Cafard ★★★☆

Pendant la Première Guerre mondiale, une division blindée belge, envoyée combattre aux côtés de l’armée tsariste sur le front de l’Est, est prise au piège de la révolution bolchevique. Pour revenir en Belgique, elle devra faire le tour du monde, de Sibérie en Chine, du Japon aux États-Unis.

Cette histoire vraie constitue la toile de fond de Cafard, un étonnant objet animé non identifié qui lorgne du côté de Hugo Pratt et de son Corto Maltese. Les mouvements des acteurs ont été enregistrés en motion capture et retravaillés à la palette graphique. Le résultat n’est pas toujours réussi mais a le mérite de l’innovation : silhouettes anguleuses, proches de l’abstraction, grands aplats de couleurs vives.
Cafard est un film d’animation pour adultes. Il a eu du mal à trouver son public : trop dense pour les enfants, trop léger pour les adultes. Mais le détour vaut la peine.

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Vue sur mer ★☆☆☆

Précédé d’une critique calamiteuse, Vue sur mer a quasiment quitté les écrans au bout d’une semaine d’exploitation.
L’action est censée se passer dans une minuscule calanque du sud de la France (en fait le tournage a eu lieu à Malte) au début des années 70.
Brad Pitt joue le rôle d’un écrivain en quête d’inspiration, qu’accompagne sa femme, prisonnière d’un lourd secret.
Ils s’installent dans un hôtel qui surplombe la mer et y sont rejoints par un jeune couple (Melvil Poupaud, décidément omniprésent sur les écrans ces temps-ci, et Mélanie Laurent) en lune de miel.

Le couple et ses désordres constituent un grand sujet de cinéma. Dans les années 60, un certain cinéma américain, proche du théâtre, lui a donné ses lettres de noblesse mettant en scène les stars d’Hollywood : La Chatte sur un toit brûlant (Taylor et Newman), Qui a peur de Virginia Wolf ? (Taylor et Burton). Le cinéma d’auteur européen a pris le relais : La Nuit d’Antonioni, Scènes de la vie conjugale de Bergman.

Écrasée par ses immenses références, Angelina Jolie Pitt – ainsi qu’elle se dénomme depuis son mariage – a elle-même réalisé ce film au troublant parfum cathartique.
La façon dont elle se met en scène avec Brad Pitt, couple à l’écran, couple à la ville, fascine et interroge.
Ces deux stars, parmi les plus médiatisées au monde, ressemblent-elles à leurs doubles de cinéma ? Alcoolisme pour lui ? Dépression pour elle ? Et voyeuriste excitation pour les deux à observer les ébats de leurs voisins de chambres ?
On se demande ce qu’ils sont allés chercher dans ce huis clos autobiographique, en mettant en scène leur propre vulnérabilité. À montrer qu’ils forment un couple semblable à tous les autres, sujet au doute et aux crises ? Ou que, une fois les masques tombés, l’amour, même chez les célébrités, consiste à accepter l’autre tel qu’il est et à s’accepter soi-même ?

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Le Grand Jeu ★☆☆☆

Le Grand Jeu explore un champ délaissé du cinéma français : le sommet de l’État. Des Trois Jours du Condor à House of Cards, le cinéma américain, lui, l’a exploré en tous sens. En revanche rares et souvent maladroits sont les films français qui s’aventurent dans les couloirs du pouvoir : L’Exercice de l’État (qui ne méritait pas les louanges qu’il a reçus), Une affaire d’État (avec André Dussolier déjà)…

Le Grand Jeu raconte une manipulation politique. Pour faire tomber le ministre de l’Intérieur, un homme d’influence (André Dussolier) décide de monter en épingle la menace de l’extrême gauche radicale. Un écrivain (Melvil Poupaud), en pleine crise de la page blanche, est recruté pour rédiger un appel à l’insurrection qui servira de document à charge pour démontrer la dangerosité de cet extrême gauche et le laxisme du ministre.

Le film a deux défauts : le premier – comme L’Exercice de l’État en son temps – est son manque de crédibilité. Non ! Le sommet de l’État – ou du moins celui que je connais – n’est pas peuplé de comploteurs et d’hommes de main. Ce qu’on y fait est beaucoup plus banal et beaucoup moins illégal.
Le second est plus rédhibitoire encore s’agissant d’une œuvre de cinéma. Le film commence sur un bon tempo. Mais il s’enlise dans sa seconde moitié lorsque l’écrivaillon part se réfugier à la campagne. La nuit urbaine dans laquelle se déroulait la première partie convenait mieux que le jour laiteux qui baigne la seconde. Et il sombre définitivement dans sa conclusion, qui louche du côté du film d’action sans s’en donner les moyens.

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Maggie a un plan ★☆☆☆

On lit ici ou là que le « Greta Gerwig movie » serait en train de devenir un genre cinématographique à part entière. Soit des films bobos new-yorkais racontant la vie d’une grande fille dégingandée, trop diplômée pour avoir les pieds sur terre, trop complexée pour être sereine et trop exigeante pour être épanouie. Bref une Woody Allen blonde et jeune.

La réussite de Frances Ha était totale. Mistress America transformait l’essai.  Maggie’s plan crée-t-il une franchise ?

On aurait aimé le croire alors que Greta Gerwig est rejointe en haut de l’affiche par des stars reconnues : Ethan Hawke (dont la carrière alterne films hollywoodiens pas idiots et films indépendants CSP++) et Julianne Moore (dont il faut à tout prix entendre en VO l’hilarant accent danois).

Le problème est que le scénario du film de Rebecca Miller ne tient pas la route. Dans une première partie, la plus réussie, pétaradante comme un Woody Allen, on y suit une Maggie célibataire en mal d’enfant s’essayer à l’insémination artificielle avec le sperme d’un mathématicien producteur de cornichons (sic) avant de céder aux avances d’un anthropologue mal marié.
La seconde partie se déroule quelques années plus tard. Maggie s’est mariée avec son anthropologue et en a eu une petite fille dont les moues ravissantes ne suffisent pas à lui faire ignorer la faillite de son couple. Aussi se met-elle en tête – tel est le « plan » de Maggie annoncé dans le titre – de rabibocher son mari avec son ex-femme.

Cette histoire manque terriblement de crédibilité.  Pire : elle manque d’intérêt surtout quand elle prend un chemin de traverse au Québec, se payant le luxe d’oublier son héroïne sur le bord de la route. Comment réussir un « Greta Gerwig movie » sans Greta Gerwig ?

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La Vie très privée de Monsieur Sim ★★☆☆

Monsieur Sim est persuadé d’avoir raté sa vie et il n’a pas tort : il vient de divorcer et de perdre son travail. Quand on lui propose de vendre un nouveau modèle de brosse à dents, il se perd sur les routes du Massif central, ensorcelé par la voix de son GPS.

Jonathan Coe fait partie de ces rares auteurs qui se bonifient au fil de leur œuvre. Si j’ai bien aimé ses premiers livres (Les Nains de la mort, Testament à l’anglaise...), ses plus récents sont mes préférés.
J’étais d’autant plus curieux de découvrir l’adaptation de son avant-dernier roman en date.
Bizarrement, on la doit à un réalisateur français, Michel Leclerc, auteur de l’excellent Le Nom des gens. Pourquoi un réalisateur britannique ne s’y est-il pas collé ? Mystère…

Mais il y a plus grave. Si l’adaptation est globalement fidèle au roman, elle s’en éloigne à son épilogue. Or le roman de Jonathan Coe se terminait par un twist magistral – qu’il m’est impossible d’évoquer sans en spoiler tout le génie – que le film ignore. En lieu et place, le film de Michel Leclerc se termine par une queue de poisson paresseuse et réductrice. L’humour grinçant et toujours juste de Jean-Pierre Bacri ne suffit pas à exonérer ce film de ce défaut rédhibitoire.

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Hector ★★★☆

Hector est devenu SDF parce que la vie lui est insupportable. Depuis quinze ans il a coupé tout contact avec sa famille. Sa vie de galères n’a qu’un point fixe : les fêtes de Noël qu’il passe à Londres dans un refuge de sans-abri. Hector vieillit. Hector est malade. On comprend au début du film que sa maladie est grave et que ce réveillon sera peut-être le dernier.

Peter Mullan joue évidemment le rôle de Hector. Ce grand acteur du cinéma social écossais a déjà bien des fois endossé ce rôle : chez Ken Loach d’abord (My Name is Joe), puis chez ses épigones (Une belle journée de Gaby Dellal, Tyrannosaur de Paddy Considine). Du coup, son histoire, qui alterne les rencontres heureuses et malheureuses,  ne ménage guère de surprises, sinon un épilogue qui ne correspond pas à celui que le film laissait funestement attendre.

Si Hector ne nous surprend guère,  il biberonne au lait de la tendresse humaine. Ce n’est pas grand-chose mais c’est déjà immense.

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Seuls les anges ont des ailes ★★★☆

Howard Hawks est l’un des plus grands réalisateurs américains. Il a réussi à signer des chefs-d’oeuvre dans les genres les plus différents : le film de gangsters (Scarface), le film noir (Le Port de l’angoisse), la comédie (Les Hommes préfèrent les blondes), le western (La Captive aux yeux clairs, Rio Bravo).

Il tourne en 1939 Only Angels have Wings avec deux stars, Cary Grant (qu’il vient de diriger dans L’Impossible Monsieur Bébé) et Jean Arthur, ainsi qu’une débutante prometteuse, Rita Hayworth. Son action se déroule dans un aérodrome sud-américain au pied des Andes où Cary Grant dirige une compagnie aéropostale.

Seuls les anges ont des ailes rassemble tous les ingrédients du film hawksien : une communauté soudée par une virile solidarité, un machisme qui réduit les femmes à un élément perturbateur, le rejet de celui qui a failli au code de l’honneur et sa rédemption, le refus pudique de tout sentimentalisme. D’où vient sa réussite qui lui permet de traverser le temps sans vieillir ? De sa capacité à trouver un parfait équilibre entre la tragédie et la comédie,  d’alterner le rire et les larmes. Comme nous le rappelle Seuls les anges ont des ailes, Hawks constitue aujourd’hui encore une référence et un modèle indépassable.

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Un jour avec, un jour sans ★★☆☆

Un jour avec, un jour sans, c’est Smoking, No Smoking made in Korea. Ou, pour le dire autrement à ceux qui auraient oublié le César du meilleur film 1994, deux versions d’une même histoire.

Cette histoire est la même que celle que raconte Hong Sangsoo dans tous ses films  : un homme rencontre une femme. Ici un réalisateur de cinéma – double autobiographique de l’auteur – qui, arrivé un jour trop tôt au festival où il présente son film, fait la connaissance, au détour de la visite d’un temple, d’une artiste-peintre.

L’histoire de cette rencontre, sans grand intérêt ni rebondissement dramatique, traîne en longueur pendant près d’une heure. À ce stade, je n’étais pas loin de partager le coup de gueule du Nouvel Obs : « Vaut mieux rester à la maison regarder le robinet goutter. Au moins, il se passe quelque chose. » Ou, comme je l’avais écrit dans ma critique d’un précédent film de Hong SangSoo : « On s’ennuie, mais avec élégance. »

Or le film s’arrête… pour recommencer. La même histoire se répète. La même ? pas tout à fait. Et on se prend à chercher les différences – en essayant tant bien que mal, bien que le sommeil gagne, à se remémorer la première partie du film. Hong Sangsoo est beaucoup trop subtil pour que les deux parties s’opposent pièce à pièce. Contrairement à ce que le titre pourrait laisser penser, il ne s’agit pas de raconter une histoire qui tourne mal, puis la même qui tourne bien. Il s’agit au contraire, par des voies différentes, d’arriver au même résultat. Ou par les mêmes voies d’arriver à un résultat différent.

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Mark Dixon, détective ★★★☆

Mark Dixon, détective : voilà un titre de série TV. Where the Sidewalk Ends a beaucoup plus d’allure. Et de l’allure, le film d’Otto Preminger n’en manque pas. Le génial réalisateur autrichien, débarqué à Hollywood en 1935 (merci Adolf !), avait signé en 1944 Laura avec Gene Tierney et Dana Andrews. Il reforme ce couple mythique six ans plus tard dans un film qui, éclipsé par l’indépassable Laura, n’en mérite pas moins le détour.

Dans la forme comme dans le fond, il s’agit d’un film noir. La forme : un New York nocturne, humide, filmé en contre-plongée dans un noir et blanc très contrasté, influencé par l’expressionnisme. Le fond : un héros ambigu, fils de mafieux, devenu policier pour faire taire son atavisme, auteur par accident d’un crime qu’il dissimule et dont il est chargé de découvrir le coupable.

La signification du titre original s’éclaire. Là où le trottoir se termine, là où l’égout fangeux commence, c’est le point de rupture entre le bien et le mal, la civilisation et le chaos. C’est le moment où Mark Dixon doit décider s’il doit rester du côté de la Loi ou basculer dans celui de l’illégalité.

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Ce sentiment de l’été ★★★☆


Ce sentiment de l’été, c’est d’abord la nostalgie de ce qui était et qui n’est plus. Ce sentiment de l’été est un très beau film lacanien sur le « travail de deuil ». Sur le chemin de son bureau, Sasha, trente ans à peine, tombe, terrassée par un mal dont on ne saura rien (AVC ? crise cardiaque ?). Son décès subit laisse en miettes un compagnon et une sœur cadette qui doivent lentement réapprendre à vivre. Le film annonce leur inéluctable rapprochement mais son épilogue nous évitera cette conclusion cousue de fil blanc.

Ce sentiment de l’été, c’est aussi, comme Conte d’été de Rohmer, au pied de la lettre, un film de saison. Son histoire se déroule l’été, à trois ans d’intervalle, dans trois villes différentes : Berlin où Sasha travaillait, Paris où sa sœur habite et New York d’où son compagnon est originaire.

L’originalité assumée du scénario tient dans cette tension : comment filmer la mort dans la torpeur estivale ? comment filmer le deuil dans la liesse vacancière ? Avec une grande subtilité, Mikhaël Hers parvient à maintenir son film sur un fil. Le fil paradoxal d’un chagrin lumineux et d’un retour à la vie nostalgique.

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