Judy ★☆☆☆

Judy n’est pas un biopic qui raconterait la vie de la « petite fiancée de l’Amérique » depuis ses premières apparitions sur les planches à l’âge de deux ans seulement, son triomphe dans Le Magicien d’Oz en 1937 jusqu’à sa mort en 1967, à quarante sept ans à peine, trop tôt vieillie par l’alcool, les médicaments, une vie d’excès et quatre divorces.
Judy se concentre sur l’ultime tournée de l’artiste à Londres, où elle garde encore quelques vieux admirateurs alors que sa réputation en Amérique s’est fanée. Sans toit, sans argent, elle accepte ce contrat pour retrouver la garde de ses enfants que leur père lui dispute.

Judy sort tardivement sur les écrans français auréolé de la moisson de récompenses glanée par son actrice principale. Renée Zellweger a tout gagné : l’Oscar, le Golden Globe, le Bafta… Si les Césars avaient récompensé la meilleure actrice dans un film étranger, nul doute que le trophée lui aurait été décerné, suscitant moins de polémique que celui du meilleur réalisateur.

Alors, bien sûr, on n’aura pas le culot de dire que Renee Zellweger joue mal. Sa performance est bluffante. Elle s’est appropriée le rôle. Elle incarne Judy, ses gestes, sa voix. On ne voit qu’elle – au risque d’oublier un peu vite les autres acteurs, et notamment la toujours juste Jessie Buckley déjà remarquée dans Chernobyl, Wild Rose et Jersey Affair.

Si on peut faire des reproches à Judy, c’est sur deux autres plans.

Le premier est celui de ces films tout entier organisés autour de la reconstitution, aussi fidèle que possible d’un homme et de son époque. Avec les progrès de la technique, on peut se demander quel avenir ils ont. Dès lors qu’on pourra, à partir de photos et d’images d’archives, utiliser le visage d’un personnage historique pour l’incruster dans un film, quel intérêt de demander à un acteur aussi talentueux soit-il d’essayer à tout pris de lui ressembler et d’en copier la moindre mimique ? Comme la peinture a dû se repenser après l’invention de la photographie, un certain cinéma est condamné à l’obsolescence par la motion capture.

Le deuxième est moins structurant. Il s’agit du sujet du film : une star de cabaret qui interprète à la fin des années soixante des standards démodés. Démodés en 1967, les tubes chantés par Judy Garland ne le sont pas moins cinquante ans plus tard. Il n’y a guère de glamour dans les numéros de cabaret, pauvrement chorégraphiés, qu’on nous montre. Et quand on entend enfin le si longtemps retardé Over The Rainbow, on est partagé entre l’émotion et le soulagement de savoir que le film touche enfin à sa fin.

La bande-annonce

La Communion ★★★☆

Daniel a vingt ans. Il a passé une partie de son adolescence dans un centre de redressement pour un crime qu’il a commis quelques années plus tôt après une nuit de beuverie. Les violences y sont permanentes. Les messes dominicales du père Tomasz y constituent une rare parenthèse. Daniel voudrait entrer au séminaire à sa libération ; mais son casier l’en empêche. Père Tomasz lui trouve un emploi dans une menuiserie à l’autre bout de la Pologne. Mais, à son arrivée sur les lieux, par un concours de circonstances, Daniel se trouve devoir remplacer le curé, parti en cure de désintoxication. Le jeune homme s’investit entièrement dans son ministère et s’emploie à cicatriser les blessures de la communauté laissées ouvertes par un accident qui a fauché sept de ses habitants. Il vit toutefois dans l’angoisse d’être démasqué.

À moi qui chougne souvent, avec un insupportable snobisme, que tel ou tel film emprunte des sillons déjà largement défrichés, ressasse un thème rebattu ou répète sans originalité des situations trop souvent vues, reproche qui m’autorise subséquemment à dérouler une liste de films similaires que la majorité de mes lecteurs n’ont pas vus et dont la quasi-totalité se fiche éperdument, voilà de quoi rabaisser mon caquet : le scénario de La Communion (Corpus Christi dans son titre polonais) sort des sentiers battus et je serais bien en peine de citer des films qui s’en rapprochent.

Le film baigne dans une ambiance dérangeante. Il est en même temps très violent, depuis sa toute première scène jusqu’à son plan final qu’on n’oubliera pas de sitôt, et d’une grande douceur. Il est à la fois empreint d’une profonde religiosité et outrageusement profane. Car il a pour héros un faux prêtre, un imposteur, qui endosse une soutane qu’il n’a pas le droit de revêtir, mais aussi un homme profondément inspiré qui s’est construit une relation au divin autrement plus spontanée et sincère que celle générée par les lourdeurs du dogme.
Le jeune Bartosz Bielenia est époustouflant dans le rôle principal. Mi-ange, mi-démon, son physique androgyne rappelle, comme le note finement la critique du Monde, à la fois James Dean et Jean Seberg.

La Communion est tendu par un suspense : l’imposteur sera-t-il démasqué ? Ce seul fil ne suffisant pas, le scénariste en a tissé un autre : le faux prêtre réussira-t-il à réconcilier entre eux les membres d’une communauté déchirée par un tragique accident ? Ce second fil est peut-être moins intéressant que le premier. D’autant que s’y greffe une histoire d’amour téléphonée et prévisible entre le jeune homme et une ouaille séduisante.

La Communion a remporté un succès étonnant en Pologne, y dépassant le million de spectateurs.

La bande-annonce

De Gaulle ★★☆☆

Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, le colonel De Gaulle commande à Metz un régiment de chars de combats. Placé à la tête d’une division cuirassée, il tient tête en mai 1940 dans l’Aisne à l’attaque allemande mais doit se replier faute de renforts. Le 6 juin, il est appelé au gouvernement par Paul Reynaud, le président du Conseil. Promu général de brigade à titre temporaire, il y occupera éphémèrement les fonctions de sous-secrétaire d’État à la guerre. Il a pour mission de coordonner l’action avec le Royaume-Uni de Churchill où il se rendra deux fois, les 9 et 16 juin, pour y rencontrer Churchill, qui renâcle à gaspiller ses forces dans une bataille qu’il sait perdue d’avance. Quand le 17 juin, à Bordeaux, De Gaulle apprend la démission de Reynaud, la nomination de Pétain et l’imminence de l’armistice, il prend une décision irréversible : gagner Londres et y poursuivre le combat.
Pendant ce temps, dans la France de l’exode, sa femme Yvonne et ses trois enfants, Philippe, Elisabeth et la petite Anne, lourdement handicapée, tentent de le rejoindre.

De Gaulle n’est pas un biopic qui raconterait la vie du général de sa naissance à Lille en 1890 à sa mort à Colombey en 1970, un an après la démission du fondateur de la Cinquième République. De Gaulle se focalise sur les quelques jours de juin 1940 durant lesquels se décide le destin du grand homme. Ce choix n’est guère critiquable tant il sert le propos du film : montrer qu’il est des situations, fort rares, où l’homme, à force de volonté, peut changer le cours des choses.

Un autre choix du film est en revanche plus contestable. Celui d’humaniser le général. Cela commence dès le premier plan du film, pour le moins surprenant, où , dans des tons que n’aurait pas désavoués David Hamilton, on voit Charles et Yvonne batifoler sous des draps printaniers. Cela continue avec l’accent lourdement mis sur la petite Anne, atteinte de trisomie 21, et sur l’affection que lui portait son père.

On sait que Charles De Gaulle, tout entier consacré à son destin providentiel, manifestait pour sa famille un amour très retenu. Pourquoi avoir voulu le peindre en mari idéal et en père aimant ? On sait qu’Yvonne Vendroux, de dix ans sa cadette, avait été élevée dans une stricte éducation catholique et dans le culte du vouvoiement. Pourquoi lui avoir prêté les traits de la charmante Isabelle Carré ? Pourquoi sous-entendre que derrière chaque grand homme se cache une femme alors qu’on sait le peu de place que Mme De Gaulle a occupé dans les décisions de son mari (sinon, me souffle mon cadet qui a lu tous ses livres, dans son acharnement à refuser au divorcé Romain Gary le poste d’ambassadeur qu’il espérait).

On se fiche de savoir comment la famille De Gaulle a réussi à traverser la France en juin 40, une odyssée périlleuse que, peu ou prou, des millions de Français ont vécu dans des conditions similaires. On était autrement intéressé du parcours du général qui prend le risque insensé de désobéir pour aller poursuivre à Londres une guerre que ses chefs avaient décidé d’arrêter. Hélas sont à peine esquissés les motifs de sa décision téméraire : un patriotisme exacerbé et la haine de l’envahisseur ? l’attachement à la démocratie chez ce tiède républicain ? la conviction rationnelle que le conflit serait mondial et que la force mécanique des Allemands cèderait devant celle, supérieure des Alliés ?

Post scriptum : Un collègue honoraire, qui connaît la biographie de De Gaulle mieux que personne, me signale de nombreuses erreurs historiques :
1. La famille de Gaulle n’a pas rejoint Londres en bateau depuis Brest, mais par un avion envoyé spécialement par le Gouvernement britannique. Une première tentative de rapatriement à échoué et le pilote comme le copilote ont été tués. La seconde tentative a été la bonne.
2. De Gaulle ne s’est pas rendu en Bretagne pour voir sa famille le 15 ou le 16 juin 1940 avant de rejoindre Londres le 16 juin, pour négocier la fusion de la France et du Royaume-Uni.
3. Il a été déchu de la nationalité française le 8 décembre 1940 en non en juillet. Le film aurait pu en revanche faire état de sa condamnation à mort par le tribunal militaire de Clermont-Ferrand le 2 août 1940.
4. Le film est muet sur le conseil suprême interallié du 11 juin 1940 à Briare, auquel assistaient Churchill, le cabinet de guerre britannique et la tête du Gouvernement français avec Paul Reynaud et de Gaulle, plus Pétain et Weygand.
5. De Gaulle ne quitte pas Mérignac pour Londres de nuit, mais le 17 juin dans la matinée. Il n’est pas seul avec Chodron de Courcel, mais aussi avec le général Spears envoyé de Chuchill auprès du Gouvernement français. 

La bande-annonce

2040 ★☆☆☆

Il y a deux ans, l’acteur-producteur-réalisateur australien Damon Gameau avait suivi un régime pauvre en graisse et riche en sucres à base de barres chocolatées et de smoothies. Le résultat après soixante jours : un surpoids de onze kilos, des boutons, une humeur en dents de scie et un documentaire distrayant sur les méfaits d’une alimentation déséquilibrée. Deux ans après Sugarland, Damon Gameau revient sur les écrans avec un documentaire similaire dans la forme sinon dans l’objet.

2040 est une utopie optimiste. À rebours des discours apocalyptiques qui égrènent les mille et un fléaux qui ne manqueront pas de s’abattre sur notre malheureuse planète si nous ne renversons pas sa dérive anthropocène, 2040 se veut positif. Il ne s’agit pas de se lamenter sur les problèmes, mais de se réjouir des solutions qui existent déjà et qui pourraient, si elles était mises en oeuvre, rendre notre futur meilleur.

2040 est construit selon le même schéma que Demain, le documentaire écolo de Cyril Dion et Mélanie Laurent qui avait, en 2016, remporté un succès mérité. Damon Gameau fait le tour du monde pour chercher, secteur par secteur (énergie, transport, agriculture…) des solutions concrètes aux défis posés par la dégradation de l’environnement. Il les trouve et il les décrit : énergie solaire, véhicules électriques alternatifs, permaculture marine, agroforesterie… Damon Gameau imagine pour chacune leur application et leurs bénéfices à vingt ans.

2040 se présente sous la forme d’une lettre ouverte écrite par Damon Gameau à sa fille de quatre ans, Velvet. C’est l’occasion de séquences familiales attendrissantes autour de la charmante fillette – que la fillette reverra probablement avec une moue renfrognée dans une dizaine d’années. C’est surtout l’occasion de rabâcher une formule mille fois répétée sur le défi intergénérationnel lancé à nos générations de consommateurs inconscients : « Nous n’héritons pas de la terre de nos ancêtres, nous l’empruntons à nos enfants ».

2040 se présente comme un documentaire pédagogique et volontiers ludique où le réalisateur se met en scène dans une succession de mini-reportages. Ils sont tous construits selon le même schéma répétitif : 1. La planète est en danger 2. Les solutions existent. 3. À nous de les mettre en oeuvre sans tarder. Une approche instructive, stimulante… mais un brin naïve.

La bande-annonce

Wet Season ★★☆☆

Ling est une Chinoise de Malaisie qui s’est installée depuis une dizaine d’années à Singapour. Elle y vit avec son mari, qui, au fil du temps s’est lentement éloigné d’elle, et avec son beau-père lourdement grabataire. Elle suit sans succès un protocole médical exigeant pour avoir enfin un enfant. Elle enseigne le chinois dans un lycée de garçons. C’est là qu’elle rencontre un de ses étudiants, Wei Lun.

Coïncidence des calendriers, Wet Season arrive sur les écrans français trois semaines après La Beauté des choses, un film suédois qui racontait déjà la relation amoureuse entre une professeure et son étudiant. Ce film-ci datait de la fin des années 90 ; celui-là est contemporain. Celui-ci nous vient d’Europe, celui-là d’Asie. Deux façons donc, différentes dans le temps et dans l’espace, d’évoquer le même sujet.

La première différence est la façon dont est traitée la sexualité. Elle est omniprésente dans le film suédois, joyeuse, libérée. De là à dire que nous autres, Européens, sommes libidineux, il n’y a qu’un pas que je n’oserai franchir. Rien de tel dans le film singapourien où la relation entre Ling et Wei Lun est quasiment platonique. La moiteur équatoriale annoncée par le titre n’est pas au rendez-vous.

La seconde – qui n’est pas sans lien avec la première – est la place respective de l’individu et de la famille. Sans exagérer les différences (les deux films leur donnent à l’une comme à l’autre une place importante) et risquer les raccourcis caricaturaux, les déterminants familiaux sont plus importants dans le film asiatique que dans le film européen. Ling est engluée dans une famille qui l’étouffe – un mari de plus en plus absent, un beau-père de plus en plus malade. Elle cherche avec Wei Lun le fils qu’elle ne parvient pas à concevoir. Wei Lun quant à lui, dont les parents sont cruellement absents, cherchent en Ling une mère de substitution.

Wet Season est entièrement filmé du point de vue de Ling, tissant le beau portrait d’une femme en plein désarroi, confrontée à des choix existentiels : quitter son mari ? retourner en Malaisie auprès de sa mère ? avoir un enfant ? Seul défaut de ce parti pris : laisser dans l’ombre la figure de Wei Lun réduit à un rôle accessoire.

La bande-annonce

L’État sauvage ★☆☆☆

Alors que la guerre de sécession fait rage, une famille de colons français, négociants en parfums, est prise au piège de l’avancée des Nordistes au Missouri. Le père (Bruno Todeschini), qui a émancipé leur servante noire et l’a prise comme maîtresse, la mère (Constance Dollé, l’inoubliable Suzanne du Village français), confite en dévotion et leurs trois filles (Alice Isaaz, la cadette sulfureuse, Déborah François, plus garçonne, et Maryne Bertieaux, l’aînée écrasée par le chagrin de la mort de son fiancé et bientôt tuberculeuse) remettent leur sort entre les mains d’un mercenaire (le flamand Kevin Janssens) pour traverser les États-Unis et rejoindre en Californie le bateau qui les ramènera en France. C’est sans compter sur les embûches dressées sur leur chemin et sur une horde de cowboys lancés à leur poursuite.

La bande-annonce de L’État sauvage nous avait mis l’eau à la bouche. Ce n’est pas tous les jours que le cinéma français se frotte au genre du western – à la notable exception des Frères Sisters qui m’avait personnellement laissé sur ma faim. Ce n’est pas tous les jours qu’il le fait avec tant de moyens, reconstituant soigneusement la société sudiste dans une première partie digne de Autant en emporte le vent et filmant la suite dans des décors naturels à couper le souffle.

Hélas le genre est essoré et L’Etat sauvage ne peut que faire le constat désillusionné de cette impasse. Kelly Reichardt avait déjà en 2010 raconté dans La Dernière Piste l’interminable errance d’une famille de colons à travers les vastes étendues sauvages de l’Ouest américain. Les Frères Sisters bien sûr, mais aussi Hostiles, The Homesman, True Grit ou L’Assassinat de Jessie James par le lâche Robert Ford avaient tenté de ressusciter un genre ultra-référencé en le vidant de son manichéisme et en le lestant d’une noirceur parfois bien encombrante.

Malgré son ambition, son hyper-stylisation, sa musique, L’État sauvage se contente de répéter des situations déjà mille fois filmées : le chariot qui manque de verser dans un à-pic vertigineux, le cowboy fauché par une balle traîtresse tandis qu’il chevauche dans un sous-bois, l’assaut final du dernier carré de survivants résistant à la mitraille ennemie…
Il n’est pas jusqu’au féminisme dont il se revendique qui n’ait des airs de réchauffé : Natalie Portman était autrement plus convaincante dans Jane Got a Gun en 2016.

La bande-annonce

Lara Jenkins ★☆☆☆

Lara Jenkins (impressionnante Corinna Harfouch, une star en Allemagne quasiment inconnue de ce côté-ci du Rhin faute d’avoir tourné hors de son pays) a soixante ans aujourd’hui. C’est encore une femme belle et élégante. Mais une vie de frustration l’a coupée du monde. Un professeur de piano tyrannique lui a fait renoncer à sa passion quand elle était en âge de devenir soliste. Elle a pris un poste administratif à la mairie de Berlin qui ne lui a apporté aucune joie et où elle ne s’est fait aucun ami. Son mari a divorcé et a refait sa vie avec une compagne plus jeune. Son voisin lui fait la cour ; mais elle repousse obstinément ses avances. Son fils est devenu un grand pianiste et donne ce soir son premier concert.

Vingt-quatre heures dans la vie d’une femme. Lara Jenkins a le rythme et l’élégance d’un court roman de Stefan Zweig.
Il en a aussi l’âpreté. Car Lara, l’héroïne, n’a rien de sympathique. Cette Prussienne glaciale et vipérine ne peut s’empêcher de décocher des piques autour d’elle et de repousser les mains qui lui sont tendues.

L’accumulation est lourde sinon lassante. D’autant que le scénario refuse toute facilité : aucun rayon de soleil ni happy end. On pense évidemment à La Pianiste, l’affreux roman de la prix Nobel autrichienne Elfriede Jelinek, adapté par Michael Haneke avec Isabelle Huppert, les perversions sexuelles et le sadisme de son personnage principal en moins.
Je n’avais pas aimé La Pianiste. Je n’ai guère plus apprécié Lara Jenkins qui m’a donné envie d’aller me pendre en sortant de la salle. Suicidaires s’abstenir !

La bande-annonce

Cyrille, agriculteur, 30 ans, 20 vaches, du lait, du beurre, des dettes ★★★☆

Cyrille a trente ans et a repris, à la mort de sa mère, l’exploitation familiale. Il travaille du matin au soir, sans week-end, sans vacances. Il s’occupe patiemment de ses vaches, trait leur lait, baratte leur beurre. mais les revenus générés par leur vente ne suffisent pas à couvrir les dépenses occasionnées par le remboursement de l’emprunt contracté pour l’acquisition d’une unité de stabulation. Le redressement judiciaire a déjà été prononcé. Quand le documentariste Rodolphe Marconi s’installe chez Cyrille pendant quatre mois, la liquidation menace.

Plus la France s’urbanise, plus le cinéma français s’intéresse à ses agriculteurs. On n’a jamais vu autant de films ou de documentaires sur le monde paysan que ces dernières années. Et il ne s’agit pas de réalisations éphémères vouées à une obsolescence programmée, mais de surprenants succès populaires : Petit Paysan, huit nominations aux Césars 2018 et le prix du meilleur acteur pour Swann Arlaud, Au nom de la terre, près de deux millions de spectateurs et deux nominations aux prochains Césars, La Famille Bélier, Je vous trouve très beau… Sans parler des documentaires de Raymond Depardon (La Vie moderne, Profils paysans), d’Emmanuel Gras (Bovines) et d’Ariane Doublet (Les Terriens).

Le documentaire de Cyrille Marconi vient s’ajouter à cette énumération bien longue. Il n’a donc pas la fraîcheur de la nouveauté, braquant ses projecteurs sur une réalité déjà bien documentée : la misère économique et humaine des petits paysans.
Mais il le fait avec une telle délicatesse, avec une telle humanité qu’on aurait tort de l’ignorer.

On suit Cyrille pendant l’hiver et le printemps 2019. Le documentariste l’avait rencontré l’été précédent sur une plage de Charente. Il s’était étonné de voir un grand dadais rester au bord de l’eau et avait appris de lui qu’il ne savait pas nager. Les paysans n’ont guère de vacances et peu d’occasions d’apprendre à nager.

Cyrille est une personnalité attachante qui trime du matin au soir, arrondissant le salaire qu’il ne se verse pas en faisant le dimanche le service et la plonge du petit restaurant de la ville voisine. On découvre vite son homosexualité qu’il a bien du mal à vivre dans une ferme isolée au cœur de l’Auvergne et dans une maison qu’il partage avec un père qu’on devine homophobe. Cyrille était proche de sa mère qui vient de mourir et dont il fleurit régulièrement la tombe. Sa solitude est poignante.

La caméra de Rodolphe Marconi (qui avait signé il y a plus de dix ans un documentaire sur Karl Lagerfeld animé par la même bienveillance) n’esthétise pas la campagne bourbonnaise. Elle filme à hauteur d’homme les heures et les jours de la vie d’un paysan : un vêlage au forceps, la mort d’une bête que Cyrille avait vu naître et à laquelle il était attaché, l’arrivée d’un huissier qui menace de saisir sa voiture, le marché où il vend ses plaquettes de beurre trois euros pièce…

Cyrille est piégé dans des problèmes auxquels il ne trouve pas de solutions malgré l’aide bienveillante de deux bénévoles de l’association Solidarité paysanne. Aucune révolte, aucun désespoir de sa part. Il dit n’avoir jamais pensé au suicide, qui tue un paysan français tous les deux jours. S’il pleure, ce sont des larmes de fatigue plus que de chagrin.
Rodolphe Marconi relève le défi de signer un portrait intime mais pas impudique, bouleversant sans verser dans le sentimentalisme. Une réussite.

La bande-annonce

Une mère incroyable ★★☆☆

Silvia n’a pas la vie facile. Cette avocate de la classe moyenne supérieure colombienne vit et travaille à Bogota. Elle élève seule son fils unique, un gamin plein de vie âgé de cinq ans, dont elle a toujours tu l’identité du père. Elle s’occupe de sa vieille mère dont le cancer vient de rechuter laissant augurer une issue fatale. Elle est mise en cause dans son travail pour l’attribution illicite d’un marché public. Elle entame une liaison avec un journaliste ; mais sa mère, qui a toujours occupé une place exorbitante dans sa vie, manifeste sa désapprobation.

Une mère incroyable est le deuxième long métrage de Franco Lolli, un réalisateur colombien formé à la FEMIS. Il avait tourné en 2014 Gente de Bien qui avait été sélectionné à la Semaine de la critique à Cannes. Cinq ans plus tard, Une mère incroyable en a fait l’ouverture.

Une mère incroyable dresse un superbe portrait de femme magnifiquement interprété par Carolina Sanin. Une femme qui se bat sur tous les fronts. Au risque d’ailleurs de charger un peu trop la barque d’un scénario qui menace de prendre l’eau. En particulier, le film suit dans ses dernières semaines Leticia, la mère de Silvia, interprétée par la propre mère du réalisateur. On la voit hésiter à suivre la chimiothérapie qui lui est présentée comme une dernière planche de salut puis lentement dépérir. C’est déchirant. Ce l’est d’autant plus si on a accompagné des proches ou des amis dans de pareilles épreuves.

La bande-annonce

Dark Waters ★★★☆

Robert Bilott (Mark Ruffalo) est un avocat d’affaires dans une prestigieuse société d’avocats de Cincinnati spécialisée dans la défense des grands groupes industriels. Un paysan, proche de sa grand-mère, vient lui demander d’assurer sa défense : ses vaches meurent les unes après les autres et il suspecte la société DuPont d’avoir contaminé l’eau qu’elles boivent.
Commence pour l’avocat entêté une guérilla judiciaire contre l’un des plus grands groupes industriels au monde qui durera près de vingt ans.

Un homme. Seul. Face à l’Injustice.
Oui. Je devrais proposer mes services aux majors hollywoodiennes pour rédiger les trois mots qui barrent souvent leurs affiches. Ces trois là serviraient souvent : Mr Smith au Sénat, Du silence et des ombres, Révélations, Préjudice, etc. Leur variante « Une femme. Seule. contre l’injustice » aurait pu servir aussi pour illustrer Erin Brockovich – qui, dans sa version française a été affublée d’un sous-titre sursignifiant « Seule contre tous ». Les Américains aiment à opposer l’individu au « système ».

La formule n’en est pas moins efficace et elle fait mouche dans ce film inspiré de faits réels. Mark Ruffalo – qui l’a produit et qui y joue le rôle principal – y est, comme d’habitude, parfait. Il ballade sa silhouette de bouledogue dans le cinéma hollywoodien depuis une vingtaine d’années sans avoir atteint le statut de star qu’il mérite ; mais il réussit à chacune de ses apparitions à trouver le ton juste : Spotlight, Foxcatcher, Zodiac
Il est entouré d’une pléiade de seconds rôles efficaces : Anne Hathaway, dans le rôle ingrat de son épouse dévouée, Tim Robbins, son patron compréhensif, Bill Camp en paysan redneck, Bill Pullman qu’on n’avait plus vu depuis des lustres….

Dark Waters (les distributeurs français ont choisi de reprendre le titre original alors qu’en Espagne et au Portugal ils l’ont traduit par « Le Prix de la vérité » et en Allemagne par « La Vérité empoisonnée ») dure plus de deux heures. C’est long. Mais c’est le minimum syndical pour ce genre de films. La douleur humaine et l’entêtement ont besoin de temps pour se laisser appréhender.

La bande-annonce