La Planète des singes – Suprématie ★☆☆☆

Caesar, le chef des singes, décide de lancer une vendetta personnelle contre le colonel McCullough qui a tué sa femme et sa fille.

Mon résumé est bien court ? C’est que le scénario de ce troisième volet du reboot de l’indépassable chef d’œuvre de 1968 avec Charlton Heston est indigent.

Mais revenons un instant en arrière.
En 1963 le Français Pierre Boulle écrit un bref roman de 270 pages qui devient immédiatement un best-seller. Les droits sont achetés par Hollywood qui le porte à l’écran en 1968. Le film est un succès mondial. Sa scène finale – qui ne figurait pas dans le livre – est restée dans toutes les mémoires. Des suites, de plus en plus médiocres, sont tournées en 1970, 1971, 1972 et 1973. En 2001, Tim Burton en refait l’adaptation. Il est de bon ton d’en dire du mal. La Planète des singes serait un accident de parcours dans la filmographie éblouissante du grand réalisateur. Pourtant, il n’est pas si mauvais. Sa scène finale, sans égaler celle de 1968, n’est pas sotte.
En 2011, Hollywood décide de redémarrer (« rebooter ») la franchise. Trois films sont prévus qui raconteront comment les Singes sont devenus les maîtres de la Terre. Leur titre a manifestement plongé dans la confusion la plus absolue leurs traducteurs français. Rise of the Planet of the Apes a été traduit La Planète des Singes : Les Origines. Dawn of the Planet of the Apes devient L’Affrontement. Et le troisième opus, War of the Planet of the Apes est traduit Suprématie. J’avoue un certain désarroi. Voire un léger agacement.

Mais le plus grave n’est pas là. La Planète des singes repose sur un mécanisme simple et formidablement efficace : le renversement des hiérarchies biologiques ou raciales. L’homme détrôné de sa place centrale est remplacé par un animal de cirque. Or ce ressort a été totalement abandonné dans le dernier épisode. Caesar est devenu humain, trop humain. C’est un personnage en quête de vengeance. Une vengeance qu’il veut exercer contre un humain qui, lui, est réduit au rang d’une brute animale ivre de violence.

La Planète des Singes : Suprématie a coûté 150 millions de dollars. Pour ce prix là, on en a sans doute pour ses yeux en guise d’effets spéciaux de chimpanzés filmés en motion capture, de combats et de batailles. Mais ce déploiement extravagant de moyens n’a aucun sens s’il est au service d’un scénario étique qui a perdu de vue les fondamentaux de la série.

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Wind River ★★☆☆

Cory (Jeremy Renner) est pisteur dans les montagnes du Wyoming. Il découvre le cadavre d’une jeune Amérindienne dans la neige. Elle est morte de froid en tentant d’échapper à des assaillants qui l’avaient battue et violée. Ces circonstances ne sont pas sans rappeler celles de la mort de la fille de Cory trois ans plus tôt.
L’enquête est confiée à une jeune inspectrice du FBI (Elizabeth Olsen) qui s’adjoint les services de Cory.

Dans la première scène de Wind River, on voit Jeremy Renner, en tenue de camouflage, armer un fusil de précision et mettre en joue une cible. On se pince l’espace d’un instant, croyant s’être trompé de salle et regarder le début d’un énième Mission impossible. Mais le doute bien vite se dissipe – même si quelques instants plus tard on verra apparaître Elizabeth Olsen la Sorcière rouge des Avengers. Le scénariste de Sicario ou de Comancheria est d’une toute autre subtilité.

C’est moins l’intrigue policière proprement dite que le cadre dans lequel elle se déroule qui retient l’attention. Tout comme Sicario et Comancheria se déroulaient dans le désert brûlant de la frontière mexicaine, Wind River est tourné dans les montagnes glacées du Wyoming. Même si le soleil brille, le froid y est mortel. On pense aux atmosphères enneigées de Fargo – dont l’action se déroule dans le Dakota du Nord – ou à Twin Peaks – dans l’État de Washington. Et comme dans Comancheria où le réalisateur Taylor Sheridan doublait l’intrigue policière d’une dimension sociale, il évoque ici le sort des populations améridiennes victimes impuissantes d’une violence raciste qui ne dit pas son nom.

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La Vie de château ★☆☆☆

Dans le dixième arrondissement de Paris, Charles – comme le prince – dirige un groupe de rabatteurs qui oriente le chaland vers les salons de coiffure qui lui reversent une commission. Il est en bisbille avec Bébé, un autre caïd qui exerce la même activité que lui. Il aimerait racheter la boutique d’un vieux barbier kurde. Et il n’est pas insensible au charme de Sonia, la fiancée de son ami Dan que celui-ci, inquiet de sa fidélité, lui a demandé d’espionner.

On est en plein milieu de la capitale. Et pourtant on est follement dépaysés dans le quartier de Château d’eau, où les salons afros pullulent où les clientes viennent se faire tisser les tresses et blanchir la peau. Le titre subvertit une expression consacrée – et reprend celui d’un film de Jean-Paul Rappeneau, l’un des réalisateurs les plus gaulois du cinéma français.

La Vie de château inspirait a priori la sympathie. Il n’aurait pas fallu grand-chose pour qu’il se laisse aimer. Mais il ne parvient pas à ce seuil minimum. La faute à un scénario mal maîtrisé qui se perd dans une histoire vite incompréhensible et dont on se désintéresse au bout de quelques minutes. La faute à une direction d’acteurs en roue libre que sauve l’honnête prestation de Jacky Ido. Dommage.

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Gabriel et la montagne ★★☆☆

Gabriel Buchmann est mort en juillet 2009 sur les pentes du mont Mulanje au Malawi. Ce brillant étudiant brésilien en sciences politiques était sur le point de boucler un tour du monde. Nous revivons avec lui ses deux derniers mois au Kenya, en Tanzanie et en Zambie où son amie, Cristina, le rejoint quelque temps.

Gabriel et la montagne est un film déconcertant à plus d’un titre.

Un film qui ressemble beaucoup à un documentaire. Car son réalisateur Fellipe Barbosa a voulu scrupuleusement reconstitué les derniers jours de son ami d’enfance Gabriel. Il a retrouvé ceux qui avaient croisé sa route et leur a demandé de rejouer leur propre rôle. Il a entrepris un long voyage, des pentes du Kilimandjaro à celles du mont Mulanje, en passant par les plaines du Serengeti, les plages de Zanzibar et les chutes Victoria. Quiconque a gravi Uhuru Peak ou sauté à l’élastique à la frontière zambio-zimbabwéenne ne pourra regarder ces images de carte postale sans nostalgie.

Dès la première scène, on découvre le cadavre de Gabriel. Le film ne repose donc sur aucun suspens. On sait dès le départ comment son périple s’achèvera. Et si l’on revisite ses dernières semaines, c’est en y cherchant un signe avant-coureur du drame : défaillance physique ? pulsion suicidaire ? ou pure inconscience ?

Mais le plus étonnant est dans le portrait qui est fait de Gabriel. Si l’on se fiait à ce que j’en viens d’en dire, on aurait volontiers imaginé que Fellipe Barbosa érigerait un mausolée à la mémoire de son ami défunt, qu’il l’aurait peint sous les trains d’un jeune homme idéaliste, altruiste, débordant d’une communicative énergie. C’est sans doute le cas au début du film. Mais lentement, par petites touches, le portrait se fissure. Il se fissure notamment au contact de Cristina, la fiancée de Gabriel, qui lui renvoie l’image de son immaturité, de sa mesquinerie, de sa petitesse. Quand Gabriel met un costume massai, elle se moque de son accoutrement ridicule. Quand il se targue de voyager comme un autochtone, elle raille son avarice. Quand il se plaint d’être traité comme un touriste, elle lui rappelle qu’il en est un.

À la fin du film on ne sait plus trop que penser de Gabriel : est-il un sympathique jeune homme débordant de dynamisme ou un petit con immature ? Plus troublant encore, on ne sait plus trop que penser des intentions de son ami-réalisateur : est-il à ce point aveugle qu’il n’ait pas perçu que son portrait, loin de valoriser son ami, renvoie de lui une image aussi négative ?

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Le Prix du succès ★★☆☆

Brahim (Tahar Rahim) est un humoriste au succès grandissant. Son grand frère Mourad (Roschdy Zem) l’a accompagné dans toute sa carrière. Mais sa proximité devient envahissante. Brahim qui vient de rencontrer Linda (Maïwenn) ne sait pas comment expliquer à Mourad le nouveau tour des choses.

Le Prix du succès fait d’une pierre trois coups.

La première est celle que l’affiche a voulu – lourdement – souligner. Un trio. Un homme rit en compagnie de la femme qu’il aime. Il tourne le dos à son frère qui regarde dans sa direction sans partager l’intimité de ce couple dont il est désormais exclu.

La deuxième est celle que le titre entend porter : le succès professionnel oblige à des choix douloureux et se fait parfois au détriment du cercle familial. Pour prendre son envol, Tahir doit abandonner ce frère, parfois violent, souvent incontrôlable, pour choisir un autre impresario.

La troisième n’est pas la moins intéressante même si elle est moins visible. Tahir est d’origine modeste, fils d’immigrés maghrébins. Sa soudaine aisance financière lui permet d’offrir à ses parents et à toute sa famille une vie dont ils n’auraient jamais pu rêver. Il fait désormais à son corps défendant partie de la « beurgeoisie ».

Le Prix du succès a une immense qualité : ses acteurs. Roschdy Zem est, comme d’habitude excellent. Il compte, je crois, parmi mes acteurs préférés. Voilà plus de vingt ans que je le suis (il a tourné dans près de quatre vingt films) et qu’il ne m’a jamais déçu. J’adore sa façon de marcher avec les pieds en canard. Le personnage qu’il interprète à la perfection a le seul défaut d’être trop frustre pour cet acteur si subtil. Tahar Rahim est tout aussi bon. La révélation de Un prophète confirme l’immense espoir qu’il avait suscité en décrochant en 2010 à moins de trente ans le César du meilleur acteur – que Roschdy Zem n’a jamais reçu. Maïwenn – que j’aime moins – joue à contre-emploi le rôle d’une femme amoureuse et douce.

Le Prix du succès a néanmoins un défaut : son scénario faiblard. On aurait pu mieux utiliser les ressorts dramatiques de cette intrigue. Le film – qui se regarde sans s’ennuyer – manque de rythme. À vingt minutes de la fin, il marque une pause avant sa conclusion. On se demande dans quel sens il s’achèvera. On est vaguement déçu par son épilogue convenu.

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Que Dios Nos Perdone ★★☆☆

Madrid. Été 2011. Tandis que la capitale espagnole se prépare à accueillir le pape Benoît XVI et que la contestation des Indignados enfle, les meurtres s’accumulent. Les victimes : des femmes âgées d’abord violées puis cruellement assassinées. Les inspecteurs Velarde et Alfaro suspectent un criminel en série.

Le cinéma espagnol nous réserve décidément d’excellentes surprises. Un genre est en train d’émerger : le polar ibérique avec des pépites telles que La Isla Minima ou La Colère d’un homme patient. Des films nerveux, violents, complexes.

Que Dios nos perdone est d’une facture plus classique. Il s’agit d’une enquête policière menée par un duo de flics aussi dissemblable qu’attachant. Velarde est bègue et génial  : c’est lui qui fait le lien entre les crimes commis dans la capitale et qui dresse le portrait robot du tueur. Alfara est une montagne de testostérone qui explose à la moindre occasion ; mais sa violence débridée, contre les autres ou contre lui-même, n’a d’égale que sa fidélité à son partenaire.

Le résumé du film annonçait l’utilisation d’un arrière-plan politique. Cette dimension-là est sous-exploitée. Mais l’enquête est suffisamment haletante – et sa conclusion glaçante – pour qu’on la suive sans avoir besoin d’y ajouter autre chose.

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Petit paysan ★★★☆

Pierre a repris seul l’élevage bovin familial. Il met toute son ardeur à s’occuper de son troupeau qui obtient aux compétitions agricoles les meilleurs classements. Ses parents, qui se sont retirés sur l’exploitation et l’exaspèrent de leur encombrante sollicitude, et sa sœur qui est devenue vétérinaire et qui l’aide dans le suivi médical du troupeau, sont sa seule compagnie.
Mais l’univers de Pierre menace de s’effondrer quand apparaissent les premiers symptômes d’une terrible épizootie. Lorsque la première bête décède, Pierre n’en dit mot de peur que tout son troupeau soit abattu par les services sanitaires. C’est le début d’un engrenage dont il ne sortira pas.

L’affiche de Petit paysan annonce la première scène du film – qui n’est pas sans rappeler les fantasmagories d’un Dominik Moll. Pierre fait un cauchemar dans lequel ses vaches ont envahi sa maison au point de l’étouffer. Tel est le propos du film : un homme qui se laisse étouffer par son travail. Sauf que l’action ne se passe pas dans une tour de La Défense et que son héros n’est pas un cadre en col blanc au bord du burn out. Toute l’originalité de Petit paysan est de planter sa caméra dans une ferme, un lieu que le cinéma ne visite plus guère sinon pour en donner une image artificielle comme dans La Famille Bélier ou Je vous trouve très beau.

Le réalisateur Hubert Charuel sait de quoi il parle : il est le fils et petit-fils d’agriculteurs et il a tourné dans l’exploitation familiale. Si bien que son film a des faux-airs de documentaire. Mais il n’emprunte pas les mêmes recettes que Bovines – qui filmait en interminables plans fixes des vaches broutant les prés – ou We feed the world – qui dénonçait la course au rendement de l’industrie agroalimentaire. Il le fait avec les codes du thriller psychologique.

La maestria de sa mise en scène impressionne pour un premier film. Le regard échangé entre Pierre et sa sœur devant le vétérinaire-inspecteur apprend au spectateur qu’elle ne s’est pas laissée berner par son subterfuge. La coiffure si soignée de la fille de la boulangère, qui se déplace en personne pour livrer à Pierre son pain, explique plus qu’un long discours son entreprise de séduction

Les acteurs sont tous parfaits. À commencer par Swann Arlaud de tous les plans. On avait vu trop brièvement son visage en lame de couteau dans un tas de films (Une vie, Ni le ciel ni la terre, Les Anarchistes) ; on ne l’oubliera plus. Sara Giraudeau, l’espionne de La Saison des légendes, promène la même silhouette longiligne et la même voix de nez. Boulli Lanners, Isabelle Candelier et Marc Barbé font des personnages secondaires convaincants.

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Les Filles d’Avril ★★★☆

Quadragénaire épanouie, Avril a deux filles qui vivent ensemble dans la maison de vacances qu’elle possède en bord de mer. Elles ont quinze ans d’écart : Clara qu’elle a eue très jeune est complexée par ses kilos en trop, Valeria, dix-sept ans à peine, est enceinte de Mateo que ses parents ont chassé. Le quatuor cohabite en attendant la naissance du bébé.

Il ne faut pas s’arrêter au résumé que je viens de faire des Filles d’Avril. Il annonce un film à la Bergman tendance Cris et chuchotements : un long huis clos familial entre des femmes qui se déchirent. Il n’en est rien. Car le scénario original de Michel Franco cache des rebondissements étonnants. Ils ne sont pas toujours crédibles ? Qu’importe. Ils vous scotcheront à votre siège. Ils le feront avec d’autant plus d’efficacité qu’ils n’auront pas l’air d’y toucher. Aucune théâtralisation. Aucune bande son surdéterminante. une façon unique de jouer avec les temporalités, en accélérant le tempo par de brusques ruptures ou en l’étirant dans de longs plans séquences. On dirait du Stephen King filmé par Eric Rohmer.

Avril est l’héroïne du film. Emma Suarez, une star en Espagne, une quasi-inconnue en France, lui prêt ses traits. Elle est d’une sensualité folle. Mais sa beauté solaire cache bien des failles. Les Filles d’Avril dévoile progressivement une mère pathologique, une femme vampirisante. Elle est d’autant plus saisissante qu’elle nous reste quasiment jusqu’au bout sympathique.

Face à elle, les autres protagonistes en sont réduit à la passivité – au point que l’ultime rebondissement me soit paru incohérent avec le reste du film. Le plus pathétique est Mateo, jeune homme inconsistant, marionnette entre les mains des femmes qui l’instrumentalisent. Valeria est moins passive mais guère plus subtile : c’est une jeune fille qui s’est mis dans les têtes de faire un enfant. Dommage qu’une plus grande place n’ait pas été laissée à Clara, la fille aînée, qui aurait pu jouer un rôle dans le dénouement de l’intrigue.

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120 battements par minute ★★★★

À Paris. Au début des années 90. L’épidémie du Sida fait rage. Act up Paris milite pour dénoncer l’inaction du gouvernement et le cynisme des laboratoires pharmaceutiques. Portrait de groupe : Sophie, la pasionaria, Nathan, le nouveau est « séro-neg », Sean est « séropo » et livre une course contre la mort avec la mort qui menace, le sens politique de Thibault, le président, ne convainc pas toujours ses camarades…

Qui a dit que le cinéma français manquait de souffle ? Le troisième film de Robin Campillo – déjà remarqué pour Les Revenants et Eastern Boys – en a plus qu’à son tour. Il l’a montré à Cannes dont il est revenu avec le Grand Prix  alors que les pronostiqueurs unanimes – moi y compris – lui promettaient la Palme. Il l’a montré en faisant la couv’ de Télérama et la Une du Monde et en donnant à un été cinématographique bien tristounet un peu de piment.

Manuel d’action politique. On a beaucoup dit que 120 bpm chroniquait les années Sida. Ce n’est vrai qu’en partie. Sans doute évoque-t-il la lutte contre l’épidémie à travers les actions coup-de-poing (les « zaps ») d’Act Up : zap des laboratoires Roche (peureusement rebaptisé « Melton Pharm » sans doute pour s’éviter des poursuites judiciaires) qui refusait de diffuser les résultats des essais de son anti-protéase, actions de prévention dans les lycées, « die-in », Gay Pride… Mais l’ambition de Robin Campillo n’est pas de faire l’histoire d’un mouvement. L’eût-elle été, il aurait attaché plus de soin à en décrire la chronologie alors que le film se déroule sans souci de progression. Les scènes les moins convaincantes du film sont d’ailleurs celles où il utilise des archives d’époque, béquille inutile à un récit qui n’en avait pas besoin.
En revanche, Campillo relève un défi : décrire la discussion politique et sa mutation en action. Rien de plus difficile à filmer que l’AG d’une association. Rien de plus ennuyeux que des militants qui prennent la parole en désordre. Pourtant, dès la première minute, avec une pédagogie évidente, 120 bpm nous fait pénétrer dans une RH (« rencontre hebdomadaire ») de Act up, nous en explique les codes (on n’applaudit ni ne siffle), nous en présente les protagonistes et les enjeux.

Du collectif à l’individu. Après nous avoir raconté les actions d’Act Up, 120 bpm se resserre progressivement vers le destin de ses membres. Et plus particulièrement vers celui du couple formé par Arnaud et Sean (l’exceptionnel Nahuel Perez Biscayart qu’on reverra le mois prochain dans l’adaptation du Goncourt de Pierre Le maître Au revoir là-haut). Il aurait pu y perdre son unité. Il n’en est rien. Sa durée exceptionnelle (deux heures vingt qui filent sans qu’on les perçoive) le lui permet sans doute.
Ce couple est bouleversant. Sa première nuit d’amour est l’une des plus belles jamais filmées. Moins par son esthétisme – comme le sont trop souvent les scènes de sexe. Moins par sa longueur – qui rappelle celle de « La Vie d’Adèle« . Moins par sa crudité – le film d’ailleurs n’est pas interdit aux moins de douze ans. Mais par ses… dialogues ! Les scènes de sexe au cinéma sont quasiment toujours muettes : les deux héros (hétérosexules) se séduisent, s’embrassent, et s’enlacent dans une musique d’un romantisme échevelé pendant que la caméra détourne pudiquement les yeux vers un coucher de soleil ou un feu de cheminée. Rien de tel ici où Arnaud et Sean se parlent, se racontent, se confient.

L’épilogue du film arrachera évidemment des sanglots aux plus endurcis. Je me souviens de mon émotion devant Philadelphia. Je ne sais pas si elle serait toujours aussi forte vingt-trois ans après. J’ai l’impression que Philadelphia était noyé dans un pathos excessif – et une musique envahissante. Ce qui m’a frappé dans 120 bpm est la pudeur de ces dernières scènes, leur refus de la grandiloquence, le soin apporté aux détails vrais et peut-être vécues (la mère qui prépare du café et peine à refermer le clic-clac du salon). À ceux qui n’ont pas encore vu 120 bpm et qui s’y précipiteront sitôt terminé la lecture de cette critique, j’offre en cadeau une dernière surprise : l’ultime réaction de vie, la pulsion de vie qui l’inspire contre toute décence, mais le deuil qui fait son chemin dans les sanglots qui l’accompagneront.

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Une femme douce ★★☆☆

Dans la Russie, de nos jours, une femme décide de se rendre dans la prison où son mari est détenu pour lui remettre en mains propres son colis qui lui a été retourné. Après un long voyage en bus, en train puis en taxi, elle se heurte à une administration déshumanisée et corrompue.

Le nom de l’héroïne de Une femme douce ne sera jamais prononcé. Son anonymat, on l’aura compris, est tout un symbole. Dans la Russie post-soviétique, les individualités sont broyées. Est-ce un trait strictement contemporain ? Pas si sûr. Une femme douce est une adaptation – très libre – d’une nouvelle de Dostoïevski qui avait déjà en son temps inspiré Robert Bresson.

Le réalisateur ukrainien Sergeï Loznitsa instruit le procès à charge d’un pays rude. Son héroïne a beau s’entêter à vouloir délivrer son colis, rien n’y fait. Elle se heurte partout aux mêmes refus, motivés par l’application tatillonne d’un règlement imbécile (dans un bureau de poste, dans une prison), par l’esprit de lucre (au poste de police, dans la mafia) ou tout simplement par la vulgarité humaine (chez une troupe de fêtards abrutis par l’alcool). C’est avec un même insuccès qu’elle se tourne vers une association de défense des droits de l’homme dont la responsable, dans un long monologue bouleversant, lui fait la confession de son impuissance. On se doute que sa quête sera vaine. On attend que l’héroïne, muré dans un silence buté, explose de colère ou se brise de chagrin.

La force du réquisitoire vient précisément de cet effet de répétition. Mais cet effet de répétition constitue aussi la principale faiblesse du film qui s’étire pendant plus de deux longues heures. La monotonie est rompue dans le dernier quart du film qui se clôt par une longue scène d’un tout autre genre. Son onirisme emprunte à Fellini et à Lynch. Elle ne m’a pas convaincu. Surtout que le dernier plan qui la suit immédiatement et par lequel se conclut le film est d’un symbolisme pesant.

Quitte à dénoncer la Russie contemporaine, je recommande d’autres films plus efficaces : L’Idiot! (2015) de Yuri Bykov, Classe à part de Ivan Tverdovsky et, le meilleur d’entre tous, l’extraordinaire Leviathan (2014) d’Andrey Zvyagintsev – dont on attend avec impatience le prochain film le 20 septembre.

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