Fin de siècle ★☆☆☆

Ocho est argentin et vit à New York. Javi est espagnol et vit à Berlin. Les deux hommes se rencontrent à Barcelone, se draguent, se plaisent et couchent ensemble. Coup d’un soir ? ou début d’une grande histoire d’amour ?

Fin de siècle – dont la signification du titre me sera restée mystérieuse – débute, comme je viens de le présenter, suivant une trame assez banale. On escompte une histoire d’amour gay intercontinentale avec son lot d’obstacles à surmonter, de retrouvailles heureuses, de séparations forcées.

Mais le film prend une autre direction. Les deux acteurs font un bond en arrière de vingt années, à une époque qui correspond peut-être à cette « fin de siècle » qui a été choisie pour titre. Sans que leur physique ait changé pour autant, Ocho et Javi se rencontrent pour la première fois à Barcelone dans une situation bien différente que celle qu’ils viennent de vivre : Ocho est accueillie chez une amie Sonia, dont Javi est le compagnon.

Souvenir ? Rêve ? L’ambiguïté n’est jamais levée. Une troisième temporalité parallèle sera dessinée un peu plus tard achevant de semer le trouble chez le spectateur.

On dirait un « Tenet sans pétarade » ou un « Hong Sangsoo gay » (ces analogismes très bien trouvés ne sont hélas pas de moi mais, pour le premier du Monde et pour le second de Télérama). Fin de siècle nous balade dans la torpeur catalane d’une fin d’été, comme l’avait fait récemment Eva en août dans la capitale espagnole. Le film est sensuel, séduisant, aussi agréable à regarder que le sont ses deux acteurs principaux, sexy à souhait. Il livre en passant, l’air de rien, quelques réflexions touchantes sur le couple, la séparation, la fidélité, l’homoparentalité. Mais son procédé sophistiqué sinon gratuit ne fonctionne pas.

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En attendant le carnaval ★★☆☆

Le petit village de Toritama au nord-est du Brésil est la « capitale du jean ». Chaque année, près de vingt millions de paires en sont produites par une immense main d’œuvre industrieuse dont le seul loisir, le seul moment de détente dans l’année est le carnaval qu’elle va passer au bord de l’océan tout proche.

En allant voir ce documentaire brésilien, on escompte volontiers un énième témoignage sur les conditions de travail quasi-esclavagistes d’un lumpenprolétariat asservi à des cadences infernales, leurré par la perspective lointaine d’un loisir frelaté. Panem et circenses. La réalité est plus complexe.

L’industrie du jean à Toritama est organisée autour de mini-structures unipersonnelles. Chaque travailleur est son propre patron. Mais cette autonomie est vaine. Obnubilés par l’appât du gain, les travailleurs n’en profitent pas et se soumettent d’eux-mêmes aux pires conditions de travail.

Du coup, l’impression qu’on retire de ce documentaire est très ambigüe. On peut bien sûr s’insurger de cet énième ruse de l’hypercapitalisme qui, sous couvert de redonner leur autonomie aux travailleurs, n’en a pas pour autant allégé leur servitude. On peut aussi se lamenter de l’état d’esprit de ces hommes et ces femmes, de leur obsession pour l’argent, de leur incapacité à rompre les chaînes qui les entravent.

Et puis, on peut voir dans la préparation du carnaval, dans les comportements irrationnels de ces travailleurs qui vendent leurs biens de première nécessité, qui sacrifient l’épargne patiemment accumulée pour se payer ces trop rares vacances, un pied de nez à la loi d’airain du capitalisme, un sursaut de vie, toujours plus fort que la logique de l’argent.

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Chongqinq Blues (2010) ★☆☆☆

Un père, capitaine au long cours, revient à Chongqinq, au Sichuan, où il a quitté quinze ans plus tôt femme et enfant. Son fils vient d’être tué lors d’un fait divers sanglant : une prise d’otages dont il a été l’auteur dans un supermarché et qui a mal tourné. Le père cherche à comprendre les circonstances de ce drame. Pour ce faire, il reprend contact avec ses proches : son ex-épouse qui lui reproche amèrement sa défection, un ami de longue date dont le propre fils était très proche du sien, le docteur que son fils a pris en otage et enfin la jeune femme qui venait de le quitter en le plongeant dans le désespoir.

Chongqinq Blues avait été projeté au festival de Cannes en 2010. Mais il était resté longtemps inédit. Le succès mérité du dernier film de Wang Xiaoshuai, So Long, My Son, a incité ses distributeurs à le programmer en salles où il est sorti en catimini entre deux confinements.

Qui a aimé ce dernier film trouvera un intérêt particulier à voir Chongqing Blues. Car il y trouvera les paysages – les bords du Yang-Tsé – et les thèmes – la relation père-fils mise à mal par le fossé intergénérationnel que la Chine post-maoïste ne cesse d’élargir – qui sont à la base du succès de So Long, My Son.

Les gratte-ciel gris qui dominent les berges du Fleuve bleu, filmés dans une brume épaisse, disputent les premiers rôles de ce film cafardeux à ce père et à son fils. On suit l’enquête que mène le premier en reconstituant touche par touche les derniers moments du second, capté par des caméras de sécurité.

Mais Chongqinq Blues n’a pas le souffle de So Long, My Son. Son histoire manque de complexité, sa morale est un peu courte pour soutenir la comparaison avec son autrement plus subtil successeur. On le regardera pour ce qu’il est : un palimpseste à partir duquel a été réalisée une œuvre autrement plus achevée. 

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Alias Caracalla (2013) ★★☆☆

Daniel Cordier fut le secrétaire de Jean Moulin pendant onze mois avant son arrestation à Calluire en juin 1943. Alias Caracalla raconte ses trois années de Résistance depuis son départ de France en juin 1940 jusqu’à ce funeste épilogue. Il raconte surtout la mue d’un homme, âgé de vingt ans à peine en 1940, farouchement patriote, élevé dans la haine de la République et du Juif, qui saura dépasser ses préjugés en s’engageant dans la France libre.

Daniel Cordier est mort vendredi dernier. France Télévision a immédiatement reprogrammé l’adaptation, déjà diffusée en 2013, de ses Mémoires. L’homme est mort couvert de décorations et d’éloges. Il lava l’honneur de Jean Moulin face aux diffamations qui faillirent flétrir sa mémoire (c’est après qu’Henri Frénay prétendit que Moulin avait été un agent communiste que Cordier, au crépuscule de sa vie, entreprit le patient travail historique qui aboutit à la publication en 1989-1993 de L’Inconnu du Panthéon). Il symbolise, aux yeux de générations qui ne l’ont pas vécue, le courage face à l’Occupation, un courage quasiment suicidaire que nombre de ses camarades ont payé de leur vie. Il symbolise aussi la capacité à s’élever au-delà de ses préjugés.

Bien audacieux sera celui qui trouvera à redire au témoignage de son engagement. C’est pourtant ce que j’aurai l’impudence de faire, le rouge au front. Mes réserves sont de deux ordres. Les premières visent autant le livre lui-même que son adaptation télévisuelle. Les secondes concentrent leurs flèches sur cette dernière.

À la lecture de Alias Caracalla, au visionnage du téléfilm qui en a été tiré, j’ai eu la même sensation : celle de rencontrer un jeune homme tout d’un bloc, figé dans une posture, inatteignable au doute ou au désespoir, presque surhumain. On me rétorquera qu’il n’en est rien, qu’au contraire, ses mémoires racontent comment il s’est débarrassé de l’antisémitisme provincial dans lequel il avait été éduqué, que le téléfilm le montre souffrant et malade.

Pourtant, l’impression d’artificialité demeure. Je vois un gamin de vingt ans qui jamais ne desserre son nœud de cravate sinon pour passer l’uniforme de soldat de la France libre. Il a dans ses rapports humains un formalisme qui était peut-être de rigueur à l’époque mais qui aujourd’hui sonne terriblement faux. Surtout, même si on sait les  dangers qui l’entourent, même si on n’ignore pas que nombre de ses camarades furent arrêtés, torturés, exécutés, on ne ressent jamais la peur.

Tout est trop propre, trop lisse dans la sage adaptation de Alain Tasma, filmée dans des décors qui sentent la naphtaline. Il s’est entouré pourtant de la fine fleur du cinéma français, tous ses seconds rôles dont on reconnaît le visage sans toujours se souvenir du nom : Éric Caravaca, parfait dans le rôle de Jean Moulin, Julie Gayet que sa liaison avec François Hollande n’avait pas encore placée sous les feux de la rampe, Gregory Gadebois, Laurent Stocker, François Civil dont la carrière allait prendre l’envol qu’on sait, la ravissante Lou de Laâge, etc.

Le rôle de Daniel Cordier est joué par un inconnu. Jules Sadoughi a un mérite : il a le même âge que le personnage qu’il incarne. mais c’est bien le seul. Le rôle est trop grand pour lui et il n’en prend jamais la mesure. D’ailleurs depuis sept ans, il n’a quasiment rien fait d’autre.

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The King of Staten Island ★★☆☆

Scott (Pete Davidson) a vingt-quatre ans. Il vit à Staten Island, le borough le plus calme de New York, le plus ennuyeux aussi, à une encablure de Manhattan. Même s’il s’en défend, il ne s’est jamais remis de la mort de son père, pompier professionnel, dans son enfance. Il habite encore chez sa mère, n’a d’autre projet professionnel que d’ouvrir un improbable resto-tattoo, n’ose pas s’engager dans une relation amoureuse avec une amie d’enfance. La décision de sa mère de se mettre en couple va l’obliger à prendre ses responsabilités.

Judd Apatow est de retour. Les comédies qu’il a produites (Disjonctée, SuperGrave, Mes meilleures amies), celles qu’il a réalisées (40 ans, toujours puceau, En cloque, mode d’emploi) ont marqué l’histoire du cinéma américain de ces vingt dernières années, donnant au genre une direction qu’il n’avait pas : plus régressif, plus authentique aussi. Son dernier film, Crazy Amy, remontait à 2015. On le retrouve cinq ans plus tard avec un film sorti directement sur Internet aux États-Unis, par la faute du Covid, et diffusé en salles en France à une date qui n’en a guère facilité la réception.

Dans The King of Staten Island, l’humour est moins potache, plus sombre aussi. Pete Davidson, une vedette de stand-up comedy (comme Seth Rogen ou Amy Schuster que Judd Apatow a contribué à faire connaître), y interprète un personnage très proche de lui qui a perdu son père dans l’incendie des Tours jumelles le 11 septembre 2001.

Mais comme dans ces précédents films, Judd Apatow a le don de donner à ses personnages une densité, une épaisseur uniques. Il y parvient en se donnant le temps de nous faire entrer dans leur intimité. Le film dure 2h17, un format inhabituel pour ce genre de comédie. Le revers de la médaille est qu’il souffre de baisse de rythme et qu’on s’y ennuie parfois un peu. Cet ennui n’est paradoxalement pas un défaut ; car il participe de l’expérience vécue du personnage, un « adulescent » que la vie ennuie faute d’avoir réussi à faire le deuil de son père.

Dommage que la fin – comme c’est souvent le cas des films d’Apatow finalement moins transgressifs qu’ils prétendent l’être – en soit si gnangnan.

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Una Promessa ★☆☆☆

Angela travaille dans une exploitation agricole et meurt dans des circonstances mystérieuses. Son mari, Giuseppe, accompagné de son fils, Anto, décide de s’y faire employer pour élucider les circonstances de sa disparition. Il découvre la réalité du travail des journaliers et la violence de l’oppression que font peser sur eux un patron sans cœur et son contremaître sanguinaire.

Résumé comme je viens de le faire, Una Promessa pourrait passer pour un film policier sur l’élucidation d’un crime et la réalisation d’une vengeance. Il n’en est rien. Le film des frères De Serio, venus du documentaire, est plus proche du naturalisme d’un Mediterranea, ce film sorti en 2015 qui documentait l’impossible insertion d’un immigré africain dans le sud de l’Italie

Son véritable objet est la description révoltante de l’esclavage moderne imposé aux travailleurs immigrés dans les champs de l’Italie du sud. Son moteur est l’amour père-fils qui unit irréductiblement Giuseppe et Anto, façon La vita è bella.

L’histoire s’achève dans un paroxysme de violence qui a valu au film une interdiction aux moins de douze ans. Cette scène, éprouvante, fait oublier la lenteur de l’heure qui la précède où quasiment rien ne se passe. Elle ne suffit pas pour autant à sauver le film, plombé par des personnages trop manichéens.

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Mes meilleures amies (2011) ★★☆☆

Annie (Kristen Wiig) a trente-cinq ans. Tout va de travers dans sa vie. La pâtisserie qu’elle avait fondée à Milwaukee a déposé son bilan. Son fiancé qui la dirigeait avec elle l’a quittée. Son nouveau copain (Jon Hamm, la vedette de Mad Men) est un mufle. Seule source de réconfort : sa meilleure amie, Lilian (Maya Rudolph), s’est fiancée et a demandé à Annie de préparer son mariage. Mais composer avec les quatre demoiselles d’honneur et ne pas se faire éclipser par Helen (Rose Byrne) ne va pas s’avérer si facile.

Mes meilleures amies fait partie des comédies produites par Judd Apatow, le réalisateur de 40 ans, toujours puceau et de En cloque, mode d’emploi. Entouré d’une bande d’ami.e.s au nombre desquels Kristen Wiig, qui cosigne le scénario de Mes meilleures amies et en interprète le rôle principal, il a impulsé à la comédie américaine son style très particulier : un humour corrosif, décalé et volontiers régressif sinon scatologique.

Judd Apatow ressasse constamment les mêmes thèmes : l’amitié, la difficulté de l’engagement. On les retrouve dans Mes meilleures amies, cette fois-ci déclinés au féminin – tandis que jusqu’alors, les comédies d’Apatow étaient si exclusivement masculines que l’accusation de sexisme commençait à fleurir à son sujet.

Mes meilleures amies a connu un immense succès à sa sortie. Tourné pour 32 millions de dollars, il en a remporté cinq fois plus. Il s’est vite hissé au rang de films-cultes, dont certaines scènes – notamment celle qu’on trouve sur Youtube d’un essayage de robe de mariée tournant au drame à cause d’une intoxication alimentaire – sont devenues légendaires.

Il faut bien reconnaître que certains passages de Mes meilleures amies sont hilarants. L’abattage de Kristen Wiig y est pour beaucoup et aussi celui des comédiennes qui l’entourent à commencer par Melissa MacCarthy – dont Nos meilleures amies a lancé la carrière – et Rebel Wilson. Le problème est le scénario qui les relie les uns aux autres. Sur le thème, très américain, de la préparation d’un mariage, avec ses rites et ses étapes (le bridal shower, la bachelorette party, le reherasal dinner…), Mes meilleures amies ne raconte pas grand chose sinon les déboires d’une trentenaire dont il est difficile de prendre au sérieux le mal-être tant son humour inextinguible semble capable de venir à bout de tous les obstacles.

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Just Kids ★☆☆☆

Jack, Lisa et Mathis forment une fratrie mise à mal par la mort de leur mère, frappée par une longue maladie, et la disparition de leur père. À la mort de leur père, les trois jeunes gens sont mis au pied du mur. Lisa (Anamaria Vartolomei) préfère la fuite. Jack (Kacey Mottet Klein), qui est à peine majeur, se voit confier la tutelle du petit Mathis (Andrea Maggiulli), âgé de dix ans à peine. La responsabilité est écrasante pour le jeune homme qui peine à l’assumer.

Le sujet de Just Kids est touchant. Comment une fratrie vit-elle le deuil de ses parents ? Comment un jeune majeur assume-t-il la responsabilité de son cadet ? Sujet d’autant plus touchant que le réalisateur, Christophe Blanc, nous dit qu’il est en partie autobiographique.

Le résultat hélas est bien fade et le semblera d’autant plus à ceux qui ont vu et aimé sur le même thème Amanda.

La faute n’en est pas aux deux acteurs principaux. Dans le rôle de Mathis, on découvre le jeune Andrea Maggiulli, les cheveux longs, quelques kilos en trop et une sacrée énergie. Dans celui de Jack, on retrouve Kacey Mott Klein. L’acteur a vingt ans à peine ; mais voilà bien une dizaine d’années qu’on le voit grandir sous l’œil d’abord de la Suissesse Ursula Meier (Home, L’Enfant d’en haut), d’Anne Fontaine (Gemma Bovery), d’André Téchiné (Quand on a 17 ans, L’Adieu à la nuit), de Xabi Mollia (Comme des rois) ou de Joachim Lafosse (Continuer). Les plus cinéphiles se souviendront que l’histoire de L’Enfant d’en haut où il interprétait un gamin espiègle vivant sous la seule garde de la très jeune Léa Seydoux, dont on comprendra à la fin du film qu’elle n’est pas sa sœur mais sa mère, anticipait la structure de Just Kids en diagnostiquant les relations entre un jeune adulte et un pré-adolescent.

Le problème n’est pas dans le jeu d’acteurs mais dans un scénario qui faute d’avoir grand-chose à dire le dit en prenant la tangente et en quittant Grenoble où la première moitié du film s’était déroulée. C’est d’abord une échappée belle en Espagne où Jack et Mathis vont récupérer à leur corps défendant une cargaison de jambons. Puis c’est l’installation sur la Côte d’Azur où Lisa a trouvé un job.

Devinez comment le film se termine ! Les deux frères vont lentement accepter la mort de leurs parents et Jack, mûri par l’expérience, est désormais capable d’assurer la tutelle de son cadet. Ça alors !

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Outrage (1950) ★★★☆

Ann Walton (Mala Powers) est une jeune employée de bureau qui vit encore chez ses parents avant d’épouser son fiancé. Mais le viol dont elle est victime va avoir raison de son équilibre psychologique. Ne supportant pas la sollicitude de ses proches, elle prend soudainement la fuite. Sur le chemin de la Californie, elle est recueillie par un pasteur qui va lui redonner confiance en elle-même.

Hollywood dans les années quarante était un microcosme terriblement machiste. Ida Lupino, qui y avait acquis une certaine renommée pour ses rôles de femme fatale, y monta avec son mari une société de production et y signa plusieurs films à petit budget. Outrage, sorti en 1950, était son troisième et reste à ce jour le plus connu.

Il y est question, même si le mot n’est jamais prononcé (car la censure ne l’aurait pas permis), d’un viol et de ses répercussions. Le film, d’une inhabituelle brièveté (une heure et quinze minutes seulement) compte deux parties nettement séparées. La première se déroule dans la ville natale, innommée, d’Ann Walton. On la suit d’abord dans l’insouciance de ses activités quotidiennes. Puis, c’est la scène du viol, filmée de nuit, sans bien sûr ne rien montrer de l’acte lui-même mais en le laissant deviner avec les jeux d’ombres et de lumières qu’Hollywood affectionnait à l’époque. Et, dans un troisième temps, c’est l’impossible convalescence.

La seconde partie du film se déroule dans un cadre tout autre. Ann s’est enfuie de chez elle et a trouvé refuge dans une immense exploitation agricole qui produit et commerce des oranges. Aux perspectives urbaines et nocturnes de la première partie ont succédé les immenses espaces agrestes et ensoleillés de la seconde. On comprend à ce changement de décor que la guérison d’Ann est en bonne voie.

[Spoiler] Le film connaît un dernier rebondissement lorsque Ann agresse, lors d’une fête campagnarde, l’homme qui tentait de flirter avec elle, le laissant entre la vie et la mort. Le procès qui se déroule alors interroge la responsabilité pénale de la femme violée, qui revit sans cesse son agression et qui en combat le souvenir par le déploiement d’une violence sans retenue. Grâce au plaidoyer vibrant du pasteur qui la défend, le juge accepte de ne pas mettre Ann en prison mais de l’enjoindre à se soigner. À l’occasion du procès, le cas du violeur – qui vient d’être opportunément arrêté et s’avère avoir de lourds antécédents criminels – est lui aussi évoqué et les protagonistes s’accordent à considérer qu’il devrait lui aussi être soigné plutôt qu’incarcéré.

Pépite oubliée de l’âge d’or hollywoodien, Outrage de Ida Lupino louche du côté du film à thèse sacrifiant la crédibilité de son récit sur l’autel d’une cause d’une étonnante modernité pour un film de cette époque : la prise de conscience du traumatisme causé par une agression sexuelle.

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White Riot ★☆☆☆

White Riot – du nom d’un des titres des Clash – raconte l’histoire d’un mouvement anti-raciste né en Angleterre à la fin des années 70 en réaction à la montée de la xénophobie : Rock Against Racism.

Documentaire sorti en salles l’été dernier entre deux confinements, White Riot intéressera deux publics.

D’une part les amateurs de musique qui se régaleront en écoutant The Clash, Tom Robinson Band, X-Ray Spex, The Selecters, Street Pulse… et qui pinailleront prétentieusement en relevant que London Calling, le titre iconique avec lequel s’ouvre le documentaire, n’est sorti qu’en décembre 1979, après les faits qu’il relate.

D’autre part les passionnés d’histoire qui replongeront dans l’Angleterre des années 70. On a oublié que la crise profonde qu’elle traversait alors avait nourri, dix ans avant l’essor du Front national en France, un puissant mouvement de racisme et de xénophobie. White Riot montre, à partir de documents d’archives les discours enflammés d’Enoch Powell, le chef du National Front, et les dérives de quelques grands noms de la scène musicale – David Bowie, Eric Clapton. Alors que le mouvement punk criait No Future, les activistes de Rock Against Racism lançaient un fanzine TempoRARy Hoarding dénonçant la peste brune et aspirant à un futur moins noir.

Sans doute White Riot raconte-t-il une page d’histoire qui résonne encore avec notre époque – même si on aurait aimé savoir pourquoi l’extrême-droite anglaise s’était dissoute dans le thatchérisme à la différence de ses cousins continentaux. Sans doute Rubika Shah, sa réalisatrice, a-t-elle honnêtement fait son travail en retrouvant de nombreuses archives et quelques protagonistes de l’époque – dont la dégaine de gentils retraités aujourd’hui ne laisse pas deviner l’engouement des luttes passées. Pour autant, on comprend mal l’intérêt de la sortie de ce documentaire très conventionnel en salles sinon celui de peupler des écrans laissés orphelins depuis que le robinet hollywoodien s’est tari.

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