Les Dimanches ★★★☆

Ainara a dix-sept ans. Intimement attirée par la vie monastique, elle hésite à prendre le voile. Mais sa vocation religieuse se heurte à bien des résistances. La société la considère comme une bizarrerie anachronique. Sa famille y voit le risque d’un endoctrinement sectaire.

Ce film est un bijou qui décevra à la fois les bigots qui, à son pitch, escomptaient un film de la même veine que Sacré Cœur, et les laïcards forcenés qui dégainent leurs revolvers dès qu’ils entendent le mot religion. Car Les Dimanches réussit miraculeusement à tenir la balance égale entre les deux extrêmes, celui d’une religiosité pure de tout questionnement et celui d’un sécularisme qui considère toute pratique religieuse comme une dangereuse dérive sectaire.

Comment peut-on devenir religieuse aujourd’hui ? C’est sur un mode presqu’ironique que la question est posée tant elle peut sembler anachronique. Comment diable (!) une jeune adolescente en pleine possession de ses moyens pourrait-elle être attirée de nos jours par une vie de réclusion et de silence entre les quatre murs d’un couvent glacial au milieu de vieilles filles voilées et velues ?

Alors que le lycée se termine, la vie offre tous ses possibles à Ainara : l’université, les études, les voyages, les fêtes… Son père, endetté jusqu’au cou par l’ouverture de son restaurant, sa tante, qui sert à Ainara de mère de substitution depuis la mort de sa génitrice, et sa grand-mère l’incitent à croquer la vie. Ils réagissent très mal quand Ainara s’ouvre à eux de son projet. Certes, en bons Espagnols, ils ont été élevés dans la foi catholique mais ne sont plus guère pratiquants. Ils craignent pour leur fille/nièce/petite-fille chérie qu’elle se fasse embrigader et ne puisse faire machine arrière. Que doivent-ils faire ? la laisser partir au risque de la perdre ou qu’elle se perde ? la retenir contre sa volonté ?

La jeune actrice Blanca Soroa oppose son visage de madone et son épaisse chevelure à la Mona Lisa coupée par une sage raie au milieu à tout le tohu-bohu qui règne autour d’elle. Elle n’entretient pas de relation malsaine au corps ou à la chasteté. Il n’y a chez elle aucun manque à combler, aucun traumatisme à soigner, juste un appel qui se fera peut-être entendre et auquel elle est prête à répondre. C’est peut-être la partie la plus difficile à comprendre pour ceux qui, comme moi, n’ont pas la foi : l’entrée dans les ordres n’est pas une décision souveraine mais la réponse à un appel transcendant.

La bande-annonce

Rental Family – Dans la vie des autres ★★☆☆

Phillip Vanderploeg (Brendan Fraser), un acteur américain, vivote depuis sept ans, seul à Tokyo, en jouant le Blanc de service dans des films, des séries ou des publicités. Il est recruté par une agence de « location de proches » qui, pour quelques heures ou pour quelques jours, met à disposition des acteurs ou des actrices pour donner le change et remplacer un proche absent. Deux missions lui sont confiées dans lesquelles il va s’investir au-delà de ce qui est attendu de lui : se faire passer pour le père d’une gamine que la mère célibataire veut inscrire à une école élitiste et tenir compagnie à une vieille gloire du cinéma oubliée de tous.

Mitsuyo Miyazaki alias Hikari est une réalisatrice d’origine japonaise installée de longue date en Californie. Elle tenait un matériau cinématographique exceptionnel que Werner Herzog avait déjà utilisé dans un documentaire et Bernhardt Wenger dans un film autrichien sorti l’an dernier : ces agences de « location de proches » qui prospèrent sur l’impérieuse nécessité de sauver la face au Japon en feignant une réussite sociale qu’on n’a pas toujours.

De telles structures peuvent donner lieu à des quiproquos comiques, des situations tragiques ou des réflexions éthiques. Avec beaucoup d’habileté, Rental Family joue sur tous ces terrains à la fois. Il le fait grâce à un scénario remarquablement écrit sans un seul temps mort et avec son lot de rebondissements surprenants (je pense notamment au directeur de « Rental Family »). Il joue sur la morphologie de son acteur principal, Brendan Fraser, son quintal, ses presque deux mètres sous la toise, pour lequel tout, des seuils de portes aux appartements riquiqui, semble étriqué au Japon. Il bénéficie d’un autre atout inattendu avec l’étonnante Mari Yamamoto à laquelle je prédis une brillante carrière.

Mais hélas, Rental Family baigne dans une ambiance mièvre, tire-larmiste, qui prend le spectateur en otage. On peut s’y laisser prendre avec le plus grand bonheur. Mais un éclair de lucidité nous forcera à reconnaître que ce film est trop émouvant pour être totalement honnête.

La bande-annonce

The Mastermind ★★★☆

Au début des années 70, la guerre du Vietnam en arrière-plan, JB Mooney (Josh O’Connor) mène une vie sans histoires avec sa femme (Alana Haim révélée par Licorice Pizza), ses deux enfants et ses parents. Confronté à des difficultés financières, cet artiste raté décide de recruter deux voyous pour voler quatre toiles du musée d’art moderne de sa petite ville. Mais rien ne se passe comme prévu…

Icône du cinéma indépendant, Kelly Reichardt tourne depuis trente ans des films minimalistes. La plupart se déroulent dans l’Ouest américain et tout particulièrement dans l’Oregon. La nature, majestueuse et sauvage, y constitue un personnage à part entière. Des femmes, et au premier chef Michelle Williams qui est devenue grâce à elle une star, en tiennent le rôle principal – à l’exception d’Old Joy et de First Cow.

Aussi c’est à un changement radical que Kelly Reichardt nous invite avec son neuvième film. Il se passe dans les années 70, sur la Côte Est, entre le Massachusetts et l’Ohio. Il a pour héros un personnage masculin, interprété par l’acteur « le crush anglais de la planète » (dixit Marie Sauvion qui animait l’avant-première organisée avec la réalisatrice à laquelle j’ai eu la chance d’assister au Balzac grâce au festival Télérama). Il se déroule quasi exclusivement dans un paysage urbain qui rappelle les films marronnasses de Pakula ou de Pollack.

Comme le dit fort bien son affiche, avec un sens de la formule auquel il n’y a pas grand chose à ajouter, « Kelly Reichardt revisite le film de braquage ». Elle le fait avec une ironie mezza voce, qui a fait glousser mon insupportable voisine pendant toute la projection.

Son héros est-il un pathétique loser comme on en croisait dans les films des frères Coen ? ou simplement un type malchanceux ? C’est cette ambiguïté qui donne tout son piment à ce film qui est à la fois très lent et très vif. Très lent : l’action y avance à petits pas, sans se presser, aussi atone dans le premier tiers et la description de la vie ennuyeuse de JB, que dans les deux suivants où le braquage se déroule avant la cavale. Très vif : les plans sont brefs et ils ne contiennent rien d’inutile à la caractérisation des personnages et au déroulé de l’intrigue.

The Mastermind est reparti bredouille de Cannes. Il aurait pourtant amplement mérité le prix de la mise en scène pour sa réalisatrice et/ou celui de la meilleure interprétation masculine pour sa tête d’affiche, deux prix attribués à L’Agent secret.

La bande-annonce

Le Gâteau du président ★☆☆☆

Placée sous embargo international après la première guerre du Golfe au début des années 1990,, la population irakienne a vu ses conditions de vie se dégrader. La jeune Lamia vit dans les marais de Mésopotamie, entre le Tigre et l’Euphrate, sur une maison flottante. Sa grand-mère vieillissante en a la charge. Lamia est tirée au sort par son maître d’école pour préparer le gâteau d’anniversaire traditionnellement offert chaque année au raïs Saddam Hussein. Pour le confectionner, il lui faudra en rassembler les ingrédients.

Sorti fin décembre, après un passage à Cannes, Une enfance allemande avait pour fil rouge la confection par un gamin d’un gâteau pour sa mère. Lui aussi passé par Cannes l’an dernier, où il a reçu le prix du public de la Quinzaine des cinéastes et la Caméra d’or, Le Gâteau du président utilise le même prétexte pour atteindre deux objectifs.

Le premier est dramaturgique : Le Gâteau du président met en scène, comme Jeux interdits en son temps, une fillette et un garçonnet qui découvrent avec les yeux de l’innocence le monde des adultes. Le second est plus politique : Le Gâteau du président raconte l’Irak de Saddam Hussein, le culte de la personnalité qui y prévalait et l’endoctrinement de toute la population, à commencer par celle des enfants.

Le résultat éveille l’intérêt. Ce n’est pas tous les jours qu’on voit des films irakiens – on était resté sur le souvenir malaisant du documentaire consacré à la traque de Saddam Hussein en 2003, Hiding Saddam Hussein. Pour autant, Le Gâteau du président, qui aurait pu être tourné à l’identique trente ans plus tôt, ne nous fait pas une proposition de cinéma suffisamment originale pour marquer durablement les esprits.

La bande-annonce

À pied d’œuvre ★★★☆

Paul Marquet (Bastien Bouillon, ancien ouvreur au Balzac où il est exceptionnellement revenu pour présenter son film en avant-première) est écrivain. Il aimerait pouvoir vivre de son art. Ses premiers livres ont été bien accueillis ; mais le succès se fait attendre. Après avoir décidé d’abandonner son métier de photographe, une activité salariée, rémunératrice et régulière, Paul doit payer le prix de sa liberté. Séparé de sa femme et de ses deux enfants,  il vit seul dans un sous-sol que lui prête une vieille tante. Pour s’assurer un revenu, il enchaîne les petits boulots éreintants payés une misère.

Le huitième film de Valérie Donzelli (après Rue du conservatoire, L’Amour et les Forêts, Notre dame et quelques autres) est l’adaptation du roman autobiographique de Franck Courtès. Son sujet est profondément original : raconter, à hauteur d’homme, le quotidien banal d’un écrivain qui tire le diable par la queue pour continuer à écrire.

Le si joliment titré À pied d’œuvre – l’œuvre désignant bien entendu aussi bien l’œuvre littéraire encore en gésine que les innombrables petits travaux quotidiens qu’il faudra accomplir – dissèque un système hypercapitaliste inhumain. Il m’a fait penser au petit roman du regretté Joseph Ponthus, À la ligne. L’ubérisation n’a pas de cœur. Elle se borne à mettre en rapport une demande – vous avez besoin de vider votre cave ? de réparer vos toilettes bouchées ? de changer votre lave-linge ? – et une demande – vous êtes pauvre et êtes prêt à tout pour gagner vingt euros.

Le sujet était doublement glissant. Il pouvait donner lieu au portrait exalté du jeune écrivain en artiste christique, prêt à souffrir le martyre pour vivre pleinement son art. Il pouvait aussi conduire à un procès en règle de l’ubérisation et du capitalisme, accusés de tous les maux. Ce double écueil est évité par la mise en scène et par le jeu tout en retenue de Bastien Bouillon.

L’acteur, dont la palette de jeu est étonnamment large (on craignait un temps qu’il ne se cantonne aux rôles de beauf de province qu’il avait incarnés dans Connemara et dans Partir un jour), ne se pose pas en victime. Il a choisi d’être écrivain. Ni plus ni moins. Il n’en a pas honte mais n’en tire nulle gloriole. On le voit d’ailleurs rarement écrire – et c’est à tout bien réfléchir le petit défaut du film. Il accepte les conséquences de sa décision, c’est-à-dire une vie dégradée, moins confortable, moins facile. Y a-t-il une part de masochisme dans sa muette acceptation des tâches les plus viles, les moins bien payées ? jusqu’où aurait-il été prêt à aller avant de dire non ? Autant de questions que le scénario esquive, à tort ou à raison, pour nous proposer une fin plus prévisible.

La bande-annonce