Sukkwan Island ★☆☆☆

Un jeune adulte souhaite retourner sur l’île déserte où il a passé un hiver avec son père. Une pilote d’hydravion l’y accompagne.
Quelques années plus tôt, encore adolescent, le jeune Roy (Woody Norman) accepte d’aller passer une année avec son père, Tom (Swann Arlaud), dans le chalet que celui-ci vient d’acheter à mille lieues de toute terre habitée.

Qui l’a lu se souvient du choc qu’il a ressenti à la lecture de Sukkwan Island. C’était en 2010 un livre publié par un éditeur quasi-inconnu, Gallmeister, et qui en assit la notoriété. Il obtint le prix Médicis étranger et se vendit à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires.

Il est surprenant qu’il ait fallu plus de quinze ans pour le porter à l’écran. Cette adaptation est signée d’un réalisateur français, Vladimir de Fontenay remarqué en 2018 pour son premier film Mobile Homes. Il est allé tourner au nord de la Norvège ce film avec une équipe cosmopolite (un Français, un Britannique et l’actrice finlandaise d’Amours à la finlandaise et des Feuilles mortes).

Le résultat est déconcertant. La raison en est peut-être le souvenir plus ou moins précis que chaque lecteur avait gardé du livre et le fameux choc de la page 113. Ce choc – dont on ne dira rien à ceux qui ne l’ont pas lu – est remis en cause dès la première scène du film qui questionne notre mémoire du livre autant que la liberté prise par son adaptation. Tout s’éclaire à la fin qui replace le livre dans la biographie de son auteur et du drame qu’il a vécu en 1980. Mais ce cheminement, bigrement malin, est beaucoup trop alambiqué pour le lecteur du livre qui se souvient simplement d’une robinsonnade qui tourne mal, d’un tête-à-tête entre un gamin de treize ans et un père inapte qui, au fur et à mesure, révèle sa dangerosité.

Le film aurait dû, à l’instar du livre, assumer la radicalité de ce duo. Dès qu’il quitte l’île déserte, sa sauvage beauté, ses hivers glacés, ses deux seuls habitants, il perd en intensité.

La bande-annonce

Vivaldi et moi ★★★☆

L’Ospedale della Pietà est un hospice vénitien prestigieux qui, pendant plusieurs siècles, accueillit et éduqua des orphelines. Il se finançait grâce aux dons des grandes familles et aux recettes des concerts de son académie de musique. Au début du XVIIIe siècle, il recrute un prêtre phtisique, Antonio Vivaldi (Michele Riondino). Le maître compte parmi ses élèves une orpheline particulièrement douée, Cecilia (Tecla Insolia).

Vivaldi et moi (dont le titre original, Primavera, est autrement plus subtil puisqu’il fait à la fois référence à l’une des œuvres maîtresses de Vivaldi et au coming-of-age de Cecilia) nous vient d’Italie. Il est l’œuvre de Damiano Michieletto, un réalisateur qui a travaillé pour les plus prestigieux opéras du monde. Avec huit nominations, il est le grand favori des prochains David, l’équivalent italien des César, devant La grazia de Sorrentino et Le Dernier pour la route.

Vivaldi et moi n’est pas un biopic sur Vivaldi. Son personnage principal est Cecilia. L’histoire qu’il raconte est celle de son émancipation grâce à la musique et à la rencontre du maestro. Ainsi présenté, on imagine par avance le film qu’on va voir : l’évocation d’abord de l’enfance solitaire de Cecilia, l’arrivée de Vivaldi, l’alchimie immédiate qui se crée entre le maître et sa violoniste, la relation platonique qui peut-être laissera place à des élans plus charnels, etc. 

Mais le scénario a le don de nous surprendre. Il le fait grâce à deux rebondissements qui possèdent la double qualité d’être absolument inattendus et totalement cohérents. L’un met en scène Stefano Accorsi dans un rôle secondaire de parfait salaud. L’autre clôt le film.

Vivaldi et moi vaut par sa reconstitution de la République des Doges. Il rappelle, si d’aucunes s’en souviennent, Rouge Venise que j’avais vu il y a des lustres à Toulon avec ma défunte sœur. Il rappelle aussi le plus récent Gloria! qui se passe lui aussi dans un hospice vénitien une centaine d’années plus tard. Il rappelle enfin le roman de Léonor de Recondo Le Grand Feu dont je me suis même demandé s’il n’en était pas l’adaptation.
Il vaut aussi par sa musique baroque splendide qui a le bon goût d’éviter ce qu’on redoutait par-dessus tout : le recours ad nauseam aux passages trop connus des Quatre Saisons.

La bande-annonce

Soumsoum, la nuit des astres ★☆☆☆

Kellou est une jeune lycéenne dans un village du nord-est du Tchad. Entre un père aimant et un copain, Baba, dont elle est profondément amoureuse, tout irait pour le mieux dans la vie de Kellou si elle n’était pas hantée par des visions horrifiques. Kellou se rapproche d’une femme, Aya, que le village a mise au ban en l’accusant de la mort de plusieurs enfants. Comme Kellou, Aya possède des dons extra-lucides.

Le cinéma tchadien n’est guère connu. Il se résume à un seul nom : Mahamat-Saleh Haroun qui tourne des films depuis une trentaine d’années et qui les projette dans les festivals les plus prestigieux. Si on était mauvaise langue, on se demanderait s’il doit ces sélections flatteuses à la qualité de ses œuvres ou à leur origine exotique qui permet aux sélectionneurs d’éviter le reproche d’une programmation trop occidentalo-centrée.

Je me souviens avoir découvert son cinéma au début des années 2000, à la veille d’une mission qui m’avait conduit à N’Djamena au siège de la Cour de justice de la CEMAC. Je venais de voir Bye Bye Africa à l’Espace Saint-Michel et avait reconnu son réalisateur assis avec des amis à une table voisine de la mienne. Fort audacieusement, je lui avais dit que j’avais aimé son film – ce qui n’était qu’à moitié vrai – et que je m’envolais pour le Tchad le lendemain.

Mais, il faut que j’arrête de raconter mes guerres, comme un vieillard nostalgique et prétentieux.
Que dire de Soumsoum ?

Son scénario a été co-écrit par Laurent Gaudé. On reconnaît la plume de l’auteur de La Mort du roi Tsongor et de Salima dans ce conte africain aux faux airs de tragédie grecque. L’histoire emprunte à Antigone, invoque en effet les lois de la morale et leur supériorité sur celles de la cité.

Certes, les paysages désertiques de l’Ennedi sont magnifiques et n’ont rien à envier à la Monument Valley. Mais le jeu des acteurs est, comme c’est souvent hélas le cas dans les films de Mahamat-Saleh Aroun, bien hésitant. Et surtout, le rythme languissant du film épuise la patience du spectateur occidental, guère habitué à autant de longueurs.

La bande-annonce

Morlaix ★☆☆☆

Gwen (Aminthe Audiard) a grandi à Morlaix dans le Finistère. Elle enterre sa mère. Son père absent, elle élève seule son petit frère. Elève en terminale, elle est en couple avec Thomas, un apprenti boulanger ; mais Gwen est attirée par un nouveau lycéen, Jean-Luc (Samuel Kircher).

Jaime Rosales est un réalisateur espagnol aguerri qui a tourné plusieurs longs métrages remarqués dans son pays (Petra, Les Tournesols sauvages) avant de venir en France réaliser le dernier. La bande-annonce de Morlaix m’avait fait de l’œil avec son beau noir et blanc nostalgique, sa construction en flashback et, en tête d’affiche, Mélanie Thierry, omniprésente ces jours-ci (La Femme de le 8 avril, C’est quoi l’amour ? le 6 mai) et toujours parfaite. Une amie cinéphile au goût très sûr m’en avait chanté les louanges, évoquant une construction subtile, une mise en abyme vertigineuse, un film dans le film….

Quelle ne fut ma déception devant ce long verbiage bavard et insipide, horriblement mal joué, si l’on met de côté la susnommée Mélanie Thierry et un Samuel Kircher au visage d’ange. En particulier, la jeune Aminthe Audiard (petite-nièce de Jacques et arrière-petite fille de Michel) administre la preuve qu’il ne suffit pas d’avoir un joli minois et une illustre parentèle pour être une bonne actrice.

Morlaix rappelle les films de Rohmer et leurs cénacles de jeunes gens en fleurs. Mais il n’en a ni l’intelligence ni l’élégance. La bande d’amis de Gwen disserte interminablement autour du sens de la vie et du sens de l’amour comme de médiocres bacheliers. Le curieux film dans le film annoncé s’avère, comme chez le Smoking/No smoking de Resnais, un exercice vain de scénariste hésitant entre plusieurs alternatives et choisissant finalement de nous les présenter toutes, à charge pour le spectateur de faire le tri dans ce fatras. Quant à Mélanie Thierry, il faut attendre une heure trente pour qu’elle apparaisse enfin dans ce film interminable qui dépasse les deux heures.

La bande-annonce

La Poupée ★☆☆☆

La quarantaine bien entamée, Rémi (Vincent Macaigne) travaille dans une PME qui accueille une nouvelle employée débordante d’énergie, Patricia (Cécile de France). Brisé par une histoire d’amour qui a mal fini, Rémi a trouvé une solution originale à son désir de couple et à sa peur phobique de l’abandon : la compagnie d’une poupée sexuelle. Mais un beau soir, sa poupée (Zoé Marchal) se réveille.

L’idée de départ de La Poupée est aussi absurde que drôle : une sex doll revient à la vie. Cette idée de départ n’est pas totalement originale. On a déjà vu au cinéma des robots (Terminator et ses avatars, A.I.), des sirènes (Splash) ou des extra-terrestres (Under the skin) devoir endosser une humanité qui leur était étrangère. Cette idée de départ donne lieu à toutes sortes de développements souvent comiques parfois philosophiques, sur la difficulté de se glisser sous la peau d’un humain.

Mais La Poupée ne choisit pas cette voie. Audrey, interprétée par Zoé Marchal (fille d’Olivier Marchal et déjà aperçue dans plusieurs séries TV), n’est pas le personnage principal du film, même si sa rencontre avec les parents de Rémi (Gilbert Melki et Marianne Basler délirants dans le rôle de vieux sexagénaires détraqués) donne lieu à l’une de ses meilleures.

Le personnage principal du film, c’est Rémi. Et son histoire, comme on l’aura hélas compris grâce à la bande-annonce, est celle de sa lente convalescence, de la restauration de sa confiance en lui et de l’amour qui naît et qui grandit avec Patricia.

Ce décentrement du récit est l’écueil sur lequel s’échoue La Poupée. En se concentrant sur le couple en gésine de Rémi et de Patricia, il fait du film une banale comédie romantique sans originalité ni suspense. Se serait-il focalisé sur Audrey, sur sa relation avec Rémi, sur son surréaliste réveil et ses conséquences aussi drôles qu’absurdes, il aurait pu rivaliser avec les délires absurdes d’un Quentin Dupieux ou d’un Spike Jonze (Her est la référence qui vient à l’esprit).

La bande-annonce

Une fille en or ★★☆☆

Clémence (Pauline Clément) est la fille cadette d’un père qui ne l’a jamais estimée. Un curieux concours de circonstances l’amène à être recrutée par Paul (Arthur Dupont), le directeur autoritaire d’une société vendant du matériel de vidéosurveillance.

On n’a pas envie de dire du mal de ce petit film français délicat, excellement interprété et joliment écrit. Il est l’œuvre d’un homme de cinéma chevronné, monteur, scénariste, réalisateur et même acteur, qui travailla notamment avec Solveig Anspach – à qui le film est dédié. Cette proximité s’incarne dans la présence de Karin Viard qui interprète son propre rôle et pour laquelle la sœur de Clémence développe une obsession.

Mais hélas, Une fille en or ressemble trop au tout-venant cinématographique français, à ces films qu’on apprécie et qu’on oublie aussitôt. Ils ont en général comme héroïne une jeune Parisienne plus toute jeune qui a des problèmes de cœur/de logement / de boulot et qui se déplace à vélo. En général encore, tous ces problèmes finissent par se résoudre : elle réussit à trouver le grand amour + un appartement + un travail où elle est enfin reconnue à sa juste valeur.

C’est ce qui arrive avec cette Fille en or où l’affiche nous raconte déjà ce qui va y arriver et le lent rapprochement de deux opposés : la jeune fille qui manque de confiance en elle et le patron tyrannique qui n’est finalement pas si méchant que ça.

La bande-annonce

Les Fleurs du manguier ★★★☆

Un frère et une sœur entreprennent une traversée périlleuse depuis le Bangladesh jusqu’en Malaisie.

Les Rohingyas forment une minorité musulmane dans l’ouest de la Birmanie privée de tout droit civique depuis 1982. Persécutés par la majorité bouddhiste, ils ont fui en masse vers le Bangladesh voisin. Ils s’y entassent dans des camps de réfugiés. Longtemps ignorée de la communauté internationale, leur situation s’est lentement médiatisée depuis 2017.

Le jeune réalisateur japonais Akio Fujimoto – dont les deux premiers films, inédits en France, suivaient le parcours d’une famille birmane et de jeunes Vietnamiennes immigrées au Japon – s’est intéressé au sort des Rohingyas. Il aurait pu tourner un documentaire. Il choisit la fiction pour raconter, à travers l’itinéraire semé d’embuches de deux enfants, les vicissitudes de ce peuple persécuté.

Pour ne pas divulgâcher les rebondissements de l’histoire, on ne décrira pas les différentes étapes de leur longue odyssée. On se bornera à révéler sans surprise que le bateau dans lequel Shafi, quatre ans, et sa sœur Somira, neuf ans, embarquent avec leur tante au Bangladesh en direction de la Malaisie n’arrivera pas à bon port. Sur leur chemin, les deux gamins rencontreront à la fois des bons Samaritains prêts à les aider sans contrepartie et des salauds capables des pires ignominies pour profiter de leur précarité.

Face à ce vaste éventail de comportements humains, les deux enfants n’ont rien à opposer, sinon leur impassibilité. Le petit garçon est trop jeune pour avoir conscience de ce qui leur arrive ; sa sœur aînée est encore une enfant dont le seul réflexe quasi-animal est de protéger son frère et d’aller de l’avant quoi qu’il en coûte.

Leur entêtement, leur fragilité sont des crève-cœurs. On ne ressort pas indemne d’un tel film dont le scénario rebondissant a le talent de déjouer tous nos pronostics.

La bande-annonce

Nous, l’orchestre ★★★☆

Philippe Béziat (qui avait réalisé avec talent le making-of des Indes galantes de Clément Cogitore à Bastille) a posé ses caméras et ses micros au cœur de l’orchestre philarmonique de Paris. Son objectif : nous placer au centre de l’orchestre et nous faire entendre un concert depuis le siège du bassoniste ou du premier violon, comme nous ne l’avons jamais entendu. Nous placer au cœur de l’orchestre a aussi un sens métaphorique : il s’agit de nous placer à l’intérieur d’une collectivité et de nous montrer comment elle réussit, malgré les divisions qui la menacent, à faire corps.

L’opéra, entendu comme le lieu de production d’un opéra, d’un concert ou d’un ballet, est un lieu éminemment cinématographique, un concentré de talents qui réunit, l’espace d’une représentation et des répétitions qui la précèdent, des artistes surdoués et passionnés. Plusieurs documentaires lui ont déjà été consacrés : celui de Frederick Wiseman, La Danse, celui plus récent du Suisse Jean-Stéphane Bron L’Opéra. On pouvait se demander ce que celui de Philippe Béziat nous proposerait d’inédit.

Deux choses.

D’une part, grâce à des caméras et des micros d’une qualité sidérante, une immersion en plein cœur de l’orchestre. Il faut à tout prix aller voir ce documentaire dans une grande salle de cinéma confortable et bien sonorisée. Il faut absolument se placer au milieu pour profiter du son stéréophonique. Le résultat est incroyable. Il ravira ceux qui, comme moi, n’y connaissent rien à la musique et, je crois aussi, ceux qui en sont passionnés. Car il nous fait entendre des pièces d’ailleurs peu connues (Stravinsky, Bartok, Chostakovitch, Mahler, Rimsky-Korsakov…) comme on ne les a jamais entendues, depuis la fosse d’orchestre, avec d’étranges distorsions et même parfois à travers les bouchons d’oreille que les instrumentistes utilisent.

D’autre part, il nous fait réfléchir à ce qui constitue un orchestre. Au rôle qu’y joue son chef – le seul à ne pas émettre une seule note et qui pourtant incarne cette collectivité, dont on connaît le nom et qui reçoit tous les applaudissements. À la cohésion qui unit ses individualités. Le propos est parfois cocasse : comment jouer à côté d’un collègue qu’on déteste ? comment accepter de s’effacer, de gommer son individualité au profit de la collectivité ?
Au-delà de l’orchestre lui-même, le propos se veut métaphorique. Le titre en porte la trace. Il nous interpelle et interroge notre capacité collective à vivre ensemble.

La bande-annonce

À voix basse ★★☆☆

Lilia (Eya Bouteraa) a trente-deux ans. Elle vit en France loin de sa famille. La mort de son oncle l’oblige à revenir à Sousse en Tunisie. Ses funérailles sont l’occasion de mettre à nu des secrets familiaux longtemps enfouis.

À voix basse est le troisième film de la réalisatrice tunisienne Leyla Bouzid. J’avais adoré les deux premiers, À peine j’ouvre les yeux (2015) et Une histoire d’amour et de désir (2021). Aussi suis-je allé avec impatience voir l’avant-première de celui-ci d’autant qu’y participait Hiam Abbass, l’une de mes actrices préférées.

Les quinze premières minutes du film sont les meilleures. On ignore encore tout des personnages, de cet oncle décédé et de sa nièce qui s’est éloignée de sa famille. Mais très vite les secrets qui les entourent s’éventent. Je conseille aux spectateurs qui souhaitent aller le voir le film de suspendre ici leur lecture.

Très vite, on apprend que l’oncle Daly était homosexuel, un secret honteux que sa famille cachait par crainte de la réprobation et de la police. Très vite aussi on apprend que Leila est lesbienne et qu’elle vit depuis plusieurs années en couple avec Alice (Marion Barbeau découverte dans En corps). À partir de ce point là, le film va creuser un seul sillon : celui de l’homophobie d’une société et d’une famille.

Bien sûr, la cause est juste. On pense aux pays nombreux qui criminalisent l’homosexualité et à ceux qui, comme le Sénégal récemment, durcissent leur législation à contre-courant d’une évolution mondiale vers plus de tolérance. Mais, comme je l’écris (trop ?) souvent, les belles idées ne font pas nécessairement de bons films. Leur défaut est de prendre en otage le scénario et les spectateurs avec lui. Tout dans À voix basse (un titre très bien trouvé pour évoquer la chape de plomb et l’hypocrisie qui entourent l’évocation de l’homosexualité en Tunisie) est mis au service du même projet : dénoncer cette situation inacceptable.

Ce serait bien ingrat de lui reprocher de mal le faire. Le scénario est subtil ; le jeu d’acteurs est excellent, à commencer par celui, tout en silences, de Hiam Abbass. Mais hélas À voix basse pêche par son excès de bons sentiments et par sa prévisibilité. Quand le couple que forment Leila et Alice se dispute, on sait par avance qu’il se réconciliera – et il le fait dans une scène d’une rare maladresse qui aurait pu être filmée par David Hamilton. Quand la mère de Leila, interprétée par Hiam Abbass comprend l’homosexualité de sa fille, on pressent que sa désapprobation cèdera bientôt le pas à une acceptation plus clémente.

À voix basse est un bon film que je recommande. Mais il n’est pas du niveau des deux premiers films de Leyla Bouzid qui m’avaient tellement enthousiasmé.

La bande-annonce

La Petite Graine ★★★☆

Un couple invite un ami d’enfance pour résoudre leur problème d’infertilité.

Aussi sommairement résumé, La Petite Graine pouvait laisser craindre le pire : une comédie franchouillarde graveleuse et pas drôle, du théâtre mal filmé mettant en scène un quatuor d’acteurs, une intrigue se concluant inévitablement par la grossesse de l’héroïne qui retrouvera dans les bras de son époux, injustement délaissé, le chemin de l’amour et de la fertilité.

Mais le film des jumeaux Rifkiss n’est rien de tout cela. Certes sa structure rappelle les pièces de boulevard avec son lieu unique et son nombre limité d’acteurs ; mais il a l’intelligence d’utiliser les ressources qu’offre le cinéma et de dilater l’action sur plusieurs semaines sinon sur plusieurs mois. Son montage est ingénieux, qui ménage des ellipses, des coups d’accélérateur et des coups de frein.

Mais c’est surtout par son propos, tout en finesse, que La Petite Graine se distingue. Entre la comédie lourde et le film dossier de l’écran sur le-douloureux-parcours-des-parents-en-PMA, il trouve un chemin à la fois drôle et subtil. La Petite Graine est un film qui fait sourire et même qui fait rire tant certaines de ses situations sont désopilantes. Mais il le fait sans vulgarité, sans lourdeur. Sébastien Chassagne (Baise-en-ville, Nous les Leroy, Yannick…), époux stérile mais aimant, incarne à la perfection cet humour pince-sans-rire. Louise Massin n’a pas le physique d’une jeune première ; mais elle crève l’écran avec ses kilos en trop, son humour inoxydable et son cœur débordant.

La Petite Graine a un seul défaut : ses bonnes idées, comme celle qui conclut le film, se voient venir longtemps avant. Mais c’est un défaut qu’on a tôt fait de lui pardonner.

PS : Il a une dernière qualité : grâce à lui, j’aurai appris un mot rare, cryptorchidie.

La bande-annonce