Monsieur ★★☆☆

Veuve à dix-neuf ans, Ratna a fui son village pour Bombay. Elle a un rêve : ouvrir un magasin de couture. Mais pour le moment, elle n’a trouvé qu’un poste de domestique dans le penthouse luxueux d’Ashwin, un riche fils de famille. Ashwin étouffe : il vient de refuser d’épouser la fiancée que ses parents avaient choisie pour lui et préfèrerait aller aux États-Unis mener une vie de bohème plutôt que de reprendre l’entreprise de BTP de son père.

Monsieur nous vient d’Inde mais n’a pas grand-chose à voir avec Bollywood. Ici pas de musiques filmi, de ballets virevoltants, de bluettes romantiques. Par son scénario, par sa durée, par sa retenue, cette production franco-indienne, tournée par une réalisatrice formée aux États-Unis, respecte les canons du cinéma occidental.

Son titre pourrait nous induire en erreur sur l’identité de son héros : c’est moins Ashwin que Ratna qui est au centre du film. Mais ce titre solennel a l’avantage de souligner l’infranchissable fossé social qui sépare ses deux protagonistes.

Car c’est des liens de domesticité dont il est ici question. Le sujet est passé de mode en France depuis Octave Mirbeau et son Journal d’une femme de chambre où plus grand-monde n’a aujourd’hui de domestique. Il est toujours d’actualité dans les pays en voie de développement où les inégalités de revenus permettent aux plus riches de se payer les services des plus pauvres. C’est d’ailleurs du Chili que nous vient La Nana (2009) qui décrit l’ambiguïté de la relation qui unit des « patrons » à leur domestique, associée à l’intimité du foyer, mais toujours infériorisée.

Monsieur creuse la même veine. Il le fait en imaginant une relation amoureuse entre la servante et son patron auxquels leur histoire personnelle fait partager les mêmes frustrations. Ce ressort scénaristique s’avère décevant. Parce que d’abord, à l’écran, aucune étincelle amoureuse ne jaillit entre les deux protagonistes. On est loin de l’érotisme moite des amours refoulées de In the Mood for Love dont se revendique la réalisatrice dans le dossier de presse. Parce qu’ensuite, une fois que l’amour s’est déclaré entre Ratna et Ashwin, il n’y a pas grand-chose à en dire ni à en faire sinon constater l’impasse dans lequel il s’est enferré.

Pour décrire les paradoxes de la condition ancillaire, le film brésilien Une seconde mère (2015) utilisait une piste plus intéressante : la relation qui unissait la domestique avec les enfants de ses patrons.

La bande-annonce

The Bookshop ★☆☆☆

Dans l’Angleterre rurale, à la fin des années cinquante, Florence Green, une jeune veuve (Emily Mortimer) décide de restaurer un vieil immeuble communal pour y installer une librairie. Son projet rencontrera l’hostilité de Violet Gamart, la châtelaine du village (Patricia Clarkson). Mais Florence Green obtient le soutien inattendu de Edmund Brundish (Bill Nighy), un vieillard solitaire qui vit reclus dans ses livres depuis la mort de sa femme.
Le conflit atteint un point de non retour lorsque Florence défie la censure en mettant en vente Lolita, le sulfureux roman de Nabokov.

Isabel Coixet est une réalisatrice catalane dont les premiers films m’avaient durablement marqué. Ma vie sans moi (2003), où Sarah Polley interprète le rôle d’une jeune mère qui choisit de ne pas dire à sa famille qu’elle souffre d’un cancer incurable, m’avait arraché des sanglots. The Secret Life of Words (2005), qui met face à face sur une plate-forme pétrolière une infirmière malentendante et un homme rendu aveugle par un grave accident, était poignant. Hélas, depuis lors, ses plus récentes réalisations m’ont moins convaincu.

Ce n’est hélas pas The Bookshop qui me réconciliera avec son œuvre. En adaptant le roman de Penelope Fitzgerald, Isabel Coixet n’a pas eu la main légère. On se croirait dans une série de la BBC, avec sa reconstitution minutieuse de la campagne anglaise d’après-guerre. Chacun des trois personnages principaux semble s’y livrer un concours d’élégance classique. Chacun est enfermé dans son rôle : Emily Mortimer en jolie libraire, Patricia Clarkson en venimeuse patricienne, Bill Nighy en veuf reclus au cœur tendre.

The Bookshop se laisse gentiment regarder… et tout aussi vite oublier.

La bande-annonce

The Happy Prince ★☆☆☆

Paris. 1900. Oscar Wilde agonise dans un garni miteux. Cinq ans plus tôt il était la coqueluche de Londres où ses pièces pleines d’esprit se jouaient à guichets fermés. Mais son homosexualité lui vaut deux ans de travaux forcés. Libéré en 1897, ruiné et malade, il quitte à jamais l’Angleterre.

The Happy Prince raconte les trois dernières années de la vie d’Oscar Wilde. Si son titre renvoie à une de ses nouvelles, cette histoire n’a rien de gaie. Oscar Wilde n’a que quarante ans passé ; mais il en fait vingt de plus avec ses bajoues flasques et ses cheveux gras. C’est un homme usé, humilié, dont l’argent file entre les doigts et que le génie créatif a abandonné. Autour de lui quelques figures plus ou moins amies : Lord Alfred Douglas (Colin Morgan), son mauvais génie, Robbie Ross (Edwin Thomas), son amant dévoué, Reginald Turner (Colin Firth) son fidèle impresario…

Rupert Everett est le réalisateur, le scénariste et l’acteur principal de The Happy Prince. Jeune premier dans les années 80, il n’a pas connu la carrière internationale d’un Hugh Grant. La faute selon lui à son coming out qui lui a fermé bien des portes et qu’il raconte dans ses Souvenirs. Du coup, la vie de Oscar Wilde a pour Ruper Everett des relents autobiographiques. « Oscar Wilde, c’est moi » semble-t-il nous crier à chaque plan.

The Happy Prince est lesté par ses trop nombreux défauts. L’interprétation cabotine et sans finesse de Rupert Everett n’est pas le seul.  La reconstitution, aussi soignée soit-elle, de la Belle Époque est trop artificielle. Le scénario, dont on sait par avance l’issue, manque de surprises. La mise en scène, la direction d’acteurs, les décors sentent trop la naphtaline pour convaincre ou pour émouvoir.

La bande-annonce

Maya ★★☆☆

La bande-annonce de Maya pourrait laisser croire que son action se déroule exclusivement en Inde. Ce n’est qu’en partie vrai.
Le premier tiers du film se déroule à Paris où Gabriel (Roman Kalinka), un reporter de guerre, revient après quatre mois de captivité en Syrie dans les geôles de l’État islamique. Il peine à retrouver ses marques dans une capitale pluvieuse, entre son père et son amie.
Il décide de partir en Inde, à Goa, où il a passé son enfance et où il possède encore une maison à l’abandon. Il y retrouve Maya, la fille d’un ami de ses parents, devenue aujourd’hui une belle jeune femme.

Maya traite deux sujets en un. Le premier est celui du stress post-traumatique qui frappe les otages libérés. Il s’agit en fait du fil rouge du film qui montre comment un homme brisé se reconstruit lentement. Le problème est dans l’acteur principal, Roman Kalinka (le fils de Marie Trintignant et de Richard Kolinka, l’ancien batteur du groupe Téléphone) que la réalisatrice Mia Hanse-Love avait déjà fait tourner dans ses deux précédents films : il semble si calme, si paisible qu’à aucun moment on n’imagine qu’il a survécu à l’enfer d’une détention chez les terroristes de Daech.

Le second sujet est celui de l’échappée indienne. Il y aurait un article à écrire sur la façon dont le cinéma français a filmé l’Inde depuis Renoir (Le Fleuve), Corneau (Nocturne indien) et – hélas – Lelouch (Un plus une). Il y en aurait un, plus long encore, sur la façon dont le cinéma occidental a filmé l’Inde : du Narcisse noir à Indian Palace en passant par GandhiLa Cité de la joie, Slumdog Millionaire ou À bord du Darjeeling limited.
Mia Hansen-Love n’évite pas le piège de l’exotisme. Légitimement fascinée par ce pays-monde, elle ne résiste pas à en décrire l’émollient alanguissement qui finit par s’emparer de ses visiteurs. Elle aurait pu épargner à son héros le tour de l’Inde en train, de Calcutta à Bombay, sur les traces de sa mère, qui n’apporte rien au film sinon quelques belles cartes postales.

Au total, Maya, malgré sa petite musique toute d’élégance, peine à convaincre, faute de choisir entre les deux sujets qu’il ne traite ni l’un ni l’autre.

La bande-annonce

Grass ★☆☆☆

Une femme est assise dans un café et écrit sur son ordinateur. Autour d’elle des couples discutent de sujets graves : la mort, le suicide, la précarité…

Hong Sangsoo est un cinéaste prolifique. Il a tourné pas moins de quatre films en 2017 qui  sont sortis en ordre dispersé sur nos écrans : Le Jour d’après, La Caméra de Claire, Seule sur la plage et enfin Grass.

Avec une telle productivité, pas étonnant que son cinéma bégaie. Paraphrasant Verlaine, Hong Sangsoo tourne et retourne ni tout à fait le même ni tout à fait un autre film.

Chacun de ses films met en scène d’interminables discussions de café filmées en plans larges – avec un usage du zoom qui donnent parfois la nausée. Chacun donne le premier rôle à la belle Kim Min-hee, la muse du réalisateur à l’écran et sa compagne à la ville. Chacun se déroule dans le milieu de l’art ou du cinéma. Chacun s’organise autour d’histoires d’amour malheureuses ou de vies brisées.

Grass n’échappe pas à cette répétition. Seule innovation : l’usage de la musique classique (Schubert, Wagner, Offenbach, Pachelbel…) qui résonne dans le café où les personnages prennent place au point d’en couvrir le bruit des conversations.

Les fans de Hong Sangsoo adoreront. Ils s’interrogeront sur l’héroïne : retranscrit-elle les scènes dont elle est le témoin silencieux ? ou les invente-t-elle ? Ils salueront son évolution : elle sort peu à peu de son isolement pour accepter de partager la table de ses voisins.
Quant aux autres, ils trouveront bien longues les soixante-six minutes du film et, prenant des résolutions de nouvelle année qu’ils ne tiendront pas, éviteront de s’infliger la même purge en 2019.

La bande-annonce

La Vie comme elle vient ★★★☆

Irene, la petite quarantaine, ne sait plus où donner de la tête. Sa maison tombe en ruines. Sa sœur se réfugie chez elle pour fuir un mari violent. Ses quatre enfants s’agitent, chahutent et se bousculent du matin au soir. Et son aîné va quitter le foyer pour s’engager en Allemagne dans un club de handball professionnel.

Il est frappant de voir combien le cinéma brésilien s’intéresse à la famille. Les Bonnes manières (2017), Aquarius (2016), Une second mère (2015), Une famille brésilienne (2008) : autant de films qui, quand ils parlent d’amour, évoquent l’amour maternel. Est-ce à dire que la famille occupe au Brésil une place plus centrale qu’en Europe ? que la mère y est plus importante qu’en France ?

La Vie comme elle vient est d’une étonnante justesse. Pourtant il en aurait fallu d’un rien pour sombrer dans la mièvrerie ou dans l’insignifiance. La Vie comme elle vient réussit à maintenir l’intérêt sans raconter grand-chose : une sortie à la plage, un barbecue dominical, une cérémonie de remise de diplôme… La seule tension qui sous-tend le film est celle, bien ténue, qui entoure le destin du fils. Partira ? partira pas ? On sait par avance qu’il partira et que sa mère en aura le cœur brisé. On sait même par avance qu’elle est suffisamment forte, suffisamment solaire pour s’en remettre. Cette absence de suspense, loin de nuire au film, lui donne une énergie et une tendresse revigorantes.

Il le doit pour beaucoup à son héroïne, Karine Teles. Son compagnon à la ville, Gustavo Pizzi, est derrière la caméra. C’est son premier film. Ils ont écrit ensemble le scénario à quatre mains. Leurs enfants jouent le rôle des trois benjamins. Quelle est la part d’autobiographie dans cette joyeuse smala ? On n’en sait rien. Et c’est très bien ainsi…

La bande-annonce

Basquiat, un adolescent à New York ★★☆☆

Comme son sous-titre l’annonce, Basquiat nous fait revivre l’adolescence du jeune artiste né en 1960 qui, dès 1976, dans une métropole en plein chaos, commence à graffer sur les murs du Lower East Side sous le pseudonyme SAMO (« Same Old Shit »). L’adolescent en rupture de ban vit dans la rue, squatte chez des amis, vend des T-shirts ou des cartes postales de sa fabrication.
La notoriété viendra plus tard, après la présentation de ses premières œuvres au Times Square Show, une exposition organisée sur les murs lépreux d’un ancien bordel, et son passage à la télévision à l’émission de Glenn O’Brien qui le présente à Andy Warhol.

Sara Driver, qui était la compagne de Jim Jarmusch et fréquentait le jeune Basquiat dans ces temps-là, revient non sans nostalgie sur cette période. Son documentaire est d’un grand classicisme, sans guère de facture cinématographique, composé alternativement d’interviews de témoins de l’époque et d’images d’archives.

Paradoxalement, Basquiat est moins le portrait d’un artiste que celui d’une époque. Le jeune graffeur reste une silhouette dont on entend à peine la voix et dont on ne percera pas les secrets de son art sinon qu’il s’inscrit en rupture avec l’impasse dans lequel l’art abstrait s’était enfermé.

Avec une étonnante puissance, Basquiat nous raconte un New York pas si lointain au bord de la faillite financière et du chaos social. Les images sont frappantes qui montrent des rues désertes, des immeubles en ruines, quelques junkies hagards échangeant leurs seringues à ciel ouvert. Cet environnement là a été le creuset de nouvelles formes d’art, moins intellectuelles, plus spontanées. Sur les rêves brisés des Beatniks, le nihilisme punk naissait.

La bande-annonce

Cassandro the exotico ! ★★☆☆

Au Mexique, la Lucha libre est un sport national. Les catcheurs combattent masqués. Les Exoticos ont le visage découvert et, pour tourner en ridicule les homosexuels, se travestissent. Retournant à leur profit ce travestissement ridicule, quelques homosexuels sont devenus célèbres. Parmi eux Saul Armendariz, alias Cassandro. Il pratique la Lucha libre depuis son enfance. Il a été trois fois champion du monde. Mais à quarante ans passés, son corps le rattrape.

La documentariste française Marie Losier est allée filmer à la frontière mexicaine une star déchue. La vie de Cassandro a été rude. Son orientation sexuelle l’a coupé de sa famille. Son métier a détruit son corps, couturé de cicatrices. Il a longtemps été dépendant à l’alcool et à la drogue. Sa carrière ne l’a pas vraiment enrichi et il habite une maison sans âme dans la banlieue de Ciudad Juárez.

Cassandro est un personnage attachant. On est bluffé par l’agilité qu’il déploie sur le ring dans des combats dont on ne sait très bien s’il s’agit d’affrontements sans concession ou de chorégraphies soigneusement préparées. On passe autant sinon plus de temps entre les cordes qu’à le voir longuement se préparer, se maquiller, se parfumer, revêtir des tenues chatoyantes. Il y a dans le catch une théâtralité, un érotisme gay qu’on découvre à travers les yeux de Cassandro : des hommes musclés et huilés, en lycra, avec des masques, s’entrelaçant dans des postures suggestives… « O la la ! »

Mais c’est surtout le destin de cet homme à la sensibilité à fleur de peau qui nous touche. On comprend sans peine que la documentariste s’y soit attachée, dont l’empathie avec son sujet est communicative. Avec elle, on l’écoute se confier sur sa vie passée. Avec elle, on le suit dans sa vie quotidienne, solitaire et humble, ponctuée de mille et un petits rituels. Avec elle, on attend l’inéluctable : la énième blessure qui tiendra Cassandro définitivement éloigné du ring, voire qui le tuera pour de bon. Car on se doute qu’en dépit de ses promesses, ce lutteur né ne quittera jamais le ring de son plein gré.

La bande-annonce

L’Homme fidèle ★☆☆☆

Abel (Louis Garrel) vit paisiblement en couple avec Marianne (Laetitia Casta) avant d’apprendre brutalement de sa bouche qu’elle est enceinte de son meilleur ami Paul et qu’elle s’apprête à l’épouser.
Dix ans passent. Paul est mort. Marianne a eu un fils, Joseph. Abel la reconquiert.
La jeune sœur de Paul, Eve (Lily-Rose Depp), obnubilée par Abel depuis l’enfance, s’est mis en tête de le séduire.

L’Homme fidèle raconte l’histoire d’un homme balloté entre deux femmes.Ce pourrait être un charmant marivaudage comme en réalisait Rohmer. Il en a l’économie. C’est hélas un film creux et vain dont les personnages et les situations manquent à ce point de crédibilité qu’il est impossible de s’y laisser embarquer.

Réalisateur, metteur en scène, co-scénariste, acteur principal, Louis Garrel joue depuis quelques films le même personnage – à l’exception notable de Le Redoutable où, sous la direction de Michel Hazanavicius, il révélait un potentiel comique inexploité. Toujours aussi décoiffé, toujours aussi ténébreux, toujours aussi gauche, son personnage se laisse mettre à la porte par Marianne sans protester durant la première scène du film. Sans qu’on comprenne pourquoi, il revient vers elle dix ans plus tard. Et lorsque Marianne lui suggère de céder aux avances de Eve, il s’exécute sans plus barguigner.
Son personnage est moins « fidèle » comme l’annonce le titre que mou, amorphe, apathique. Certes, L’Homme apathique aurait été nettement moins vendeur que L’Homme fidèle qui ne l’est déjà pas énormément.

Son épouse à la ville, Laetitia Casta n’est guère plus crédible dans le personnage de Marianne. Quand on apprend que la paternité de Joseph est douteuse, on ne comprend pas pourquoi elle a mis Abel à la porte pour épouser Paul. Quand elle découvre les visées d’Eve, on comprend encore plus mal la stratégie biscornue qu’elle déploie. L’ancienne mannequin, administre néanmoins la preuve qu’elle joue excellemment, confirmant, vingt ans après sa première apparition dans Astérix et Obélix contre César qu’une carrière lui est ouverte loin des catwalks des défilés de mode.

L’Homme fidèle tangente plusieurs genres : le marivaudage, la comédie burlesque, le thriller – quand le jeune Joseph souffle à Abel le soupçon que sa mère a assassiné Paul et risque de l’assassiner à son tour. Hélas, à force de refuser de prendre un parti, L’Homme fidèle reste en apesanteur : un film trop léger pour marquer, trop désinvolte pour convaincre.

La bande-annonce

Wildlife – Une saison ardente ★★★☆

En 1960, au Montana, sous les yeux de leur fils unique, un couple se déchire. Jerry (Jake Gyllenhaal) vient de perdre son emploi et sombre dans la dépression. Jeannette (Carry Mulligan) étouffe de devoir porter à bout de bras un ménage qui bat de l’aile. Joe, quatorze ans, aimerait avoir une adolescence normale.

Il y a deux façons de juger le premier film de Paul Dano, jeune acteur hollywoodien passé derrière la caméra, voué à une gloire précoce pour ses seconds rôles dans Little Miss Sunshine ou There Will Be Blood. La première est de bâiller d’ennui à ce film au rythme volontairement lent, à l’intrigue minimaliste, au sujet déprimant.

La seconde, au contraire, est de souligner son élégance, sa sobriété, sa pudeur. Car, si le divorce est un sujet cinématographique rebattu (de Kramer contre Kramer à Jusqu’à la garde en passant par Une Séparation voire Mrs Doubtfire), on l’aura rarement filmé avec une telle sensibilité. Tout se passe dans les décors désolés d’un Montana automnal – qui n’est pas sans rappeler ceux tout aussi désolants du récent Certaines femmes de Kelley Reichardt – merveilleusement éclairé par la très belle photographie de Diego Garcia.

L’action se déroule au tout début des années soixante, dans une Amérique conservatrice où Kennedy n’a pas encore succédé à Eisenhower. Les intérieurs proprets et ennuyeux rappellent les tableaux de Edward Hopper. Le personnage interprété par Carrey Mulligan (pour laquelle je nourris une passion enflammée depuis son premier rôle dans Une éducation de Lone Scherfing) n’est pas sans rappeler ceux de ces femmes américaines filmées par Sam Mendes ou Todd Haynes enfermées dans un quotidien sclérosant qui soudain se rebellent. Au début de Wildlife, on croit que l’histoire tournera autour de Jerry ; mais bientôt le récit se désaxe pour se focaliser sur Jeannette, ses frustrations, ses transgressions.

L’histoire est racontée du point de vue de Joe. Elle évite les scènes attendues, explosives ou larmoyantes. Elle nous réserve un épilogue inoubliable, intelligent, réconcilié.

La bande-annonce