Ricordi ? ★★★☆

Elle (Linda Caridi brindille gracile) et Lui (Luca Marinelli grands yeux tristes), dont les prénoms ne seront jamais prononcés, se sont rencontrés un soir de fête sur une île méditerranéenne. Le coup de foudre fut immédiat. Les deux amoureux s’installent dans l’appartement où Lui a passé une enfance douloureuse.
Mais des tensions bientôt se font jour. Lui est trop triste ; Elle est trop gaie. Leurs différences semblent irréductibles.

C’est l’histoire d’un couple façon puzzle. Une narration diffractée. Le procédé n’est pas nouveau. Lawrence Durrell, dans l’avant-propos du Quatuor d’Alexandrie lançait déjà « un défi à la forme sérielle du roman conventionnel » pour raconter les amours contrariées de Justine et Darley.
Au cinéma, on ne compte plus les histoires d’amour déconstruites : Eternal Sunshine of a Spottless Mind, (500) jours ensemble, 5×2

Le procédé est casse-gueule : on perd vite le spectateur à force de jouer avec le fil du temps. Ricordi ? évite cet écueil de justesse : il faut un certain temps pour s’y retrouver, au point de se dire qu’un second visionnage ne serait pas inutile. Le montage est d’une virtuosité qui frise l’esbroufe. Mais, comme dans les puzzles les plus difficiles, les pièces finissent par s’agencer pour la plus grande joie des joueurs. L’entrelacs touffu de flashbacks et de flashforwards qui constitue la trame de Ricordi ? loin d’égarer le spectateur donne au récit, somme toute banal, d’une passion amoureuse tout son intérêt.

Mais Ricordi ? ne se borne pas à distordre la chronologie pas plus qu’il ne se réduit à son seul procédé. Comme son sous-titre l’annonce, c’est un film sur les souvenirs. Pourquoi garde-t-on de bons souvenirs ? Pourquoi la réalité est-elle plus belle passée au tamis de la nostalgie ? Parce que nos souvenirs l’embellissent ? Ou bien parce qu’elle était intrinsèquement belle mais que nous ne l’avions pas réalisé au moment de la vivre ?

Pour explorer les deux versants de la question, Ricordi ? montre les souvenirs subjectifs de chacun des deux membres du couple. Ses souvenirs à Lui, dans des coloris bleus gris, sont plus tristes ; ses souvenirs à Elle, dans des coloris marron rouges sont plus gais. Ainsi présenté, le procédé pourrait sembler simpliste. Il ne l’est pas. Les lumières et le montage sont autrement subtils qui, sans jamais nous perdre, jouent sur les temporalités et les points de vue.

On me demande souvent pourquoi je vois un film par jour, au risque d’en être déçu. Ricordi ? est une réponse. Sorti au cœur de l’été, sans publicité, ce film anonyme, au sujet sans éclat, que ne précédait aucune critique élogieuse, que ne portait aucun bouche à oreille, est un film aussi intelligent que sensible. Une lumineuse surprise. Un cadeau de cinéma.

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Assassination Nation ★★★★

La petite ville de Salem est sens dessus dessous depuis qu’un hacker pirate le contenu des téléphones portables de chacun des membres de sa communauté. Toutes les turpitudes privées sont désormais publiques : adultères minables, selfies érotiques, textos haineux…
Au milieu du chaos, Suzy et sa bande de copines délurées : Sarah, Bex et Em.

Rien de pire que le pitch et l’affiche de ce film made in US qui se présente comme un mille et unième teen movie, vaguement épicé par le charme sexy de ses quatre héroïnes et leur violence trash.
Rien de plus surprenant, de plus décoiffant, de plus enthousiasmant que cette excellente surprise qui, à partir des codes convenus du film de genre, accouche d’un brûlot.

Sam Levinson, inconnu au bataillon quoique fils de son père (Barry, réalisateur de Rain Man), signe un film d’une étonnante audace formelle. Le scénario, loin de se dérouler paresseusement, ne se révèle que progressivement. La musique est épatante. Et la caméra sait se faire aérienne comme dans cette scène, pourtant si convenue, où les jeunes femmes réfugiées dans une maison, sont sur le point d’être agressées par une bande d’assassins masqués, filmée en un plan-séquence d’une bluffante virtuosité.

Au-delà de la forme, il y a le fond. Un fond sacrément transgressif. Qui dit merde à la bienséance et à l’hypocrisie de l’Amérique de Trump, phallocratique et ivre d’armes à feu (d’où son titre), d’autant plus prompte à dénoncer les soi-disant maux qui la corrompent qu’elle s’y adonne elle-même en privé. On prendra un plaisir jubilatoire à ce jeu de massacres qui n’épargne rien ni personne : ni les hommes politiques (le maire conservateur pratique le BDSM à ses heures), ni la police (dont le chef obèse et bas du front prend la tête d’une vendetta bien éloignée de l’État de droit) ni horresco referens de la famille (deux parents confits en religion jettent leur fille à la rue quand ils apprennent qu’elle entretenait une liaison avec un homme marié).

Assassination Nation est un film intelligent qui interroge nos relations aux écrans, ce que nous y exposons, le narcissisme de nos selfies, les sociabilités électroniques qu’ils nous permettent de nouer ainsi que les comportements parfois tangents qu’ils nous conduisent à adopter dans le confort d’un soi-disant anonymat.

Enfin Assassination Nation est un brûlot féministe porté par son héroïne Odessa Young et par les trois actrices qui partagent l’affiche avec elle. Il culmine dans une scène finale volontiers décalée, qui désamorce par ses outrances, les violences parfois traumatisantes que le film égrène. Assassination Nation est le meilleur film #MeToo de l’année.

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Leave No Trace ★★★☆

Tom (Thomasin McKenzie) a quinze ans. Elle vit seule dans les bois de l’Oregon avec son père Will (Ben Foster) qui fuit un passé qui le hante. Leurs contacts avec la société des hommes sont réduits au minimum.
Mais la police, qui ne tolère pas une telle marginalité, les pourchasse et les déloge. Les services sociaux placent le père et sa fille dans un haras. Tom semble se faire à sa nouvelle vie. Mais Will ne s’y fait pas.

Le dernier film de Debra Granik est tiré d’une histoire vraie et du roman My Abandonment qu’elle avait inspiré en 2010 à Peter Rock. Il brasse des sujets qui font écho à notre temps : l’écologisme radical, le retour militant à la nature, le refus des conventions sociales, la marginalité souhaitée ou subie… En témoigne le nombre de films, souvent excellents, qui en ont recemment traité : Into the Wild de Sean Penn, Wild de Jean-Marc Vallée, Vie sauvage de Cédric Kahn… Mais la référence qui vient immédiatement à l’esprit est Captain Fantastic de Matt Ross avec Viggo Mortensen, un des tout meilleurs films de 2016, avec qui Leave No Trace fait – presque – jeu égal : l’histoire d’un veuf et de sa nombreuse progéniture élevée dans les bois et contrainte de revenir à la civilisation.

Le mérite en revient à la retenue de la mise en scène qui fuit tout sensationnalisme. Ni sexe ni violence, presque pas d’action dans Leave No Trace où pourtant on ne s’ennuie pas une seconde. Pas non plus d’esthetisation ampoulée ni de divination panthéiste d’une nature dont l’inhospitalité n’est pas euphémisée : Leave No Trace n’est pas un film écolo béat.

La jeune Thomasin McKenzie, quasi-inconnue (la Néo-Zélandaise jouait un petit rôle dans le dernier Hobbit) crève l’écran. Il y a huit ans, Debra Garnik donnait déjà son premier rôle dans Winter’s Bone, l’histoire d’une fratrie abandonnée à elle même dans les Appalaches, à une inconnue. Son nom : Jennifer Lawrence…

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Shéhérazade ★★★★

Zachary a dix-sept ans. C’est un ado brinquebalé entre une mère trop jeune incapable de l’éduquer et des foyers éducatifs incapables de l’aimer, une caillera dont les petits larcins l’ont déjà conduit en EPM (établissement pénitentiaire pour mineurs).
Un jour, Zachary rencontre Shéhérazade, le verbe haut, la jupe courte, qui tapine sur les trottoirs de Marseille.

Depuis Zéro de conduite et Les quatre cents coups, la jeunesse délinquante n’a cessé d’inspirer le cinéma. Les films sont légion, en France comme à l’étranger, qui peignent des jeunes gens à peine sortis de l’enfance et plongés trop vite dans la violence de l’âge adulte. Certains sont excellents et mémorables : Orange mécanique (1971), Le Petit Criminel (1990), La Haine (1995), Mon nom est Tsotsi (2005), This is England (2006), Guerrière (2011), La Tête haute (2014)…

Shéhérazade peut sans rougir s’ajouter à cette liste prestigieuse. Ce premier film aux fausses allures de documentaire a largement mérité sa sélection à la Semaine de la Critique et le prix Jean-Vigo qui lui a été décerné. Il nous plonge dans les bas-fonds de Marseille, ses banlieues déshumanisées, ses trottoirs conquis de haute lutte par les gangs pour y placer leurs filles, ses squats sordides… Les acteurs, tous amateurs, y parlent un argot presqu’incompréhensible sans sous-titre, mélange de français avé l’assent et d’arabe où on s’emboucane à tout bout de champ en jurant sur le Coran. Leur abrutissement, leur rage impuissante qu’ils ne savent que convertir en violence contre eux-mêmes et contre autrui nous désolent autant qu’ils nous touchent.

Jean-Bernard Marlin prend son temps en posant ses personnages. Zachary est le principal – qui aurait pu légitimement revendiquer le titre du film. L’histoire tourne autour de lui depuis sa sortie d’EPM jusqu’à sa rencontre avec Shéhérazade dont il devient sans l’avoir vraiment prémédité le proxénète. La relation qu’ils nouent relève de l’évidence. Elle a la pudeur des amours adolescentes et la violence des pactes de sang. Zachary protège Shéhérazade comme un mac protège ses filles mais n’a pas le droit de confesser ses sentiments ni celui de la considérer autrement qu’un tapin.

On sent poindre l’ennui quand arrive la fin des une heure trente réglementaire. Mais Shéhérazade compte vingt minutes de plus qui en bouleverse l’économie et en illumine le propos. Zachary va être confronté à un dilemme moral aussi simple qu’éprouvant comme les frères Dardenne en ont le secret. Il y a un procès. Des témoignages sont filmés sans fioriture. On les a déjà vus mille fois. On est pourtant ému jusqu’à l’âme. Limpide. Terrible. Bouleversant.

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Arythmie ★★★☆

Katia et Oleg se sont rencontrés en faculté de médecine. Mariés depuis peu, ils travaillent ensemble au service des urgences d’une ville russe moyenne. Katia accueille les malades et les oriente vers le bloc. Oleg est affecté dans une unité mobile d’intervention.
Mais réforme du système de santé oblige, leurs conditions de travail changent. On leur demande d’être plus rapides, plus efficaces, fût-ce au détriment de la qualité des soins prodigués aux patients dont ils ont la charge.
Ces évolutions ne sont pas sans incidence sur leur couple. Oleg boit de plus en plus et Katia le supporte de moins en moins.

Le cinéma russe a le don de nous terrasser. Leviathan et Faute d’amour de Zvianguitsev, L’Idiot! de Bykov, Une femme douce de Loznitsa, Classe à part de Tverdovsky, Tesnota de Balagov, la liste est longue de ces films russes qui nous laissent hébétés, pantois. Ces œuvres ont en commun de filmer à l’os, sans concession, une société dure à l’homme, violente, égoïste et les fragiles îlots de résistance que lui opposent quelques individus esseulés et leurs moyens dérisoires : leur courage, leur intégrité, leur amour…

Arythmie s’inscrit dans cette désormais riche généalogie. Il s’y inscrit si bien qu’il risque de passer inaperçu, éclipsé par ses prédécesseurs, desservi par la date de sa sortie en plein cœur de l’été. Il trace deux fils narratifs dont on aurait pu craindre qu’ils fussent par trop artificiellement reliés l’un à l’autre.
D’un côté, une critique politique en règle d’un système de santé, obligé de se renier pour satisfaire aux règles iniques de l’efficience capitaliste. On suit Oleg et son infirmier dans leurs maraudes, qui prennent le temps d’apaiser l’insuffisance respiratoire d’une vieille dame au risque d’arriver trop tard à leur rendez-vous suivant et d’y découvrir une patiente décédée et sa famille désespérée.
De l’autre côté, le drame intime d’un couple qui se délite, un homme et une femme qui ne se supportent plus mais n’arrivent pas à se séparer. Leur histoire, pour banale qu’elle soit, est bouleversante. Elle connaît de touchantes accalmies, telle cette scène d’amour filmée sans fard, à l’issue d’une soirée arrosée entre amis. Son dénouement réussit à éviter le double piège du cynisme et de l’irénisme.

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Sans un bruit ★★★★

Dans un futur post-apocalyptique l’humanité a été quasiment détruite par des créatures mystérieuses, dont l’ouïe ultra-sensible permet de détecter le moindre bruit et dont la motricité et la force ne laissent à leurs proies aucun sursis.
La famille Abbott a réussi à survivre, sans faire un bruit, à force d’inventivité. Mais l’équilibre qu’ils ont patiemment construit dans leur maison est menacé par la grossesse d’Evelyn et l’arrivée au monde d’un bébé forcément bruyant.

A quiet place a fait un triomphe aux États-Unis. Triomphe mérité tant ce film est un chef d’œuvre qui m’a cloué (retenez ce verbe) à mon fauteuil de la première à la dernière minute, moi que pourtant terrifient les films d’horreur.

A quiet place n’est pas seulement un film d’horreur avec des grosses bestioles terrifiantes – façon Alien – jouant au chat et à la souris avec d’innocentes victimes. C’est un film d’horreur post-apocalyptique familial et intelligent.

Un film post-apocalyptique. L’adjectif est à la mode. Il est devenu un genre à part entière, dans la littérature puis au cinéma (Je suis une légende, World War Z, L’Aveuglement, Le Transperceneige, Walking Dead, La Route…). Et c’est tant mieux. J’adore les interrogations que suscite le postulat de départ : que se passerait-il dans un monde détruit dans sa quasi-totalité ? quel sens métaphysique y conserverait le combat à mort que doit délivrer une poignée d’humains résilients pour survivre ? La Route de Cormac MacCarthy est, à cet égard, l’un de mes romans préférés, d’autant plus terrible qu’un père et son fils ne sont pas menacés par je-ne-sais-quelle violence surnaturelle mais par la dureté des éléments et la cruauté égoïste des autres survivants.

Comme le livre de MacCarthy – et le film de John Hillcoat – A quiet place interroge le lien familial. Un lien familial mis à mal, dès les premières images du film, par un drame terrible dont on ne dira mot, mais qui nous souffle et nous glace. Sans qu’un seul mot soit prononcé, A quiet place nous fait comprendre l’amour immense qui unit Lee, Evelyn et leurs enfants. La circonstance que le couple Abbott soit interprété par John Krasinski et Emily Blunt (ah… Emily … soupirs enamourés), unis à la ville, n’est pas sans impact. On frise parfois l’indigestion familialiste très US ; mais on n’y succombe pas.

Enfin, et c’est le plus important, A quiet place est un film intelligent. S’il parle à notre cœur en mettant en scène une famille aimante, il parle tout autant à notre intelligence avec ce père bricoleur prêt à tout pour sauver sa famille, cette mère enceinte dont le courage impressionnant au moment d’accoucher dans les pires circonstances nous cloue à notre fauteuil (encore ? y aurait-il une subtile allusion ?) et cette fille futée qui saura faire de sa surdité un atout paradoxal pour combattre des créatures hyperacousiques. Pas facile a priori de raconter l’histoire sans paroles d’une famille condamnée au silence pour survivre. Le scénario aurait pu faire du surplace. Il n’en est rien.

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En guerre ★★★★

Laurent Amédéo (Vincent Lindon) est délégué syndical chez Perrin Industrie à Agen. Le sous traitant automobile bât de l’aile. Deux ans plus tôt, un plan quinquennal de sauvegarde de l’emploi a été signé avec la direction en échange d’une augmentation de la durée de travail sans contrepartie salariale. Mais le groupe allemand auquel Perrin appartient ne veut rien entendre : Agen n’est pas assez compétitif et doit fermer. Laurent Amédéo va se battre. Il ne veut pas du chèque que lui fait miroiter la direction. Il veut sauver son emploi et celui de ses 1100 camarades.

Avec son septième film, Stéphane Brizé est au sommet de son art. Chacun est meilleur que le précédent. Déjà Le Bleu des Villes en 1998 et Je ne suis pas là pour être aimé en 2004, qui racontaient le mal être d’une pervenche pour le premier et d’un huissier de justice pour le second, avaient ce je-ne-sais-quoi qui retenait l’attention. Puis c’est la rencontre avec Vincent Lindon. Mademoiselle Chambon en 2008 d’une rare délicatesse. Quelques heures de printemps en 2012, un film sur l’euthanasie que je défie quiconque de voir sans en être durablement traumatisé. Puis La Loi du marché en 2015 qui vaut à Vincent Lindon, qui campe un chômeur en fin de droit arc-bouté sur le peu de dignité qu’on lui laisse, une Palme d’Or de la meilleure interprétation masculine amplement méritée.

En guerre met en scène le même acteur dans un rôle similaire. Ceux qui ont aimé La Loi du marché y trouveront le même plaisir. C’est le seul défaut de ce film. Et, vu le plaisir qu’on avait pris il y a trois ans au précédent film de Stéphane Brizé, c’est un défaut vite pardonné.

En guerre raconte moins une guerre qu’une grève. Et si le titre n’avait déjà été utilisé avec la postérité que l’on sait par Eisenstein, il lui aurait mieux convenu. Cette grève, c’est celle que Laurent Amedeo et ses camarades de lutte décident de mener contre la decision inique de l’entreprise. Une fermeture et une vague de licenciements doublement injustes car elles interviennent en violation de la parole donnée deux ans plus tôt et qu’elles frappent un site de production qui, nous dit-on, dégage des profits, quand bien même les actionnaires se plaindraient qu’ils ne soient pas suffisants.

Sur un mode quasi documentaire, Stéphane Brizé filme la grève. L’effet de réalité est amplifié par l’utilisation autour de Vincent Lindon d’acteurs non professionnels frappants de vérité. On n’oubliera pas de sitôt Mélanie Rover, la militante CGT à l’accent chantant et aux réparties bien senties, qui a son avenir tout tracé au cinéma si la rage du syndicalisme l’abandonne.

Des grèves au cinéma, on en a déjà filmées beaucoup sans remonter à Eisenstein. Ces dernières années j’ai particulièrement été marqué par deux documentaires : La Saga des Conti en 2013 et Des Bobines et des Hommes en 2017.

Mais ce qui frappe ici, c’est la cohérence du geste cinématographique. Le scénario, la musique, le cadrage, le montage participent tous d’un même but : filmer un combat qu’on croit perdu d’avance. Car c’est cette trajectoire tragique et rectiligne que semble annoncer le film. On ne sait s’il faut saluer sa rigueur ou déplorer son absence de surprise.

Mais la surprise viendra à la fin du film. Une fin qui précisément semble ouvrir les possibles alors qu’on les croyait jusqu’alors condamnées. C’est une fin à tiroirs que je vous laisse découvrir. Il y a d’abord une rencontre qu’on pensait impossible. Et puis il y a un geste insensé, glaçant, monstrueux, tout aussi inattendu que logique. Et ce geste ouvre une perspective que la voix d’un journaliste, la même que celle qui avait ouvert le film deux heures plus tôt, esquisse.

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La Prière ★★★★

Thomas est à peine sorti de l’adolescence. Après une overdose, il rejoint une communauté de prière, perdue au cœur des montagnes, dont les membres sont d’anciens toxicomanes. La règle y est dure : pas de sorties, pas de tabac, pas de filles. Une vie confraternelle consacrée à la prière et au travail. Les rechutes sont fréquentes. Thomas en connaîtra sa part. Mais, au bout du tunnel, l’espoir de la rédemption existe.

Étonnant Cédric Kahn qui, après avoir fait ses premières armes comme monteur stagiaire chez Maurice Pialat sur le tournage de Sous soleil de Satan, réalise trente ans plus tard un film sur la grâce produit par la veuve du réalisateur,, Sylvie Pialat. Entretemps, il aura adapté Moravia (L’Ennui, 1998) ou Simenon (Feux rouges, 2004), filmé un fils en mal de père (L’Avion, 2005), un homme qui ne parvient pas à faire le deuil de son amour de jeunesse (Les Regrets, 2009), un père qui décide d’élever ses enfants en marge de la société (Vie sauvage, 2014).

À cinquante ans passés, Cédric Kahn prend un risque radical qui marque un tournant dans sa carrière. Lui qui a fait tourner Carole Bouquet, Charles Berling, Yvan Attal, Mathieu Kassovitz et Guillaume Canet fait le pari d’un film sans star – dont le principal protagoniste, dont c’est le premier grand rôle, se verra décerner l’Ours d’argent du meilleur acteur. Lui dont les films étaient souvent des drames urbains, des histoires de couples qui se brisent ou qui se forment, ose filmer un drame rural, sous les cimes enneigés des Alpes, où l’action se déroule lentement au fil des saisons qui passent. Lui surtout dont le cinéma ressassait parfois au risque de l’épuisement les thèmes où s’épuise le cinéma français (le couple, la paternité…) ose prendre à bras le corps un sujet audacieux : la foi.

Car La Prière doit être pris au pied de la lettre. Ce n’est pas, comme son pitch le laisse augurer, comme on vient de le voir dans l’excellent La fête est finie, un film sur la désintoxication. Comme son titre et son affiche l’annoncent frontalement, c’est l’histoire d’un garçon sauvé par la foi. Ce garçon est interprété par Anthony Bajon. Il a les bajoues poupins et le poil follet d’un gamin mal dégrossi. Il s’est vu, je l’ai dit, décerner l’Ours d’argent du meilleur acteur et sera probablement nominé sinon nommé César du meilleur espoir masculin l’an prochain. Le mérite-t-il ? S’agit-il d’une future star comme Gaspard Ulliel ou Tahar Rahim ? Ou au contraire d’un feu de paille comme Gérald Thomassin, que révéla Doillon dans Le petit criminel, avant de sombrer dans l’alcool et la drogue ?

La Prière a un sacré culot. À une époque où il est de bon ton de rire de tout, où la « vanne » est devenue un mode de communication à part entière, où l’humour est l’accessoire obligé de tout discours auquel on reprochera sinon son sérieux et sa morgue, La Prière ose le premier degré. D’ailleurs certains spectateurs s’y trompent qui rigolent, vaguement gênés, devant certaines scènes, au début du film, tant les situations décrites détonnent de ce que nous vivons dans nos quotidiens. Les minutes passant, on ne les entendra plus. Car La Prière peu à peu aura imposé son ton et son sujet grave.

Comme Thomas, on entre à reculons dans cette communauté. On se braque contre ses règles oppressantes. On renifle la supercherie, la secte, qui va nous endormir pour mieux nous enfermer, ou nous enfermer pour mieux nous endormir. Et puis on lâche prise. On comprend qu’ici tout n’est qu’amour, tout n’est que grâce – pour reprendre les dernières paroles d’une œuvre elle aussi toute baignée par la grâce : Le Journal d’un curé de campagne.

Il faut un sacré culot pour traiter d’un tel thème à une époque où si 60 % des Français se disent catholiques, 4 % seulement vont régulièrement à la messe. Pour autant La Prière n’est pas un OVNI dans un cinéma qui n’aurait jamais traité la foi. Il y a quelques semaines à peine sortait L’Apparition qui, comme La Prière, évoquait sans rire un miracle. Thérèse, le chef d’œuvre d’Alain Cavalier, avait obtenu le César du meilleur film 1986. Des hommes et des dieux remportait la même distinction au titre de l’année 2010 et attirait un public immense, constitué en partie de spectateurs qui ne fréquentaient guère les salles obscures. C’est tout le mal qu’on souhaite à La Prière.

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Soleil battant ★★★☆

Gabriel (Clément Roussier) et Iris (Ana Girardot) passent des vacances idylliques au Portugal, dans une maison de famille, avec leurs jumelles de six ans, Emma et Zoé. Mais bien vite, le souvenir de Lilla, leur première fille, décédée à deux ans au même endroit dans des circonstances dramatiques, ressurgit.
 
Les sœurs Laperrousaz relèvent le pari de réussir un film lumineux et sensuel sur le deuil.
Son pitch est aussi concis que rebutant : deux enfants découvrent l’existence d’une sœur aînée dont la mort quelques années plus tôt n’en finit plus de tarauder un couple.
 
Quoi de plus terrible que la mort d’un enfant ? Soleil battant en parle de biais, à quelques années de distance – comme le personnage joué par Ariane Ascaride dans La Villa de Guédiguian qui a connu la même expérience traumatique. Et il parle à travers le regard des enfants.
 
Gabriel et Iris sont minés par le chagrin. Gabriel veut l’enfouir virilement et a fait promettre à Iris de ne pas en parler à leurs jumelles. Iris n’en a pas la force. C’est elle qui a raison : un tel chagrin ne disparaîtra jamais.
Emma et Zoé découvrent donc l’existence de leur sœur avec ce mélange de gravité et de curiosité qui anime les enfants face à un mystère plus grand qu’eux. On pense à Michel et Paulette dans Jeux interdits et au cimetière pour animaux qu’ils avaient confectionné. Les jeunes actrices sont adorables. Leurs moues attendriraient un roc. Et elles évitent de tomber dans le piège, si fréquent quand des enfants sont mis en scène, du cabotinage.
 
Mais c’est surtout la prestation d’Ana Girardot qu’on retiendra. On connaît son nom (c’est la fille de Hippolyte Girardot) et son visage (on l’a vu dans Cloclo, Les revenants, Le beau monde, Un homme idéal, Ce qui nous lie…). Elle est ici en tête d’affiche. Sa beauté sage fait des miracles. Elle interprète avec une étonnante justesse un rôle difficile. Car Iris est tout à la fois une épouse, une mère et une femme inconsolable. Elle fait l’amour à son mari, berce ses jumelles et pleure inconsolablement sa fille disparue.
 
Ne vous laissez pas rebuter par ce sujet plombant et courez voir Soleil battant.

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Battle of the Sexes ★★★☆

En septembre 1973, à Houston un match de tennis oppose Billie Jean King, vingt-neuf ans, ex-numéro un mondiale, et Bobby Riggs, cinquante-cinq ans, cheval sur le retour du tennis des années 50 et phallocrate assumé. L’enjeu : démontrer que les hommes sont supérieures aux femmes… ou pas.

L’histoire que raconte Battle of the Sexes pourrait sembler incroyable si elle n’était pas inspirée de faits réels. Au début des années 70, alors que le débat sur l’égalité des droits homme-femme faisait rage (un amendement en ce sens à la Constitution venait d’être rejeté au grand dam des féministes) et que Billie Jean King avait pris la tête du combat pour la revalorisation des primes des tenniswomen, un clown défiait l’ex numéro un mondiale. Billy Riggs aurait pu être un personnage odieux. Interprété par Steve Carrey, il réussit à être touchant. Lui le premier ne croit pas vraiment aux énormités machistes qu’il profère.

L’héroïne du film est évidemment Billie Jean King. Emma Stone, l’actrice oscarisée de La La Land. Horriblement défigurée par une coiffure hideuse et des lunettes qui lui mangent le visage, elle n’en rayonne pas moins. Avec sa bande d’amies qui militent à ses côtés, elle donne une image de super copine qui rend tout à la fois son personnage et elle-même très sympathique : la numéro un mondiale – et titulaire en titre de l’Oscar – n’a pas la grosse tête.

Battle of the Sexes est non seulement l’histoire de son combat pour les droits des femmes mais aussi celle de sa découverte de l’homosexualité. La véritable Billie Jean divorcera de son mari et fera son coming out en 1981. La bluette qui unit la tenniswoman à sa coiffeuse n’est guère crédible. Elle n’en est pas moins touchante. Comme l’est la réaction du mari de Billie Jean qui aurait pu sombrer dans la caricature du cocu de comédie.

Courez voir Battle of the sexes, mon film préféré du mois auquel je n’ai pas osé mettre quatre étoiles pour ne pas encourir le reproche légitime de ma superficialité. Sans doute, Battle of the Sexes ne révolutionnera pas le cinéma et n’est pas du niveau de 120 battements par minute, Dunkerque ou La La Land. Mais pour autant, c’est un film enthousiasmant, bien joué, fin et drôle. Un feel-good-movie qui ne prend pas ses spectateurs pour des idiots.

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