étudiant passionné de cinéma, qui bricole des films d’animation à la Gondry avec son téléphone portable.

La nostalgie des salles de cinéma d’antan, le désarroi devant leur fermeture est un sujet qui a inspiré beaucoup d’œuvres de fiction ou de documentaires. On pense bien sûr à Cinema Paradiso, que j’avais vu en projection officielle à Cannes en 1989 (il faut bien frimer de temps en temps) ou à Splendor d’Ettore Scola, contemporain du film de Giuseppe Tornatore, dont il reproduisait la même recette avec beaucoup moins de talent. Sortis en 2019, l’excellent Kabullywood racontait les tentatives de quatre jeunes cinéphiles de rouvrir un cinéma dans la capitale afghane et Talking about Trees mettait en scène quatre vieux cinéphiles soudanais projetant des films à travers le pays.

Le Retour du projectionniste reprend cette recette bien connue. Il le fait dans un cadre bien particulier et rarement filmé : l’Azerbaïdjan, qui n’est guère connu pour sa production cinématographique. Il en filme les collines, les montagnes et la capitale au modernisme anachronique dont on découvre la skyline – occasion pour moi de saluer notre courageuse ambassadrice à Bakou qui ne doit pas y avoir la vie facile. S’agit-il d’un documentaire ? d’une fiction ? Le doute est permis et il est stimulant.

Le Retour du projectionniste est un film modeste. C’est ce qui en fait le prix. C’est aussi ce qui en pose les limites. Ses rebondissements et sa conclusion sont sans surprises. On savait déjà, en le commençant, comment il se terminerait. Il a l’élégance de ne durer qu’une heure vingt à peine.

La bande-annonce