Ouaga Girls ★☆☆☆

À Ouagadougou, au Centre féminin d’Initiation et d’Apprentissage aux Métiers (CFIAM), Bintou, Chantal et Dina s’initient à la profession de mécanicienne automobile. Theresa Traoré Dahlberg les a suivies durant leur (trans)formation.

Burkinabée par son père, suédoise par sa mère, la documentariste interroge la place des femmes au Burkina Faso en filmant une promotion d’une demie douzaine de jeunes filles qui se forment à un métier a priori masculin : la réparation automobile.

Sorti le 7 mars, la veille de la Journée internationale des femmes, Ouaga Girls raconte les difficultés de ces jeunes femmes à se trouver une place dans une société patriarcale. L’une aimerait chanter, l’autre a eu un enfant trop jeune. Chacune s’interroge sur son avenir.

Ouaga Girls n’est pas seulement un film féministe dont les héroïnes auraient pu indifféremment vivre dans n’importe quel pays d’Afrique à la situation interchangeable. C’est un film tourné en 2015 dans un pays en plein changement : le Burkina Faso qui, l’année d’avant avait renversé son président, et s’apprêtait, à l’occasion des élections présidentielles et législatives de novembre 2015 à embrasser un nouvel avenir constitutionnel. Le sujet n’est jamais traité de front. Mais il est l’arrière plan permanent (une émission de radio entendue chez le coiffeur, une affiche électorale entr’aperçue tandis qu’on suit une jeune fille en mobylette…) de Ouaga Girls.

Ce documentaire pudique a les défauts de ses qualités : les jeunes filles qu’il suit sont si timides, si effacées qu’on peine à s’attacher à elles. Dommage…

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Le Secret des Marrowbone ★★☆☆

Fuyant un père violent, Rose Marrowobone et ses quatre enfants se réfugient aux Etats-Unis dans une maison isolée près de l’Océan atlantique. Mais la mère de famille, très malade, décède. Pour éviter d’être placés, les enfants décident d’un commun accord de cacher le décès de leur mère d’ici à la majorité imminente de Jack l’aîné.
La vie se déroule sans anicroche jusqu’à ce qu’une présence inquiétante, dans les combles de la maison, ne vienne troubler la sérénité de la fratrie.

Marrowbone (audacieusement traduit en français Le Secret des Marrowbone) est un film à la croisée des genres. Pendant la première demie heure qui présente une famille gentillette qui vit dans une jolie maison et gambade dans les vertes collines alentour, on se croirait dans un remake de La petite maison dans la prairie tourné en 1969 en Nouvelle-Angleterre. Ou plutôt de Bambi dont la maman meurt tristement abandonnant des orphelins inconsolables.

Mais bientôt l’angoisse s’installe avec son cocktail de ressorts éculés qui font la saveur – et les limites du genre. La maison est probablement hantée, un monstre se terre au grenier, qui marche la nuit et dévore le gentil raton laveur que les enfants avaient domestiqué.

Sauf que Le Secret des Marrowbone est plus subtil que le premier jump scare movie venu. Il cache plusieurs secrets dans son sac. Qu’est-il advenu de ce père violent que les Marrowbone fuient ? Pourquoi prennent-ils un soin maniaque à voiler tous les miroirs ? D’où vient ce magot qu’ils vont retrouver pour aller payer les frais de succession ?

Le film prend alors une dimension inattendue, sinon freudienne rappelant Les Autres de Amenabar ou Split de Shyamalan – où la révélation Anya Taylor-Joy avait fait ses premiers pas. Aurez-vous vu venir le twist final ? Moi-même ne m’y étais pas attendu. De là à dire que j’en suis tombé de l’armoire, il y a un pas que je ne franchirai pas. D’autant que la terreur distillée par les deux heures précédentes avaient suffi à me terrer sous mon fauteuil. Bref, un film pour les plus souples d’entre vous…

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Carnivores ★☆☆☆

Mona (Leïla Bekhti) et Sam (Zita Henrot) sont sœurs. Mona a pris des cours de théâtre. Mais c’est Sam l’autodidacte, plus naturelle, plus spontanée, qui est devenue comédienne.
Mona se réjouit en apparence du succès de sa cadette, acceptant de s’occuper de son fils quand les tournages l’éloignent de chez elle et de l’assister dans la préparation d’un rôle difficile.

Chez les frères Rénier, on connaît bien le cadet, Jérémie, révélé dès l’enfance par les frères Dardenne. On connaît mal l’aîné, Yannick, qui a interprété des petits rôles dans un tas de productions cinémas ou télé, françaises ou belges. On imagine sans peine la part d’autobiographie qui se cache dans ce film qui raconte les déchirements de deux sœurs actrices.

Que Carnivores ait permis aux deux frères de régler leurs problèmes psychanalytiques est une chose, qu’il séduise le public en est une autre. Car tout sonne vite faux dans ce thriller psychologique – comme tout sonnait déjà très faux dans L’Amant double, le dernier film d’Ozon où Jérémie Rénier (déjà lui !) jouait le double rôle de son frère et de son jumeau. On ne croît pas un seul instant au personnage de Sam, actrice fantasque, mère étouffante et amante toxique (ça fait quand même beaucoup). On ne croit guère plus à celui de Mona, trop froide, trop calculatrice pour être crédible. Le verdict populaire est tombé sans appel : le film a quasiment disparu des écrans après deux semaines d’exploitation.

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The Rider ★★☆☆

Brady n’a qu’une passion : les chevaux. Il les dresse. Il les monte en rodéo. Mais un grave accident l’oblige à y renoncer. L’acceptera-t-il ?

La jeune réalisatrice sino-américaine Chloé Zhao remet le couvert. Après Les Chansons que mes frères m’ont apprises, elle plante à nouveau sa caméra au cœur de la réserve de Pine Ridge dans le Dakota du Sud au milieu des cowboys et de leurs chevaux. Son premier film racontait le déchirement d’un départ : Johnny, un jeune indien, quittait la réserve où il étouffait pour la ville dans l’espoir d’une vie meilleure. Son second a un sujet symétrique : Brady doit s’arracher à un monde où il n’a plus sa place quand bien même il n’a d’autres rêves que d’y demeurer.

The Rider est à la frontière du documentaire. Le réalisme est renforcé par l’emploi d’acteurs amateurs filmés dans leurs propres rôles. Lorsqu’à la veillée, chacun raconte une anecdote de sa vie, on a l’impression que la réalisatrice a laissé traîner sa caméra et son micro. L’émotion est plus forte encore lorsque Brady rend visite à un camarade, Lane, devenu paraplégique suite à un grave accident de voiture. Cette jeune gloire du rodéo, fauchée dans sa prime jeunesse, réduite à l’état de légume, ne retrouve le sourire que quand Brady lui montre sur YouTube les vidéos de ses exploits passés.

Qui attendrait du film contemplatif de Chloé Zhao de l’action et des rebondissements serait fatalement déçu. La réalisatrice filme avec une fascination contagieuse les espaces désolés des Badlands. Elle montre de longues séances de dressage où le jeune cowboy vient lentement à bout des réticences des chevaux confiés à ses soins. Aucun artifice, aucune béquille scénaristique pour faire tenir debout The Rider sinon la mutique détermination de son héros, écartelé entre son désir de retrouver sa vie d’antan et l’obligation de se conformer aux injonctions des docteurs. Les amoureux des chevaux et des grands espaces adoreront. Les autres…

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Vent du nord ★★☆☆

Dans le Pas-de-Calais, Hervé, la cinquantaine, travaille dans une usine de chaussures sur le point d’être délocalisée.
L’usine rouvre en Tunisie. Foued, la vingtaine, y est embauché.

Vent du nord colle deux histoires que rien ne rapproche sinon une usine qu’on délocalise, un train de banlieue et un bus de tourisme qui circulent sur deux voies parallèles durant quelques secondes et un feu d’artifice (tout s’éclairera en regardant le film).
C’est sa principale force. C’est sa principale faiblesse aussi.

Car il y avait sans doute quelque chose à tirer de ce parallèle, une sorte de « convergence des luttes » pour reprendre une expression à la mode en ces temps de grèves SNCF et d’occupations d’université.
D’un côté, l’histoire d’un lumpenprolétariat vieillissant dans le Nord de la France – comme on l’a déjà filmé cent fois. De l’autre celui d’un lumpenprolétariat beaucoup plus jeune dans la Tunisie des zones franches – qui, lui, l’a moins souvent été.
Le premier est au chômage, mais ne vit pas si mal : Hervé habite dans un petit pavillon, s’achète un hors-bord avec sa prime de licenciement et se paie même des vacances low cost en Tunisie avec sa femme. Le second vient de trouver un emploi, qui lui permettra de payer les frais de santé de sa mère malade et de se rapprocher de la fille qu’il aime, mais ne vit pas si bien faute de pouvoir réaliser ses rêves.

Vent du nord aurait pu entrelacer ces deux histoires. Mais le montage opte pour un parti pris différent. Pendant la première demie heure, la caméra reste à Boulogne. C’est seulement dans la deuxième qu’on part, sans transition, en Tunisie. Le temps d’y prendre ses marques, on revient en France. Du coup, au lieu d’avoir un film construit en miroir autour de l’opposition/ressemblance entre les deux situations, on a plutôt deux historiettes, deux nouvelles filmées bout à bout. Le résultat est tout autre. Pas sûr qu’il convainque.

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Le Collier rouge ★★☆☆

Devant une prison, un chien aboie. À l’intérieur, Morlac, un soldat démobilisé (Nicolas Duvauchelle), attend d’être jugé. Son juge, le commandant Lantier du Grez (François Cluzet), instruit son dossier. Il rencontre sa femme Valentine (Charlotte Verbeeck).

Sous ses airs de drame historique, Le Collier rouge tire plutôt du côté du roman policier façon L’Eté meurtrier dont il emprunte le cadre : un petit village du Sud de la France, écrasé par la chaleur de l’été, endormi au chant des cigales.

Son titre et son affiche sont trompeurs. on imagine un roman dont le chien serait le héros. Sans doute ce chien qui accompagna Morlac au front joue-t-il un rôle moteur dans l’intrigue. Mais les vrais héros en sont les trois humains qui jamais ne se réuniront dans le même plan.

Le Collier rouge est l’adaptation fidèle du roman publié par Jean-Christophe Rufin en 2014 chez Gallimard. L’académicien en a co-signé le scénario avec Jean Becker, son réalisateur. Le vieux cinéaste – qui fit ses premiers pas il y a plus de cinquante ans aux côtés de son père Jacques dans Touchez pas au grisbi – s’est fait une spécialité des films de la ruralité, sans sexe ni violence, qui font un bide à Paris et un tabac dans nos provinces : Les Enfants du marais, Dialogue avec mon jardinier, La Tête en friche

Le Collier rouge a les mêmes défauts et les mêmes qualités. Il se caractérise par une direction d’acteurs impeccable (à noter dans les seconds rôles le toujours parfait Patrick Descamps et la révélation Sophie Verbeeck qu’on retrouve dans Mes provinciales), une reconstitution soignée d’un village français en 1919, une mise en scène effacée et un peu fade. Le Collier rouge est un film intemporel. Il aurait pu être tourné en 2018 ou trente ans plus tôt. Un spectacle à savourer en pantoufles, le dimanche soir devant sa télévision avec sa vieille maman.

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Coby ★★★☆

Suzanne est un garçon manqué. Depuis son plus jeune âge, elle a la conviction que la nature s’est trompée en lui donnant un corps de fille. Avec l’assentiment de ses parents, elle décide d’en changer. Suzanne deviendra Jake. Mais le temps de la « transition », il/elle est Coby.

Les hasards du calendrier amènent sur les écrans ce documentaire qui décrit le changement de sexe d’une jeune Américaine, un mois à peine après Finding Phong, qui racontait celui d’un jeune Vietnamien. Les deux documentaires racontent ces deux histoires symétriques avec le même parti pris : nous faire voir et comprendre sans voyeurisme un processus qui suscite une curiosité parfois malsaine, le désamorcer de tout ce qu’il pourrait avoir de choquant ou de ridicule. Parce qu’il n’a pas la charge exotique des Lady Boys asiatiques, parce qu’il nous ressemble, Coby nous touche plus que Phong.

On découvre un foyer bobo de l’Ohio : une mère aimante dont on comprend qu’elle a eu, plus jeune, une vie moins rangée et un premier enfant, le réalisateur français de ce documentaire, un père déjà âgé et dont les commentaires révèlent une rare humanité, un frère aîné dont la ressemblance avec son cadet s’accentuera au fur et à mesure de la masculinisation de ce dernier et enfin une petite fille dont les photos d’enfance – dont celle stupéfiante qui fait l’affiche du film – révèlent immanquablement le trouble identitaire.

Christian Sonderegger, qui est donc le demi-frère de Coby, filme ce foyer en 2016 alors que Coby hésite à pratiquer l’hystérectomie qui la transformera irrévocablement en homme. Cinq ans plus tôt, elle a commencé un traitement à la testostérone qui a radicalement modifié son apparence physique : pilosité, musculature, tessiture… Rien ne laisse supposer que ce séduisant barbu fut jadis une adolescente en fleurs. Les interviews que le réalisateur a avec les membres de la famille – ainsi qu’avec Sara dont on comprend qu’elle est depuis toujours la petite amie de Suzanne/Coby et qu’elle l’accompagne amoureusement dans sa transition – sont entrecoupés d’images d’archives : Coby s’était longuement filmé pour expliquer sur un forum transgenre sa transformation.

Comme Les Invisibles de Sébastien Lifshitz qui décrivait la vie ordinaire de couples homosexuels, en démontrant, à rebours des outrances incendiaires des opposants au mariage pour tous, que les gays n’étaient ni des monstres dénaturés ni des pervers partouzeurs, que l’homosexualité pouvait se vivre sereinement, Coby témoigne que la « réassignation sexuelle » – l’expression savante pour désigner le changement de sexe – peut se vivre sans drame.

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Ready Player One ★☆☆☆

En 2045, l’humanité se morfond dans des villes surpeuplées et polluées. Pour échapper au quotidien, les habitants se réfugient dans des mondes parallèles. L’Oasis est le plus populaire. L’inventeur de cette réalité virtuelle vient de mourir à la tête d’une immense fortune. Il propose de la céder à qui trouvera « l’œuf de Pâques » qu’il a caché dans un recoin du jeu.
Wade Watts est un jeune orphelin qui, sous les traits de Parzival, joue régulièrement. Avec quelques amis virtuels, Aech, le colosse bricoleur, Art3mis, la jolie motarde, Daito, le samouraï et Sho, le guerrier ninja, il se lance dans la quête de l’œuf de Pâques. Mais Sorrento, le puissant directeur de la multinationale IOS , entend bien mettre la main sur le magot le premier.

Ready Player One a été accueilli par des louanges dithyrambiques. Du Monde à Libération, en passant par Télérama et Les Inrocks, la critique fait preuve d’un unanimisme suspect. Et les spectateurs ont réservé un accueil triomphal à Ready Player One qui a fait près d’un million d’entrées en France durant sa première semaine d’exploitation.

Les critiques ont salué en particulier, dans des articles qui résonnaient parfois comme autant d’éloges funèbres, le génie de Steven Spielberg. Nul doute qu’il mérite ses éloges au regard de son impressionnante filmographie qui accumule les chefs d’œuvre et les succès. Cette filmographie compte deux veines principales. La première, à laquelle Spielberg semblait s’être abonné ces dernières années, sont les grands films sérieux tournés avec un classicisme efficace : Pentagon Papers, Le Pont des Espions, Lincoln, Cheval de guerre, Munich, Il faut sauver le soldat Ryan, La Liste Schindler… La seconde, qu’il semblait au contraire avoir abandonnée, est destinée à un public plus jeune : E.T., Indiana Jones et ses suites, Jurassic ParkReady Player One marquerait le retour de Spielberg à cette veine.

Et c’est bien là, à mon sens que le bât blesse. Car Ready Player One veut jouer sur les deux tableaux. D’un côté les références nostalgiques aux 80ies, aux jeunes années de Steven Spielberg (né en 1948… et qui n’était donc plus si jeune que cela) qu’on imagine volontiers fasciné par les premiers jeux Atari, par les films de Kubrick et les tubes de Van Halen, les Bee Gees, A-ha, Depeche Mode. De l’autre le film de science fiction, gonflé jusqu’à la gorge d’effets spéciaux et de combats épiques.

Ni l’un ni l’autre ne m’ont séduit. Je hais les années quatre-vingt – quand bien même elles coïncidèrent avec le vert paradis de mes amours enfantines – ses coloris marronnasses, ses musiques pop trop sucrées. Je hais les jeux vidéo d’hier et d’aujourd’hui auquel je n’ai jamais rien compris et auxquels je n’ai pas vraiment joué. J’ai trouvé par exemple la course automobile dont je lis qu’elle est « à couper le souffle » ennuyeuse à mourir, puis les allers-retours incessants entre le monde réel et l’univers virtuel d’Oasis incompréhensibles.

Que dire de l’histoire manichéenne au possible (un méchant très méchant dont on sait par avance que les sinistres machinations seront déjouées par des gentils très gentils) sinon qu’elle est d’une platitude achevée ? Cette chasse au trésor, découpée en trois étapes (trois clés doivent être découvertes pour accéder à l’œuf), fait irrésistiblement penser aux scénarios des jeux vidéo où il faut relever un défi pour accéder au niveau supérieur. Quant à la composition ethniquement équilibrée du « clan » de Wade/Perzival et à la romance téléphonée qui se noue entre le héros et la jolie motarde – dont les traits rappellent ceux des Minimoys de Luc Besson – soupirs…

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Marie Madeleine ★☆☆☆

Qui était Marie Madeleine ? Ceux qui répondront : le titre d’une chanson de Sandra sorti en 1985 – et dont le clip vaut son pesant de cacahouètes – sont priés de se taire.
Les autres n’ignorent pas qu’elle accompagna Jésus, assista à sa crucifixion et fut la première à constater sa résurrection d’entre les morts. Hippolyte de Rome la désigna comme « l’Apôtre des Apôtres ».
Mais Marie Madeleine vit son étoile vite pâlir. Le pape Grégoire le grand l’assimila à la pécheresse qui oint le Christ de parfum dans Luc 7, 36-50. Marie Madeleine devient pour la postérité une prostituée repentie. Autre réputation qui lui colla à la peau : celle d’avoir été la maîtresse, l’épouse, voire même la mère des enfants du Christ. C’est cette Marie Madeleine là que peint Nikos Katzantakis dans La dernière tentation du Christ dont l’adaptation à l’écran par Martin Scorsese en 1988 fit scandale (j’étais à l’Espace Saint Michel le soir de l’incendie).

C’en est une toute autre que présente Garth Davis, le réalisateur australien de Lion et de trois épisodes de Top of the lake. Exit la pécheresse. Marie Madeleine (Rooney Mara) est une apôtre comme une autre, qui rencontre Jésus (Joaquin Phenix) sur les bords du lac Tibériade et décide de le suivre pour fuir une vie étouffante et le mari que son père (Tcheky Karyo) et son frère (Denis Ménochet) ont décidé de la voir épouser. Aux côtés de Pierre (Chiwetel Ajiofor), de Judas (Tahar Rahim), elle tient sa place. C’est ce beau visage de femme libre et forte que Vatican II a réhabilité et que ce film honore. Il le fait notamment dans une splendide Cène où Marie Madeleine, à rebours d’une iconographie millénaire, prend place sans autre forme de procès à la droite du Christ.

Le problème est que cette noble cause est bien mal servie par un film d’un rare académisme. Comme les mauvaises piquettes issues de divers cépages de la CEE, Marie Madeleine rassemble des acteurs de toutes les origines – on sera surpris de constater parmi eux une majorité de Français – qui parlent tous un parfait anglais – Mel Gibson avait au moins eu le courage de tourner sa Passion du Christ en araméen – sur les rives de la Sicile – d’où on voudrait nous faire croire que le lac de Tibériade est aussi vaste que la Méditerranée.

Sa première partie est la plus stimulante, qui nous présente des épisodes de la vie de Marie de Magdala que nous ne connaissions pas. La seconde est catastrophique qui filme à toute berzingue les étapes obligées de la Passion – l’entrée à Jérusalem le dimanche des Rameaux, l’expulsion des marchands du Temple (que Jean 2,13 situe quelques années plus tôt), la Cène, la nuit aux Jardins des Oliviers, le chemin de croix, la crucifixion… comme si le budget avait manqué pour les filmer toutes et que le scénariste en avait ras-le-bol de cette histoire déjà trop longue.

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Signer ★★☆☆

Le verbe signer est le plus souvent transitif : on signe un document, on y appose sa signature. Mais signer peut aussi être intransitif : parler en langue des signes. C’est dans cette seconde acception, plus rare chez les entendants, qu’il faut comprendre le titre du documentaire de Nurith Aviv.

J’avais déjà vu d’elle début 2011, aux Trois Luxembourg archi-comble, son documentaire Traduire consacré aux traductions de l’hébreu. Dans le même cinéma aux rangs cette fois ci nettement plus clairsemés, le seul qui à Paris le diffuse, j’ai vu Signer dont le thème n’est pas si éloigné que Traduire. Dans les deux cas, il s’agit de langage, de tradition, de transmission.

Signer m’a appris que la langue des signes n’était pas universelle ou, pour le dire autrement, qu’on ne signait pas de la même façon d’un pays à l’autre. Je l’ignorais. Pourtant, quand on y réfléchit un instant, l’évidence s’impose : la langue est le reflet d’une culture, d’un rapport aux mondes et les malentendants, comme les entendants, entretiennent un rapport au monde différent selon le pays où ils ont grandi. Il n’existe pas une langue des signes mais des langues des signes – réparties en grands groupes linguistiques aux frontières étonnantes (la langue des signes israélienne appartient au groupe allemand tandis que le groupe suédois rassemble bizarrement la langue des signes finlandais et… portugais).

Signer montre comment la langue des signes israélienne s’est construite au début du vingtième siècle, à partir d’apports allemands, marocains ou algériens. Il montre aussi comment, dans des communautés arabes, des langues des signes autonomes se sont développées. Chacune a son idiosyncrasie. Chacune a ses particularités, qui implique non seulement les mains mais le corps tout entier : le visage, le buste, etc.

Ce documentaire trop modeste dure une heure seulement. Il se limite à Israël. On aurait aimé qu’il ait plus d’ambition et qu’il s’ouvre à d’autres horizons. Le tour du monde des langues des signes reste à filmer.

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