Camille ★★★☆

Camille Lepage était une  photoreporter passionnée et exigeante. À vingt-six ans seulement, en mai 2014, elle est morte en République centrafricaine au cours d’un reportage.
Le biopic que lui consacre Boris Lojkine raconte les six derniers mois de sa vie.

Boris Lojkine avait réalisé un très beau premier film : Hope sur la migration semée d’embûches d’une Africaine vers l’Europe. Il a mis près de cinq ans à sortir son second film qui tangente encore avec le documentaire.

Camille est en effet un mausolée à une jeune femme trop tôt décédée. Comment ne pas être séduit par cette journaliste, l’œil collé à son appareil, les Ray Ban en casquette, le sac en bandoulière, qui essaie de capter « l’instant décisif » ? Quelques séquences en France pendant les fêtes de Noël permettent de comprendre le milieu d’où elle vient : une famille provinciale et aimante (on reconnaît Mireille Perrier, qu’on aime depuis Un monde sans pitié, dans le rôle de sa mère) qui n’a jamais contrecarré ses rêves d’ailleurs.

Camille est aussi un film sur la Centrafrique et sur la sanglante guerre civile qu’elle a traversée entre 2013 et 2015. Elle opposait des milices chrétiennes et musulmanes. Mais seule une lecture simpliste y verrait un conflit de civilisations similaire à ceux prophétisés par Samuel Huntington. Camille Lepage, qui avait rencontré des étudiants à l’université de Bangui et les avait suivis après leur enrôlement aux milices anti-balaka, en fut une victime collatérale.

Mais Camille est aussi un film sur la rencontre entre cette femme-là et ce pays-ci. Une rencontre impossible tant le fossé est immense entre une jeune fille blanche et les habitants d’un pays parmi les plus pauvres de la planète. On craint un temps que, avec un angélisme surfait, ce fossé soit nié, que Camille raconte – comme Out of Africa ou La Massaï blanche – une histoire d’amour et une épiphanie comme les Occidentaux en rêvent quand ils vont en vacances au Club Med du Cap Skirring.
Mais Camille ne sombre pas dans ce travers. Il interroge la distance : distance entre le photographe et son sujet, distance entre le Blanc nanti et le Noir pauvre, distance entre le journaliste de passage et la victime de guerre à laquelle nul avion, nul visa ne permettra de quitter son pays.

La bande-annonce

Pour Sama ★★☆☆

Waad est une jeune étudiante à l’université d’Alep quand éclate le printemps arabe en Syrie. Avec son téléphone portable, elle filme les étudiants en grève qui réclament le départ de Bachar el-Assad. La répression s’abat sur eux. Waad continue à filmer. Elle rencontre, s’éprend et finalement épouse Hamza, un jeune docteur qui décide de créer un hôpital où les insurgés seront soignés.
En 2016, au milieu des bombes, le couple a un enfant prénommée Sama.

L’an passé, un premier documentaire filmé dans les rangs mêmes de l’Armée syrienne libre (ASL) avait documenté le siège d’Alep. Still recording m’avait laissé au bord du chemin. J’en avais salué le refus du sensationnalisme et critiqué le manque d’intérêt.

Pour Sama en est presque le double inversé. Il a exactement le même sujet que Still recording et nous montre quasiment les mêmes images : des populations sous les bombes, des immeubles en ruines, des cadavres couverts de sang et de poussière….

Le documentaire prend la forme, ô combien galvaudée, mais tellement émouvante, d’une lettre d’une mère à sa fille. Pour l’auteure, il s’agit tout autant de filmer son couple que la guerre.

Le procédé pourrait sembler bien racoleur. Mais force est de reconnaître que Waad et Hamza forment un couple hors du commun. Belle comme le jour, Waad est une pasionaria toute entière dévouée à son mari qu’elle adule, à sa fille qu’elle adore et à la cause de la révolution. Le visage encore poupin qu’un poil follet parvient à peine à vieillir, Hamza dirige sans élever la voix le seul des neuf hôpitaux d’Alep-est que les bombes russes n’ont pas réussi à détruire. À chaque bombardement, les mêmes scènes terribles se reproduisent que filme sans ciller Waad : les blessés affluent dans un chaos indescriptible, certains n’en réchappent pas, leurs cadavres s’accumulent dans la chambre mortuaire dans une odeur qu’on imagine pestilentielle.

Une scène restera gravée dans les esprits : celle de ce bébé accouché sans vie par césarienne d’une parturiente tombée à neuf mois de grossesse sous les bombes. Les médecins tentent de le réanimer. Dans un film hollywoodien, on sait par avance, compte tenu de ce qui précède du scénario et du moment de la scène, si elle se terminera par la résurrection joyeuse de l’enfant ou au contraire par son décès déchirant. Ici, on ne sait rien avant de l’avoir vue ; car Alep est devenu le lieu de la mort banale et des petits miracles.

La bande-annonce

Joker ★★★☆

Gotham City. Fin des années 70. Arthur Fleck (Joaquin Phoenix) vit seul avec sa vieille mère impotente dans un appartement sordide. Quand il est sous le coup d’une vive émotion, il est pris d’un fou rire inextinguible.
Arthur rêve de faire du spectacle et de passer à la télévision. En attendant, il occupe un emploi misérable de clown.

Auréolé du Lion d’or de Venise et de l’Oscar du meilleur acteur unanimement promis à Joaquin Phoenix, Joker arrive sur les écrans précédé d’une impressionnante aura. La presse et les spectateurs n’ont qu’un seul mot à la bouche : « waouh ».

Et il faut reconnaître que c’est celui qui vient à l’esprit au bout de deux heures de film. Waouh ! Car Joker est, sans nul conteste, un film marquant porté par un acteur exceptionnel.

L’acteur exceptionnel, on voit mal ce qu’on peut en dire de plus que le tombereau d’éloges mérités qui se déverse depuis Venise sur lui telle la pluie d’or sur Danaé. Amaigri de vingt kilos, Joaquin Phoenix est stupéfiant. Joker le hisse définitivement sur l’Olympe des plus grands. Il est d’ailleurs emblématique qu’il y croise Robert de Niro (qui jouait au début des années quatre-vingts dans La Valse des pantins de Martin Scorsese le rôle similaire d’un fan psychotique obsédé par un animateur de télévision interprété par Jerry Lewis), méconnaissable, au jeu d’une rare économie, pour un passage de relais symbolique d’une génération à l’autre, par dessus la tête de Brad Pitt et de Leonardo di Caprio.

Le film marquant est l’oeuvre de l’inattendu Todd Phillips, golden boy de la comédie américaine lourdingue (Very Bad Trip et ses dispensables succédanés) duquel on n’escomptait pas autant de finesse. Joker est un film sur la folie à ranger sans barguigner aux côtés de Taxi Driver (Robert De Niro décidément), Vol au-dessus d’un nid de coucou (Jack Nicholson qui fut en son temps un Joker d’anthologie) et Shutter Island (Scorsese encore lui). On y suit la chute inéluctable d’un homme broyé par une société déshumanisée qui refuse de lui tendre la main.
Car Joker n’est pas seulement un film psychologique sur un méchant de bande dessinée. C’est aussi un film politique. Les crimes nihilistes de Arthur Fleck sont le catalyseur d’un chaos social, d’une vague de violence protestataire façon Occupy Wall Street ou Extinction Rebellion.

Ces éloges objectifs ne doivent pas occulter un ressenti plus mitigé. Joker est un film malaisant. On passe deux heures à se tortiller sur son fauteuil, partagé entre la fascination et le dégoût. Mais qui a dit que le bon cinéma devait être nécessairement feel good ?
Plus grave, à y bien réfléchir, le scénario, platement chronologique, ne brille pas par sa finesse. De quoi s’agit-il en effet ? D’un homme qui plonge. lentement mais sûrement. Dans une ville en plein chaos. C’est simple. Si l’on chipote, on pourrait dire que c’est simpliste.
Et Joker se termine – aucun spoiler dans cette révélation prévisible – dans un sabbat anarchique que le vieux balladurien que je suis ne peut que réprouver.

Si j’étais moins perméable à l’avis des autres, si j’avais plus confiance en mon jugement, si je ne craignais pas de passer pour une vieille baderne néocon, j’aurais peut-être mis une ou deux étoiles de moins à Joker – comme Louis Guichard dans Télérama qui tire dessus à boulets rouges avec un argumentaire qui se tient. Mais force m’est de reconnaître, malgré le déplaisir que j’y ai pris, les qualités objectives indéniables de ce film qui, comme annoncé, restera comme l’un des plus marquants de l’année.

La bande-annonce

Chambre 212 ★★★☆

Maria (Chiara Mastroianni) a beau aimer profondément son mari Richard (Benjamin Biolay), cela ne lui interdit pas de multiplier les aventures. Lorsque Richard découvre la dernière en date, en interceptant un sms sur le téléphone de son épouse, vingt années de félicité maritale s’écroulent.
Maria quitte le domicile conjugal, traverse la rue et prend une chambre d’hôtel. C’est là, dans la chambre 212, que ses fantômes s’invitent.

Christophe Honoré est sans doute un des réalisateurs français contemporains les plus importants. Il avait commencé sa carrière à la fin des années quatre-vingt-dix comme critique de cinéma et s’était fait connaître avec une critique au bazooka publiée aux Cahiers contre le cinéma « moralisateur » de Robert Guédiguian et d’Anne Fontaine. Il avait commencé à tourner des longs métrages au début des années 2000. Je dois avouer que ses films ne m’avaient jamais réellement conquis. J’éprouvais à leur égard ce que le collégien boutonneux ressent pour l’élève le plus talentueux de la classe : un mélange de jalousie et d’admiration. Ma mère, Les Chansons d’amour, Les Biens-aimés étaient pour moi trop parisiens, trop branchés, trop arty, trop déprimants pour emporter mon enthousiasme. Les brassées d’éloges qui ont accueilli son dernier film, Plaire, aimer et courir vite m’avaient laissé au mieux perplexe.

Mon contentieux avec Christophe Honoré est en passe d’être soldé avec ce Chambre 212 qui m’a enthousiasmé. Son sujet était pourtant bien rebattu (l’adultère) et son traitement casse-gueule qui emprunte à la fois à la poésie de Resnais au réalisme magique de Blier et au vaudeville de Guitry.

Miracle ! Ça marche. Ça marche grâce aux acteurs remarquablement dirigés. Chiara Mastroianni n’a jamais été aussi belle ni aussi juste. Elle a amplement mérité le prix de l’interprétation féminine à la section Un certain regard et sera certainement en lice aux Césars. Vincent Lacoste, dont la bouche molle m’horripile, n’en est pas moins charmant (je laisse à ma voisine, moins pudique que moi, le soin de commenter son postérieur) . Benjamin Biolay accepte sans mégoter de s’enlaidir en homme au foyer en pilou-pilou. Le diamant du film, c’est Camille Cotin en fantasmatique professeure de piano d’une folle sensualité. Le César du meilleur second rôle féminin lui est promis.

Ça marche grâce à une BOF épatante qui mélange Scarlatti, Vivaldi (revisité par Max Richter), Charles Aznavour et Barry Manilow.

Mais ça marche surtout par un scénario qui renverse les stéréotypes du couple adultère. C’est la femme qui travaille à l’extérieur tandis que son époux – dont on ne saura jamais la profession – l’attend au foyer, fait la lessive et prépare le repas. C’est la femme qui enchaîne les adultères tandis que son époux ne l’a jamais trompée. Quand la crise éclate, c’est la femme qui part et le mari qui reste. Ce renversement n’est pas d’une audace folle en ces temps féministes, mais suffisamment original pour être salué.

Chambre 212 est léger sans être frivole, grave sans peser des tonnes. Chambre 212 est délicat et intelligent. Sans verser dans le moralisme ni dans le cynisme, Chambre 212 s’amuse de l’usure du couple et de l’adultère. Chambre 212 parle avec justesse du désir qui passe et de l’amour qui reste. À voir, surtout si on a passé la quarantaine et fêté ses noces de porcelaine (ce qui me place en cœur de cible), en couple, avec son mari ou sa femme, son amant ou sa maîtresse… mais pas les quatre ensemble. 

La bande-annonce

Sœurs d’armes ★☆☆☆

Au nord de l’Irak et de la Syrie, Daech étend lentement son emprise et asservit les femmes.
Un village yézidi est envahi. La jeune Zara (Dilan Gwyn) est coiffée d’un tchador, vendue au marché aux esclaves, achetée par un combattant britannique sadique qui la viole et l’emprisonne. Zara avait vu son père assassiné et son petit frère capturé pour devenir un des « boucliers humains » de l’émir.
Pendant ce temps, de l’autre côté de la ligne de front, les peshmergas kurdes s’organisent. La commandante du groupe du serpent (Amira Casar) a sous ses ordres des femmes de toutes nationalités venues rejoindre la cause. Deux françaises viennent de la rejoindre : l’une est juive et s’appelle Yael Cohen (Esther Garrel), l’autre est musulmane et s’appelle Kenza Belkacem (Camelia Jordana).

Sœurs d’armes est tristement servi par l’actualité. Sa sortie coïncide avec la décision ubuesque de Donal Trump de retirer ses forces spéciales du nord de la Syrie, laissant le champ libre aux forces turques pour saigner les milices kurdes.

Sœurs d’armes est l’oeuvre de Caroline Fourest. Polémiste , essayiste, elle milite pour le féminisme et la laïcité. Elle avait déjà réalisé des documentaires (sur Marine Le Pen, les Femen ou les « réseaux de l’extrême ») ; mais Sœurs d’armes est sa première fiction cinématographique.

Les peshmergas sont à la mode. Leur combat ne peut que susciter la sympathie en Occident : ils se battent pour la reconnaissance de leur identité nationale, contre le fanatisme de Daesh et en faisant dans leurs rangs une place à égalité aux hommes et aux femmes. Bernard-Henry Lévy (Peshmerga) et Stéphane Breton (Filles du feu) leur ont consacré deux documentaires en 2016 et 2017.
Sœurs d’armes marche sur les traces des Filles du soleil d’Eva Husson diffusé l’an dernier en compétition officielle à Cannes. Il en reprend presque à l’identique les thèses, les personnages, les situations. Mais il en exacerbe les défauts. Tout sonne faux dans ce film de guerre simpliste et manichéen où chacun des personnages incarne un stéréotype (la Yézidie martyre, la fière cheffe de guerre kurde, la beurette cool, la Juive laïcarde, le jihadiste psychopathe…), où chaque prévisible rebondissement semble n’avoir été écrit que pour scandaliser les cœurs et forcer les pleurs.

Ce piteux nanar hollywoodien eût-il été signé par un réalisateur anonyme, on aurait, avec beaucoup d’indulgence, toléré son simplisme badass. Mais, de la part de Caroline Fourest, on attendait autre chose, on attendait mieux.

La bande-annonce

Nos défaites ★☆☆☆

Nos défaites est le résultat d’un projet mené par le documentariste Jean-Gabriel Périot (réalisateur en 2016 de Lumières d’été et en 2015 de Une jeunesse allemande) avec une classe de première option cinéma du lycée Romain-Rolland d’Ivry-sur-Seine. Il s’agissait de faire jouer aux jeunes lycéens des scènes célèbres de films ou de documentaires des années soixante et soixante-dix ayant pour thème la lutte sociale. Toutes ne sont pas connues ; mais, avec le concours du générique de fin, on reconnaît La Chinoise de Godard (où Anne Wiazemsky, face caméra, lisait dans le Petit Livre rouge : « La révolution n’est pas un dîner de gala »), Camarades de Karmitz ou La Reprise du travail aux usines Wonder (où une jeune ouvrière crie son refus de « remettre les pieds dans cette taule »)

Le résultat est assez convaincant. Les jeunes acteurs jouent bien. Le grain de l’image en noir et blanc et du son d’époque sont restitués avec une étonnante qualité.

Mais l’exercice ne s’arrête pas là. Après le tournage, Jean-Gabriel Périot interroge les lycéens. « Qu’avez-vous compris de la scène que vous avez jouée ? » Et… le résultat est effarant. Avec un sourire désarmant et un embarras communicatif, Swann, Natasha, Ghaïs, Jackson, Julie, Alaa, Floricia, Martin et Rosalie (une panoplie de prénoms qui ferait la joie de Jérôme Fourquet) s’enlisent dans des réponses hésitantes avant de confesser n’y avoir rien compris. Un syndicat ? la grève ? la politique ? le communisme ? l’engagement ? La révolution ? Autant de concepts que l’interrogateur, un brin sadique, soumet aux jeunes lycéens et qui suscitent de leur part des réponses consternantes. Le travail ? « un moyen de gagner de l’argent ». La grève ? « le risque de perdre son travail ». La politique ? « tous des menteurs ». Le syndicat ? « je ne sais pas »

Du coup, le titre, profondément pessimiste, du documentaire s’éclaire. Nos défaites, c’est l’échec de notre génération – celle du documentariste, la mienne – à transmettre à la génération suivante les valeurs qui ont inspiré la génération qui nous a précédés, celle des luttes ouvrières et des progrès sociaux des années soixante.

Ce jeu de massacres se conclut avec un épilogue censé le contrebalancer. En décembre 2018, Jean-Gabriel Périot revient filmer les lycéens qui se sont mis en grève pour protester contre l’arrestation de leurs camarades accusés d’avoir taggé « Macron démission » sur les murs de l’établissement. Sans doute veut-il montrer que ces jeunes, qu’on avait vus ignorant le vocabulaire des luttes sociales, sont néanmoins capables de se mobiliser le moment venu. Mais cette épiphanie bien tardive ne parvient pas à les exonérer du lot répétitif d’âneries consternantes dont ils nous auront rebattu les oreilles durant l’heure précédente.

La bande-annonce

Papicha ★★★☆

À Alger, au début des années quatre-vingt-dix, Nedjma (Lyna Khoudri) vit à la cité universitaire. Elle étudie les lettres modernes. Passionnée de stylisme, elle dessine, découpe et coud des robes pour ses amies. Avec ses voisines de dortoir, Wassila, Samira et Kahina, elle mène la vie d’une jeune femme libérée, fait le mur, sort en boîte.
Mais la situation du pays se dégrade. L’islamisme gagne du terrain. Quand la sœur de Nedjma est assassinée sous ses yeux, la jeune femme décide d’organiser un défilé de mode.

Quatre héroïnes sur l’affiche. Mais une actrice qui crève l’écran : Lyna Khoudri. On l’avait remarquée dans Luna (un des meilleurs films de l’année dernière passé injustement inaperçu) et dans Les Bienheureux. Elle explose cet automne où on la verra dans le Nakache/Toledano Hors normes et dans la série de Canal + Les Sauvages avant d’avoir un rôle dans le prochain film de Wes Anderson The French Dispatch (aux côtés de Timothée Chalamet, Tilda Swinton, Mathieu Amalric, Frances McDormand, Bill Murray, Benicio del Toro, Owen Wilson, Adrien Brody, Léa Seydoux… to name but a few!)

Il y a bien des façons de raconter la « décennie noire » traversée par l’Algérie dans les années quatre-vingt-dix. Les Bienheureux s’y était essayé du point de vue d’un couple d’Algériens cultivés faisant partie de l’intelligentsia (Nadia Kaci qu’on retrouve au générique de Papicha et Sami Bouajila). Le Harem de Madame Osmane l’avait fait en radioscopant un immeuble façon Les Choses de Perec.

Papicha décide de mettre au centre de l’histoire une bande de jeunes filles. Chacune a sa personnalité. Samira est voilée et fait ses prières. Kahina ne rêve que de départ. Nedjma et Wassila, son double, sont plus légères. Elles sont heureuses en Algérie et n’imaginent pas une autre vie. Mais elles ne peuvent concevoir que leurs libertés soient remises en cause par l’islamisme qui monte

Cette « bande de filles » – pour reprendre le titre du film de Céline Sciamma sorti en 2014 auquel Papicha emprunte la même fraîcheur – a son franc-parler. Les répliques fusent dans un sabir « françarabe », qui mélange les mots de français et d’arabe. L’ensemble a une énergie, une force roboratives.

Le film s’autorise certaines facilités. L’assassinat de Linda, la sœur aînée de Nedjma, est un événement trop important pour être traité si rapidement. Des seconds rôles sont trop brièvement esquissés qui auraient mérité plus d’attention, ainsi de la mère de Nedjma ou de sa directrice. Comme souvent dans un premier film, sa réalisatrice Mounia Meddour charge trop la barque.

Mais ses défauts lui seront pardonnés. Car Papicha, si remarquablement servie par son interprète principale, déborde d’énergie et suscite une vraie émotion.

La bande-annonce

Le Regard de Charles ★★☆☆

Avec une caméra offerte en 1948 par Piaf dont il était le secrétaire, Charles Aznavour a filmé sa vie. Quelques années avant sa mort, il a ouvert à Marc di Domenico ses archives en lui confiant la mission d’en faire un film. Il est mort l’an dernier sans en voir l’achèvement.

Je connais mal Aznavour. Avec Brel, Brassens et Bécaud, il faisait partie des chanteurs préférés de la génération de mes parents. C’est la raison pour laquelle il me semblait si ringard et que je lui préférais, par esprit de contradiction, Jeanne Mas, Mylène Farmer et Gilbert Montagné. Preuve s’il en fallait du raffinement de mes goûts musicaux !

Pourtant, en allant voir ce documentaire, je réalise que ces chansons sont entrées dans notre vie : Les Comédiens, Hier encore, For me Formidable, La Bohême, Emmenez-moi… Impossible de lire cette énumération sans avoir dans la tête une mélodie et des paroles – qui, cher lecteur, vous accompagneront pour le restant de la journée.

« Un film de Charles Aznavour réalisé par Marc di Domenico ». Les mots qui barrent l’affiche posent question : de qui est ce film ? Il s’agit, nous dit-on, d’images tournées par Aznavour. Et pourtant, on le voit souvent à l’écran. Et c’est tant mieux. Les images qu’il ramène de ses tournées (aux États-Unis, au Japon, en Afrique, en Arménie) n’ont guère plus d’intérêt que les soirées diapo de Tonton Paul et de Tata Nénette [ma grand-tante s’appelait en effet Antoinette]. En revanche, on aime le voir, sec comme une trique, aussi maigre que minuscule (1m60 au garrot). Et surtout, on aime l’entendre…

On apprend quelques détails de sa vie privée, qui fut chaotique. Une première femme, Micheline, et la vie de Bohême dans une soupente de Montmartre. Une deuxième, Evelyn, « la renarde », avec laquelle il part (en paquebot !) à la conquête des États-Unis. Et une troisième, Ulla, qu’il épouse à Las Vegas en 1967 et qu’il ne quittera plus. Six enfants dont Patrick qui meurt à vingt-cinq ans d’une overdose et pour laquelle il composera L’Aiguille. Une vie…

La bande-annonce

Atlantique ★☆☆☆

Souleiman travaille à Dakar à la construction d’une immense tour. La colère gronde parmi les ouvriers qui n’ont pas été payés depuis trois mois. Souleiman est amoureux de Ada, une jeune fille de son quartier que ses parents ont promise à Omar. Ada est elle aussi amoureuse de Souleiman et ne veut pas épouser le parti choisi par ses parents contre son gré.
Mais le destin de Souleiman et d’Ada sera tragique. Avec d’autres ouvriers, Souleiman prend la mer pour gagner l’Europe en quête d’une vie meilleure. Sa pirogue sombre.

Atlantique a fait sensation à Cannes en mai dernier. Sa réalisatrice est la première africaine en compétition. Franco-sénégalaise de trente-sept ans, elle est la fille du musicien Wasis Diop et la nièce du réalisateur Djibril Diop Mambéty. Atlantique est son premier long-métrage. Il est reparti de Cannes avec le Grand prix, lot de consolation des films qui ont raté d’un rien la Palme (BlacKkKlansman en 2018, 120 bpm en 2017, Juste la fin du monde en 2016…).

Un film politique sur l’émigration africaine et sur la place des femmes dans la société sénégalaise. Un film poétique sur Dakar – où j’ai vécu trois merveilleuses années. Atlantique avait tout pour me plaire – même si l’absence de toute publicité (pas une seule bande-annonce dans les cinémas, pas une seule affiche au cul des bus ou dans le métro) le condamnait à l’invisibilité.

Hélas j’ai été très déçu. D’abord parce qu’on ne voit presque rien – sinon deux couchers de soleils magnifiques depuis la piscine du Radisson et la terrasse du Sokhamon (ces seuls noms suffiront à se faire se pâmer de nostalgie les « anciens ») – de cette ville si photogénique. C’est la mer que Mati Diop filme, et ses reflets irisés. La terre ne l’intéresse pas.

Mais ce n’est pas le principal.
Alors que le sujet aurait pu se prêter à un traitement documentaire et naturaliste, Mati Diop opte pour la poésie et le fantastique. Elle imagine que les noyés viennent hanter les vivants. Souleiman se réincarne en la personne d’Issa, un jeune lieutenant de police chargé d’enquêter sur le mystérieux incendie qui s’est déclenché durant le mariage d’Ada et d’Omar. Les autres noyés, eux, prennent l’apparence de zombies qui viennent exiger de l’entrepreneur véreux qui avait détourné leurs salaires impayés le versement de leur dû.

Mal jouées, mal filmées, mal montées, ces séquences nocturnes sont le point faible du film. Si la scène finale, aussi attendue soit-elle, fait renaître l’émotion, elle arrive trop tard pour sauver l’ensemble.

La bande-annonce

Alice et le maire ★★☆☆

Jeune normalienne sachant écrire, Alice Heimann (Anaïs Demoustier) est recrutée au cabinet du maire de Lyon en dépit de son inexpérience et de son désintérêt pour la vie politique. Paul Théraneau (Fabrice Lucchini) est un vieil édile socialiste qui a sacrifié sa vie à sa vocation. Mais à l’heure de décider s’il va prendre la tête du parti pour se présenter à l’Élysée, le maire traverse une grave dépression.

Alice et le maire vient prendre sa place dans la liste, qui ne cesse de s’allonger, des films qui s’essaient à raconter la politique de l’intérieur. Le genre est récent. La France longtemps ne l’a pas pratiqué à la différence des États-Unis. J’ai chaque fois une petite déception à voir décrit sans réalisme, ce monde que je connais un peu. Dans Alice et le maire, comme dans L’Exercice de l’Etat, référence désormais incontournable et à mon sens surcotée, les situations sont caricaturales, les dialogues artificiels.

L’héroïne de Alice et le maire ressemble à des personnages déjà filmés : une jeune Candide débarquant en politique. Le même rôle était interprété par Raphaël Personnaz dans Quai d’Orsay et par Finegan Oldfield dans l’hilarant Le Poulain. Mais Nicolas Pariser, formé à l’école de Rohmer ne prend pas le pari de l’humour. Son ton est grave. Trop peut-être. Il s’agit pour lui de filmer l’impuissance politique.

On dira que j’ose une lecture bien freudienne et passablement perturbée du personnage de Fabrice Luchini. Mais je crois que c’est l’impuissance qui le caractérise. L’homme n’a plus aucune activité sexuelle. Il est divorcé d’une femme castratrice, dont on aperçoit à peine la silhouette derrière la vitre d’un restaurant, et qui réussit, en l’espace d’une soirée à changer le cours de sa carrière. Il ne tente aucun geste de séduction avec la jeune Alice – alors qu’Anaïs Demoustier n’a jamais été aussi ravissante. Et, bien sûr, il a l’impression, quelles que soient les réalisations dont il puisse se targuer, d’être arrivé au bout d’un cycle, incapable à la fois de projeter sa ville au siècle prochain ou de faire face à l’urgence de l’accueil de réfugiés.

La jeune Alice pourrait secouer le même homme. Elle pourrait réveiller sa libido, lui redonner l’appétit de la conquête, le propulser vers l’Élysée en rédigeant le « discours de [s]a vie ». Le film de Nicolas Pariser a l’intelligence d’éviter cet happy end trop prévisible. Cyniquement, Alice renvoie au maire l’image glaçante de son électorat : en même temps insatisfait d’une classe politique en qui il a perdu sa confiance et incapable de lui proposer une alternative – sauf à tomber, comme Delphine (Maud Wyler), une amie d’Alice, dans une collapsologie apocalyptique.

Dans une interview au Monde, Nicolas Pariser évoque les deux façons de décrire la politique : avec Tchekhov, tout le monde est déçu mais personne ne meurt ou avec Shakespeare où personne n’est déçu mais tout le monde meurt. Nicolas Pariser s’inscrit résolument dans les pas de Tchekhov.

La bande-annonce