El Clan ★★★☆

Comme son voisin chilien, le cinéma argentin est obsédé par le passé. Kamchatka (2002), L’Œil invisible (2010), Enfance clandestine (2011) plongent dans les souvenirs de réalisateurs qui étaient enfants ou adolescents à l’époque de la dictature. C’est le cas de Pablo Trapero, né en 1971, qui porte à l’écran un fait divers ayant défrayé la chronique en 1985. le clan des Puccio s’était rendu coupable d’une série d’enlèvements crapuleux. Le père était un ancien agent des services militaires de renseignement, mis sur la touche à la fin de la dictature. Le fils était une star de l’équipe nationale de rugby.

El Clan est une plongée terrifiante au sein d’une entreprise criminelle familiale. Une famille bourgeoise, dans un quartier tranquille, séquestrait des innocents dont les cris étaient étouffés par une musique pop qui sature la BO du film. Ce mélange de trivialité – un père de famille aide sa fille à faire ses devoirs, le dîner du soir à la table familiale commence par un bénédicité – et de monstruosité – les victimes étaient froidement abattues une fois la rançon payée pour éviter que la trace des kidnappeurs ne soit retrouvée – glace le sang. C’est Scorcese qui flirte avec Buñuel.

Le film de Pablo Trapero a eu un immense succès en Argentine. Le réalisateur y voit le signe que son pays est désormais prêt à regarder son passé en face. J’y vois le succès mérité d’un film qui tient son public en haleine pendant deux heures et qui laisse une trace durable.

La bande-annonce

Le Trésor ★★☆☆

Le cinéma roumain est décidément surprenant. Sans doute n’a-t-il plus atteint les sommets de 4 mois, 3 semaines, 2 jours, Palme d’or à Cannes en 2007. Mais il nous réserve régulièrement de jolies surprises. Mère et Fils de Calin Peter Netzer ou Le Voyage de Monsieur Crulic de Anca Damian figurent parmi les meilleurs films que j’ai vus ces dernières années.

Dans la jeune garde roumaine, Corneliu Porumboiu s’était distingué avec deux films hors norme. Le premier, 12 h 08 à l’est de Bucarest, était un vrai-faux documentaire rassemblant des témoignages sur la chute de Ceaucescu. Le second, Match retour, filmait le père du réalisateur commentant le match de football qu’il avait arbitré, en 1998, sous une neige épaisse, entre deux équipes roumaines.

Le Trésor
est d’une teneur plus académique, même s’il conserve le parfum de bizarrerie de ses précédentes réalisations. Persuadé que son arrière-grand-père a laissé un trésor dans son jardin, un homme convainc son voisin de louer un détecteur de métaux pour le déterrer.

On imagine que le film est une métaphore. Celle d’une société roumaine qui peine à solder ses comptes avec son passé ? Ou qui se réfugie dans des espoirs chimériques pour fuir un présent ingrat ?

Rien de tout cela ! Le Trésor filme – longuement – deux hommes en train de creuser un trou. Le suspense fonctionne assez bien, évitant de trouver le temps trop long et le trou trop profond : que vont-ils découvrir ? Rien ? Quelque chose ? Et s’ils déterrent un trésor que vont-ils en faire ?
Très intelligemment – ou très stupidement – les réponses à ces questions sont frustrantes. C’est là ce qui fait l’originalité du film – ou, si on est mal luné, son absence d’intérêt.

La bande-annonce

Les Délices de Tokyo ★☆☆☆

Le cinéma japonais – ou du moins celui qui s’exporte en France – se divise en quatre genres aux caractéristiques bien marquées. Le premier est le dessin animé dans la veine des chefs-d’œuvre de Miyazaki et du studio Ghibli. Le deuxième est le film de yakuza que Takeshi Kitano a porté à son apogée avec Sonatine avant d’en détourner les codes. Le troisième est le film d’horreur qui, depuis Ring et Dark Water, est en perte de vitesse. Le quatrième est le drame familial contemporain invoquant les mânes de Ozu et flirtant parfois avec le fantastique : Notre petite sœur de Kore-eda ou Vers l’autre rive de Kurosawa pour ne citer que deux titres sortis l’an passé.
Les Délices de Tokyo appartient évidemment à cette dernière catégorie. Il est l’œuvre de Naomi Kawase, réalisatrice reconnue pour La Forêt de Mogari ou Still the Water.‎ Dans ses précédents films, elle campait des personnages cabossés par la vie cherchant à se reconstruire et y parvenant grâce à une philosophie de l’acceptation.
Elle utilise les mêmes ressorts dans son dernier film. Ses deux héros sont le patron d’un restaurant, dont le mutisme revêche cache un lourd secret, et une adorable mamie qui va l’aider à relancer son commerce en dépit de la maladie qui la ronge. 
C’est MasterChef à la sauce Paulo Coelho : pour confectionner des dorayakis, une pâtisserie japonaise sucrée à base de haricots rouges confits, devinez quel est l’ingrédient secret !? L’amour évidemment !

Anomalisa ★☆☆☆

Charlie Kaufman is back! Il avait signé au tournant du siècle les scénarios les plus déjantés, les plus étonnants de Spike Jonze (Dans la peau de John Malkovich, Adaptation) et de Michel Gondry (Human Nature, Eternal Sunshine of the Spotless Mind) avant de sombrer dans l’oubli, englué dans une succession de travaux inaboutis.

 Les miracles du crowdfunding et la rencontre de l’animateur Duke Johnson lui permettent de co-réaliser Anomalisa, un film d’animation en stop motion (image par image) aussi fascinant que décevant.

Fascinant, Anomalisa l’est assurément qui raconte la nuit que passe Michael Stone à l’hôtel Fregoli de Cincinnati à la veille de la conférence qu’il doit y donner. Rien de bien intrigant dans cette histoire sinon qu’elle est filmée dans un univers aseptisé où tous les personnages que croise le héros, depuis le chauffeur de taxi jusqu’à une ancienne maîtresse, ont le même visage androgyne et la même voix.‎ Cette homogénéité angoissante ne connaît qu’une seule exception, qu’une seule anomalie : Lisa, une télévendeuse pas jolie ni même intelligente que Michael rencontre dans un couloir et dont il tombe amoureux.

Dans sa première moitié, Anomalisa fascine par son parti pris stylistique radicalement différent de tout ce qu’on a vu jusqu’à présent et par la description cynique et tellement réaliste de la vie si terne du col blanc occidental en mission (que celui qui ne s’est jamais ébouillanté en tentant de faire fonctionner les robinets de sa douche d’hôtel parle maintenant ou se taise à jamais).

 Mais dans sa seconde moitié, Anomalisa déçoit de plus en plus. L’effet de surprise du stop motion cesse de faire effet. Les décors marronnasses, les démarches empesées des personnages, leurs masques‎ artificiels lassent plus qu’ils ne fascinent. Plus grave encore, le scénario prend un tour banalement décevant. Michael réussit à convaincre Lisa de l’accompagner dans sa chambre. Je ne dirai rien de ce qu’il adviendra de ces amants d’un soir au petit matin si ce n’est que leur histoire est d’un glauque achevé. 

 Entre leur coucher et leur lever se déroule une scène de sexe décrite par la critique comme la plus réaliste et la plus romantique qui soit. Alors là je proteste et m’insurge ! J’ai rarement vu scène de sexe si plate, si dénuée d’intérêt ! L’avantage, c’est que l’opinion que je me faisais de mes performances sexuelles s’en trouve soudainement boostée ! Merci Charlie Kaufman !

La bande-annonce

Steve Jobs ☆☆☆☆

Autant le dire sans détour : j’ai détesté Steve Jobs. J’ai même réussi à m’y endormir. Pourtant, sur le papier, le dernier film de Danny Boyle (dont le méconnu Millions compte parmi mes films préférés pas très loin devant Slumdog Millionaire ou 28 jours plus tard) écrit par Aaron Sorkin (The Social Network, les sept saisons de West Wing) avait tout pour me séduire.

Steve Jobs n’est pas une cradle to grave story, un biopic platement chronologique « du berceau à la tombe ». Sorkin a explosé la biographie de Walter Isaacson pour lui donner plus d’unité. Il a résumé la vie de Steve Jobs à trois épisodes : le lancement du Macintosh en 1984, du NeXT en 1988 et de l’iMac en 1998.

Du coup, la biographie devient pièce de théâtre. La vie de Jobs se résume à ces quelques minutes d’hystérie qui précédent le lancement d’un nouveau produit dont le succès ou l’échec décideront de sa gloire, de son come-back ou de sa consécration. Sorkin s’en donne à cœur joie en rédigeant des dialogues follement intelligents. On y retrouve la froideur géniale de The Social Network qu’il avait scénarisé et la maestria de Birdman – qui s’était tourné sans lui.

Le problème est que cette maestria tourne à vide. Noyée sous une musique envahissante, elle n’est pas immédiatement intelligible à ceux qui, comme moi, confondent Steve Jobs et Bill Gates, Apple et Microsoft. On ne nous dit pas en quoi Jobs était génial ni pourquoi ses inventions ont révolutionné le monde. On ne montre qu’une chose : un salaud tyrannique.

La bande-annonce

Chocolat ★★☆☆

Au début du XXe siècle un clown afro-cubain a connu le succès à Paris. Roschdy Zem raconte son histoire.

Le sujet est passionnant. Comme « La Vénus noire » qui évoquait la soudaine célébrité acquise par une femme hottentote à Londres au début du XIXe, « Chocolat » interroge le regard porté sur les Noirs par les sociétés coloniales. Un regard effrayé sur le Noir cannibale que joue Omar Sy au début du film. Puis un regard paternaliste sur l’inoffensif Chocolat qu’il est devenu au contact de son partenaire de spectacle, le clown Footit. Dans les deux cas un regard méprisant même si la facilité avec laquelle Chocolat multiplie les conquêtes féminines montre que les Françaises ne partageaient pas les a priori racistes de leurs compatriotes masculins.

Si le sujet du film est captivant, son traitement pèche par son classicisme. L’histoire de Chocolat est platement racontée depuis sa découverte dans un cirque de province, en passant par sa montée à Paris, sa gloire éphémère et sa chute misérable. Le choix d’Omar Sy pour jouer son rôle est une fausse bonne idee. Si Sy (lol) a probablement le sourire le plus photogénique du cinéma français, sa célébrité écrase le rôle. On ne voit pas Chocolat mais le héros de « Intouchables ». La révélation du film, c’est James Thierrée, parfait de bout en bout dans le rôle du clown triste. On savait que le petit-fils de Charlie Chaplin était un comédien de théâtre surdoué ; on découvre qu’il a toute sa place devant la caméra.

Abdellatif Kechiche avait réussi à filmer avec fièvre la Vénus hottentote. En montrant avec une sensualité malsaine ses spectacles, il nous avait fait toucher du doigt la fascination voyeuriste qu’ils pouvaient exercer sur l’auditoire de l’époque. Roschdy Zem, lui, ne nous met jamais mal à l’aise. C’est le principal défaut de son film trop lisse.

La bande-annonce

45 ans ★★★☆

70 ans, c’est l’âge où la grande vieillesse approche et où la jeunesse lance ses derniers feux. C’est l’âge où l’on fête, comme Kate et Geoff ses 45 ans de mariage parce qu’un méchant pontage vous a empêchés de fêter vos 40 ans de mariage et que vous n’êtes plus très sûr d’atteindre les 50. 70 ans, c’est un âge que je sens approcher à une vitesse fulgurante (j’ai toujours été très précoce !), ce qui me rend le sujet du film très personnel. D’autant que j’adore Charlotte Rampling que je trouve d’une classe folle et dont les prestations suffisent, à elles seules, à sauver les films les moins réussis (Vers le sud, Sous le sable, Swimming Pool… )

Avec (Sir) Tom Courtenay – un géant du théâtre britannique totalement méconnu de ce côté-ci de la Manche – Charlotte Rampling réussit à la perfection à restituer la routine de jeunes retraités, encore suffisamment ingambes pour maintenir une vie « normale », mais déjà trop vieux pour ne pas l’installer dans un ronron vaguement neurasthénique. Leur couple est parfaitement crédible. Leur complicité n’est guère visible mais bien palpable, produit de près d’un demi-siècle de vie commune.

Ce couple sans histoire en a une. Avant de connaître Kate, Geoff était fiancé à Katya. Durant un voyage en Suisse, celle-ci a disparu dans un accident en montagne. Un demi-siècle plus tard, alors que Kate et Geoff préparent la réception organisée pour leurs 45 ans de mariage, Geoff reçoit de Suisse l’annonce de la découverte du corps de sa fiancée.
Cette découverte suscite chez Geoff une mélancolie poignante et chez Kate une jalousie inextinguible. Cette Katya, au prénom si proche du sien, était-elle la « femme de la vie » de Geoff ? L’aurait-il épousée ? Aurait-il eu des enfants avec elle ? Et si oui, combien vaines et futiles sont les proclamations d’amour que les deux vieux mariés s’apprêtent à se faire l’un à l’autre !

Sans verser dans la psychologie de comptoir ou l’introspection impudique, ces questions se posent à chacun de nous. Sommes-nous heureux en ménage parce que nous avons rencontré notre moitié d’orange ? Ou, comme Tereza dans L’insoutenable légèreté de l’être, avons-nous raté l’homme/la femme de notre vie qui nous attend peut-être quelque part… ou qui, lassé(e) de nous avoir attendu(e) trop longtemps, ne nous attend plus nulle part ?

La bande-annonce

Spotlight ★★★☆

En lice pour les Oscars, Spotlight arrive sur les écrans précédé d’une critique flatteuse. Il la mérite amplement.

Les faits sont connus : en 2001-2002 une équipe de journalistes du Boston Globe enquête sur les actes pédophiles reprochés à des prêtres catholiques et sur le silence complice gardé par leur hiérarchie.

Comme Les Hommes du Président, Spotlight est un film sur le journalisme d’investigation. Le sujet de cette investigation importe peu : Spotlight n’est pas – et c’est tant mieux – un film sur la pédophilie. Pas plus que Les Hommes du Président n’était un film sur le président Nixon.

Le film de Tom McCarthy est admirable par son refus du sensationnalisme. On imagine sans peine avec quels rebondissements un vulgaire faiseur hollywoodien aurait assaisonné son scénario : des journalistes obsédés par leur enquête au point d’y sacrifier leur vie privée, des révélations théâtrales recueillies entre chien et loup d’un indicateur patibulaire, des menaces de mort, une course-poursuite, etc.

Rien de tout cela dans Spotlight qui filme un sujet terriblement peu cinématographique : une équipe de cinq journalistes qui fait son travail. Scrupuleusement. Méthodiquement. Ennuyeusement ? Pas du tout ! Je n’ai pas vu passer les deux heures que dure le film – même si j’entends certaines critiques s’élever contre cette durée excessive. Quand bien même on connaît l’issue de cette enquête, l’absence de suspense ne prive pas le film d’intérêt.

Qu’il fasse l’éloge (funèbre ?) d’une presse écrite condamnée à disparaître face aux médias électroniques et à la tyrannie de l’instantanéité n’importe pas tant que ça… mais ne fait pas de mal non plus.

La bande-annonce

Seuls ensemble ★★☆☆

Comme son nom ne l’indique pas, David Kremer est Breton. Il a toujours été fasciné par la mer et lui a déjà consacré deux longs-métrages de fiction. Son troisième film est un documentaire tourné sur la Grande Hermine, un chalutier-usine surgélateur de 65 mètres à bord duquel la trentaine d’hommes d’équipage (ça manque de femmes !) pêchent le poisson et le conditionnent.

En 2012 Lucien Castaing-Taylor et Verena Paravel avaient tourné un film similaire, à bord d’un chalutier. Mais leur traitement était totalement différent, moins documenté, plus poétique.

Le réalisateur de Seuls ensemble ne filme pas la mer, les couchers de soleil, les flots déchaînés. Seuls ensemble, comme son titre l’annonce, s’intéresse aux marins-pêcheurs et à eux seuls.
Leurs gestes que David Kremer capte avec la patience d’un ergonome : la remontée de l’énorme chalut, lourd de plusieurs tonnes de poissons, leur découpage à la chaîne.
Leurs vies régies par une routine laborieuse : les réveils au clairon dans l’aube laiteuse de l’Arctique, les repas dans la cuisine, les cigarettes fumées à la chaîne.
Le documentaire quasi muet s’anime dans le dernier tiers, lorsque David Kremer prend le parti de procéder à des interviews. Face caméra, les personnages, avec lesquels on s’est familiarisé depuis une heure, prennent la parole, pour raconter la dureté du métier, mais aussi la passion qui les anime et leur dégoût de la terre. Comme si être marin-pêcheur était à la fois une quête et une fuite.

La bande-annonce

Salafistes ★☆☆☆

Salafistes a fait parler de lui à cause de l’interdiction – rarissime – aux moins de 18 ans qui l’a frappé. La polémique est à la fois vaine et légitime.

Vaine. Ce documentaire médiocrement filmé et sorti en catimini dans deux minuscules – logiquement archi-combles – salles parisiennes ne méritait pas une telle publicité. De quoi s’agit-il ? De quelques interviews de leaders salafistes au Mali, en Mauritanie et en Tunisie ponctuées de vidéos de propagande piochées sur le web. Claude Lanzmann a beau crier au chef-d’œuvre ; on a connu le réalisateur de Shoah mieux inspiré. La fiction poétique de Timbuktu – qui emprunte aux mêmes événements – est autrement convaincante.

La polémique suscitée par la censure ministérielle n’en est pas moins légitime. C’est la première fois depuis 1962 qu’un documentaire est interdit aux moins de 18 ans – le privant par voie de conséquence de toute diffusion télévisuelle. Pourquoi ? Parce que, nous dit la Commission de classification, ce documentaire « ne permet pas de façon claire de faire la critique des discours violemment anti-occidentaux, antidémocratiques de légitimation d’actes terroristes (…) ». Donc est reproché à Salafistes non seulement de diffuser des scènes et des discours d’une extrême violence mais surtout de ne pas en faire la critique. Logiquement, le même raisonnement devrait conduire à censurer Naissance d’une nation ou Les Dieux du stade pour apologie de l’esclavagisme et du nazisme. Claude Lanzmann a raison : censurer Salafistes n’est pas seulement une atteinte à la liberté d’expression mais, pire, une insulte à l’intelligence du spectateur, fût-il mineur.