Raison et sentiments ★★☆☆

M. Dashwood laisse à sa mort une veuve et quatre enfants. John, fils unique né d’un premier lit hérite avec Fanny, sa fielleuse épouse (Stacy Martin vipérine à souhait), de la demeure occupée jusqu’alors par sa belle-mère et ses trois demi-soeurs : Elinor l’aînée, douce et raisonnable (Daisy Edgar-Jones révélée par la série Normal People), Marianne la cadette, fougueuse et passionnée (Esmée Creed-Miles) et Margaret la jeune benjamine. La veuve et ses trois filles quittent le Sussex pour le Devon où elles s’installent dans une masure misérable sur une lande battue par les vents. Elinor laisse derrière elle Andrew Ferrars (George McKay), le frère aîné de l’horrible Fanny, dont elle est secrètement tombée amoureuse. Dans le Devon, sa cadette tombe vite amoureuse du beau John Willoughby (Frank Dillane).

Qu’on ait ou pas été une jeune fille en herbe, folle de littérature, perdue dans ses rêves, on a toutes (et tous) lu Raison et Sentiments, le premier livre publié de Jane Austen et on a tous vu son adaptation par Ang Lee en 1995 avec Emma Thompson (dans le rôle d’Elinor), Kate Winslet (dans celui évidemment de Marianne) et Hugh Grant (dans celui de Ferrars). Certes, l’âge aidant, on magnifie le souvenir qu’on a du film d’Ang Lee et on s’emmêle un peu les pinceaux, confondant son intrigue avec celle d’Orgueil et Préjugés…

Pour autant, quel que soit notre âge et notre genre – même si la salle où je l’ai vu comptait une large majorité de spectatrices – on prendra un plaisir régressif à cette nouvelle adaptation malgré son manque d’audace. Certes, les canons de la narration ont bien changé. On voit venir des kilomètres à l’avance les rebondissements prévisibles de l’intrigue : on sent que le jeune et impétueux Willoughby est un coureur de jupons alors que l’ennuyeux colonel Brandon est un roc auprès duquel Marianne soignera ses chagrins d’amour.

Mais peu importe… l’élégance des sentiments fait toujours autant d’effet. On se laisse prendre au jeu de ces chassés-croisés amoureux et on ne peut qu’éprouver une infinie sympathie pour Elinor et Marianne qui nous deviennent aussi proches et familières que Bridget Jones, les cuites et les plans cul en moins.

Petit bémol : Jane Austen et ses élans raisonnables du cœur me semblent vieillir plus mal que les sœurs Brontë. Les Hauts de Hurlevent ou Jane Eyre autorisent des adaptations fantastiques que les trop sages romans de Jane Austen ne permettent pas.

La bande-annonce

Si tu penses bien ★☆☆☆

Gil (Mona Choukri) a rencontré il y a six ans à Dubaï Jacques (Niels Schneider), a eu le coup de foudre, est tombée rapidement enceinte et a accepté immédiatement sa demande en mariage. Une ravissante fillette est née et a commencé pour Gil une lente descente en enfer aux côtés d’un mari toxique, jaloux, qui l’a coupée de ses amis, de ses parents, de son travail et l’a soumise à un épuisant chantage émotionnel.

Sœur cadette d’Olivier Nakache, le réalisateur à succès, Géraldine Nakache a atteint la célébrité grâce à Tout ce qui brille, sorti en 2010, une comédie très juste qu’elle avait co-réalisée et où elle interprétait, aux côtés de Leïla Bekhti, le rôle d’une banlieusarde culottée. Le film faisait un tabac au box-office, attirant quelque 1.4 million de spectateurs. Depuis, elle poursuit mezza voce une carrière d’actrice (Toi non plus tu n’as rien vu, Le Cours de la vie, Paternel…) et de réalisatrice (J’irai où tu iras).

Si tu penses bien est un film parfaitement réussi sur l’emprise. Niels Schneider dans le rôle du parfait salaud, Mona Choukri dans le rôle de l’épouse lentement prise au piège reproduisent à la perfection ses mécanismes. La mise en scène est oppressante à souhait. Amateurs de feel-good-movie, passez votre chemin ! Elle est construite autour d’allers-retours dans le temps, scrupuleusement annoncés par des cartons, qui racontent la rencontre de Gil et Jacques, la naissance de leur fille. Elle est rythmée par les mikvé de Gil, le bain traditionnel que les femmes juives pratiquantes prennent pour se purifier de leurs règles avant de reprendre un commerce charnel avec leur époux.

Malgré ses qualités cinématographiques, l’excellence du jeu de ses deux acteurs, l’utilité du message salutaire qu’il porte, Si tu penses bien souffre d’un double défaut : celui de ressembler à un long spot gouvernemental de prévention des violences conjugales au long contenu programmatique et celui de traiter d’un sujet qui l’a été déjà mille fois au cinéma depuis Hantise de Hitchcock (qui a donné son nom à une forme de manipulation psychologique, le gaslighting), Kadosh d’Amos Gitaï jusqu’à tout récemment l’extraordinaire Jusqu’à la garde, un film 4-étoiles qui avait connu un succès critique et public légitime, L’Amour et les Forêts ou Elise sous emprise, passé inaperçu.

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Heart of the Beast ★★☆☆

James Belmont (Brad Pitt) est un soldat retraité des forces spéciales. Il a combattu sur les théâtres d’opérations les plus meurtriers avec son chien Odin. Le maître et son chien jouissent à présent, en Alaska, d’une retraite bien méritée, zébrée par les séquelles d’un stress post-traumatique. James pilote un hydravion et aime à aller dormir dans des sites isolés.  Mais, en plein vol, il est un jour terrassé par une crise cardiaque ; son hydravion s’écrase dans un lac au milieu de nulle part ; James et Odin survivent par miracle au crash mais se retrouvent livrés à eux-mêmes au milieu de la forêt.

Prévenu à l’égard d’un film, qu’on croirait volontiers sponsorisé par la SPA, l’US Army, le fan club de Brad Pitt et l’office de tourisme de l’Alaska, celui qui n’a aucune action dans l’une des quatre entités susmentionnées se gardera d’aller le voir. Il aura tort. Car Heart of the Beast est nettement moins mauvais que son affiche, sa bande-annonce et son sujet laissent augurer.

Certes, il nous montre tout ce qu’on craignait d’y voir. D’abord une relation unique entre un homme et son chien, un berger allemand, ancien combattant, avec une patte artificielle et des crocs en titane, dont le jeu si expressif manque voler la vedette à la superstar Brad Pitt. N’allez pas voir ce film avec vos enfants ou vos petits-enfants ! Ils risquent immanquablement de vous traîner à la SPA à la sortie pour y adopter un ravissant chiot !

Ensuite, l’exaltation d’une virilité guerrière et testostéronée qui ravira les fachos en herbe, virilité d’autant plus touchante pour ne pas rebuter les gauchos qu’elle a été cabossée par la guerre. Il y a aussi un survivalisme qui ravira les écolos.

Brad Pitt a beau être plus vieux que Jean Castex (!), il est toujours aussi sexy en diable, couvert de tatouages, couturé de cicatrices, traces d’un passé que révèlent quelques rares flashbacks passablement impressionnistes. On admire la prestation de l’acteur qui a joué sans partenaire sinon avec Odin le chien. On se demande quel niveau de préparation avait ce chien exceptionnel, combien de prises il a fallu tourner jusqu’à avoir la bonne…. et ce que le beau Brad avait sur le visage pour qu’Odin le lèche aussi goulûment (ici, j’entends certain.e.s murmurer que le beau Brad n’a pas besoin d’avoir quoi que ce soit sur le visage pour qu’on le lèche goulûment !)

Enfin, il y a les splendeurs sauvages de l’Alaska …. que la production est allée filmer en Nouvelle-Zélande !

Mais trêve d’ironie ! je suis allé voir ce film sans conviction sinon celle qu’il serait mauvais et que j’en ferais une critique assassine dont je fourbissais déjà les flèches avant d’entrer dans la salle. J’avais tort. Car le film est, dans le genre parfaitement réussi. Un survival à la construction identique à celle des Contrebandiers qu’on a vu la semaine dernière avec, toutes les dix minutes du film, une terrible épreuve à laquelle les héros survivent de justesse : la traversée d’un pont vertigineux, la chute dans les eaux glacées d’un torrent déchaîné, l’attaque d’un ours ou d’une bande de loups, un orage diluvien, etc.

Mais Heart of the Beast a deux atouts que Les Contrebandiers n’avait pas. Premièrement : la relation entre James et Odin est profondément émouvante et touchera même ceux qui, comme moi, ont un cœur de pierre et n’ont jamais eu d’animaux de compagnie. Deuxièmement : une fin surprenante et profondément touchante qui rompt avec les canons hollywoodiens et qui arrachera une larme aux plus coriaces, moi inclus.

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Fini de rire ! L’humour politique au garde-à-vous ? ★☆☆☆

Fini de rire ! se présente comme une enquête sur la censure grandissante dont les humoristes du service public font l’objet depuis une vingtaine d’années. À travers les témoignages de plusieurs d’entre eux (Guillaume Meurice, Florence Mendez, Thomas VDB, Audrey Vernon, Bruno Gaccio…) qui ont été poussés à la porte, Fini de rire ! fait le procès des puissants (Nicolas Sarkozy, Emmanuel Macron, Vincent Bolloré et leurs séides, Delphine Ernotte, Sibyle Veil et Maxime Saada) qui n’apprécient guère d’être moqués et créent lentement un climat de méfiance généralisée où leurs subordonnés, anticipant leurs exigences, se montrent de plus en plus frileux.

On ne peut, bien entendu, qu’être d’accord avec l’esprit de ce documentaire qui, bizarrement, n’invoque que brièvement l’esprit Charlie mais aurait pu tout aussi bien revendiquer sa filiation. « Sans la liberté de blâmer, il n’est pas d’éloge flatteur », écrivait Beaumarchais et rappelle chaque matin la une du Figaro. Le bouffon – dessiné sur l’affiche du film et auquel Guillaume Meurice s’identifie – est un personnage essentiel à toute société qui veut éviter la tyrannie. Comme le dit fort bien Adrien Dénouette, auteur de Nik ta race: une histoire du rire en France, on ne peut exiger de lui d’être responsable et encore moins respectueux ou loyal (la « déloyauté » étant précisément le motif invoqué au licenciement pour faute grave de Guillaume Meurice de France Inter).

Le sujet est d’importance. Il percute une crise de la tolérance et du débat, une polarisation inquiétante de l’arène politique hystérisée par les deux extrémismes de droite et de gauche, un campisme qui aujourd’hui ne tolère plus la contradiction et encore moins la dérision. On refuse d’autant plus aux humoristes leurs saillies irrespectueuses qu’on les accuse de défendre une idéologie honnie.

Pour salvateur qu’il soit, Fini de rire ! n’en soulève pas moins plusieurs problèmes.

Le premier est le pedigree de son réalisateur, Jean-Baptiste Rivoire, qui a été démissionné de Canal + en 2021 et qui a créé le site d’enquête Off Investigation qui a produit ce documentaire. Son statut en est du coup biaisé. Il est plus difficile pour Envie de rire ! de prétendre être une enquête indépendante et objective et de ne pas se voir reprocher d’être le canal (!) d’un règlement de comptes. D’ailleurs, le documentaire souffre de ce parti pris partisan, qui ne donne jamais la parole à la défense.

Le deuxième est de mettre dans le même sac Canal, éditeur privé de services audiovisuels, et France Télévisions, entreprise publique. Certes, les deux sont soumis aux mêmes obligations de pluralisme et d’honnêteté. Mais, les obligations qui pèsent sur le groupe public, soumis au principe de neutralité, sont plus fortes que celles auxquelles est soumis le groupe privé Canal.

Le troisième est de se présenter comme une défense de l’humour politique alors que Fini de rire ! ne parle que des humoristes de gauche. Tout se passe dans le monde de Fini de rire ! comme si les seuls humoristes existants étaient les anti-sarkozystes et les anti-macronistes victimes de la censure. Pas un mot sur Gaspard Proust, sur Franjo ou sur Sophia Aram dont on ne sache pas qu’ils soient interdits d’antenne. Le documentaire aurait été plus honnête s’il s’était présenté pour ce qu’il est : un procès à charge contre la droitisation de l’audiovisuel public et privé. Ainsi présenté, il aurait appelé logiquement en retour une contradiction sur la domination culturelle de la gauche dans les médias.

Quatrième et dernier problème : le combat pour la liberté d’expression, ô combien louable et nécessaire, se discrédite s’il devient l’arme d’un seul camp. On peut – et on doit – défendre la liberté d’expression des humoristes de gauche ou d’extrême gauche ; mais on peut – et on doit aussi – défendre celle des journalistes de droite ou d’extrême droite – dès lors bien sûr qu’ils n’enfreignent pas les lois de la République pénalisant  par exemple le racisme ou l’antisémitisme. Il est paradoxal, me semble-t-il, de défendre à tout crin Guillaume Meurice ou Charline Vanhoenacker et de faire grève contre Charles Sapin.

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Les Éléphants dans la brume ★★☆☆

Dans le Teraï, au sud du Népal, en lisière d’une forêt tropicale où vivent encore quelques troupeaux d’éléphants sauvages, s’est installée une communauté kinnar dirigée par un guru. Hommes de naissance, les kinnars s’identifient comme femmes. Elles gagnent leur vie en chantant dans les mariages et en conjurant le mauvais œil. Pirati, dont le guru espère qu’elle lui succèdera dès qu’iel prendra sa retraite, s’est vu confier le rôle de « mère » auprès de trois jeunes femmes. L’une d’entre elles, Apsara, disparaît brutalement au cours d’une battue.

Longtemps, les films népalais faisaient figure de rareté exotique. On en a vu deux coup sur coup ces derniers temps : en février dernier, Au-delà de Katmandou, sur quatre sœurs népalaises prenant des chemins de vie différents, l’an dernier Pooja, Sir, qui n’est pas sans ressemblance avec ces Éléphants dans la brume.

Comme dans Pooja, Sir, l’action des Éléphants dans la brume se situe dans la plaine tropicale à la frontière méridionale du Népal, loin de l’Himalaya. Comme dans Pooja, Sir, Les Éléphants dans la brume met en scène une minorité victime de discrimination : on découvre ici les hijra, ces hommes transgenres vivant en communauté, qui bénéficient au Népal d’une reconnaissance juridique depuis un arrêt avant-gardiste de la Cour suprême népalaise en 2007 mais souffrent encore de l’homophobie des paysans. Comme dans Pooja, Sir, une enquête policière est accolée à la description documentaire de cet environnement qui, à elle seule, aurait pourtant justifié un film.

Le résultat ne m’avait pas totalement séduit dans les deux précédents films népalais de l’hiver 2026 et de l’été 2025. Il est autrement plus convaincant ici, dans ce film qui a reçu le prix du jury de la sélection Un certain regard à Cannes et qui représentera le Népal aux Oscars.

J’ai d’abord été séduit par ce milieu si particulier dont on découvre lentement les règles (si j’ose dire). La figure de Pirati en émerge. On ne saura rien de son passé mais on imagine qu’il fut douloureux. Aujourd’hui Pirati est écartelée entre son attachement à sa communauté, son guru et ses « filles », tout particulièrement Apsara avec laquelle elle a développé des sentiments maternels, et son désir d’émancipation qui se concrétise dans la liaison clandestine (toute relation sexuelle est interdite aux kinnars) qu’elle a nouée avec un musicien nain.

Je me plains si souvent que les fins des films que je critique sont prévisibles que je me dois d’évoquer celle des Éléphants dans la brume, particulièrement surprenante, qui entraîne le film hors du lit dans lequel il avait jusqu’alors coulé, vers un autre genre.

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Garance ★★★★

Garance (Adèle Exarchopoulos) est une femme de son temps. Elle est comédienne et adore son métier, même si pour l’instant elle est reléguée aux utilités dans la troupe de théâtre qui l’emploie, aux spectacles scolaires en matinée et à quelques doublures alimentaires. Garance a un copain – qu’elle quitte vite – beaucoup d’amis LGBTQIA+ avec qui elle adore faire la fête, une sœur qu’elle adore dont le cancer récidive. Mais Garance a un problème : elle est alcoolique depuis l’adolescence.

Fille de (Julien Clerc et Miou-Miou), Jeanne Herry tourne son quatrième film. J’avais adoré les deux précédents, quasi-documentaires : Pupille en 2018 sur la prise en charge d’un bébé né sous X et Je verrai toujours vos visages en 2023 sur la justice restaurative. J’ai adoré celui-ci.

La raison en est triple.

La première est la qualité de sa mise en scène qui raconte, à travers des plans parfois très courts, entrecoupés parfois de longues ellipses, une histoire au long cours dont on réalise, quand elle se termine, qu’elle aura duré plusieurs années. Tout est parfaitement fluide, parfaitement rythmé dans cette chronique quasi-documentaire de la vie d’une alcoolique.

La deuxième est son sens de la nuance. Les films sur l’alcoolisme et sur l’addiction dépeignent souvent des héros ou des héroïnes (!) qui entament une longue déchéance dont ils réussissent à se sauver au prix d’un brutal sevrage. Rien d’aussi linéaire ici. Garance n’est pas une pauvre fille à la rue, sans le sou, menacée par la précarité. Elle gagne sa vie correctement, est soutenue par sa famille, est entourée de l’amitié vibrante de tous ses amis. Elle est parfaitement consciente de son état, au point d’en rire volontiers dans des scènes à l’humour communicatif (mention spéciale à son hilarant docteur !). Le film ne suit pas le programme écrit d’avance déclin/rédemption que les films du même genre reproduisent. On se demande dans quelle direction il ira. J’aurais adoré qu’il se termine quinze minutes avant son dernier plan, pour laisser plus ouvert l’horizon des possibles.

La troisième évidemment est l’interprétation scotchante d’Adèle Exarchopoulos. Elle fait depuis une semaine toutes les couvertures. Et elle le mérite largement. Il y a deux semaines, je regrettais que le prix de l’interprétation féminine ait échappé à Léa Drucker pour son interprétation dans La Vie d’une femme et qu’il ait été attribué au duo franco-japonais d’actrices bisounours de Soudain. Maintenant, sans crainte de me contredire, je regrette qu’il ait échappé à Adèle Exarchopoulos et j’espère que les César ne l’oublieront pas.

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Backrooms ★★☆☆

Architecte raté, patron d’un magasin de meubles sans clients d’une zone commerciale anomique, Clark (Chiwetel Ejiofor) vit mal son divorce. Il consulte une psychanalyste, la docteure Mary Kline (Renate Reinsve) pour l’aider à franchir cette passe. Entre deux consultations, il découvre au sous-sol de son magasin un passage vers une enfilade mystérieuse de pièces où il s’aventure. Sans nouvelles depuis plusieurs jours de son client, dont l’état la soucie, la psychanalyste part à sa recherche et entre à son tour dans le labyrinthe.

Backrooms est sorti en salles le printemps dernier. Il a connu un immense succès. Son jeune réalisateur, né en 2005, est devenu santo subito le plus jeune cinéaste à atteindre la première place du box-office américain et mondial. Son film, produit par A24, s’est avéré particulièrement rentable : pour un budget de dix millions de dollars à peine il a engrangé près de trois cent millions de dollars de recettes.

Le succès de Backrooms concomitant de celui d’Obsession annonce peut-être une nouvelle ère pour le cinéma d’horreur. Le succès ne vient plus de la répétition ad libitum des mêmes sujets éculés, déclinés dans d’interminables suites : Vendredi 13, Halloween, Freddy, Massacre à la tronçonneuse… Le succès vient de (très) jeunes réalisateurs qui ne sont pas diplômés d’écoles de cinéma, mais ont fait leurs premières armes sur le Net. L’univers des backrooms est né en ligne sur Fandom et Wikibot au début des années 2020. Dans cette communauté en croissance exponentielle, les internautes fantasmaient un monde parallèle, constitué d’une succession de pièces vides et anxiogènes.

Cette ambiance me rappelle celle du livre de Mark Daniliewski publié en 2000, La Maison des feuilles. Un livre marquant, tant par sa forme que par son sujet. Sa forme : un énorme pavé de 700 pages où les mots s’écrivent parfois en spirale, à l’envers, sous forme de fenêtres ou de labyrinthes, obligeant le lecteur à tourner le livre dans tous les sens. Le sujet : une banale maison en Virginie ouvre sur un labyrinthe souterrain aux dimensions titanesques où les personnages se perdent les uns après les autres.

Comme La Maison des feuilles, Backrooms nous fait pénétrer dans un univers fantasmagorique. On peut essayer d’y trouver un sens. Le film s’y refuse, avec sa fin très ouverte qui pourra sembler bien frustrante. Cette solution est une réponse à un défi : comment adapter dans un film, nécessairement clos, avec un début, un milieu, une fin, le foisonnement rhizomique d’un forum en ligne ?

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Les Contrebandiers ★☆☆☆

Oregon, 1933. Veuf malheureux, Samuel Murphy (Ethan Hawke) se voit brutalement séparé de sa petite fille quand il est injustement jeté en prison. Pour avoir une chance de la retrouver avant qu’elle soit mise à l’adoption, il accepte le marché risqué que lui propose un gardien de camp madré (Russel Crowe) : évacuer des kilos d’or d’une mine perdue dans la forêt avant qu’ils soient réquisitionnés par l’administration rooseveltienne. Le voilà embarqué pendant six jours avec trois co-détenus et deux garde-chiourmes dans un voyage périlleux.

The Weight, étrangement traduit en français, est un film à l’ancienne qui aurait été tourné à l’identique il y a vingt ou quarante ans. On pense au Salaire de la peur pour la mission périlleuse, aux Evadés et à O’Brother des frères Coen pour le film d’évasion, à Délivrance pour la beauté sauvage et menaçante des forêts américaines. On est ravi de retrouver deux vieux (?) acteurs américains qu’on a tant aimés… mais on ne s’empêche pas de penser qu’ils ont passé l’âge de ces rôles trop sportifs pour eux et qu’ils sont un peu là pour payer leurs impôts.

Car, Les Contrebandiers est loin d’être un chef d’œuvre. Le périple des évadés dans la forêt contient métronomiquement, toutes les dix minutes du film, un événement censé faire monter la tension : une passerelle jetée dans le vide à franchir au risque d’une chute mortelle, une rivière à traverser à gué au risque de s’y noyer, une harde de poursuivants sanguinaires à repousser, etc. On sait bien que le héros survivra à tous ses dangers, se vengera de ses ennemis et finira par retrouver sa charmante fillette. Le seul suspense est de savoir parmi ses acolytes, lequel y laissera la peau le premier.

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L’Invitation ★★★☆

La quarantaine, Angela (Olivia Wilde) et Joe (Seth Rogen) forment un vieux couple fatigué qui ne fait plus l’amour et qui se porte mutuellement sur les nerfs. Contre l’avis de son mari, Angela a décidé d’inviter à dîner leurs voisins du dessus, Pina (Penélope Cruz) et Hawk/Howard (Edward Norton) dont les bruyants ébats nocturnes ont le don d’exaspérer Joe.

La pièce de théâtre du Catalan Cesc Gay Los Vecinos de Arriba [Les Voisins du dessus] (2016) a connu un succès mondial immense. Elle a fait l’objet de pas moins de neuf adaptations au cinéma, en Espagne d’abord, puis en Italie, en Russie, en Corée du Sud… En France, elle fut adaptée sous le titre Et plus si affinités au printemps 2024. Aux Etats-Unis, c’est à Olivia Wilde que la réalisation et l’un des quatre rôles ont été confiés. L’actrice, qu’on vient de voir dans le faussement transgressif I Want your Sex de Gregg Araki, s’en donne à cœur joie. Son jeu dingue est l’une des (bonnes) raisons de courir voir ce film.

Il y en a trois autres.
La première est la cocasserie de la rencontre entre le couple très ordinaire interprété par Olivia Wilde et Seth Rogen et celui, autrement plus libéré, formé par les deux bombes sexuelles que sont pour toujours et à jamais, quel que soit le poids des ans (elle a 52 ans, il en a 57), Penélope Cruz et Edward Norton. On sait, surtout si on gardait en mémoire les films espagnol et français, l’objet de leur rencontre. On n’en laisse pas moins la pression lentement monter avant que le sujet soit mis sur la table dans une scène d’une drôlerie réjouissante qui permettra à chacun d’enrichir – ou pas – son vocabulaire.

Mais L’Invitation ne se réduit pas à l’encanaillement d’un couple trop guindé. Il livre dans son dernier tiers, jusqu’à son dénouement très ouvert auquel chacun donnera le sens qu’il veut (le mien est pessimiste), une réflexion sacrément lucide sur le couple et son usure, sur les rêves qu’on ne réalise pas et les silences dans lesquels ils s’abîment.

La comparaison avec Et plus si affinités est cruelle pour le film français. Aussi bien joué soit-il (Isabelle Carré y était comme toujours excellente), il ne se hissait jamais au-dessus du théâtre de boulevard filmé. L’Invitation est autrement plus riche, grâce à un art consommé des dialogues qui crépitent à un rythme pétaradant et au jeu millimétré des acteurs qui ont, tous les quatre, l’occasion rare de faire la démonstration de leur immense talent.

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The Opera! ★★☆☆

Orphée (Valentino Buzza) est fou d’amour pour Eurydice (Mariam Battistelli). Les deux amoureux sont sur le point de convoler. Mais leur bonheur est de courte durée. Hadès assassine Eurydice d’un coup de pistolet et l’entraîne aux Enfers. Eurydice, éperdue de chagrin, saute dans un taxi conduit par Charon (Vincent Cassel) pour l’y rejoindre et l’en ramener.

Le mythe est bien connu. Ses adaptations à l’opéra, par Monteverdi, par Glück, par Offenbach le sont presque autant. Davide Livermore, metteur en scène d’opéras renommés à la Scala de Milan notamment, et Paolo Gep Cucco, spécialiste d’effets visuels, ont fait le pari audacieux d’unir leurs talents pour en réaliser une adaptation ultra-contemporaine pour le cinéma. Ils ont rassemblé un budget de onze millions d’euros, des acteurs lyriques et des stars internationales (outre Vincent Cassel, Fanny Ardant, Caterina Murino, Rossy de Palma…). Ils se sont associés à la maison de couture Dolce & Gabbana qui a conçu tous les costumes.

Le résultat est…. étonnant ! On entend les arias les plus célèbres : Carmen, Tosca, La Bohême, Turandot, Madame Butterfly, Norma… mais aussi des airs moins connus tirés du Mefistofele de Boito, de La Sonnambula de Bellini ou de L’Olimpiade de Vivaldi. On y entend aussi The Power of Love de Frankie Goes to Hollywood. Et le tout, réarrangé dans des sonorités pop et électroniques, est chanté dans des décors virtuels géants.

Le résultat peut inspirer des réactions diamétralement opposées. Les puristes crieront au sacrilège. Tous ceux que l’opéra indiffère n’iront pas le voir – d’autant que le film n’a fait l’objet à sa sortie en France au début du mois d’aucune publicité et n’a quasiment pas été distribué. Reste entre les deux un public très mince dont je fais partie qui s’est régalé à l’écoute de ces airs si purs et qui a été bluffé par l’audace quoique très kitsch des costumes et des décors. Certes, le scénario est faiblard… mais n’est-ce pas hélas le lot de bien des livrets d’opéra ?

La bande-annonce