La Montagne ★☆☆☆

Pierre (Thomas Salvador himself) est roboticien. À l’occasion d’un déplacement chez un client dans les Alpes, l’appel des cimes est le plus fort : il renonce à revenir à Paris, achète l’équipement complet du parfait alpiniste et plante sa tente au pied de l’Aiguille du midi.

Le premier film de Thomas Salvador, sorti début 2015, Vincent n’a pas d’écailles, le mettait d’emblée dans la foulée des Peretjako, Triet, Brac, Betbeder, Letourneur, ces jeunes réalisateurs qui insufflaient un vent d’air frais dans le cinéma français. Mais depuis huit ans, plus rien. C’est avec d’autant plus de gourmandise qu’on le retrouve dans son second long, qui présente avec le premier plusieurs ressemblances : Thomas Salvador y interprète à nouveau le rôle principal, y raconte une histoire volontairement minimaliste et y instille quelques touches de fantastique.

Le sujet de La Montagne est riche de promesses : un homme « normal » abandonne tout pour embrasser une autre vie. Et ses premiers plans le mettent en scène avec une économie remarquable. On ne saura rien de Pierre, de son passé, de ses amours, sinon de sa famille qui, l’espace d’un déjeuner, essaiera en vain de le convaincre de revenir à son ancienne vie. Mais on le verra très vite prendre ses marques dans la Vallée blanche, dont les horizons majestueux donnent lieu à quelques plans superbes.

Il y aurait eu beaucoup à dire sur ce personnage, sur son lâcher-prise, sur les motifs qui l’ont conduit à prendre cette décision radicale et sur les difficultés pratiques à la mettre en oeuvre. Mais telle n’est pas la voie choisie par Thomas Salvador. Comme dans Vincent n’a pas d’écailles, il prend dans la seconde moitié de La Montagne le parti du fantastique voire du surnaturel. S’y rajoute une romance dont le seul mérite est de faire jouer la toujours parfaite Louise Bourgoin. Certains spectateurs les trouveront peut-être très poétiques. Je les ai quant à moi trouvés maladroits.

D’autant que le film a la mauvaise idée de s’allonger interminablement. J’ai passé la dernière demi-heure à anticiper à chaque plan qu’il était le dernier. Mais le scénario rajoute encore et encore une couche de plus. Le film s’étire pendant 1h52 – alors que Vincent…. avait l’élégance de durer 1h18 à peine. Et la façon dont il se termine, tout bien réfléchi, est particulièrement gnangnan. Dommage….

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Le Retour des hirondelles ★★☆☆

Un mariage est arrangé entre Le Cadet, un simplet sous l’emprise de sa famille, dont le rhésus rare va sauver le nabab du village, et Guiying, une jeune femme devenue incontinente et handicapée à force de coups et de mauvais traitements. Le couple misérable s’installe sur le lopin de terre qui lui a été concédé et y construit une minuscule maison. Lentement, la tendresse naît entre les deux êtres tandis que les saisons passent et que la Chine rurale se transforme.

Que dire d’un film où on a copieusement dormi ? La question se pose avec une acuité accrue aux critiques dans la force de l’âge. Les années passant, il m’arrive de plus en plus souvent de somnoler dans l’émolliente chaleur d’une salle de cinéma. Dois-je le cacher et prétendre avoir gardé ma conscience tout le film durant ? ou en faire l’aveu rougissant mais honnête quitte parfois à renoncer à critiquer un film dont le sel m’aurait échappé ?

Ces considérations narcoleptiques ne sont pas aussi égocentriques qu’on pourrait le penser : Le Retour des hirondelles est un film long (2h16), lent, contemplatif, ponctué de plans séquences superbement éclairés mais pas toujours compréhensibles (on voit sans transition nos deux héros traverser une vallée enneigée et pique-niquer sur une dune de sable), qui invite à la rêverie et à la somnolence. Certains y auront résisté mieux que moi et seront mieux placés pour en faire une critique éclairée.

Le Retour des hirondelles m’a rappelé tout un pan du cinéma chinois contemporain qui documente la modernisation à marche forcée de la Chine. Elle est au cœur de l’oeuvre de Jia Zhangke, peut-être le plus grand réalisateur chinois vivant. C’est aussi le thème principal de Séjour dans les monts Fuchun ou de So Long, My Son qui ont remporté en France un succès mérité, mais aussi de Vivre et Chanter ou de Les anges portent du blanc, passés plus inaperçus. Plusieurs documentaires l’ont pris à bras le corps tels que H6 filmé à Shanghai dans l’un des plus grands hôpitaux au monde, Derniers jours à Shibati dans la ville multimillionaire de Chongqing au Sichuan ou Guangzhou, une nouvelle ère, tourné dans une petite île située d’un bras de la Rivière des perles près de Canton.

Le noir pessimisme qui imprègne Le Retour des hirondelles lui a valu la censure de Pékin. Après avoir obtenu un vif succès en salles – et sans doute attiré l’attention des autorités que, sans cela, il n’aurait pas émues – Le Retour des hirondelles est retiré des écrans et son auteur assigné à résidence. Le reproche qui lui est adressé : donner des campagnes chinoises une image trop sombre et infirmer la promesse du Parti d’y avoir éradiqué la pauvreté absolue.

N’ôtons pas à ce film ses qualités. Il raconte avec une infinie délicatesse le lent rapprochement entre deux éclopés de la vie. Il filme avec poésie la terre du Gansu – où le réalisateur Li Ruijun a grandi – ses paysans rudes à la tâche (le héros est interprété par le propre oncle du réalisateur) et les saisons qui passent. Mais il le fait avec une telle lenteur qu’entre la fascination et la somnolence, la seconde, chez certains spectateurs vieillissants, risque de l’emporter.

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Un petit frère ★★☆☆

Un petit frère brosse la chronique pendant vingt ans d’une famille ivoirienne immigrée en France. Rose est arrivée à Paris en 1989, avec deux de ses quatre fils. Hébergée par un couple de parents, elle trouve un emploi de femme de ménage dans un hôtel. Éprise de liberté, elle refuse l’union avec Jules César, un compatriote que sa famille lui présente, et lui préfère une aventure sans lendemain avec un ouvrier tunisien du bâtiment.
Bientôt Rose part s’installer à Rouen pour rejoindre Thierry, son amoureux. Jean et Ernest, ses fils, l’accompagnent et grandissent.

Jeune Femme, le premier film de Leonor Serraille, avait reçu à sa sortie en 2017 un accueil enthousiaste – que j’étais un des rares à ne pas totalement partager. Il a fallu attendre plus de cinq ans la sortie du second, qui ne lui ressemble en rien. Rompant avec le portrait d’une femme de notre temps, Leonor Serraille s’attaque à un genre casse-gueule, la chronique familiale au long cours, sur plusieurs décennies. Plusieurs écueils la menacent : le rythme du récit, son unité, le vieillissement des personnages…

Le pari est relevé en trois tableaux qui, sans rompre avec le fil chronologique, se focalisent successivement sur Rose puis sur chacun de ses deux enfants. Ces trois tableaux brossent le portrait d’un beau personnage féminin qui aurait amplement mérité que le titre du film lui soit consacré : pourquoi diable évoque-t-il ce petit frère qui n’occupe finalement que la deuxième ou la troisième place ? Cette Mère courage, femme libre, attachante, passionnément dévouée à ses enfants est remarquablement interprétée par Annabelle Lengronne – alors que le comique Ahmed Sylla (L’Ascension, Le Dindon, Tout simplement noir…) ne convainc guère dans le rôle d’Ernest adulte.

Seule ombre au tableau que j’avoue le rouge au front tant elle est politiquement incorrecte : j’ai trouvé à ce Petit frère un peu trop de bien-pensance pour m’embarquer complètement.

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Aftersun ★★☆☆

Un père et sa fille partent passer une semaine en Turquie dans une résidence de vacances en bord de mer. Sophie (Frankie Corio) a onze ans. C’est une pré-ado vive et sensible. Calum (Paul Mescal, révélé par la série Normal People) est plus secret : on comprend qu’il est séparé de la mère de Sophie, qu’il a quitté l’Ecosse pour Londres, que le menace peut-être le gouffre de la dépression.
Une vingtaine d’années plus tard, Sophie, devenue adulte et mère de famille, se remémore cette parenthèse enchantée en revisionnant les images qu’elle en avait tourné avec sa caméra Super-8.

Aftersun provoque des réactions très contrastées. La critique est très positive. Elle salue un premier film « plein de grâce » (La Septième Obsession), « minimaliste et émouvant » (Les Echos), « délicat comme un tableau impressionniste » (Marie-Claire), « qui rejoue la victoire deleuzienne de l’image-temps sur l’image-mouvement, de la subjectivité sur le réel » (Les Inrocks). Bande à part évoque « chant d’amour filial au moment charnière de la fin de l’enfance, entre jaune soleil et bleus à l’âme », Transfuge  la « mélancolie proustienne [qui sourd] du paradis perdu de l’enfance ».

Les avis des spectateurs, à commencer par celui de l’amie qui m’avait convaincu d’aller hier le voir – alors que je penchais naturellement pour Astérix ou Avatar – sont nettement plus hostiles : « le prototype du film d’auteur ennuyant (sic) où rien ne se passe », « beaucoup plus de prétention que de talent », « film de festival (…) tape-à-l’œil et sans grand intérêt »…

Comme en témoignent mes deux étoiles mi-chèvre mi-chou, mon opinion est à mi-chemin de ces deux pôles radicalement opposés. J’ai été longtemps déconcerté par le faux rythme dans lequel Aftersun s’installe, attendant que le film commence, qu’il s’y passe quelque chose, escomptant un coup de théâtre (la mort par noyade de Sophie ? l’AVC de Callum ? des attouchements incestueux du père sur sa fille ?) alors que [SPOILER] rien ne se passe finalement. Comme bien d’autres spectateurs j’ai été surpris et frustré de cette attente vaine, éprouvant confusément le sentiment de m’être fait rouler par un film qui m’avait fait une promesse non tenue.
Mais à la réflexion, je me suis demandé si un film ne pouvait pas précisément fonctionner sur ce schéma là, celui du temps suspendu, de l’attente frustrée, du non-événement. Et préférant regarder le verre à moitié plein (la confusion des sentiments de cette pré-ado m’a beaucoup touché) que celui à moitié vide (je n’ai rien compris au personnage du père et à la crise qu’il traverse…. ou pas), j’ai décidé de ne pas honnir ce film malgré le peu de goût que j’aurai pris à le voir.

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Maîtres ★★☆☆

Pendant quelques mois, le documentariste Swen de Pauw a planté sa caméra dans l’étude de trois avocates strasbourgeoises spécialisées en droit des étrangers. Il les filme en plein travail, face à leurs clients, plongées dans leurs dossiers, pendues au téléphone, dictant un courrier ou le regard vide à leur balcon tirant sur une cigarette. Face à elles défilent des demandeurs d’asile, des résidents en fin de droits, des étrangers qui aimeraient acquérir la nationalité française…. Autour d’elles, s’agite une ribambelle de stagiaires tandis que deux secrétaires d’un calme imperturbable gèrent le chaos.

Maîtres est un documentaire exigeant, pas toujours facile à comprendre et à suivre pour qui ne connaît rien au droit des étrangers. Il faut reconnaître, sans avoir nécessairement lu la dernière étude que le Conseil d’Etat lui a consacrée, que c’est un droit complexe aux frontières du droit civil, du droit administratif, du droit du travail. D’ailleurs cette complexité se reflète dans la répartition des tâches au sein du cabinet : c’est à Audrey Scarinoff, la jeune avocate fraîchement émoulue, qu’incombent les dossiers les plus ingrats, ceux jugés aux prudhommes, que lui confient ses deux aînées.

On peut y voir – et c’est d’ailleurs le sens que voudrait lui donner semble-t-il son affiche et le résumé que les distributeurs en font – un film militant sur la situation des étrangers en France et l’accueil déshumanisant que des services administratifs sans visage et des tribunaux débordés leur opposent.
Ce serait le déformer ou le réduire à ce qu’il n’est pas.

Car Maîtres est avant tout – et c’est sa principale vertu – un film sur le travail. Rien de plus ingrat, rien de moins sexy que de filmer des gens qui travaillent – surtout lorsqu’il s’agit d’un emploi de service exercé derrière son ordinateur dans des bureaux anonymes. Très souvent, les films de fiction ou les documentaires qui ambitionnent de rendre compte par exemple du travail d’un écrivain, d’un journaliste ou d’un haut fonctionnaire occultent cette dimension-là et ne montrent pas leurs personnages au « travail ».
Tel n’est pas le cas de ce documentaire profondément honnête qui se coltine cette réalité ingrate. Jamais il ne franchira la porte de ce cabinet, de ce phalanstère laborieux, de cette ruche pour s’autoriser des échappées belles, qui auraient été un peu faciles, au tribunal ou en préfecture par exemple.

On comprend que deux avocates se sont associées. Elles sont représentatives d’une profession de plus en plus féminisée – comme celle de magistrate. L’une, Christine Mengus a la soixantaine, de l’énergie à revendre et un sacré sens de l’humour. Elle n’hésite pas à chahuter ses clients, leur reprochant par exemple de ne pas l’avoir consultée plus tôt, avant que leur situation administrative ne devienne inextricable. Elle rappelle, toutes choses égales par ailleurs, la juge d’instruction belge de Ni juge, ni soumise. L’autre, Nohra Boukara, la quarantaine bien frappée, est plus militante même si ces convictions ne sont pas sans contradiction : si elle stigmatise les dérives d’un droit « colonialiste », elle exige d’un client qu’il renonce à sa culture patriarcale et embrasse spontanément l’égalité hommes-femmes.
Les deux femmes se sont adjoint les services d’une troisième avocate, Audrey Scarinoff, qui n’a pas trente ans. Il faut lire le dossier de presse pour comprendre qu’elle n’est pas encore associée – mais le deviendra peut-être. Il faut regarder l’annulaire de sa main gauche et y voir apparaître un diamant pour supputer qu’elle s’est fiancée pendant le tournage.

Maîtres devrait être montré à tous les avocats en formation. Ils y verraient, s’ils n’en sont pas déjà conscients, la grandeur et la servitude de leur profession et toucheraient du doigt ce qu’être « auxiliaire de justice » veut dire.

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Ashkal ★☆☆☆

Dans Les Jardins de Carthage (ça commence comme Salammbô), un complexe immobilier laissé à l’abandon en périphérie de Tunis dont la construction avait été interrompue à la chute de Ben Ali, un gardien d’immeuble meurt brûlé vif. S’est-il immolé ? A-t-il été tué ? Bientôt, dans les mêmes circonstances, une jeune employée de maison perd la vie. Deux policiers mènent l’enquête, sur fond de corruption endémique au sein de la police tunisienne et de règlements de comptes : Batal, un père de famille pris dans un conflit de loyauté, et Fatma, une jeune policière dont le père siège à la Commission Vérité et Réconciliation.

Il y a quelques mois, Harka faisait le constat amer de l’anomie de la société tunisienne, libérée de la dictature mais incapable de faire une place aux plus démunis de ses membres. Il se terminait par l’immolation de son héros devant les grilles du gouvernorat de Sidi Bouzid, sur les lieux mêmes où Mohamed Bouazizi s’était immolé le 10 décembre 2010, déclenchant la « Révolution de jasmin ». Ashkal utilise la même figure traumatisante du brûlé vif. Mais il laisse planer un doute sur les motifs de ces immolations à répétition. S’agit-il de meurtres dont il faut trouver le coupable ? ou d’une vague de suicides ?

La question, posée dès la bande-annonce, est stimulante. Elle promet un film qui oscille entre polar et fantastique, avec l’once d’exotisme que garantit son tournage en Tunisie et la dimension politique que permet en arrière-plan la description de cette société fracturée.
Mais hélas, le film ne démarre jamais. La multiplication des immolations et quelques courses poursuites hideusement filmées dans le ventre de ces immeubles en construction ne relancent jamais l’histoire qui fait du surplace.
Lentement mais sûrement, on se désintéresse d’Ashkal. Et la scène finale, que j’ai trouvée particulièrement grotesque, ni ne donne les réponses aux questions que le film avait soulevées, ni ne lui apporte une profondeur qui décidément lui aura manqué.

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Interdit aux chiens et aux Italiens ★★☆☆

Les grands-parents de Alain Ughetto sont originaires d’un petit village du Piémont. Ils ont émigré en France dans les années 30 après avoir été en butte au fascisme et à la misère. Le grand-père, Luigi, avait participé à la construction du tunnel du Simplon. En France, il a construit le barrage de Génissiat sur le Rhône. Avec des personnages en pâte à modeler, filmés en stop motion, des morceaux de charbon, de sucre, des châtaignes et même sa propre main qu’on voit de temps en temps entrer dans le champ, le réalisateur de Jasmine raconte avec ironie leur histoire.

Interdit aux chiens et aux Italiens est un film d’animation attachant dont le titre et l’affiche donnent le ton : la tendresse nostalgique d’un roman familial de l’immigration italienne dans la France pas toujours accueillante du début du XXième siècle.

Il n’y a guère de reproches à faire à son réalisateur, dont on imagine volontiers l’investissement qu’il a mis dans cette oeuvre très personnelle, sinon peut-être celui de la bien-pensance. Les membres de sa famille sont parés de toutes les vertus au point de se réduire à des caricatures auxquelles il est difficile de s’attacher. Son autre défaut est paradoxal : à force de trop se focaliser sur l’histoire de ses seuls grands-parents, dont certains aspects ne présentent pas beaucoup d’intérêt, le film se prive de l’ambition plus vaste de raconter celle de l’immigration italienne en France au début du XXième siècle.

J’ai vu ce film au MK2 Beaubourg dans une salle archi comble le week-end dernier. Les parents étaient venus avec leurs enfants. J’ai eu l’impression que ceux-ci se dandinaient d’ennui sur leurs sièges. Car ce film – même s’il ne contient aucune scène de nature à choquer un jeune public – ne leur est clairement pas destiné. Quant aux parents, qu’ils aient ou pas une ascendance italienne dans laquelle ils se sont reconnus, se sont-ils aussi gentiment ennuyés ?

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Retour à Séoul ★★★☆

Frédérique (Park Ji-Min) est née en Corée. Abandonnée à sa naissance, vingt-cinq ans plus tôt, elle a été recueillie par une famille française aimante et a grandi dans le Lot sans contact avec son pays d’origine. Elle y revient un peu par hasard en 2013 et, alors même qu’elle n’en avait pas formulé consciemment le projet, part à la recherche de ses parents biologiques.

Retour à Séoul traite sur un mode romanesque d’un sujet qui a déjà fait l’objet de bien des documentaires : l’adoption internationale. Avec beaucoup de finesse, Une histoire à soi suivait cinq adoptés dans leurs voyages vers leurs pays de naissance pour y renouer avec une immense émotion les liens avec leurs familles biologiques. Un autre documentaire m’avait marqué, consacré au jeune directeur artistique de Balmain, Olivier Rousteing, né sous X qui racontait son parcours semé d’embûches à la recherche de sa mère biologique.

Le stéréotype voudrait que l’adopté.e cache une blessure intime, une faille existentielle que la réunion avec ses parents biologiques viendrait soigner, la seule incertitude étant l’issue, fructueuse ou infructueuse, de cette démarche : l’enfant retrouvera-t-il ses parents ? cette réunion sera-t-elle apaisée ou conflictuelle ?
Avec beaucoup d’intelligence, Retour à Séoul renverse ce stéréotype en mettant en scène une héroïne solide dans ses baskets, nullement tenaillée par la quête de ses origines. On me répondra qu’elle l’était peut-être inconsciemment. Je m’accroche à l’idée qu’elle ne l’était pas car son personnage me semble plus intéressant s’il ne reproduit pas le stéréotype que je viens d’évoquer.
Je comprends les évolutions du personnage – dont hélas je ne dirai pas plus sauf à entamer la surprise qu’on aura à les découvrir – comme les conséquences des événements qu’elle vit non comme la révélation de son état préexistant. Cette phrase pourra sembler bien floue à qui n’a pas vu le film ; j’espère qu’elle le sera moins pour ceux qui l’ont déjà vu.

Mais avant d’en arriver là, Davy Chou, un réalisateur franco-cambodgien qui, lui aussi, s’est construit à cheval entre deux cultures, filme une situation rarement décrite au cinéma : celle de l’étranger à son propre pays. Tout dans la physionomie de Frédérique la désigne comme une Coréenne. Mais ce pays, où elle est née en effet, mais où elle n’avait jamais remis les pieds, dont elle ne parle pas la langue, dont elle ne connaît ni la culture ni les usages, lui est totalement étranger. Suis-je d’ici (en Corée), se demande-t-elle muettement, alors que, au tréfonds de moi, dans l’histoire personnelle de mes vingt-cinq années, j’appartiens à là-bas (la France) ?

De chaque plan, Park Ji-Min prête ses traits à l’héroïne de Retour à Séoul. C’est une actrice amatrice dont c’est le premier film. Elle y est parfaite. La variété de son jeu est aussi étonnante que celle de son apparence physique : j’ai passé tout le film à me demander si elle était belle ou banale. Son personnage m’a fait penser à celui de la jeune violoncelliste russe de Tár, vu la veille : l’une comme l’autre tracent leurs voies dans la vie sans regarder derrière elles, avec un mélange de fougue, d’absence de scrupules et de charme qui caractérise peut-être les millenials.

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Tár ★★★☆

Lydia Tár (Cate Blanchett) est une star. Elle dirige l’orchestre philharmonique de Berlin, s’apprête à publier sa biographie et à boucler pour la Deutsche Grammophon l’enregistrement de l’intégrale des symphonies de Mahler. Accompagnée de Francesca (Noémie Merlant), sa fidèle assistante, elle vit entre New York et Berlin où habitent son épouse Sharon (Nina Hoss), premier violon à la Philharmonie, et leur fille Petra.
La maestro est au sommet de sa carrière. Mais une série d’événements provoquera sa chute.

Tár est un film intimidant. Intimidant par les critiques qui le précèdent, par la pluie d’Oscars qui lui est promise. Intimidant par sa durée (2h38). Intimidant par la prestation immédiatement canonisée de Cate Blanchett. Intimidant enfin par son sujet – la musique symphonique – et ses décors – les immenses appartements glacés d’un Berlin automnal.

Tár est un film profondément cérébral qui tangente plusieurs sujets très contemporains : la cancel culture, #MeToo, la masculinité toxique. Il a le culot de les évoquer non pas, comme moult productions hollywoodiennes, au demeurant très réussies, du point de vue de la bien-pensance ou du politiquement correct (je pense à She Said que j’ai beaucoup aimé) mais au contraire à travers une héroïne à laquelle il fait endosser le mauvais rôle. C’est elle qui, dans une scène d’anthologie, ridiculise un de ses élèves, noir qui plus est, pour avoir exprimé son manque de goût pour Bach auquel le jeune homme woke reproche d’être un compositeur blanc et cisgenre. C’est elle qui repousse les appels à l’aide d’une de ses anciennes protégées et l’accule au suicide. C’est elle qui, au risque d’humilier son épouse, s’entiche d’une jeune violoncelliste russe, la recrute et la promeut (la façon dont la jeune femme répond à ses avances est remarquable de finesse et de cruauté).

Tár n’est pas un film plaisant et ne cherche pas à l’être. Mais est-il pour autant un film déplaisant ? C’est le reproche qu’on pourrait lui faire. C’est le reproche que j’ai été sur le point  de lui faire, hésitant jusqu’au point final de cette critique à lui mettre une étoile de moins – là où d’autres peut-être me reprocheront de ne pas lui mettre une étoile de plus.
En particulier, le jeu de Cate Blanchett m’inspire quelques réserves. Cette voix dissonante, dans un concert de louanges, est sacrilège à l’égard de celle qui semble au zénith de sa carrière et dont on voit mal comment l’Oscar pourrait lui échapper. Je reproche à la star australienne son « huppertisation ». Cette accusation cinglante sous ma plume mérite quelques explications. Le principal blâme que j’adresse à la star française est son omniprésence. Je n’en blâme pas Cate Blanchett. Mais je lui reproche de s’enfermer dans le même jeu qu’Isabelle Huppert : celui d’une femme froide et forte, d’une impériale beauté, d’un glaçant égoïsme. Je reproche à ce jeu-là son manque de générosité, de tendresse, de chaleur, d’humour. Je déplore aussi son manque de finesse.

Pour autant, il serait bien mesquin de refuser à Tár la place qui lui revient parmi les meilleurs films de cette année nouvelle qui s’annonce décidément très riche. Comme Babylon, c’est un film exigeant, c’est un film intelligent, c’est un film qui nous élève.

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Mes chers espions ★★☆☆

Un couple de Russes blancs, installés en banlieue parisienne, a été accusé d’espionnage et brutalement expulsé de France, avec leurs deux filles, en juin 1948. Ils sont revenus en Union soviétique. Leur aînée a épousé le correspondant de L’Humanité à Moscou. Le couple a eu deux fils, Pierre en 1959 et Vladimir dix ans plus tard, qui grandiront en Russie jusqu’à leur retour en France en 1975.
À la mort de leur mère, ces deux frères vont en Russie enquêter sur le passé mystérieux de leurs grands-parents : étaient-ils des espions soviétiques ?

Mes chers espions est une passionnante enquête historique, dans la veine des romans autobiographiques d’Emmanuel Carrère (on pense en particulier à Un roman russe sur son grand-père maternel, d’origine géorgienne, émigré en France dans les années 20) ou au best-seller d’Anne Berest La Carte postale. Elle met en scène deux frères, à l’élégante silhouette aristocratique et à l’évidente complicité sur les traces de leur passé familial. Leurs démarches auprès des services secrets russes comme français s’étant heurtées à un mur de silence – « ces administrations ne sont pas de grandes communicantes » reconnaît bien volontiers Vladimir Léon lors du débat qui a suivi la projection du film – ils prennent un aller-simple pour Kirs, un bled perdu dans l’Oural à mille kilomètres à l’est de Moscou, où leurs grands-parents ont été relégués en 1948 avant d’être autorisés à revenir à Moscou.

Leur documentaire s’inscrit au point de rencontre entre la grande et la petite histoire. La grande, c’est celle de l’URSS, de ces Russes blancs, écartelés entre la détestation du communisme et la nostalgie de leur patrie perdue, de la Guerre d’Espagne, de la Seconde Guerre mondiale, de l’espionnage et du contre-espionnage… La petite, c’est celle de la famille Leon, de cette grand-mère fantasque, de cette mère qui nourrit sa vie durant un amour passionné pour la France et de ces deux frères qui ont grandi en Russie et parlaient à peine le français à leur arrivée à Paris.

Lily et Konstantin ont-ils été des espions soviétiques ? La question restera sans réponse. Et cette conclusion n’est en rien frustrante. Car on aura appris sur eux et sur leur époque beaucoup de choses au cours de cette quête. Une quête dont l’objet, on l’aura compris, était pour ces deux frères attachants, autant de résoudre le mystère qui nimbe la vie de leurs grands-parents que de faire le deuil de leur mère.

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