Chambre 212 ★★★☆

Maria (Chiara Mastroianni) a beau aimer profondément son mari Richard (Benjamin Biolay), cela ne lui interdit pas de multiplier les aventures. Lorsque Richard découvre la dernière en date, en interceptant un sms sur le téléphone de son épouse, vingt années de félicité maritale s’écroulent.
Maria quitte le domicile conjugal, traverse la rue et prend une chambre d’hôtel. C’est là, dans la chambre 212, que ses fantômes s’invitent.

Christophe Honoré est sans doute un des réalisateurs français contemporains les plus importants. Il avait commencé sa carrière à la fin des années quatre-vingt-dix comme critique de cinéma et s’était fait connaître avec une critique au bazooka publiée aux Cahiers contre le cinéma « moralisateur » de Robert Guédiguian et d’Anne Fontaine. Il avait commencé à tourner des longs métrages au début des années 2000. Je dois avouer que ses films ne m’avaient jamais réellement conquis. J’éprouvais à leur égard ce que le collégien boutonneux ressent pour l’élève le plus talentueux de la classe : un mélange de jalousie et d’admiration. Ma mère, Les Chansons d’amour, Les Biens-aimés étaient pour moi trop parisiens, trop branchés, trop arty, trop déprimants pour emporter mon enthousiasme. Les brassées d’éloges qui ont accueilli son dernier film, Plaire, aimer et courir vite m’avaient laissé au mieux perplexe.

Mon contentieux avec Christophe Honoré est en passe d’être soldé avec ce Chambre 212 qui m’a enthousiasmé. Son sujet était pourtant bien rebattu (l’adultère) et son traitement casse-gueule qui emprunte à la fois à la poésie de Resnais au réalisme magique de Blier et au vaudeville de Guitry.

Miracle ! Ça marche. Ça marche grâce aux acteurs remarquablement dirigés. Chiara Mastroianni n’a jamais été aussi belle ni aussi juste. Elle a amplement mérité le prix de l’interprétation féminine à la section Un certain regard et sera certainement en lice aux Césars. Vincent Lacoste, dont la bouche molle m’horripile, n’en est pas moins charmant (je laisse à ma voisine, moins pudique que moi, le soin de commenter son postérieur) . Benjamin Biolay accepte sans mégoter de s’enlaidir en homme au foyer en pilou-pilou. Le diamant du film, c’est Camille Cotin en fantasmatique professeure de piano d’une folle sensualité. Le César du meilleur second rôle féminin lui est promis.

Ça marche grâce à une BOF épatante qui mélange Scarlatti, Vivaldi (revisité par Max Richter), Charles Aznavour et Barry Manilow.

Mais ça marche surtout par un scénario qui renverse les stéréotypes du couple adultère. C’est la femme qui travaille à l’extérieur tandis que son époux – dont on ne saura jamais la profession – l’attend au foyer, fait la lessive et prépare le repas. C’est la femme qui enchaîne les adultères tandis que son époux ne l’a jamais trompée. Quand la crise éclate, c’est la femme qui part et le mari qui reste. Ce renversement n’est pas d’une audace folle en ces temps féministes, mais suffisamment original pour être salué.

Chambre 212 est léger sans être frivole, grave sans peser des tonnes. Chambre 212 est délicat et intelligent. Sans verser dans le moralisme ni dans le cynisme, Chambre 212 s’amuse de l’usure du couple et de l’adultère. Chambre 212 parle avec justesse du désir qui passe et de l’amour qui reste. À voir, surtout si on a passé la quarantaine et fêté ses noces de porcelaine (ce qui me place en cœur de cible), en couple, avec son mari ou sa femme, son amant ou sa maîtresse… mais pas les quatre ensemble. 

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Papicha ★★★☆

À Alger, au début des années quatre-vingt-dix, Nedjma (Lyna Khoudri) vit à la cité universitaire. Elle étudie les lettres modernes. Passionnée de stylisme, elle dessine, découpe et coud des robes pour ses amies. Avec ses voisines de dortoir, Wassila, Samira et Kahina, elle mène la vie d’une jeune femme libérée, fait le mur, sort en boîte.
Mais la situation du pays se dégrade. L’islamisme gagne du terrain. Quand la sœur de Nedjma est assassinée sous ses yeux, la jeune femme décide d’organiser un défilé de mode.

Quatre héroïnes sur l’affiche. Mais une actrice qui crève l’écran : Lyna Khoudri. On l’avait remarquée dans Luna (un des meilleurs films de l’année dernière passé injustement inaperçu) et dans Les Bienheureux. Elle explose cet automne où on la verra dans le Nakache/Toledano Hors normes et dans la série de Canal + Les Sauvages avant d’avoir un rôle dans le prochain film de Wes Anderson The French Dispatch (aux côtés de Timothée Chalamet, Tilda Swinton, Mathieu Amalric, Frances McDormand, Bill Murray, Benicio del Toro, Owen Wilson, Adrien Brody, Léa Seydoux… to name but a few!)

Il y a bien des façons de raconter la « décennie noire » traversée par l’Algérie dans les années quatre-vingt-dix. Les Bienheureux s’y était essayé du point de vue d’un couple d’Algériens cultivés faisant partie de l’intelligentsia (Nadia Kaci qu’on retrouve au générique de Papicha et Sami Bouajila). Le Harem de Madame Osmane l’avait fait en radioscopant un immeuble façon Les Choses de Perec.

Papicha décide de mettre au centre de l’histoire une bande de jeunes filles. Chacune a sa personnalité. Samira est voilée et fait ses prières. Kahina ne rêve que de départ. Nedjma et Wassila, son double, sont plus légères. Elles sont heureuses en Algérie et n’imaginent pas une autre vie. Mais elles ne peuvent concevoir que leurs libertés soient remises en cause par l’islamisme qui monte

Cette « bande de filles » – pour reprendre le titre du film de Céline Sciamma sorti en 2014 auquel Papicha emprunte la même fraîcheur – a son franc-parler. Les répliques fusent dans un sabir « françarabe », qui mélange les mots de français et d’arabe. L’ensemble a une énergie, une force roboratives.

Le film s’autorise certaines facilités. L’assassinat de Linda, la sœur aînée de Nedjma, est un événement trop important pour être traité si rapidement. Des seconds rôles sont trop brièvement esquissés qui auraient mérité plus d’attention, ainsi de la mère de Nedjma ou de sa directrice. Comme souvent dans un premier film, sa réalisatrice Mounia Meddour charge trop la barque.

Mais ses défauts lui seront pardonnés. Car Papicha, si remarquablement servie par son interprète principale, déborde d’énergie et suscite une vraie émotion.

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Midsommar ★★★★

Dani (Florence Pugh qui tenait déjà le haut de l’affiche dans The Young Lady) vient de vivre le pire des traumatismes. Elle peine à trouver auprès de Christian (Jack Reynor), son boyfriend, le réconfort dont elle a besoin.
Etudiant en anthropologie, Christian était sur le point de partir en Suède avec des camarades assister à une cérémonie folklorique. Dani l’y accompagne.
Les cinq jeunes gens découvrent une communauté accueillante, coupée du monde. Mais lorsque les festivités commencent, elles prennent bientôt un tour de plus en plus inquiétant.

L’histoire d’une bande de post-ados américains perdus dans un environnement hostile et lentement décimés par une force invisible, on en a vus treize à la douzaine. Mais le génie de Ari Aster est de réaliser, à partir de cette trame ultra-classique, un film complètement original.
Nuit ténébreuse, maison hantée, monstre effrayant aux pouvoirs surnaturels : il n’utilise aucun des ingrédients qui constituent la recette traditionnelle des films dits « de genre ».
Midsommar se déroule en plein été. La Midsommar est un ensemble de célébrations qui marque en Scandinavie le solstice d’été. C’est la période de l’année où les jours sont les plus longs et, à ces latitudes, des « nuits blanches » où le soleil ne se couche quasiment jamais. C’est donc sous un soleil de plomb, sans jouer sur notre peur du noir, que l’action se déroulera. Que ceux qui les ont en horreur soient rassurés et que ceux qu’ils font délicieusement sursauter ne les attendent pas en vain : nul jump scare ne fera hurler de terreur la salle.
Quant aux « méchants », il n’y en a pas vraiment. Les hôtes de Dani et de Christian, une bande d’aimables suédois jodlant en longues robes blanches en sirotant des jus de baies plus ou moins hallucinogènes, vieillards barbichus et jeunes filles en fleurs, tiennent plus de la communauté hippie que de la secte satanique.

La terreur, Ari Aster la distille autrement. L’an passé, son premier film , Hérédité, avait fait sensation. On l’a retrouvé dans bon nombre de Top10 2018. Quant à moi, je n’y avais rien compris. J’en étais manifestement passé à côté.
Car force est de reconnaître le génie – un terme bien emphatique que j’utilise déjà pour la deuxième fois dans cette critique – de ce jeune réalisateur de trente ans à peine.

Midsommar s’étire sur 2h27, une durée hors norme, de nature à dissuader le public zappeur auquel les films d’horreur sont traditionnellement destinés. Sa durée excessive, loin d’être un handicap, est son principal atout. Car elle nous oblige à nous plonger dans ce huis clos paradoxal, tourné en plein air. Une fois arrivés sur place, les personnages n’en partiront plus, alors qu’aucune enceinte, aucun gardien ne les y retient.

Ces 2h27, on ne les voit pas passer, tant on est happé par le trou noir que le film ouvre sous les pieds de ses personnages. Au son d’une musique incantatoire, une atmosphère de plus en plus lourde s’installe. Les journées de la cérémonie se succèdent apportant chacune leur lot de bizarreries et de mystères. Elles sont filmées avec une maniaquerie géométrique dans des compositions d’une sinistre beauté où Ari Aster démontre, avec parfois la vanité qui caractérise les jeunes génies (et de trois !), sa maîtrise du cadre.

On craint un instant que le film ne se termine, comme c’est hélas souvent le cas, par une révélation sinistre qui déchirerait le voile d’ignorance dans lequel le spectateur a été maintenu : le chef du village est la réincarnation de l’Antéchrist ? les chers disparus de Dani vont se réincarner en Suède ? Ce n’est pas le cas. Et c’est tant mieux. Midsommar suit sa logique implacable jusqu’à sa conclusion qui ne l’est pas moins.
On en comprend alors tout le sens. Il ne s’agissait pas, comme dans les films d’horreur ordinaires, de comptabiliser la lente décimation d’une bande de jeunes héros. Le propos du film est plus psychologique : par une catharsis, l’héroïne achève un travail de deuil et sanctionne un manque d’amour. Monstrueux et dérangeant point d’orgue à une expérience qu’on n’oubliera pas de sitôt.

Midsommar est interdit aux moins de 18 ans au Royaume-Uni, en Australie, en Espagne.
Interdit aux -16 ans au Québec, aux Pays Bas, au Brésil, en Finlande
Rated R aux USA
Et en France… -12 ans à l’instar d’autres films à l’affiche actuellement autrement inoffensifs : Les Baronnes ou Le Gangster, le flic et l’assassin.
Triste constat des errements de la classification cinématographique en France et de l’urgence d’une réforme.

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Ricordi ? ★★★☆

Elle (Linda Caridi brindille gracile) et Lui (Luca Marinelli grands yeux tristes), dont les prénoms ne seront jamais prononcés, se sont rencontrés un soir de fête sur une île méditerranéenne. Le coup de foudre fut immédiat. Les deux amoureux s’installent dans l’appartement où Lui a passé une enfance douloureuse.
Mais des tensions bientôt se font jour. Lui est trop triste ; Elle est trop gaie. Leurs différences semblent irréductibles.

C’est l’histoire d’un couple façon puzzle. Une narration diffractée. Le procédé n’est pas nouveau. Lawrence Durrell, dans l’avant-propos du Quatuor d’Alexandrie lançait déjà « un défi à la forme sérielle du roman conventionnel » pour raconter les amours contrariées de Justine et Darley.
Au cinéma, on ne compte plus les histoires d’amour déconstruites : Eternal Sunshine of a Spottless Mind, (500) jours ensemble, 5×2

Le procédé est casse-gueule : on perd vite le spectateur à force de jouer avec le fil du temps. Ricordi ? évite cet écueil de justesse : il faut un certain temps pour s’y retrouver, au point de se dire qu’un second visionnage ne serait pas inutile. Le montage est d’une virtuosité qui frise l’esbroufe. Mais, comme dans les puzzles les plus difficiles, les pièces finissent par s’agencer pour la plus grande joie des joueurs. L’entrelacs touffu de flashbacks et de flashforwards qui constitue la trame de Ricordi ? loin d’égarer le spectateur donne au récit, somme toute banal, d’une passion amoureuse tout son intérêt.

Mais Ricordi ? ne se borne pas à distordre la chronologie pas plus qu’il ne se réduit à son seul procédé. Comme son sous-titre l’annonce, c’est un film sur les souvenirs. Pourquoi garde-t-on de bons souvenirs ? Pourquoi la réalité est-elle plus belle passée au tamis de la nostalgie ? Parce que nos souvenirs l’embellissent ? Ou bien parce qu’elle était intrinsèquement belle mais que nous ne l’avions pas réalisé au moment de la vivre ?

Pour explorer les deux versants de la question, Ricordi ? montre les souvenirs subjectifs de chacun des deux membres du couple. Ses souvenirs à Lui, dans des coloris bleus gris, sont plus tristes ; ses souvenirs à Elle, dans des coloris marron rouges sont plus gais. Ainsi présenté, le procédé pourrait sembler simpliste. Il ne l’est pas. Les lumières et le montage sont autrement subtils qui, sans jamais nous perdre, jouent sur les temporalités et les points de vue.

On me demande souvent pourquoi je vois un film par jour, au risque d’en être déçu. Ricordi ? est une réponse. Sorti au cœur de l’été, sans publicité, ce film anonyme, au sujet sans éclat, que ne précédait aucune critique élogieuse, que ne portait aucun bouche à oreille, est un film aussi intelligent que sensible. Une lumineuse surprise. Un cadeau de cinéma.

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Assassination Nation ★★★★

La petite ville de Salem est sens dessus dessous depuis qu’un hacker pirate le contenu des téléphones portables de chacun des membres de sa communauté. Toutes les turpitudes privées sont désormais publiques : adultères minables, selfies érotiques, textos haineux…
Au milieu du chaos, Suzy et sa bande de copines délurées : Sarah, Bex et Em.

Rien de pire que le pitch et l’affiche de ce film made in US qui se présente comme un mille et unième teen movie, vaguement épicé par le charme sexy de ses quatre héroïnes et leur violence trash.
Rien de plus surprenant, de plus décoiffant, de plus enthousiasmant que cette excellente surprise qui, à partir des codes convenus du film de genre, accouche d’un brûlot.

Sam Levinson, inconnu au bataillon quoique fils de son père (Barry, réalisateur de Rain Man), signe un film d’une étonnante audace formelle. Le scénario, loin de se dérouler paresseusement, ne se révèle que progressivement. La musique est épatante. Et la caméra sait se faire aérienne comme dans cette scène, pourtant si convenue, où les jeunes femmes réfugiées dans une maison, sont sur le point d’être agressées par une bande d’assassins masqués, filmée en un plan-séquence d’une bluffante virtuosité.

Au-delà de la forme, il y a le fond. Un fond sacrément transgressif. Qui dit merde à la bienséance et à l’hypocrisie de l’Amérique de Trump, phallocratique et ivre d’armes à feu (d’où son titre), d’autant plus prompte à dénoncer les soi-disant maux qui la corrompent qu’elle s’y adonne elle-même en privé. On prendra un plaisir jubilatoire à ce jeu de massacres qui n’épargne rien ni personne : ni les hommes politiques (le maire conservateur pratique le BDSM à ses heures), ni la police (dont le chef obèse et bas du front prend la tête d’une vendetta bien éloignée de l’État de droit) ni horresco referens de la famille (deux parents confits en religion jettent leur fille à la rue quand ils apprennent qu’elle entretenait une liaison avec un homme marié).

Assassination Nation est un film intelligent qui interroge nos relations aux écrans, ce que nous y exposons, le narcissisme de nos selfies, les sociabilités électroniques qu’ils nous permettent de nouer ainsi que les comportements parfois tangents qu’ils nous conduisent à adopter dans le confort d’un soi-disant anonymat.

Enfin Assassination Nation est un brûlot féministe porté par son héroïne Odessa Young et par les trois actrices qui partagent l’affiche avec elle. Il culmine dans une scène finale volontiers décalée, qui désamorce par ses outrances, les violences parfois traumatisantes que le film égrène. Assassination Nation est le meilleur film #MeToo de l’année.

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Leave No Trace ★★★☆

Tom (Thomasin McKenzie) a quinze ans. Elle vit seule dans les bois de l’Oregon avec son père Will (Ben Foster) qui fuit un passé qui le hante. Leurs contacts avec la société des hommes sont réduits au minimum.
Mais la police, qui ne tolère pas une telle marginalité, les pourchasse et les déloge. Les services sociaux placent le père et sa fille dans un haras. Tom semble se faire à sa nouvelle vie. Mais Will ne s’y fait pas.

Le dernier film de Debra Granik est tiré d’une histoire vraie et du roman My Abandonment qu’elle avait inspiré en 2010 à Peter Rock. Il brasse des sujets qui font écho à notre temps : l’écologisme radical, le retour militant à la nature, le refus des conventions sociales, la marginalité souhaitée ou subie… En témoigne le nombre de films, souvent excellents, qui en ont recemment traité : Into the Wild de Sean Penn, Wild de Jean-Marc Vallée, Vie sauvage de Cédric Kahn… Mais la référence qui vient immédiatement à l’esprit est Captain Fantastic de Matt Ross avec Viggo Mortensen, un des tout meilleurs films de 2016, avec qui Leave No Trace fait – presque – jeu égal : l’histoire d’un veuf et de sa nombreuse progéniture élevée dans les bois et contrainte de revenir à la civilisation.

Le mérite en revient à la retenue de la mise en scène qui fuit tout sensationnalisme. Ni sexe ni violence, presque pas d’action dans Leave No Trace où pourtant on ne s’ennuie pas une seconde. Pas non plus d’esthetisation ampoulée ni de divination panthéiste d’une nature dont l’inhospitalité n’est pas euphémisée : Leave No Trace n’est pas un film écolo béat.

La jeune Thomasin McKenzie, quasi-inconnue (la Néo-Zélandaise jouait un petit rôle dans le dernier Hobbit) crève l’écran. Il y a huit ans, Debra Garnik donnait déjà son premier rôle dans Winter’s Bone, l’histoire d’une fratrie abandonnée à elle même dans les Appalaches, à une inconnue. Son nom : Jennifer Lawrence…

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Shéhérazade ★★★★

Zachary a dix-sept ans. C’est un ado brinquebalé entre une mère trop jeune incapable de l’éduquer et des foyers éducatifs incapables de l’aimer, une caillera dont les petits larcins l’ont déjà conduit en EPM (établissement pénitentiaire pour mineurs).
Un jour, Zachary rencontre Shéhérazade, le verbe haut, la jupe courte, qui tapine sur les trottoirs de Marseille.

Depuis Zéro de conduite et Les quatre cents coups, la jeunesse délinquante n’a cessé d’inspirer le cinéma. Les films sont légion, en France comme à l’étranger, qui peignent des jeunes gens à peine sortis de l’enfance et plongés trop vite dans la violence de l’âge adulte. Certains sont excellents et mémorables : Orange mécanique (1971), Le Petit Criminel (1990), La Haine (1995), Mon nom est Tsotsi (2005), This is England (2006), Guerrière (2011), La Tête haute (2014)…

Shéhérazade peut sans rougir s’ajouter à cette liste prestigieuse. Ce premier film aux fausses allures de documentaire a largement mérité sa sélection à la Semaine de la Critique et le prix Jean-Vigo qui lui a été décerné. Il nous plonge dans les bas-fonds de Marseille, ses banlieues déshumanisées, ses trottoirs conquis de haute lutte par les gangs pour y placer leurs filles, ses squats sordides… Les acteurs, tous amateurs, y parlent un argot presqu’incompréhensible sans sous-titre, mélange de français avé l’assent et d’arabe où on s’emboucane à tout bout de champ en jurant sur le Coran. Leur abrutissement, leur rage impuissante qu’ils ne savent que convertir en violence contre eux-mêmes et contre autrui nous désolent autant qu’ils nous touchent.

Jean-Bernard Marlin prend son temps en posant ses personnages. Zachary est le principal – qui aurait pu légitimement revendiquer le titre du film. L’histoire tourne autour de lui depuis sa sortie d’EPM jusqu’à sa rencontre avec Shéhérazade dont il devient sans l’avoir vraiment prémédité le proxénète. La relation qu’ils nouent relève de l’évidence. Elle a la pudeur des amours adolescentes et la violence des pactes de sang. Zachary protège Shéhérazade comme un mac protège ses filles mais n’a pas le droit de confesser ses sentiments ni celui de la considérer autrement qu’un tapin.

On sent poindre l’ennui quand arrive la fin des une heure trente réglementaire. Mais Shéhérazade compte vingt minutes de plus qui en bouleverse l’économie et en illumine le propos. Zachary va être confronté à un dilemme moral aussi simple qu’éprouvant comme les frères Dardenne en ont le secret. Il y a un procès. Des témoignages sont filmés sans fioriture. On les a déjà vus mille fois. On est pourtant ému jusqu’à l’âme. Limpide. Terrible. Bouleversant.

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Arythmie ★★★☆

Katia et Oleg se sont rencontrés en faculté de médecine. Mariés depuis peu, ils travaillent ensemble au service des urgences d’une ville russe moyenne. Katia accueille les malades et les oriente vers le bloc. Oleg est affecté dans une unité mobile d’intervention.
Mais réforme du système de santé oblige, leurs conditions de travail changent. On leur demande d’être plus rapides, plus efficaces, fût-ce au détriment de la qualité des soins prodigués aux patients dont ils ont la charge.
Ces évolutions ne sont pas sans incidence sur leur couple. Oleg boit de plus en plus et Katia le supporte de moins en moins.

Le cinéma russe a le don de nous terrasser. Leviathan et Faute d’amour de Zvianguitsev, L’Idiot! de Bykov, Une femme douce de Loznitsa, Classe à part de Tverdovsky, Tesnota de Balagov, la liste est longue de ces films russes qui nous laissent hébétés, pantois. Ces œuvres ont en commun de filmer à l’os, sans concession, une société dure à l’homme, violente, égoïste et les fragiles îlots de résistance que lui opposent quelques individus esseulés et leurs moyens dérisoires : leur courage, leur intégrité, leur amour…

Arythmie s’inscrit dans cette désormais riche généalogie. Il s’y inscrit si bien qu’il risque de passer inaperçu, éclipsé par ses prédécesseurs, desservi par la date de sa sortie en plein cœur de l’été. Il trace deux fils narratifs dont on aurait pu craindre qu’ils fussent par trop artificiellement reliés l’un à l’autre.
D’un côté, une critique politique en règle d’un système de santé, obligé de se renier pour satisfaire aux règles iniques de l’efficience capitaliste. On suit Oleg et son infirmier dans leurs maraudes, qui prennent le temps d’apaiser l’insuffisance respiratoire d’une vieille dame au risque d’arriver trop tard à leur rendez-vous suivant et d’y découvrir une patiente décédée et sa famille désespérée.
De l’autre côté, le drame intime d’un couple qui se délite, un homme et une femme qui ne se supportent plus mais n’arrivent pas à se séparer. Leur histoire, pour banale qu’elle soit, est bouleversante. Elle connaît de touchantes accalmies, telle cette scène d’amour filmée sans fard, à l’issue d’une soirée arrosée entre amis. Son dénouement réussit à éviter le double piège du cynisme et de l’irénisme.

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Sans un bruit ★★★★

Dans un futur post-apocalyptique l’humanité a été quasiment détruite par des créatures mystérieuses, dont l’ouïe ultra-sensible permet de détecter le moindre bruit et dont la motricité et la force ne laissent à leurs proies aucun sursis.
La famille Abbott a réussi à survivre, sans faire un bruit, à force d’inventivité. Mais l’équilibre qu’ils ont patiemment construit dans leur maison est menacé par la grossesse d’Evelyn et l’arrivée au monde d’un bébé forcément bruyant.

A quiet place a fait un triomphe aux États-Unis. Triomphe mérité tant ce film est un chef d’œuvre qui m’a cloué (retenez ce verbe) à mon fauteuil de la première à la dernière minute, moi que pourtant terrifient les films d’horreur.

A quiet place n’est pas seulement un film d’horreur avec des grosses bestioles terrifiantes – façon Alien – jouant au chat et à la souris avec d’innocentes victimes. C’est un film d’horreur post-apocalyptique familial et intelligent.

Un film post-apocalyptique. L’adjectif est à la mode. Il est devenu un genre à part entière, dans la littérature puis au cinéma (Je suis une légende, World War Z, L’Aveuglement, Le Transperceneige, Walking Dead, La Route…). Et c’est tant mieux. J’adore les interrogations que suscite le postulat de départ : que se passerait-il dans un monde détruit dans sa quasi-totalité ? quel sens métaphysique y conserverait le combat à mort que doit délivrer une poignée d’humains résilients pour survivre ? La Route de Cormac MacCarthy est, à cet égard, l’un de mes romans préférés, d’autant plus terrible qu’un père et son fils ne sont pas menacés par je-ne-sais-quelle violence surnaturelle mais par la dureté des éléments et la cruauté égoïste des autres survivants.

Comme le livre de MacCarthy – et le film de John Hillcoat – A quiet place interroge le lien familial. Un lien familial mis à mal, dès les premières images du film, par un drame terrible dont on ne dira mot, mais qui nous souffle et nous glace. Sans qu’un seul mot soit prononcé, A quiet place nous fait comprendre l’amour immense qui unit Lee, Evelyn et leurs enfants. La circonstance que le couple Abbott soit interprété par John Krasinski et Emily Blunt (ah… Emily … soupirs enamourés), unis à la ville, n’est pas sans impact. On frise parfois l’indigestion familialiste très US ; mais on n’y succombe pas.

Enfin, et c’est le plus important, A quiet place est un film intelligent. S’il parle à notre cœur en mettant en scène une famille aimante, il parle tout autant à notre intelligence avec ce père bricoleur prêt à tout pour sauver sa famille, cette mère enceinte dont le courage impressionnant au moment d’accoucher dans les pires circonstances nous cloue à notre fauteuil (encore ? y aurait-il une subtile allusion ?) et cette fille futée qui saura faire de sa surdité un atout paradoxal pour combattre des créatures hyperacousiques. Pas facile a priori de raconter l’histoire sans paroles d’une famille condamnée au silence pour survivre. Le scénario aurait pu faire du surplace. Il n’en est rien.

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En guerre ★★★★

Laurent Amédéo (Vincent Lindon) est délégué syndical chez Perrin Industrie à Agen. Le sous traitant automobile bât de l’aile. Deux ans plus tôt, un plan quinquennal de sauvegarde de l’emploi a été signé avec la direction en échange d’une augmentation de la durée de travail sans contrepartie salariale. Mais le groupe allemand auquel Perrin appartient ne veut rien entendre : Agen n’est pas assez compétitif et doit fermer. Laurent Amédéo va se battre. Il ne veut pas du chèque que lui fait miroiter la direction. Il veut sauver son emploi et celui de ses 1100 camarades.

Avec son septième film, Stéphane Brizé est au sommet de son art. Chacun est meilleur que le précédent. Déjà Le Bleu des Villes en 1998 et Je ne suis pas là pour être aimé en 2004, qui racontaient le mal être d’une pervenche pour le premier et d’un huissier de justice pour le second, avaient ce je-ne-sais-quoi qui retenait l’attention. Puis c’est la rencontre avec Vincent Lindon. Mademoiselle Chambon en 2008 d’une rare délicatesse. Quelques heures de printemps en 2012, un film sur l’euthanasie que je défie quiconque de voir sans en être durablement traumatisé. Puis La Loi du marché en 2015 qui vaut à Vincent Lindon, qui campe un chômeur en fin de droit arc-bouté sur le peu de dignité qu’on lui laisse, une Palme d’Or de la meilleure interprétation masculine amplement méritée.

En guerre met en scène le même acteur dans un rôle similaire. Ceux qui ont aimé La Loi du marché y trouveront le même plaisir. C’est le seul défaut de ce film. Et, vu le plaisir qu’on avait pris il y a trois ans au précédent film de Stéphane Brizé, c’est un défaut vite pardonné.

En guerre raconte moins une guerre qu’une grève. Et si le titre n’avait déjà été utilisé avec la postérité que l’on sait par Eisenstein, il lui aurait mieux convenu. Cette grève, c’est celle que Laurent Amedeo et ses camarades de lutte décident de mener contre la decision inique de l’entreprise. Une fermeture et une vague de licenciements doublement injustes car elles interviennent en violation de la parole donnée deux ans plus tôt et qu’elles frappent un site de production qui, nous dit-on, dégage des profits, quand bien même les actionnaires se plaindraient qu’ils ne soient pas suffisants.

Sur un mode quasi documentaire, Stéphane Brizé filme la grève. L’effet de réalité est amplifié par l’utilisation autour de Vincent Lindon d’acteurs non professionnels frappants de vérité. On n’oubliera pas de sitôt Mélanie Rover, la militante CGT à l’accent chantant et aux réparties bien senties, qui a son avenir tout tracé au cinéma si la rage du syndicalisme l’abandonne.

Des grèves au cinéma, on en a déjà filmées beaucoup sans remonter à Eisenstein. Ces dernières années j’ai particulièrement été marqué par deux documentaires : La Saga des Conti en 2013 et Des Bobines et des Hommes en 2017.

Mais ce qui frappe ici, c’est la cohérence du geste cinématographique. Le scénario, la musique, le cadrage, le montage participent tous d’un même but : filmer un combat qu’on croit perdu d’avance. Car c’est cette trajectoire tragique et rectiligne que semble annoncer le film. On ne sait s’il faut saluer sa rigueur ou déplorer son absence de surprise.

Mais la surprise viendra à la fin du film. Une fin qui précisément semble ouvrir les possibles alors qu’on les croyait jusqu’alors condamnées. C’est une fin à tiroirs que je vous laisse découvrir. Il y a d’abord une rencontre qu’on pensait impossible. Et puis il y a un geste insensé, glaçant, monstrueux, tout aussi inattendu que logique. Et ce geste ouvre une perspective que la voix d’un journaliste, la même que celle qui avait ouvert le film deux heures plus tôt, esquisse.

La bande-annonce