La Vénus électrique ★★☆☆

Dans les années 20, à Paris, Suzanne (Anaïs Demoustier) est l’attraction principale d’un spectacle forain humiliant, la « Vénus électrique », organisé par Titus (Gustave Kervern) qui la force à embrasser les badauds et à simuler un coup de foudre. Une nuit où elle traînait dans la roulotte de Claudia, la voyante, Suzanne croise Antoine (Pio Marmaï), fin soûl. Antoine ne se console pas de la mort d’Irène (Vimala Pons), sa muse. Ce peintre à succès est depuis ce décès en panne d’inspiration, au grand dam d’Armand (Gilles Lellouche), son marchand d’art. Les séances de spiritisme organisées par Suzanne, aussi truquées soient-elles, lui redonnent lentement goût à la vie.

Les organisateurs du Festival de Cannes ont du culot et le nez creux. Deux qualités rares qui concourent au succès toujours aussi grand d’une compétition dont les mauvaises langues pronostiquent depuis des années le déclin. J’ai gardé un souvenir enthousiaste de la cérémonie d’ouverture du festival 2024, présidé par Greta Gerwig, avec la performance inoubliable de Zaho de Sagazan. Le film diffusé ce soir-là était Le Deuxième Acte de Quentin Dupieux, un de mes coups de cœur de 2024. En 2025, c’était le très réussi Partir un jour.

Que dire de la cérémonie d’ouverture de cette année et du film qui l’a suivie ?
J’ai trouvé la cérémonie bien fade. Eye Haïdara a fait le job du mieux possible. Mais sa prestation millimétrée manquait de spontanéité et de talent. Elle n’a pas été aidée par un Elijiah Wood sous kétamine et par l’interminable discours de Peter Jackson, honoré d’une Palme d’or d’honneur, lot de consolation pour n’en avoir jamais reçu une pour un de ses films.

Mais venons-en au film (hors compétition) qui a ouvert le festival.

Il coche toutes les cases requises : un film léger, drôle, magique, original…
Un film interprété par une impressionnante brochette d’acteurs sacrément doués : Anaïs Demoustier – à l’égard de laquelle je manque de toute objectivité – me semble à chacun de ses films meilleure que dans le précédent ; Gilles Lellouche, dont je sais qu’il horripile parfois, est beaucoup plus subtil qu’à l’ordinaire ; Pio Marmaï est de plus en plus sexy – dans un film post #Me Too où on voit plus de nus masculins que féminins.
Un film au scénario sacrément audacieux, qui multiplie les bifurcations, qui se déroule à une époque magique reconstituée avec minutie et qui ose des outrances théâtrales (coup de foudre, évanouissements, quiproquos…) qui réussissent à ne pas avoir l’air artificielles.
Un film sur l’illusion, les mirages, le visible et l’invisible et notre capacité à y croire, bref un film qui nous parle de cinéma , ce qui a tout son sens à l’ouverture du plus grand festival de cinéma du monde.

Pourquoi alors deux étoiles seulement ? Parce que La Vénus électrique malgré toutes ses qualités allonge indûment la sauce, dure deux heures alors qu’il aurait pu être plus rythmé, plus resserré. Parce qu’aussi son happy end attendu est un peu trop convenu – même si le scénario contient une surprise qu’on n’avait pas vu venir.

La bande-annonce

The New West ★☆☆☆

Tabatha Zimaga dresse des chevaux dans son ranch du Dakota du sud. Elle y accueille des adolescents à la dérive.

Kate Beecroft aurait pu réaliser un documentaire sur cette Mère courage qui murmure à l’oreille des chevaux. Elle a choisi la fiction. Pas sûr que ce parti fût le meilleur. La molle intrigue qui met en scène un riche Texan qui propose à Tabatha de racheter son ranch pour la sauver de la faillite fait long feu.

The New West se réduit à l’addition de plusieurs ingrédients qui, sans émulsif, ne produisent rien : les somptueux paysages des Badlands, des chevaux au galop, Tabatha entourée des ados cabossés qu’elle a pris sous son aile… Chloe Zhao (Les chansons que mes frères m’ont apprises, The Rider, Nomadland) avait filmé cet univers avec autrement plus de talent et avait réussi à lui donner une épaisseur cinématographique dont le long clip vidéo de Kate Beecroft est cruellement dépourvu.

La bande-annonce

Mi amor ★☆☆☆

Romy (Pom Klementieff), DJ professionnelle, part aux Canaries mixer dans une boîte de nuit. Une amie, Chloé (Freya Mayor) l’accompagne, mais disparaît mystérieusement. Romy se lance à sa recherche avec l’aide de Vincent (Benoît Magimel), le patron de la boîte qui l’emploie.

Guillaume Nicloux a creusé un sillon original dans le cinéma français. Depuis trente ans, il tourne des films noirs, à partir de scénarios qu’il écrit lui-même ou de romans à succès (Le Concile de pierre était l’adaptation d’un livre de Jean-Christophe Grangé). Il a aussi réalisé des films en costumes : La Religieuse d’après Diderot, Les Confins du monde sur la guerre d’Indochine, Sarah Bernhardt… Tout le gratin du cinéma français a tourné avec lui : Gérard Depardieu, Catherine Deneuve, Isabelle Huppert, Marion Cotillard, Monica Bellucci, Guillaume Canet, Blanche Gardin, Swann Arlaud…

Il tourne volontiers à l’étranger. Ce film-ci a un goût de vacances au soleil, qui nous amène à Ténérife, au bord de la mer. Son scénario en rappelle celui d’un film qui se déroulait dans le même décor à la fois paradisiaque et inquiétant : l’excellent Islands où un prof de tennis à la dérive aidait une estivante à retrouver son mari porté disparu.

Les décors jouent en effet un grand rôle dans Mi amor. On est au bord d’une mer ensoleillée, dans un immense hôtel quasi désert d’une île aux paysages à couper le souffle. La musique y joue un rôle plus important encore. L’héroïne est DJ et tout le film est accompagné d’une BO électro très (trop ?) travaillée signée Irène Drésel et Sizo Del Givry.

Mi amor souffre de deux handicaps. Le premier est le jeu trop faible de son héroïne qui ne fait pas le poids dans les scènes qu’elle partage avec Benoît Magimel, toujours aussi impressionnant, dont le personnage à bout de souffle rappelle celui qu’il jouait dans Pacifiction. Le second est le scénario faiblard de série B à la fois conventionnel et peu crédible. Dommage….

La bande-annonce

The World of Love ★★☆☆

Tout semble aller pour le mieux dans la vie de Joo-in : lycéenne espiègle, elle est appréciée de ses professeurs, elle est entourée d’une bande d’amies fidèles, elle enchaîne les idylles avec des garçons que son charme volcanique attire, elle pratique le taekwondo en club. Pourtant tout ne va pas si bien dans la vie de Joo-in : son père a déserté le foyer familial, sa mère, qui dirige une crèche, s’adonne à la boisson, son petit frère est couvert d’eczéma. Joo-in cache un lourd secret que la libération imminente d’un pédophile et la pétition qu’un camarade de classe fait circuler à son sujet vont contribuer à exhumer.

The World of Love est un film coréen d’une stimulante complexité. On comprend vite – et toutes les critiques du film l’évoquent sans détour – que Joo-in a été victime quelques années plus tôt d’une agression sexuelle. Son oncle en était l’auteur. L’enfant s’en est plainte ; mais ses parents, aujourd’hui rongés par la culpabilité, ont longtemps refusé de l’écouter.

The World of Love pourrait, très classiquement, montrer que les traumas de l’enfance, les violences sexuelles subies creusent des fissures jamais refermées et finissent toujours par ressurgir. Il choisit un parti inverse, autrement transgressif : celui de raconter une jeune fille bien dans sa peau, saine et équilibrée, en un mot, normale, une jeune fille qui, certes, a subi un traumatisme, mais qui s’en est relevée et qui refuse le statut de victime dans laquelle la société voudrait l’enfermer.

Le film pourrait suivre cette ligne-là et faire le portrait d’une « jeune fille qui va bien » (pour reprendre le titre lui aussi antiphrasique du récent film de Sandrine Kiberlain interprété par Rebecca Marder). C’aurait été sacrément politiquement incorrect. Trop peut-être. Pourrait-on imaginer, sans nier la gravité des agressions sexuelles et les séquelles qu’elles causent, faire le portrait d’une telle personne ? Un tel propos n’accréditerait-il pas l’idée que ces violences ne sont finalement pas si graves et qu’on exagère la nécessité de les combattre ?

C’est là que The World of Love se révèle merveilleusement complexe. Joo-in va bien… mais ne va pas si bien. Sa famille a explosé. Elle-même expulse dans le sport une agressivité rentrée. Elle est victime de brusques accès de violence. Elle joue le chaud et le froid avec le malheureux sigisbée qui se consume d’amour pour elle.
Plus important : Joo-in ne va pas si bien… mais elle n’a pas envie qu’on le lui dise ni qu’on le lui répète. Elle veut tourner la page. Elle veut vivre comme toutes les filles de son âge sa dernière année de lycée avec sa famille, son père dont l’absence lui pèse, sa mère dont la santé se détériore à vue d’œil, ses amies, son petit copain, ses camarades de club, etc. Elle refuse toute assignation victimaire. Elle refuse d’être à tout jamais la victime-traumatisée-d’un-pédophile.
Joo-in veut au fond qu’on lui fiche la paix et qu’on la laisse grandir. Comme on la comprend…..

La bande-annonce

Mon grand frère et moi ★☆☆☆

Riko, la quarantaine, a perdu tout contact avec son frère aîné dont elle apprend brutalement le décès. Etant sa seule famille, elle doit organiser ses obsèques, vider son appartement et prendre en charge Ryochi, le fils du défunt. Pour mener ces tâches à bien, Riko traverse le Japon jusqu’à Tagajō, une ville du Tōhoku qui porte les stigmates du tsunami de 2011. Elle est rejointe par Kanako, qui avait partagé la vie de son frère avant d’en divorcer et par Marina, la fille de celle-ci.

Fort du succès de La Famille Asada, le film suivant de Ryota Nakano bénéficie d’une diffusion en France qu’il n’aurait pas eue sans lui. Ils se déroulent tous les deux dans la même région. Mais ici, le tsunami de 2011 ne constitue qu’un arrière-plan à peine dessiné.

Ce film traite la même question, quoique sous un angle bien différent, que C’est quoi l’amour ? sorti le même jour que lui : qu’est-ce qu’une famille ? La réponse arrive dans le premier plan du film – qui en sera aussi le dernier : « C’est un refuge, pas un fardeau ».

Riko a toujours entretenu avec son grand frère des relations compliquées La benjamine a longtemps cru, à tort ou à raison, que ses parents le préféraient à elle. Puis les chemins du frère et de la sœur se sont séparés, Riko menant une vie bien rangée (elle s’est mariée et a eu deux enfants) alors que son frère, après la mort de sa mère à laquelle l’unissait un lien ombilical, sombrait dans l’alcoolisme et la marginalité, accumulait les dettes, divorçait deux fois.

Mon grand frère et moi est un film très japonais dans le sens où les sentiments et les réactions des personnages sont aux antipodes de ceux qu’auraient des personnages occidentaux. Prenons par exemple, dans l’actualité cinématographique décidément très remplie de la semaine la réaction du personnage interprétée par Vimala Pons au décès de sa mère dans Sauvons les meubles. Riko, l’héroïne, est écartelée entre le poids du devoir familial, qui lui impose de prendre en charge les conséquences du décès de son frère, et la rancœur qu’elle nourrissait pour lui, née de ses mensonges à répétition.

Le scénario déroule hélas un programme un peu trop prévisible. Lentement, grâce à des révélations successives, la vraie personnalité du grand frère se dévoile à sa sœur. Ce qu’elle croyait être des mensonges, inventés pour justifier des emprunts répétitifs, n’en étaient pas : sa chaudière avait réellement explosé, il voulait vraiment donner des leçons de piano à son fils. La morale du film, s’il y en a une, apparaît vraiment trop gnangnan : il faut aimer nos proches qui, tout bien considéré, valent mieux que ce que nous en pensons parfois.

La bande-annonce

Sauvons les meubles ★★☆☆

Lucile (Vimala Pons) est une photographe reconnue. Elle a quitté depuis longtemps pour Paris son village natal, dans le sud de la France, où elle doit retourner d’urgence. Sa mère (Guilaine Londez) est dans un état critique ; son père (Jean-Luc Piraux), gentiment à l’ouest,, est incapable de gérer la situation ; son frère cadet (Yoann Zimmer) l’appelle à l’aide et lui reproche de s’être détournée du sort de ses parents. En arrivant au chevet de sa mère, dont une infirmière compatissante (Ophélie Beau) lui apprend la récidive et la généralisation de son cancer, Lucile apprend avec son frère une autre catastrophe : sa mère s’était lourdement endettée, allant jusqu’à usurper l’identité de sa fille et les huissiers sont à ses trousses.

Sauvons les meubles est un film au titre malin. Il évoque la nécessité pour Lucile, alors que la mort de sa mère approche, de recoller des liens familiaux distendus. Il évoque aussi, très concrètement, la situation financière catastrophique de sa mère et l’urgence de mettre son patrimoine hors d’atteinte des saisies judiciaires qui le menacent. La situation pourrait porter à rire. La bande-annonce met d’ailleurs l’accent sur cet aspect du film. Mais si Sauvons les meubles est une comédie, ce n’est pas une comédie bien gaie. C’est avant tout un film sur le deuil.

C’est un film qui touchera tous ceux – et ils sont nombreux – qui viennent de perdre leur mère et qui, à l’occasion de ce deuil, des années antérieures souvent marquées par le lent dépérissement de l’être cher, des démarches longues et pénibles qui l’ont précédé et qui l’ont suivi, ont dû, bon an mal an, se livrer à un douloureux travail d’anamnèse, de retour sur soi, sur son passé, sur son enfance, sur les liens qui les attachaient à leur famille et aux lieux qui les ont vu naître et grandir.

La bande-annonce

Sorda ★★★☆

Angela est sourde (sorda en espagnol). Elle est en couple avec Hector qui, lui, est entendant. Angela attend un enfant. Elle appréhende sa naissance : sera-t-il sourd ou entendant ? saura-t-elle l’élever malgré son handicap ?

Sorda est un film qui sort de l’ordinaire. Sorda est un film extraordinaire. Il nourrit l’ambition rare de nous faire pénétrer et comprendre un autre univers : celui de la surdité ou, pour être politiquement correct, de la déficience auditive. Pour ce faire, un soin tout particulier a été apporté au son – avec une étonnante surprise dans la dernière partie du film que j’aurais tort de spoiler. Le film est par ailleurs accompagné de sous-titres pour sourds et malentendants (STSME), une technique d’affichage qui se met ici au service non seulement des malentendants mais aussi des entendants en leur permettant de comprendre les paroles signées et non vocalisées.

Sans doute la situation des personnes malentendantes avait-elle déjà été traitée à l’écran. Je pense au récent documentaire français Elle entend pas la moto, au film japonais La Beauté du geste sur une boxeuse sourde, à Sound of Metal sur un batteur qui perd l’ouïe et, il y a une quarantaine d’années, à un film qui avait remporté un succès étonnant et dont les plus âgés se souviendront sans doute, Les Enfants du silence avec William Hurt. Pour autant Sorda n’en est pas moins original et novateur.

Il pose, à travers son personnage principal, des questions que notre société, composée quasi-exclusivement d’entendants et organisée pour eux, ne se pose guère : comment vivre au quotidien avec ce handicap ? comment élever un bébé sans, par exemple, entendre ses pleurs ? Angela ne sait pas si Ona, son enfant, sera sourde au pas. Le suspense dure un moment car le diagnostic intra utero est impossible et celui qui est posé à la naissance n’est pas catégorique. Je le divulgâche : Ona est entendante. C’est un soulagement unanime bien sûr ; mais un soulagement teinté d’amertume pour Angela. Car l’audition parfaite de son bébé risque de l’éloigner d’elle.

La naissance d’un enfant entendant dans un couple mixte rebat les cartes. Hector et Angela formaient à deux un couple fusionnel. Hector signe à la perfection et communique fluidement avec sa femme. En société il prend soin de ne pas répondre à sa place et, quand il parle avec d’autres, de signer pour qu’elle comprenne mieux. Mais, quand l’enfant paraît, le couple fusionnel doit s’inventer de nouvelles règles. Il y a d’abord, dans les premières semaines, cette hypothèque sur la surdité éventuelle d’Ona que Angela ressent comme une injure : serait-il si terrible que son enfant lui ressemble ? est-ce un tel soulagement pour son père et pour ses grands-parents qu’elle soit entendante ? Il y a ensuite avec Ona qui appartient au monde des entendants et commence à babiller, un fossé qui se creuse : avec son père, avec ses grands-parents, à la crèche, Ona parlera une langue que Angela, qui voudrait lui apprendre la langue des signes pour dialoguer avec elle, comprend mal.

Une vie commune avec son conjoint, avec leur fille, est-elle possible ? ou le seul avenir de Angela est-il dans la compagnie de malentendants comme elle ? C’est la question, peut-être trop binaire, que pose le film. Heureusement, la réponse qu’il y apporte est autrement subtile.

La bande-annonce

C’est quoi l’amour ? ★★★☆

Fred (Vincent Macaigne) et Marguerite (Laure Calamy) se sont rencontrés au lycée, se sont aimés, se sont mariés, ont eu ensemble une fille, Léa (Céleste Brunnquell) et se sont séparés. Marguerite a refait sa vie avec Sofiane (Lyes Salem) et a eu avec lui une seconde fille, Raphaëlle (Saül Benchetrit). Fred a mis plus de temps à refaire la sienne avant de rencontrer Chloé (Mélanie Thierry), catholique pratiquante qui, avec l’aide d’un cousin curé (Grégoire Leprince-Ringuet), tente de convaincre Fred de faire annuler son premier mariage afin de se marier à l’Eglise. Mais pour ce faire, il faut l’accord de Marguerite.

La bande-annonce diffusée ad nauseam pendant tout le mois d’avril, le battage publicitaire qui met en avant les prix glanés à L’Alpe d’Huez, pas toujours synonymes de subtilité, le sous-texte sociologisant (« Cette famille, c’est la vôtre »), le titre pataud de C’est quoi l’amour ? m’avaient fait craindre une poisseuse comédie française façon Cocorico. C’était mal connaître la subtilité du travail de Fabien Gorgeart, scénariste et réalisateur – et habitant du 13ème – dont j’avais beaucoup aimé les deux premiers films : La Vraie Famille (2020) et Diane a les épaules (2017).. Comme le troisième, ils interrogeaient ce que faire famille signifie.

Loin d’être, comme je l’avais à tort imaginé, une poisseuse comédie française, C’est quoi l’amour ? est une comédie fine et sensible, remarquablement écrite. On y sourit, on y rit, et pas seulement aux gags éventés par la bande-annonce. Solidement documenté, le film raconte la procédure suivie devant un tribunal ecclésiastique en vue de l’annulation d’un mariage religieux. Il commence à Rouen, s’offre un week-end à Rome où les personnages ont failli perdre leur sang-froid (sic), et un happy end qui fera couler une larme aux plus insensibles – avec [spoiler] un discours génial de la géniale Céleste Brunnquell.

Comme dans les films de Nakache & Toledano, un grand soin est apporté à chacun des personnages qui, tous sans exception, respirent la bienveillance. C’est d’ailleurs le (seul) défaut de cette histoire, peut-être un peu trop angélique et feel good, qui aimerait nous convaincre qu’en dépit des vicissitudes de la vie, il faut toujours garder de l’amour pour les êtres qu’on a un jour aimés.

Dans les rôles principaux Vincent Macaigne et Laure Calamy font la démonstration éclatante de leur éclatant talent. Ils rappellent le duo formé par Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri. Si le scénario leur offre deux rôles en or, il donne aux seconds rôles une vraie épaisseur. Il faut dire un mot de Lyes Salem, dont-tout-le-monde-connaît-la -tête-mais-personne-ne-se-souvient-du-nom, dans un personnage d’époux compréhensif et de beau-père aimant, tout en finesse, et de Mélanie Thierry à contre-emploi dont les deux premiers plans m’avaient fait craindre qu’elle sombre dans une caricature de grenouille de bénitier mais qui fait éclater son talent comique dans un karaoké romain. Un mot enfin des seconds seconds rôles : Grégoire Leprince-Ringuet au phrasé hilarant, Jean-Marc Barr en prêtre inquisiteur, Aurélie Petit en avocate speedée et Bakary Sangaré dans un rôle pour le moins inattendu.

La bande-annonce

Caravane ★★☆☆

Ester élève seule son fils David, déficient mental. Elle passe des vacances avec lui et des amis en Italie dans une luxueuse villa. Mais la situation dégénère et Ester prend avec David la clé des champs. Leur chemin croise celui de Zuza, une auto-stoppeuse aux cheveux roses.

Caravane est un film tchèque tourné en Italie par une réalisatrice qui a, comme le personnage du film, élevé un fils handicapé. C’est un film qui raconte une situation poignante : celle d’un parent, d’autant plus sollicité qu’il élève seul son enfant lourdement handicapé. Cette situation hypothèque sa vie, ne lui laisse pas un seul instant de répit, lui interdit toute vie sociale ou amoureuse.

C’est précisément la situation dans laquelle s’est retrouvée Ester. On ignore tout d’elle, de son passé. A-t-elle un emploi ? David a-t-il un père ? On ne le saura pas. L’histoire reste collée au présent répétitif d’Ester dont le principal défi est d’éviter que David se mette dans une situation dangereuse ou embarrassante.

Le duo aurait pu être étouffant. Le scénario de Caravane a la bonne idée d’adjoindre à Ester et David un troisième personnage : une punkette aux cheveux roses. Zuza n’a pas d’œillères. Elle prend la vie comme elle vient. Elle s’attache à Ester et à David pendant quelques jours. On se demande si une relation sexuelle se nouera avec David qui, au grand dam de sa mère, développe les pulsions sexuelles de tout adolescent de son âge. Le scénario a la bonne idée d’éviter cette direction trop téléphonée.

Caravane a un seul défaut. Il sort un an après Mon inséparable où Laure Calamy, avec la gouaille et l’énergie qu’on lui connaît, jouait le même rôle de mère d’un enfant handicapé.

La bande-annonce

Dao ★☆☆☆

Gloria (Katy Correa) est au mitan de sa vie. Son père est mort deux ans plus tôt et, avec ses frères et sœurs, elle retourne dans son village natal, en Guinée Bissau, lui rendre l’hommage que la tradition exige. Parallèlement, toute sa famille se réunit en banlieue parisienne, près de Mantes, pour le mariage de Nour (D’Johé Kouadio), sa fille.

Sélectionné à Berlin, Dao est encensé par la critique. Le Monde lui consacrait mercredi dernier une pleine page. Libération, L’Obs, L’Humanité sont au diapason. Les Cahiers du cinéma est le plus extatique : « On ressort des trois heures cinq de Dao dans un état second, un peu sonné, tant les scènes de réunion, de danse ou de rituels du nouveau film d’Alain Gomis filent et défilent à la manière d’un vaste souffle emportant tout sur son passage. »

Je crains hélas de ne pas partager un tel enthousiasme. Je n’ai pas aimé Dao dont les trois heures douze m’ont semblé horriblement longues. J’en ai trouvé la construction paresseuse, qui nous montre alternativement, dans un balancement vite monotone, le lent déroulement des deux cérémonies. Que nous dit ce balancement ? qu’on peut être Africain en France sans renier ses racines ? La belle histoire ! Ce message, ô combien légitime, n’a-t-il pas déjà été mille fois raconté, chez Rachid Bouchareb (Little Senegal), chez Nakache & Toledano (Samba) ou chez Thomas Gilou (Black micmac) ? fallait-il trois heures pour nous le répéter ?

Inutilement lesté d’une musique de jazz certes superbe sans aucun rapport avec ce qui est filmé, Dao baigne dans la bien-pensance. Dao est féministe en mettant en avant le rôle des femmes et en ayant la lucidité de dénoncer les discriminations dont elles sont encore victimes en Guinée-Bissau. Il est anti-colonialiste lors d’une excursion touristique au fort de Cacheu qui porte encore les stigmates de la traite négrière. Ile se paie même le luxe de battre en brèche l’homophobie latente de quelques participants du mariage. On peut certes se féliciter que de si nobles idéaux traversent ce film. Mais on a aussi le droit de les trouver à la longue bien gluants.

La bande-annonce