La reconquista ★☆☆☆

Manuela et Olmo se sont passionnément aimés à quinze ans. La vie les a séparés. Ils se retrouvent avec nostalgie quinze ans plus tard.

Jonás Trueba est un réalisateur espagnol à l’aura grandissante. Il est devenu célèbre avec Eva en août et a confirmé son talent avec ses films suivants : Qui à part nous (pour ceux qui ont tenu pendant ses trois heures quarante), Venez voir et Septembre sans attendre. Avant ces trois films-là, Jonas Trueba avait réalisé en 2016 La reconquista (avec ou sans majuscule ?) resté inédit en France. C’est le premier film tourné avec son actrice fétiche Itsaso Arana, devenue depuis sa compagne à la ville.

Son sujet est de ceux qui me touchent infiniment : la nostalgie des premières amours. Son pitch, son titre, sa première moitié semblent dérouler un scénario assez prévisible : Manuela et Olmo se retrouvent après une longue séparation, se remémorent leur ancienne relation et, alors que la nuit avance, se convainquent de l’erreur commise en se séparant. Mais le scénario n’emprunte pas cette voie (trop ?) attendue. Il en emprunte une autre au petit matin quand Olmo reprend son scooter, quitte Manuela et rentre chez lui où l’attend sa femme. C’est alors que s’ouvre la seconde moitié du film – que laissait augurer la moitié haute de l’affiche : un long flashback mettant en scène les deux tourtereaux quinze ans plus tôt.

Le tour que prend le film a certes l’avantage d’éviter l’écueil d’un scénario trop prévisible. Mais le résultat n’est pas meilleur que ce qu’on escomptait. Au contraire, le film est déséquilibré entre ses deux pieds, ses deux époques et ses quatre acteurs. Peut-être aurait-il été mieux construit si le montage avait opté pour des allers-retours. Le parti pris est particulièrement languissant, conduisant à une seconde moitié interminable où on se demande à chaque plan si ce sera le dernier, le film ayant très bien pu se finir sur le long plan séquence d’Olmo rentrant chez lui en scooter.

Décidément, Jonás Trueba n’est pas ma came. Je n’aurai aimé aucun de ses films alors que la critique quasi-unanime s’accorde à en dire le plus grand bien. Pour preuve : Le Monde consacre encore à La reconquista une pleine page et intronise Trueba en « héritier putatif de Rohmer ». Rien moins….

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Jusqu’à l’aube ★★☆☆

Misa Fujisawa souffre d’un syndrome prémenstruel (SPM) chronique qui altère gravement son humeur et provoque chez elle des réactions outrancières et blessantes. Toute sa vie sociale et professionnelle en est perturbée. Après avoir dû renoncer à plusieurs postes, elle en trouve finalement un dans une petite entreprise familiale spécialisée en astronomie. Un de ses collègues, Takatoshi Yamazoe, a lui aussi un comportement étrange. Il souffre de  crises de panique qu’il essaie en vain de cacher.

Un premier film de Sho Miyake était sorti en France, La Beauté du geste, consacré à une championne de boxe malentendante. Le second a fini par se glisser un chemin jusqu’à nos écrans deux ans après sa sortie au Japon. Son sujet est original. Il traite des maladies invisibles et handicapantes, à la fois psychologiques et physiologiques, un sujet rarement traité dont on prend progressivement conscience.

Il le fait avec une délicatesse toute japonaise. Misa et Takatoshi souffrent d’autant plus de leurs pathologies qu’elles mettent en péril leurs relations avec leurs collègues de travail. Ceux-ci, en retour, se montrent d’une grande prévenance envers eux et excusent volontiers leurs crises passagères.

Il n’y a pas grand-chose dans Jusqu’à l’aube, qui file une métaphore astronomique, comparant, si je l’ai bien comprise, l’orbite des planètes, qui s’attirent et s’éloignent, avec les trajectoires des êtres humains. Ni révélations tonitruantes, ni coups de théâtre renversants. Il n’y a pas non plus grand chose à dire de sa mise en scène ou de son interprétation. Mais il y a dans ce petit film modeste, qui a produit sur moi le même effet que Perfect Days de Wim Wenders, tant de bienveillance, tant de douceur que j’en suis sorti lavé et apaisé.

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Promis le ciel ★☆☆☆

Marie (Aïssa Maïga) vit à Tunis. Elle est journaliste. Elle est aussi pasteure et dirige une communauté de fidèles qui se réunit régulièrement autour d’elle. Dans sa grande maison, elle héberge deux compatriotes, Jolie, une étudiante, et Naney, qui tire le diable par la queue. Les trois femmes ont recueilli une petite fille qui a survécu au naufrage d’une embarcation de migrants clandestins.

Après Sous les figues sorti en 2022, la réalisatrice franco-tunisienne Erige Sehiri tourne son deuxième film d’une facture toute différente. Sous les figues se déroulait à la campagne. Promis le ciel se déroule à la ville. Il documente la vie d’Africains subsahéliens, en situation souvent irrégulière, en butte à un racisme systémique, qui tentent de vivre tant bien que mal au Maghreb. C’est l’occasion de battre en brèche une idée reçue : les émigrés africains n’affluent pas massivement en Europe, comme les tenants du Grand Remplacement le clament, mais s’exilent dans leur immense majorité dans un autre pays africain.

La personnalité de Marie est particulièrement intéressante. C’est un personnage ambigu : est-elle un Bon Samaritain qui offre un havre à ceux qui n’en ont pas ? ou un gourou qui endoctrine ses fidèles en les délestant de leurs économies ? Parmi les personnages qui l’entourent, c’est Naney qui est la plus saillante. Cette Ivoirienne peroxydée est écartelée entre son désir de gagner l’Europe et celui de retourner en Côte d’Ivoire où l’attend sa fille.

Promis le ciel a fait le tour des festivals : Cannes, Angoulême, Marrakech, Carthage… Il doit cette exposition à son sujet original et au talent de sa réalisatrice qui est venue présenter avec beaucoup d’intelligence son film au Balzac où j’ai eu la chance de le voir en avant-première. Pour autant, j’ai été un peu déçu par son scénario qui ne tire pas le meilleur parti de son point de départ. Il ne suffit pas de croquer des personnages pour réussir un film ; il faut encore les faire vivre et raconter une histoire.

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Dreams ★★★☆

Au péril de sa vie, Fernando (Isaac Hernandez), un jeune Mexicain, franchit la frontière américaine et rejoint à San Francisco son amante Jennifer (Jessica Chastain). Le couple vivait jusqu’alors sa brûlante liaison à distance : lui à Mexico où il apprend la danse classique, elle à San Francisco où cette richissime héritière dirige avec l’argent de son père une fondation artistique qui a une antenne au Mexique où elle se rend de temps en temps. Mais, contre l’avis de Jennifer, Fernando veut vivre aux Etats-Unis.

Michel Franco est un réalisateur mexicain dont les précédents films m’ont terriblement secoué. Je ne me suis toujours pas remis de l’épilogue de Después de Lucia. On aurait pu croire avec son film précédent, Memory, où jouait déjà Jessica Chastain, qu’il avait atteint une forme d’apaisement. Mais fort heureusement ce n’est pas le cas. Dreams nous secoue tout autant. Il le fait à la façon unique des films de Michel Franco, avec un effet retard qui se manifeste après le film, lorsqu’on y réfléchit et qu’on remet les éléments du puzzle ensemble.

À ceux qui ne l’ont pas encore vu, il serait criminel de trop en dire. On les invitera donc à se ruer en salles et à ne pas lire les lignes qui suivent. Avec les happy few qui l’ont déjà vu, on peut partager les réflexions qui suivent.

Commençons par ce titre bizarre. À quoi renvoie-t-il ? Ou, pour le dire plus précisément, à quels rêves renvoie-t-il ? Aux rêves de Fernando ? ou à ceux de Jennifer ? Des rêves d’amour ? Car de l’amour, il y en a. Nous y reviendrons. Des rêves d’ailleurs ?

Dreams raconte une histoire d’amour. Se serait-il intitulé « Love », un tel titre aurait eu autant sinon plus de sens. Car il n’y a pas que du sexe entre Fernando et Jennifer. Du sexe, il y en a beaucoup, filmé avec une rare crudité : on ne montera plus un escalier intérieur de la même façon et on imagine ce qu’on ne voit pas d’une dernière scène de sexe traumatisante. Mais la relation entre Jennifer et Fernando ne se résume pas à cela. Ce serait trop facile d’y voir seulement pour elle l’expression d’une libido envahissante et pour lui le moyen d’accéder à une vie meilleure. Il y a de l’amour qui circule entre eux et qui rend leur relation d’autant plus troublante.

Car ce couple est inégalitaire.
Inégalité d’âge. Elle lui rend une bonne vingtaine d’années – même si leur âge précis n’est jamais mentionné (le goujat que je suis est allé vérifier sur Wikipédia l’âge de Jessica Chastain et trouve qu’elle porte très bien ses quarante-huit ans) – s’inscrivant ainsi dans une lignée décidément très contemporaine de femmes mûres en couple avec des hommes plus jeunes qu’elles (Nicole Kidman dans Babygirl, Virginie Efira dans Victoria, Emma Thompson dans Mes rendez-vous avec Léo, Fanny Ardant dans Les Jeunes Amants, Cécile de France dans La Passagère…).
Inégalité d’origine : Fernando vient du Mexique, est entré illégalement aux Etats-Unis et vit sous la menace permanente d’en être expulsé.
Et surtout inégalité de statut : Jennifer est immensément riche alors que Fernando n’a pas le sou. Elle  dépense le PIB du Burundi en toilettes toutes plus époustouflantes les unes que les autres. J’ai passé le film à écarquiller les yeux devant chacune de ses apparitions dans des tailleurs d’une élégance folle, dans des robes de soirée d’une géniale simplicité, chaussée sur des talons vertigineux.

Dreams pose une question : cette relation-là est-elle viable ? L’amour sera-t-il le plus fort ? On sait la réponse que tous les films hollywoodiens sans exception y auraient donné depuis Cendrillon en passant par My Fair Lady et Pretty Woman. Elle aurait été positive. J’y ai d’ailleurs cru moi-même, convaincu de la force du lien qui unit Fernando à Jennifer, et peut-être formaté par les scénarios auxquels Hollywood nous a habitués. Mais, évidemment, rien ne s’est passé comme prévu. Dans son dernier quart d’heure, Dreams bifurque vers autre chose que je n’avais pas prévu. Il y a deux coups de théâtre. Le premier, c’est l’attitude de Fernando, qui n’est guère crédible, qui ne se comprend que si elle caractérise le comportement en dernier recours d’un individu aux abois : le viol, la réclusion, la vengeance. Le second, c’est la réaction de Jennifer, aidée par son frère. Et cette dernière scène quasi muette dans laquelle résonne pour longtemps un cri désespéré de souffrance restera durablement inscrite dans ma mémoire.

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Baise-en-ville ★★☆☆

Corentin a vingt-cinq ans et vit encore chez ses parents. Il habite Chelles en Seine-et-Marne dans une banlieue pavillonnaire loin de tout. Il a besoin du permis de conduire pour trouver un travail, n’a pas l’argent pour se le payer, cherche un travail pour le financer…. mais n’a pas le permis qui lui permettrait de trouver ledit travail !

Réalisateur, scénariste, acteur de ses films, Martin Jauvat s’était déjà fait remarquer avec son premier long, Grand Paris, sympathique errance périurbaine de deux banlieusards gentiment à l’ouest. Le film, tourné avec deux bouts de ficelle, mal distribué, a bénéficié d’une visibilité inattendue grâce aux excellentes critiques qui l’ont accueilli. Le suivant, Baise-en-ville, se déroule aux mêmes endroits, dans une banlieue anomique, trop proche de Paris pour en éviter l’attraction mais trop lointaine pour en recueillir les dividendes.

Si l’on veut jouer à l’intellectuel de salon, on peut se livrer avec Baise-en-ville à bien des développements sociologiques. Le premier, donc, sur la vie en banlieue, non pas celle dans le 9.3., racisée et violente comme la filme Ladj Ly ou Houda Benyamina, mais celle autrement plus ennuyeuse d’une classe moyenne exténuée par les allers-retours en RER jusqu’à Paris, où il ne se passe rien sinon ces trajets pendulaires et où l’ennui suinte. Le deuxième sur les Tanguy comme Corentin : des adulescents coincés chez leurs parents, à leur corps plus ou moins défendant, qui aimeraient bien quitter le nid familial mais ne le peuvent pas faute d’avoir l’autonomie financière qui le leur permettrait. Le troisième sur les nouveaux codes de la masculinité, le personnage de Corentin, ses maillots de foot, son phrasé hésitant, sa maladresse avec les filles, tranchant avec les deux personnages féminins autrement plus trempés interprétés par Emmanuelle Bercot et Anaïde Rozam autonomes et assumant, elles, une sexualité cash et libre.

Mais ces développements bien prétentieux ne sont peut-être pas de mise devant ce film. Son ambition est de nous distraire. Il y parvient haut la main. Non pas que les péripéties que vit Corentin soient exaltantes. Je pourrais d’ailleurs adresser à Baise-en-ville le reproche que j’adresse si souvent aux scénarios de tant de films : celui d’avoir peut-être une bonne idée mais de ne pas en faire grand-chose. Mais son personnage est si attachant, les saynètes qui s’enchaînent si bien troussées, les situations si drolatiques qu’on aurait bien tort de bouder son plaisir.

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La Vie après Siham ★★★☆

Il y a treize ans déjà, Namir Abdel Messeeh nous régalait avec La Vierge, les Coptes et Moi, un documentaire délicieusement ironique où il racontait son retour au berceau familial, dans le delta du Nil. Sa mère, forte en gueule, y jouait un rôle décisif. Après la mort de celle-ci en 2015, il continue sur le même mode son enquête autobiographique donnant cette fois-ci la part belle à son père, veuf inconsolable.

Tout est réussi dans ce petit bijou documentaire qui constitue mon coup de cœur et mon film préféré du mois (de janvier), riche pourtant en pépites : Hamnet, La grazia, Le Mage du Kremlin, Father Mother Sister Brother

Tout est donc réussi.
D’abord l’enquête familiale sur les traces du père et de la mère du réalisateur : son père, né dans les années 30, fut un militant communiste emprisonné sous Nasser et contraint à l’exil, sa mère, de dix ans sa cadette, l’épousa pour se consoler d’un grand chagrin d’amour et le rejoignit en France quelques années plus tard. Pour reconstituer ce passé, Abdel Messeeh a le génie de puiser dans les vieux films de Chahine des scènes qui semblent, comme par miracle, avoir été tournées pour raconter la vie de ses parents. L’effet est kitsch, déroutant, hilarant.

Ensuite une réflexion intime et touchante sur la filiation. Filiation du réalisateur avec son père, un homme taiseux avec lequel le contact n’a jamais été facile, mais qui cachait derrière son silence un profond amour pour sa famille. Filiation du réalisateur avec ses propres enfants, un garçonnet et une fillette que la caméra voit grandir tout au long de la dizaine d’années pendant lesquelles a été tourné ce film.

Enfin, cerise sur le gâteau, une ironie omniprésente, une forme infiniment séduisante et pas du tout surjouée de modestie et d’auto-dépréciation qui rendent l’auteur et son film infiniment aimables.

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Grand Ciel ★★☆☆

Vincent (Damien Bonnard) vient d’être embauché sur un chantier. Sa situation financière précaire, son désir de gagner plus pour offrir un toit à sa compagne et à sa fille le poussent à travailler de nuit et à réclamer plus d’heures. Il est intégré à une brigade chargée de descendre dans les sous-sols du bâtiment et d’y traiter le béton fragilisé par des déformations mystérieuses. Une nuit, un des ouvriers de la brigade disparaît sans laisser de traces : a-t-il abandonné son travail sans prévenir personne ? ou été englouti dans les tréfonds de l’immeuble ?

Damien Bonnard aime décidément chausser les croquenots d’un travailleur du BTP. Après Le Système Victoria – que j’avais franchement détesté – où il dirigeait la construction d’une immense tour dans le quartier de La Défense, le voici, au bas de l’échelle, occupé à celle d’un complexe résidentiel d’avant-garde, Grand Ciel, à proximité de Thionville en Lorraine. Parfois comparé à bon droit à Jean Gabin, il se coule parfaitement dans l’habit de son personnage, taiseux, dur à la tâche. Samir Guesmi lui donne la réplique, qui incarne un autre ouvrier, plus expérimenté et plus à cheval sur les règles de sécurité. Le film s’organise autour de la tension qui naît entre les deux hommes : sont-ils du même côté, de celui des travailleurs attachés à la défense de la sécurité de leurs collègues ? ou, dès lors que Vincent prend du galon, sont-ils condamnés à s’opposer ?

Grand Ciel vaut par sa dimension documentaire. Il nous plonge dans un immense chantier où les ouvriers se relaient jour et nuit. Avec eux, on est dans les ténèbres, dans le froid et la pluie, dans le bruit incessant des marteaux piqueurs et dans la poussière du béton. Grand Ciel est moins heureux quand il ajoute au documentaire ouvrier et au drame social à la Ken Loach une dimension fantastique. [attention spoiler] Les mystérieuses disparitions trouveront en effet leur explication dans les inquiétants phénomènes qui agitent les fondations de l’immeuble en construction. Explication médiocrement convaincante dont on aurait volontiers fait l’économie.

La bande-annonce

La grazia ★★★☆

Mariano De Santis (Toni Servillo) vit les derniers mois de son mandat à la présidence de l’Italie. Cet éminent juriste, immensément respecté, a perdu sa femme et en nourrit un inconsolable chagrin. Il se repose sur sa fille qui travaille à ses côtés au Quirinal. Avant de quitter ses fonctions, il doit encore prendre trois décisions : signer ou pas la loi sur l’euthanasie qui choque ses convictions catholiques, accorder ou pas la grâce à deux meurtriers, un homme qui a abrégé les souffrances de sa femme atteinte d’Alzheimer et une femme qui a assassiné de sang-froid son mari qui la battait.

Paolo Sorrentino est de retour avec son acteur fétiche, Toni Servillo. Voilà de quoi mettre l’eau à la bouche à tous ceux – et ils sont nombreux – qui ont aimé Il Divo (2008), La grande bellezza (2013) ou Silvio et les autres (2018). Certes le grand réalisateur italien avait eu un gros coup de mou avec son dernier film Parthenope, long clip vidéo sur papier glacé co-réalisé par l’office de tourisme de Naples et Esquire. Mais, comme la bande-annonce de La grazia l’avait laissé augurer, il revient en grande forme.

Si on n’y accroche pas ses deux heures treize pourront sembler bien ennuyeuses. Mais je suis vite tombé sous le charme de ce film immobile et en suis ressorti hypnotisé et ravi.

À rebours de l’image qu’on se fait de la vie d’un chef de l’Etat, celle que mène Mariano De Santis est d’un profond ennui. Pas de voyages à l’étranger, de discussions politiques enfiévrées, de dîners officiels, rien que les couloirs silencieux du Quirinal où ce bourreau de travail a arrêté de travailler, laissant à sa fille et à quelques hauts fonctionnaires dévoués les rênes de l’Etat. Son intelligence adamantine lui suffit pour comprendre les dossiers les plus complexes et lui laisse du temps pour se perdre dans ses souvenirs et fumer en cachette de sa fille une cigarette sur la terrasse du Quirinal. Tout au plus s’autorise-t-il une sortie à la Scala où il est ovationné.

J’ai reproché par le passé l’outrance de Sorrentino. Ainsi, je fais partie de ceux, peu nombreux, qui trouvent à redire à La grande bellezza. On retrouve la trace de ce cinéma dans La grazia, par exemple dans sa musique. Mais ici, tout est plus feutré, plus sobre, moins tapageur. L’exercice de l’Etat – pour reprendre le titre d’un film français à mon sens surcoté – y est décrit sinon avec plus de réalisme du moins avec moins d’esbrouffe.

Ce qui m’a particulièrement touché dans La grazia est une forme de réhabilitation discrète du politique. Ce film réhabilite la fonction présidentielle, loin des caricatures qu’on en voit ces temps-ci de l’autre côté de l’Atlantique, une manière de l’exercer élégante, intelligente, soucieuse de l’intérêt général, dénuée de vulgarité et de démagogie.

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Nuremberg ★☆☆☆

Le procès de Nuremberg est un incroyable matériau cinématographique. Tout y est. Les trois unités : unité de lieu, unité de temps et unité d’action. L’affrontement manichéen du bien et du mal. Le suspense (sauf pour ceux qui connaissent déjà l’issue du procès) : les vingt-deux inculpés nazis seront-ils condamnés à mort ? seront-ils exécutés ? Des personnages hauts en couleurs : Göring, Hess qui feint l’amnésie, Speer qui feint la contrition, les juges américain, britannique, français et soviétique, le gotha de la presse internationale…

On fêtera cette année le quatre-vingtième anniversaire de ce procès hors norme qui jugea les dirigeants de l’Allemagne nazie et jeta les bases encore fragiles du droit pénal international. Y faire retour en ces temps où l’ordre international est secoué et où la loi du plus fort cherche à supplanter la règle de droit n’est pas une si sotte idée.

James Vanderbilt choisit de le faire via un personnage au rôle bien particulier : Douglas Kelley, le psychiatre de l’armée américaine, chargé de s’assurer de la santé mentale des inculpés, de prévenir d’éventuels suicides voire de mener des études pour rechercher si l’inclination au Mal de ses dirigeants ne trouvait pas sa source dans une quelconque tare physique. La suite de sa vie après Nuremberg et les conditions de sa mort sont brièvement évoquées dans le dernier plan du film et auraient mérité de plus amples développements.

Hélas ce parti pris s’avère vite mauvais. La faute en revient largement à Rami Malek qui joue son personnage avec un demi-sourire figé et une insupportable énergie rebondissante. Le film tourne au face-à-face psychologique, façon Le Silence des agneaux, entre un prisonnier manipulateur et l’auxiliaire de justice novice qui menace de tomber dans ses rets. Face à lui se dresse Hermann Göring. Russell Crowe, dont les rares apparitions dans de mauvais blockbusters hollywoodiens servent probablement à payer ses impôts et ses pensions alimentaires, y est impressionnant, tour à tour matois, séducteur et carnassier. Un troisième personnage s’invite à ce duel : le procureur américain Robert Jackson, interprété par Michael Shannon, dont le rôle est de mener l’accusation.

Le problème de ce parti-pris n’est pas tant de travestir les faits. On serait bien en peine de prendre Nuremberg en flagrant délit d’erreur historique. Il est de réduire l’histoire à un affrontement entre trois hommes et d’en psychologiser l’enjeu. Il est aussi de faire du génocide et de son dévoilement le seul enjeu de ce procès alors qu’il y en eut beaucoup d’autres, à commencer par la méfiance grandissante entre les Alliés d’hier, complètement passée sous silence dans le film.

La bande-annonce

Gourou ★★☆☆

Matthieu Vasseur (Pierre Niney qui porte le même nom passe-partout que celui qu’il portait déjà dans les deux films de Yann Gozlan, Un homme idéal et Boîte noire) est le numéro un des coachs français. Autodidacte, il a acquis cette position enviable à force d’abnégation et de volonté. Il est désormais à la tête d’une grosse entreprise très rentable.  Mais il n’y a qu’un pas du Capitole à la roche Tarpéienne. La situation de Coach Matt est menacée par un projet de loi tendant à encadrer la profession de coach et à en sanctionner les dérives sectaires.

La bande-annonce de Gourou m’avait mis l’eau à la bouche. J’attendais ce film avec impatience. J’étais d’autant plus heureux de le voir en avant-première grâce au Club Allociné en présence de Pierre Niney himself, toujours aussi séduisant et rebondissant. La séquence est devenue virale : c’est là où il est tombé par hasard dans les bras de son institutrice de CM1 !

Le film est intelligent. Il évite le piège du manichéisme. Coach Matt n’est pas un gourou malfaisant qui, par appât du gain, plumerait des gogos en leur vendant des conseils de vie frelatés. On pouvait faire confiance à Pierre Niney pour donner à son personnage de l’épaisseur et de l’ambiguïté. Il porte le film sur ses épaules. Et on sait, malgré sa silhouette chétive, combien elles sont puissantes. Pierre Niney est à mon avis l’un des meilleurs sinon le meilleur acteur français de sa génération. Ni Tahar Rahim, ni Karim Leklou, ni Louis Garrel, ni Benjamin Lavernhe, pour excellents qu’ils soient, ne se hissent à son niveau. Le film vaut grâce à lui et à son interprétation survoltée.

En revanche, son intrigue est faiblarde et ses personnages secondaires n’ont pas la même force. Léonie Simaga (mon ancienne étudiante de GLPMC !) campe une sénatrice arc-boutée sur ses principes qui mène une enquête parlementaire comme on n’en a jamais vu – et dans des décors d’un luxe discret que le Palais-Bourbon ou le Palais du Luxembourg ne connaissent pas. Anthony Bajon, malgré son immense talent, se voit réduit au rôle d’un fan détraqué et incontrôlable. Le pire est Marion Barbeau, qui interprète la compagne de Matt : elle est aussi peu crédible lorsqu’elle le défend que lorsqu’elle met en doute sa parole.

La bande-annonce