
Une famille s’installe dans un fjord retiré de Norvège. Mihai (Sebastian Stan, acteur roumano-américain abonné aux blockbusters et remarqué en jeune Donald Trump dans The Apprentice) est roumain et trouve vite un emploi d’informaticien à la mairie. Lisbet (Renate Reinsve, actrice principale de Julie (en 12 chapitres), Valeur sentimentale) est norvégienne et travaille à la maison de retraite de la ville. Le couple évangéliste a cinq enfants qu’il élève dans une discipline stricte. Un jour, une enseignante remarque des traces de coup sur l’épaule d’Elia, la fille aînée du couple. Elle alerte l’Aide sociale à l’enfance qui met en œuvre, dans l’intérêt des enfants, un protocole implacable. Les parents sont interrogés par la police, les cinq enfants placés en famille d’accueil dans l’attente du procès.
Fjord arrive sur les écrans auréolé de la Palme d’or qu’il a reçu à Cannes. La concurrence cette année était rude avec des films aussi marquants que Notre salut, Minotaure ou Une vide de femme. Mais Cristian Mungiu n’a pas volé sa seconde Palme/. Il avait eu la première en 2007 avec 4 mois, 3 semaines et 2 jours, un film coup de poing qui m’avait durablement marqué. Ses films suivants étaient tout aussi dérangeants : Au-delà des collines, Baccalauréat dans mon Top10 de l’année 2016, R.M.N. Cristian Mungiu a le don de se saisir de dilemmes moraux et d’en tirer des films bouleversants et jamais simplistes.
Fjord repose d’abord sur une question : les enfants de Mihai et de Lisbet ont-ils été les victimes de violences corporelles ou psychologiques ? À supposer ce mystère résolu, deux séries de questions se posent. La première : quelles sont les limites indépassables d’une éducation stricte ? violences corporelles ? violences psychologiques ? punitions ? endoctrinement ? La seconde : la puissance publique a-t-elle le droit de se mêler de l’éducation des enfants ? si oui, dans quelles limites a-t-elle le droit de le faire ? doit-elle ordonner leur placement au premier doute ? doit-elle donner une confiance absolue dans la parole des enfants ?
Fjord ne donne pas de réponses simples à ces questions compliquées. L’aurait-il fait qu’il aurait perdu beaucoup de sa qualité. Il n’en demeure pas moins qu’on prend vite parti pour la famille contre l’Etat, qu’on estime qu’elle n’a fait subir aux enfants aucune violence excessive, qu’elle avait le droit de les éduquer dans les valeurs qui étaient les siennes, que l’Etat a surréagi en les séparant de leurs enfants.
En sortant de la salle, fort de mes préjugés, une pensée m’a fait douter. Comment aurais-je réagi si cette famille d’évangélistes roumains avaient été des islamistes algériens ? Aurais-je estimé qu’elle avait le droit d’élever ses enfants, en France – ou en Norvège – dans les valeurs qui étaient les siennes, en leur interdisant comme le font Mihail et Lisbet le téléphone portable ou les raisons sociaux et en leur imposant chaque soir de longues séances de prière ? aurais-je estimé la réaction de l’Aide sociale à l’enfance disproportionnée ?
Cette réflexion en a entraîné une autre : pourquoi Mungiu a-t-il choisi de camper une famille de Roumains évangélistes plutôt qu’une famille d’Algériens islamistes. La réponse est évidente : c’est parce qu’il est lui-même roumain et qu’il s’est inspiré d’une histoire vraie qui s’est déroulée en Norvège il y a une dizaine d’années et qui avait précisément mis en cause un couple roumain-norvégien et ses cinq enfants. Mais, à supposer qu’il ait choisi de camper une famille d’Algériens islamistes, son effet aurait été beaucoup moins subtil. En France en tous cas, il aurait divisé les spectateurs en deux camps : ceux, plutôt à gauche, favorables à la famille et à son droit à élever ses enfants selon ses valeurs et ceux, plutôt à droite, inquiets de la menace que fait peser le séparatisme islamiste sur la cohésion de la société français, qui auraient désapprouvé ce mode d’éducation.
Fjord est pour nous, aujourd’hui, spectateur français, un film diablement stimulant. Qu’on soit des farouches défenseurs de l’intégration républicaine et de la laïcité ou au contraire des humanistes sensibles aux différences culturelles, des tenants de l’Etat libéral qui considèrent que l’Etat n’a pas à s’ingérer dans la sphère privée ou au contraire des défenseurs de l’Etat interventionniste qui tiennent que l’Etat a le devoir de défendre les plus faibles, notamment les enfants, Fjord prend systématiquement à contre-pied nos préjugés.








