Dans ma tête un rond-point ★☆☆☆


La production cinématographique en provenance d’Afrique du Nord connaît une vitalité qu’il est difficile de ne pas relier aux « printemps arabes ». En témoignent les succès polémiques de Much loved (Maroc), À peine j’ouvre les yeux (Tunisie) ou Après la bataille (Égypte).

Par construction, l’Algérie, qui n’a pas connu son « printemps arabe », devrait occuper une place à part dans ce paysage. Pourtant, elle aussi voit surgir depuis quelques années des œuvres, documentaires ou de fiction, qui portent sur la société un regard étonnamment critique. Mention spéciale aux films réalisés par Merzak Allouache : Les Terrasses (2013) et Nadir Moknèche : Le Harem de Madame Osmane (2000), Viva Laldjérie (2004) et Délice Paloma (2007). Et aux documentaires de Malek Bensmaïl : La Chine est encore loin (2008) et Contre-Pouvoirs (2015).

Le documentaire de Hassen Ferhani s’inscrit dans ce courant. Il a été entièrement tourné aux abattoirs d’Alger. Pourtant, rien n’est dit sur le travail de la viande. C’est aux hommes et à leur vie que le réalisateur s’intéresse, non aux animaux et à leur mort. Ville dans la ville, les abattoirs sont un microcosme de la société algérienne. On y parle d’amour et de politique, de musique et de football.

La lenteur de la mise en scène doit nous faire toucher du doigt l’immobilisme de l’Algérie contemporaine. Le problème est que l’immobilisme n’est pas une qualité cinématographique. Intrigué pendant la première partie du film, on s’ennuie ferme pendant la seconde.

La bande-annonce

La Saison des femmes ★★★☆

Bollywood produit plus de films que Hollywood. Une minorité d’entre eux parvient en Occident. Tournés pour l’exportation, ils ne sont d’ailleurs pas les plus représentatifs. La Saison des femmes est de ceux-là qui, en raison de son sujet et de ses scènes dénudées, n’a pas obtenu son visa d’exploitation en Inde.

Son sujet est simple : les femmes indiennes et l’oppression qu’elles subissent. Trois héroïnes trentenaires d’un petit village du Gujarat vivent depuis leur plus jeune âge dans une société phallocratique. La plus âgée, mère à quinze ans, veuve à dix-sept, marie son fils et revit, à travers sa belle-fille, l’expérience traumatisante qui fut la sienne. La deuxième, gaie comme le jour, désespère d’avoir un enfant d’un mari ivrogne et violent. La troisième a échappé au mariage pour tomber dans la prostitution.

Bollywood filme à la truelle. Ce cinéma ne se distingue pas par sa subtilité mais par son manichéisme. Nos trois héroïnes sont des mères courage alors que les hommes qu’elles croisent sont des brutes, des lâches ou des idiots qui arborent des boucles d’oreilles ridicules. Lesté de bons sentiments, La Saison des femmes n’en est pas moins émouvant. On y passe du rire aux larmes en un clin d’œil jusqu’à un happy end prévisible mais réjouissant.

La bande-annonce

Un vrai faussaire ★☆☆☆

Guy Ribes est un faussaire qui, pendant plus de trente ans, a peint des toiles de maîtres. Arrêté, jugé et condamné, il témoigne à visage découvert.

Sa vie avait déjà fait l’objet d’un livre publié l’an passé aux Presses de la Cité (« Autoportrait d’un faussaire »). On y découvrait les arcanes faisandés du marché de l’art, ses entremetteurs véreux, ses experts peu scrupuleux, ses collectionneurs prétentieux. Mais le documentaire a sur le livre l’avantage de nous montrer le faussaire à l’œuvre. D’un talent incroyable, ce stakhanoviste de la peinture réussit à peindre à la manière d’artistes aussi différents que Picasso, Léger ou Matisse. Il ne s’agit pas de reproduction à l’identique, de « faux », mais de « pastiches » amalgamant plusieurs œuvres, plus difficiles à démasquer si le faussaire est doué. Et Guy Ribes l’est plus qu’à son tour.

Le personnage est truculent. On le croirait tout droit sorti d’un film dialogué par Audiard. Le documentariste Jean-Luc Leon s’est laissé fasciner par son sujet, laissant trop tard la parole à d’autres protagonistes : un collectionneur que Ribes a pigeonné, le policier qui l’a arrêté, le procureur qui a demandé sa condamnation… Leurs témoignages, notamment celui du policier, forment d’utiles contrepoints aux affabulations du faussaire. Ainsi, le personnage se dégonfle. L’ogre fascinant, l’artiste surdoué devient un misogyne répugnant, un mythomane pathétique.

Plus grave encore, le sujet est gâché par une réalisation paresseuse. Le documentaire n’est tendu par aucun fil rouge, par aucun suspense. Il s’agit d’une longue interview mise en image qui a défloré son sujet au bout de trente minutes. Rien à voir avec « Merci patron ! » qui construit une histoire d’espionnage drolatique pour dénoncer les pratiques du groupe LVMH ou avec « Le Challat de Tunis » qui créait un suspense haletant autour de la légende urbaine d’un « balafreur » à moto zébrant les fesses des femmes trop court vêtues.

La bande-annonce

Miss Oyu et La Vie de Oharu, femme galante ★★★☆

La filmothèque du Quartier Latin ressort deux films de Kenji Mizoguchi sortis respectivement en 1951 et 1952. Ces dates méritent doublement d’être soulignées. Pour le Japon : quelques années à peine après la défaite, il se relève rapidement et va connaître l’une des croissances économiques les plus rapides qui soient. Cette croissance coïncide avec une étonnante vitalité culturelle : Kurosawa (Rashômon), Ozu (Voyage à Tokyo) et Mizoguchi signent leurs plus grands films à cette époque. Pour l’Occident aussi qui s’ouvre à un cinéma non occidental : Rashômon reçoit le Lion d’or à Venise en 1951 puis l’Oscar du meilleur film étranger, Kinugasa obtient la Palme d’or en 1954 pour La Porte de l’enfer, Satyaijit Ray décroche le Lion d’or en 1957 avec le deuxième volet de la trilogie du Monde d’Apu et Inagaki pour L’Homme au pousse-pousse l’année suivante.

La Vie d’Oharu, femme galante est souvent présentée comme la première œuvre majeure de Mizoguchi ouvrant une série exceptionnelle de chefs-d’œuvre : Les Contes de la lune vague après la pluie (1953), L’Intendant Sansho  (1954), L‘Impératrice Yang Kwei-Fei (1955). L’action de ces films a en commun de se dérouler dans le Japon médiéval. Ils présentent la même unité formelle : chaque scène est tournée en un seul plan avec un cadrage large et des mouvements de caméra complexes (Iñárritu n’a rien inventé !). Ils présentent la même thématique : la femme, éternelle victime de la veulerie des hommes et d’une organisation sociale sourde à leurs souffrances. Oharu (irlandaisement orthographiée O’Haru dans beaucoup d’encyclopédies) est l’héroïne tragique par excellence. Sa vie est une lente déchéance provoquée par les hommes : son père, son seigneur, son patron, ses clients…

Miss Oyu n’est pas construit selon le même schéma. Adaptation d’une nouvelle de Tanizaki, ce film a pour cadre le Japon contemporain. Mais, il ne s’agit pas de filmer comme chez Ozu ou comme dans l’ultime film de Mizoguchi, La Rue de la honte, l’inexorable transition vers la modernité. Même si l’époque est le XXe siècle, le sujet de Miss Oyu est intemporel. Il s’agit d’un triangle amoureux : un célibataire tombe amoureux de la soeur aînée de la femme qu’il va épouser. L’héroïne du film est moins Miss Oyu elle-même, condamnée après la mort de son premier mari à rester célibataire par une société qui lui interdit de se remarier, que sa sœur cadette qui a compris les sentiments de son futur époux et qui les accepte par amour pour lui et par attachement pour elle.

Même s’ils n’ont pas toujours bien vieilli (les deux heures dix-huit de La Vie d’Oharu sont bien longues), ces deux films restent des témoignages marquants de l’âge d’or du cinéma japonais.

Chala, une enfance cubaine ★★☆☆

(« Les quatre cent coups » + « Entre les murs »)x Cuba = « Chala ». Soit l’histoire d’un petit Cubain attachant que l’enseignement d’une maîtresse d’école comme on n’en fait plus va sauver.

« Chala » est noyé dans les bons sentiments. Un jeune garçon, la douzaine, de père inconnu, vit avec sa mère, prostituée et toxicomane. Il occupe ses loisirs avec les animaux : des pitbulls entraînés pour des combats de chiens (vous voyez le symbole : la violence et l’enfer du jeu) et des pigeons voyageurs (vous (re)voyez le symbole : la liberté et le désir d’évasion). Dans cet univers de brutes, le seul espoir est à l’école où Chala est l’élève de Carmela. La soixantaine, celle-ci ne vit que pour ses élèves depuis que sa fille a émigré aux États-Unis. On dirait l’instituteur de « Être et avoir ». Pour couronner le tout, Chala est amoureux de sa camarade de classe, la ravissante Yeni dont le père, qui réside à La Havane sans permis de séjour, est menacé d’expulsion.

À ce niveau de bien-pensance, on frise l’asphyxie. Mais on en est sauvé par tout le reste : la qualité de la direction d’acteurs, le rythme et la vitalité du récit, les audaces d’un scénario qui ne mâche pas ses critiques contre l’immobilisme du régime, et la lumière de La Havane.

La bande-annonce

Sunset Song ★☆☆☆

Écrit en 1932, le roman de Lewis Grassic Gibbon est un classique. Tout collégien écossais se doit de l’avoir lu comme Voyage au bout de la nuit, Regain ou Les Thibaut dans les collèges français. Terence Davies, vénérable réalisateur septuagénaire, en signe une adaptation qui ne brille pas par son originalité. Des professeurs de littérature paresseux gagneront deux heures de tranquillité en le montrant à leurs jeunes têtes rousses.

Sunset Song a pour héroïne Chris Guthrie, une belle jeune femme dont l’intelligence la prédestine à des études supérieures, si n’étaient un père tyrannique et la Première Guerre mondiale qui menace.

Tout semble réuni pour faire de « Sunset Song » un beau film dans la veine de Tess ou Jude (deux adaptations de Thomas Hardy dont l’action se situe quasiment à la même époque) : un portrait de femme indomptable, des acteurs charismatiques (Peter Mullan qui joue d’un film à l’autre les vieux Écossais au cœur tendre ou les vieux Écossais au cœur de pierre, et la jeune révélation Agyness Deyn), une lumière magnifiant les saisons qui passent… Malheureusement, l’alchimie ne fonctionne pas.  La faute à un matériau définitivement passé de mode ? Ou à un réalisateur trop académique pour surprendre ?

La bande-annonce

Free to Run ★★★☆

Longtemps, l’homme n’a couru que lorsqu’il y était obligé. C’est d’ailleurs encore mon cas. Je tiens pour sages les opinions des docteurs du début du siècle dernier qui estimaient que la course à pied était dangereuse pour la santé. Hélas, dans les années 60, les baby boomers se sont piqués de jogging et de running. Plus grave : les femmes, qu’une sage tradition maintenait en lisière de ces pratiques dangereuses, y ont revendiqué leur place.

Pierre Morath, un documentariste suisse, nous raconte l’histoire passionnante du running. À partir d’étonnantes images d’archives et des témoignages de coureurs de légende – dont la bonne santé à soixante-dix ans passés tendrait à infirmer mes théories sur la nocivité du sport – il nous montre comment un loisir pratiqué par quelques hurluberlus est devenu une mode planétaire. Mes amis – et ils sont nombreux – qui s’enorgueillissent de courir le marathon, les 20 km de Paris ou de grimper la tour Eiffel à cloche-pied friseront l’orgasme devant ce film consacré à leur passion masochiste.

Quatre destins exceptionnels – dont j’ignorais tout – sont présentés.  Kathrine Switzer est la première femme à avoir couru le marathon de Boston alors qu’il était encore (en 1967 !) réservé aux hommes. Noël Tamini a créé la revue bimestrielle Spiridon qui a démocratisé la course à pied en la faisant sortir des stades. Steve Prefontaine, athlète américain surdoué, mort à 24 ans, a amorcé la professionnalisation de ce sport en s’associant à une petite PME de l’Oregon, Nike. Enfin Fred Lebow a inventé le marathon de New York.

La principale qualité de ce documentaire est aussi son principal défaut. Ces quatre destins sont passionnants et auraient mérité à eux seuls de plus longs développements. L’histoire du running reste à écrire.

La bande-annonce

Fritz Bauer, un héros allemand ★★☆☆

Les faits sont méconnus mais établis : Adolf Eichmann a été retrouvé en Argentine par le Mossad en 1960 grâce aux renseignements recueillis par le procureur général du Land de Hesse, Fritz Bauer qui n’avait pas confiance dans les services secrets de la RFA.

Ce même Fritz Bauer, qui est le héros du film de Lars Kraume, était l’an passé un personnage secondaire de celui de Giulio Ricciarelli. Le Labyrinthe du silence évoquait les procès d’Auschwitz intentés à Francfort dans les années 60 contre d’anciens SS. Deux films très proches par leur sujet – la machine judiciaire allemande face à son passé – et par leur traitement soigné mais sans grande originalité.

La mise en scène de Lars Kraume est d’un grand classicisme. Le scénario aurait pu se focaliser sur la traque de Eichmann par Fritz Bauer mais il s’égare en voulant traiter un autre sujet : la découverte par l’un de ses jeunes substituts (Ronald Zehrfeld, le héros des films de Chrisrian Petzold) de son homosexualité. Cette histoire donne certes l’occasion d’une surprise de taille – c’est le cas de le dire – mais ajoute un sujet secondaire qui nuit à l’unité du film.

La bande-annonce

L’Avenir ★☆☆☆

Professeure de philosophie dans un grand lycée parisien, directrice de publication chez un éditeur renommé, mariée et mère de famille, Nathalie donne l’image d’une vie réussie. Mais tout se délite. Son mari (André Marcon) la quitte pour une jeunesse. Sa mère (Édith Scob) qui perd la tête doit être placée en maison de retraite. Son éditeur veut donner un coup de jeune à ses livres trop austères. Un ancien élève converti à l’anarchisme lui reproche ses préjugés bourgeois.

Mia Hansen-Løve – dont j’avais adoré Tout est pardonné – narre avec une douce amertume l’engloutissement d’une vie. Isabelle Huppert est, comme elle en a l’habitude, parfaite dans le rôle – même si je suis las de sa voix flûtée et de sa maladive maigreur. Malheureusement, le reste de la distribution n’est pas au diapason qui ânonne sans toujours le comprendre un charabia pseudo-philosophique.

Plus grave encore : il manque à L’Avenir un fil, une tension. À force de refuser la facilité de la dramatisation (on aurait pu imaginer une idylle entre Nathalie et son ancien élève ou une altercation avec la maîtresse de son mari), Mia Hansen-Løve réduit son histoire à une banale succession d’événements sans intérêt qui aurait pu durer trente minutes de plus ou de moins.

La bande-annonce

Marie et les naufragés ★☆☆☆

Un petit groupe de jeunes réalisateurs est en train de faire souffler un vent d’air frais dans le cinéma français. Sébastien Betbeder en fait partie avec Guillaume Brac (Tonnerre, Un monde sans femmes), Antonin Peretjatko (La Fille du 14 juillet), Justine Triet (La Bataille de Solférino) et Thomas Salvador (Vincent n’a pas d’écailles). Leurs acteurs fétiches : Vincent Macaigne et Vimala Pons. Leur marque de fabrique : une légèreté,  une fantaisie, une ironie douce qui rompt agréablement avec le naturalisme pesant de leurs aînés.

Marie et les naufragés appartient à cette tendance. Son auteur s’était fait connaître par un moyen métrage très réussi, sorti en salles l’an passé, « Inupiluk », qui suivait les pas de deux Groenlandais en vacances à Paris. Tout aussi improbable est l’histoire de son long métrage : un trentenaire trouve un portefeuille et tombe amoureux de sa propriétaire.

Ce petit film commence bien. L’amoureux transi (Pierre Rochefort) est un adulescent qui partage un appartement avec un colocataire somnambule. L’aimée (Vimala Pons) quant à elle peine à se séparer d’un écrivain maudit (Éric Cantona). Le film hélas perd son rythme en prenant le large vers l’île de Groix. Il manque même de faire naufrage en croisant un gourou post-raëlien. Dommage.

La bande-annonce