
L’Abandon raconte scrupuleusement, à partir des pièces de l’enquête de police et du procès, les onze jours qui ont précédé le 20 octobre 2020 l’assassinat de Samuel Paty à quelques mètres du collège de Conflans-Sainte-Honorine où il enseignait l’histoire-géographie.
Les faits sont bien connus. Dans le cadre d’un cours d’éducation civique sur la liberté d’expression, le professeur avait projeté les caricatures du prophète publiées par Charlie Hedbo. Il avait signalé à ses élèves de quatrième que ces images pourraient choquer leur sensibilité et avaient invité ceux qui le souhaitaient à détourner le regard ou à sortir brièvement de la classe. Une collégienne décrocheuse, qui n’avait même pas assisté à ce cours, a soutenu à ses parents que les élèves musulmans avaient été discriminés. Son père, ulcéré, relayait l’information mensongère sur les réseaux sociaux avec l’aide d’un faux imam. L’information arrivait aux oreilles d’un islamiste tchétchène qui, après avoir soudoyé des collégiens pour qu’ils lui désignent Samuel Paty, l’a suivi et décapité avant d’être tué par la police.
La sortie du film a provoqué une vive polémique. C’est la critique du Huffington Post qui a mis le feu aux poudres. Elle mérite d’être lue in extenso. Citons ici le paragraphe le plus polémique : « difficile ne pas voir une forme d’opportunisme et de sensationnalisme embarrassant dans cette mise en images express des dernières heures de Samuel Paty. C’est donc un malaise profond qui nous habite une fois la projection du film achevée. Pas à cause de son contenu, mais de tout ce qui l’entoure. Et ce, même si L’Abandon respecte la mémoire et les valeurs professionnelles de Samuel Paty, en plus de parfaitement expliquer la mécanique de mensonge et la cascade d’événements qui ont précipité sa mort le 16 octobre 2020. Comme l’expliquait la production du film, l’idée derrière ce projet était de ne pas laisser s’éteindre la mémoire de Samuel Paty. Une mission tout à fait honorable. Utiliser le cinéma − aussi vite − pour raconter ses derniers jours l’est sans doute un peu moins. »
Ces mots ont suscité des réactions outragées : critiquer L’Abandon, évoquer un « malaise », ce serait salir la mémoire de Samuel Paty, ce serait chercher à son assassin des excuses, ce serait ignorer la menace du salafisme et les défis auxquels l’éduction nationale est confrontée.
Profondément solidaire de Samuel Paty et de son martyre, défenseur ardent de la laïcité et du vivre-ensemble, inquiet des menaces que font poser sur eux l’islamisme et l’islamophobie, je revendique le droit de critiquer L’Abandon. Pour ce qu’il est : non pas un mausolée à la gloire de Samuel Paty, mais un film tout simplement. On a le droit de critiquer La Passion du Christ de Mel Gibson sans être accusé d’anticatholicisme, La Liste Schindler sans être accusé d’antisémitisme, De Gaulle qui sortira le mois prochain sans être accusé d’antigaullisme.
Ce film a des qualités. Sa rigueur : il suit scrupuleusement la chronologie des faits. Sa pudeur : il n’y a pas de surenchère misérabiliste, sinon peut-être dans la toute première scène, évitable, où résonne la voix d’outre-tombe du professeur assassiné ou dans celles où on voit sans l’identifier son assassin fomenter son crime dans son appartement. Sa direction d’acteurs : plus qu’Antoine Reinartz, trop univoque dans le rôle de cet enseignant plus-que-parfait, père aimant, enseignant admirable, collègue bienveillant, j’ai particulièrement aimé l’interprétation d’Emmanuelle Bercot dans le rôle de la cheffe d’établissement, tentant tant bien que mal de stopper la polémique et de maintenir la concorde.
Mais il a aussi de nombreux défauts. Le principal – comme le souligne d’ailleurs à bon droit la critique si vertement décriée du Huffington Post – est son titre. Que Samuel Paty ait été abandonné, abandonné par ses proches, par ses collègues, par sa hiérarchie, est une thèse souvent entendue et certainement exacte. Mais le problème est que le film, qui la postule, ne la démontre pas. On voit au contraire autour de Samuel Paty beaucoup de bienveillance et de soutien, notamment de la part de son cheffe d’établissement qui le défend corps et âme, de la part de ses collègues qui à l’exception d’un ou deux lui manifestent leur solidarité, de la part de la quasi-totalité des parents d’élèves qui reconnaissent volontiers que, contrairement aux allégations mensongères de la collégienne exclue, son comportement n’appelle aucune critique.
L’autre défaut radical à mes yeux de ce film est de vouloir se faire l’étendard d’une cause. L’Abandon est un film-dossier-de-l’écran, un film destiné à accompagner un débat sur « la laïcité en France » ou « la liberté d’expression enseignée au collège » ou, plus tendancieux « l’impossible vivre-ensemble dans une France menacée par l’islamisme ». Vincent Garenq est d’ailleurs familier du genre qui a réalisé en 2014 L’Enquête sur l’affaire Clearstream et en 2011 Présumé coupable sur l’affaire d’Outreau.
Le problème de ces films est double. Le premier est moral : même si les sujets qu’ils traitent sont importants, leur récupération à des fins commerciales suscite chez moi le même malaise que chez les auteurs de la critique du Huffington Post. Il y a, dans cette démarche, quelque chose de putassier – le mot va choquer – qui me dérange : l’événement a fait le buzz et le film, espèrent ses producteurs, le fera.
Le second est cinématographique. On sait ce qui est arrivé à Samuel Paty. Le film est donc privé de ce qui constitue le moteur essentiel de la plupart des films : le suspense et l’effet de surprise qu’il permet de créer. Privé de cet atout, le film ne peut alors trouver son intérêt que dans une forme radicalement novatrice : c’est ce qui fait le génie du Shoah de Lanzmann qui raconte le génocide juif sans le montrer. Or, en l’espèce, la forme de L’Abandon est des plus ordinaires. Sur le même sujet, le détour par la fiction s’avère autrement plus efficace. On l’a vu avec le remarquable Pas de vagues qui, sur un professeur de collègue accusé par une de ses élèves de harcèlement, ouvre des bifurcations autrement plus intéressantes que L’Abandon qui nous prend en otage dans son récit linéaire.